‹ De l'état actuel de la Grèce et des moyens d'arriver à sa restaurationChapitre 10 sur 41 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

J/ANS la première partie de cet ouvrage nous avons exposé la marche et les principes des gouvernemens, qui pendant les dernières années se sont succédés en Grèce. Cette exposition nous fournira des vues et des matériaux pour les parties qui nous restent à traiter, et dans lesquelles nous tâcherons de développer les voies et les moyens de régénération de ce pays.

Nous y montrerons quelle doit être la marche de sa politique extérieure et intérieure; quels sont les principes sur lesquels ses relations avec l'étranger doivent être réglées, les mesures, qu'il faut prendre pour arriver à sa pacification et pour assurer son avenir. Nous ferons voir les différentes classes dont se compose la population actuelle de la Grèce, et le but vers lequel leurs désirs sont dirigés. Cela fait, on comprendra les difficultés qui s'opposent au premier rétablissement x de l'ordre, et on tombera d'accord sur les moyens, qu'il faut employer pour les surmonter.

Cependant comme il s'agit, non pas seulement de rétablir l'ordre pour le moment, mais de l'affermir pour l'avenir, et cet affermissement étant lié à tous les besoins et exigences du pays et des partis qui les divisent, nous entrerons dans les détails nécessaires pour montrer ce qu'on trouve et ce qu'on doit faire. I. 13

En conséquence, la nature du pays, les produits de son sol et l'état de sa culture seront exposés, ainsi que les mesures à prendre pour augmenter ses ressources et faire sortir la cultivation de l'état d'enfance dans laquelle elle se trouve depuis des tems immémorials. Ensuite nous ferons voir les traces de l'industrie nationale, jadis florissante et actuellement presque détruite, et les moyens par lesquels on peut faire prospérer les métiers transportés là par l'industrie européenne. Nous verrons de suite quels avantages la Grèce offre au commerce, comment ses peuples en ont déjà profité, et comment il faut s'y prendre pour aider le négoce et la fabrication dans son développement naissant.

"Viendra ensuite l'instruction publique, l'état de délaissement dans lequel elle se trouve actuellement, et les mesures à prendre pour ramener sur le sol de la Grèce les lettres, les sciences et les arts, qui jadis y pnt pris leur origine et atteint leur perfection.

De même, l'église grecque se présentera à nos regards, délabrée et réduite au dernier degré de désorganisation. Nous montrerons par quelle? voies, çans toucher à la susceptibilité religieuse d'un peuple, qui en est resté sous ce point au moyen âge , on peut parvenir à lui rendre son organisation primitive, et avec elle l'instruction, les moeurs et la piété sans lesquels au lieu d'aider une nation dans son développement, la religion en devient le plus grand obstacle.

Cela fait, nous montrerons les institutions à fonder, et les garanties qui seront nécessaires pour le trône et pour le peuple afin que le nouvel ordre de choses soit établi sur la réciprocité des intérêts et des drpifs, et sur la confiance mutuelle qui, spule, peut être regardée comme une base durable sur cp soi voJc&qiquQ de l'Orient.

En conséquence nous Terrons, comment les communes doivent être organisées avec les élémens et les matériaux laissés par les siècles passés, et quelle sorte d'administration leur sera nécessaire.

Nous examinerons ensuite leur réunion en éparchies ou districts avec les institutions propres à régler leurs intérêts et à satisfaire à leurs besoins. Loin de vouloir introduire dans la Grèce, des institutions qui ne seraient conformes, ni à pes moeurs, ni à ses besoins, nous chercherons partout ce que les teras passés ont légué à la révolution, et comment on parviendra à la débarrasser des décombres et à l'adapter aux besoins du tems et de la situation actuelle.

Après ce développement, il nous sera possible de procéder d'une manière sûre à l'établissement d'un pouvoir -central, assez fort pour réunir les parties détachées du pays en un seul corps social, et de lui donner le mouvement et la direction vers un but général et salutaire, en même tems qu'il sera constitué de manière à ce qu'au lieu de gêner le développement et les libertés du peuple, il en devienne au contraire le plus ferme soutien et la plus sûre garantie.

Ce sera sous ce point de vue, que nous envisage* rons l'administration générale à introduire, le système de finances ^ adopter, les tribunaux et l'ordre judiciaire à iijstituer et l'organisation de l'armée et de la flotte.

Viendra en dernier lieu la législation comme la sommité et pour ainsi dire le couronnement de. tout ordre social, à l'ombre de laquelle le peuple grec doit enfin se reposer des vexations du despotisme et de l'anarchie, reprendre ses forces, élargir le cercle de son activité et se préparer à l'avenir que la providence paraît lui avoir destinée.

PREMIERE SECTION

Sur la politique extérieure de la Grèce.

JLiA Grèce après s'être soutenue pendant huit ans de combats par des efforts héroïques, a fini par être redevable de son salut à l'intervention de l'Angleterre, de la France, et de la Russie. La bataille de Navarin, l'expédition française en Morée et la paix d'Adrianople ont décidé de son existence et préparé son avenir; la politique extérieure doit donc être réglée sur la reconnaissance qu'elle doit à ses bienfaiteurs. Par une conduite franche et loyale envers eux, elle doit savoir mériter l'intérêt, qu'ils n'ont pas cessé de lui montrer.: Une marche contraire avait été suivie par la famille Capbdistria. Nous savons où elle a abouti. Celle que nous indiquons, n'est pas seulement commandée à la Grèce par le sentiment national de tout homme généreux, niais elle est aussi conseillée par ses intérêts de commerce et par sa position. Ce pays a l'avantage d'être, en même tems, essentiellement état agricole et maritime.

Le secret de ses richesses et de sa grandeur future se trouve en grande partie dans sa marine et dans son commerce, et leur développement est subordonné aux

liaisons d'intérêt qu'il établira, ou entretiendra avec les trois puissantes nations commerçantes qu'elle a l'avantage d'avoir ponr protectrices. Mais à côté de cet avantage il y a aussi des dangers réels, puisque la Grèce se trouvera toujours dans une position inquiète, quand les intérêts de ses protecteurs se heurteront et les pousseront à une rupture. Pour éviter les maux, qui peuvent résulter d'un tel état de choses, il n'y a pour elle d'autre moyen que de préparer, pendant la paix, sa neutralité, en cas d'une guerre européenne. Cette neutralité serait impossible, si pendant la paix elle se laissait entraîner dans une direction exclusive soit anglo -gallicane, soit russe.

Dans le premier cas, elle serait repoussée des grandes foires du commerce oriental de la Russie; dans l'autre, elle serait écrasée par la puissance maritime de ses adversaires. 11 y a des difficultés véritables dans cette position, même déjà en ce moment, où les puissances réunies pour- protéger la Grèce, ont pour ainsi dire coupé l'Europe en deux camps opposés de principes, de politique et d'intérêts, et où les Anglais dans leurs relations avec la Grèce montrent une susceptibilité trèsprononcée contre la Russie, tandis qu'il y a des agens de cette puissance, qui travaillent à compromettre les relations de la Grèce avec l'Angleterre et surtout avec la France. Il s'agit donc de distinguer ce que veut la Russie, c'est-à-dire l'empereur et son gouvernement, et ce que font quelques-uns de ses agens dans un pays, éloigné du centre de l'activité diplomatique du grand empire du nord. Il y aura toujours une grande différence à remarquer, et cela fait sans manquer à la reconnaissance , qu'on doit aussi bien à la Russie , qu'à la France et à l'Angleterre, on pourra convaincre tout le monde, que la Grèce a abandonné la direction ex-

elusive des frères Capodistrias, que tout en reconnais* sant ses obligations, 'elle saura aussi établir son indépendance et la maintenir. —

Mais ce cercle étroit de devoirs et de ménagemens ne subsistera pas toujours, et comme la Grèce se pré- Sente comme une puissance nouvelle qui entre dans la grande famille de l'Europe civilisée, il faut regarder les choses d'un point de vue un peu plus élevé. Il y faut envisager la place que la Grèce occupera dans ses liaisons avec ses voisins, et connaître les difficultés,

qui aussitôt que sa marche aura commencé, gêneront ses relations et croiseront ses intérêts.

La Grèce, érigée en royaume, est placée entre le système de l'Europe qui, bien qu'elle soit attaquée par des révolutions, repose néanmoins sur des bases solides, et le système de l'Orient, qui ayant renversé ses anciennes institutions, a changé la base même de son existence sociale.

Actuellement la Turquie tâche de reprendre son assiette sur des institutions européennes opposées à ses moeurs, mais elle ne trouve pas même les élemens et les matériaux nécessaires pour établir l'ordre de choses auquel elle aspire; et quel que soit l'intérêt qu'on attache à sa conservation, il faut se résigner à voir tomber en lambeaux Timpire des Ottomans.

La Grèce y peut- elle rester indifférente? Il ne s'agit pas ici de ce qu'elle est dans ce moment, mais de ce qu'elle peut devenir en peu de teins. Deyançant sa réorganisation et son avenir même, on lui a parlé du sort glorieux, que sa cohérence avec l'empire de l'Orient et sa parenté avec ses peuples semblent lui destiner. En Grèce même tous les désirs sont dirigés de ce côté. Demandez à un homme de la dernière classe du peuple, quelle est la capitale de la Grèce? Il vous

répondra qtie c'est Conatatitindple. Ajoutez : „Et votre révolution quand sera- 1- elle terminée?" Sa réponse sera: „Qtiàhd la croix grecque s'élèvera sur Sainte-» Sophie!"

On peut s'égayer avec de telles fantaisies chez un peuple, qui n'est pas encore maître du sel très -exigu qu'il habite, maid cfh ne doit pas les mépriser. La Grèce une fois constituée et gouvernée par des lois sages, aura peur elle non seulement là population chrétienne des pays, qui s'étendent de la Thessfalie vers la mer noire, mais, chose qui est restée ignorée jusqu'à présent j la plus grande partie de la population musulmatme Se rangera de son côté.

L'anifnosité qui divisa les deux nations pendant la guerre, a cessé entièrement avec l'oppression de Tune par l'autïe. Un Ttirc d'Athène, que je retrouvai en toute sécurité commerçant à Syra, me dit avec quelque raison: „ Actuellement lesi Turcs battent les Turcs, les Grecs battent les Grecs; frais entré Grecs et Turcs tout est amour et amitié."

Ce changement de sentiméns va même plus loin. Pendant mon dernier séjour à Nauplie il y avait des Musulmans de l'Albanie, de la Thessalie et de Macédoine, soldats et négocians, en partie réfugiés, et parmi eux-mêmes des agas et des beys. Comme à différentes reprises je leur avais montré de l'intérêt, ils venaient souvent me voir, et jamais ils n'oubliaient de me demander: „Quand viendra notre roi?" — „Mais ce n'est pas votre roi, leur disais -je, c'est le roi des Grecs." —

„C'est aussi le nôtre Nous avons la même patrie,

les mêmes ancêtres, la même langue, les mêmes moeurs et coutumes, et rien ne vous fera distinguer un albanais Musulman d'un albanais Chrétien." — „En cela vous avea raison." — „Et comme nous avons souffert

les mêmes adversités, tous trouverez tout naturel, que nous désirions jouir du. même bonheur." — „Mais votre Sultan et. votre religion?" — „Le Sultan nous a été toujours étranger, nous ne connaissons de lui que des vexations, et quant à la religion, nous serons au moins tout aussi bien sous le roi, que sous le Grand -Seigneur. Qu'il, aille dans son église, nous, nous irons dans notre „Chamid"; et peut-être avec le tems, irons-nous adorer le même dieu; dans le même temple, comme nous savons, que nos pères l'ont fait avant que ces bêtes féroces eussent fait leur invasion dans notre pays. C'est pourquoi nous voulons que ce roi soit aussi le nôtre, mais bien le roi avec une constitution." — „Comment, avec une constitution? Qu'est-ce; que c'est qu'une constitution?" — „C'est-à-dire que le roi ne nous puisse pas traiter comme des moutons à la manière du Sultan et nous couper la tête quand il voudra." —

Voilà la manière de voir et de juger de ces gens-là; et d'après les renseignemens qui arrivaient du côté de la Macédoine et de la Thrace, il y a une grande conformité de sentimens parmi les Chrétiens et les Musulnians et des rapprochemens sur les mesures à prendre qu'on n'aurait pas cru possible il y a dix ans. La différence de religion n'entre plus pour beaucoup de choses dans les projets de ces peuples , et leur désir de se reposer à l'ombre d'un trône protecteur l'emporte sur tous les calculs et même sur les préjugés. Il faut donc se décider à reconnaître qu'en créant un royaume de Grèce, on lui a procuré des chances d'un avenir glorieux, et que peut-être, sans le vouloir, on lui aura ouvert une carrière dans laquelle ce royaume sera peutêtre entraîné par les besoins et pour ainsi dire par la nécessité de la position, qui pa toujours emporté sur les combinaisons accidentelles de la politique.

Cependant, qu'on ne se méprenne pas sur la question qui se présente ici. Il ne s'agit pas de remuer la Grèce, qui même ne s'est pas encore reposée, ni de détourner son gouvernement, des soins multipliés et peut-être des luttes qui l'attendent dans l'intérieur du pays,. mais les catastrophes de l'Orient arriveront sans la . coopération de la Grèce , elle ne pourrait pas les retarder quand même cela serait. dans son intérêt; mais si les successeurs de ses conquérans s'éteignent, il est naturel, qu'elle tâche de rentrer dans l'héritage de ses ancêtres.

Cela est -il conforme aux intérêts généraux de l'Europe? Nul doute, si le nouveau royaume a développé les germes de la civilisation européenne et s'il est en état de la propager dans l'Orient et de l'y maintenir. Le nouveau mouvement de vie et de force, l'accroissement d'activité, celui des capitaux, des produits de ces pays immensément productifs et des besoins d'une population croissante, influeront puissamment sur l'Europe entière et lui procureront un surcroît d'activité lucrative, dont elle ne peut plus se passer longtems, vu l'augmentation étonnante de ses populations et le froissement d'intérêts qui en doivent naître.

De même, si la Grèce était réintégrée dans ses anciennes possessions, le système de l'équilibre politique de l'Europe serait délivré d'un des plus grands dangers dont il puisse être menacé. On dit que la Russie aspire à la possession de Constantinople, c'est-à-dire, qu'elle tâche de réunir l'empire de l'Orient à celui du nord. La réalisation de cette combinaison renverserait le système de l'Europe.

Nous n'accuserons point des personnages existans; mais les personnes passent et les peuples restent. Voilà pourquoi les conceptions des individus sont passa-

gères et les volontés des peuples s'accomplissent et finissent généralement par s'accomplir pat leurs gouvernemens mêmes. Pour préserver l'Europe des malheurs qu'entraînerait tin tel bouleversement, il n'y a peut-être point de moyens plus surs que de préparer à son avenir la nouvelle dynastie qu'on vient de fonder en Grèce , et dans le cas ou la Turquie se dissoudrait, de l'aider à substituer au royaume de la Grèce l'empire de l'Orient.

Il est vrai, que la Grèce, telle qu'elle vient d'être reconstruite, se trouve parfois trop rétrécie, pour être assurée de son indépendance. Elle est bloquée dans le midi par File de Candie, qu'pn a livrée au puissant Pacha d'Egypte et à son fils redoutable. Elle est exposée vers l'Epire, ou la Pounta est même restée dans les mains des Turcs, et flanquée par toute la Thessalie qui par la nature des chênes de ses montagnes forme aussi bien une ligne favorable d'agression pour les Turcs qu'un rempart de défense pour les Grecs, enfin elle voit presque à ses côtés flotter le pavillon anglais sur les îles étendues de Céphalonie jusqu'à Cérigo. En vérité il n'y a qu'une Grèce renforcée par les îles Ioniennes, par la Candie, la Thessalie et l'Epire, qui pourrait être digne de son nom, et capable soit de maintenir son indépendance, soit de se préparer aux destinées, auxquelles la providence semble l'appeler; toutefois les provinces dont elle se compose actuellement ne sont point à mépriser. La Grèce rendue à la tranquillité, satisfaite quant à ses besoins physiques, se rétablissant sous l'égide de loix sages et d'institutions conformes à son caractère, multipliant sa population par les émigrations de ses voisins , marchant à pçs accélérés vers l'aisance ej; la civilisation, et développant son agriculture, son industrie, son commerce en même

tems que les sciences et les arts, Aie telle Grèce fixera sur son sort l'opinion de l'Europe comme les espérances de l'Orient, et son royaume grandira par la force même qu'on tire de la confiance et de l'attachement dés autres.

On se sera déjà aperçu qu'en exposant ces vues, nous sommes loin de vouloir amener de nouvelles secousses dans l'Orient, ou augmenter les embarras de la Porte, qui mérite dans ce moment l'intérêt et la sympathie de la Grèce plus que son redoutable adversaire Ibrahim -Pascha, qui, après avoir brûlé le Péloponèse et détruit Misolonghi, n'a cédé à l'intervention européenne qu'avec la résolution de revenir sur ses pas.

Nous voulons seulement diriger les jegards des hommes influens sur des tems qui ne tarderont pas à venir, afin 'que, dans l'intérêt général, ils profitent des événemens qu'on peut déplorer ou redouter, mais qu'on ne pourra plus empêcher.

En traitant de la politique de la Grèce il ne faut pas se cacher les appréhensions qu'elle pourrait inspirer aux autres puissances, lors même qu'elle ne se laisserait pas entraîner dans une direction commandée par l'une d'entre elles.

La Porte la regardera toujours avec méfiance comme la cause de son démembrement commencé et comme l'héritière présomptive de ses possessions, et il faudra beaucoup de prudence pour ne pas alimenter ses craintes.

Quelque soit l'avenir de l'empire Ottoman et du royaume de la Grèce , rien n'est maintenant plus avantageux que des liaisons étroites entre les deux puissances. Elles marchent dans la même direction, en tâchant d'acquérir, l'une et l'autre, la civilisation européenne, et la Grèce ayant sur la Porte, l'avantage de professer une religioÀ qui en est la source et le mobile

le plus fort, ayant \m peuple préparé à cette civilisation et à un gouvernement capable de la lui communiquer, pourra bientôt fournir des moyens [et des exemples à son voisin. En revanche l'empire Ottoman est ouvert de tout côté à la navigation, et au commerce de la Grèce et lui offre même des liaisons et des relations sociales très -intimes. Seulement une partie de la population grecque est comprise dans les frontières du nouveau royaume. Plus des quatre cinquièmes sont restés sous les Turcs. Les familles et maisons de commerce de Lyon et de Marseille , d'Amsterdam et de Rotterdam, de Manchester etLiverpool, ne sont pas si étroitement liées entre v elles que les maisons et familles grecques de Syra et de Smyrne ou de Constantinople. Bien n'est donc plus naturel et plus désirable, que de voir le Grand -Seigneur et le roi de Grèce entrer en relations amicales et se témoigner cet intérêt réciproque, que la conformité de position inspire aux particuliers comme aux puissances. Il faut encore observer, que dans la situation actuelle chaque affaiblissement de la Porte au profit de l'Egypte ou de la Russie, menace les deux états d'un commun danger. Méhémed-Ali qui est sur le point de rétablir l'empire des Solimans en Egypte et en Syrie, n'a pas abandonné des projets indiqués par sa. position avancée de Candie, et chaque accession de territoire et d'influence qu'acquerra le formidable empire du nord, le rapprochera des frontières de la Grèce. Il est donc patent que si le rempart de Constantinople éprouve de nouveaux ébranlemens, soit dans l'intérêt du cabinet de Saint-Pétersbourg, soit dans celui d'Alexandrie, l'indépendance de la Grèce sera également compromise.

Les relations que la Grèce doit cultiver avec l'Autriche se présentent sous des points de vues semblables.

L'Autriche ayant intérêt à s'opposer à la Russie toutes les fois que celle-ci voudra déborder sur la Turquie, se présente par cette identité de position comme l'alliée naturelle du nouvel état. En effet guidée par les motifs d'une politique, que nous sommes loin de blâmer, son cabinet a fait ce qu'il a pu pour prévenir l'affaiblissement de la Porte; mais l'indépendance de la Grèce établie, l'Autriche s'est toujours prononcée dans le sens, que cette indépendance devait être entière, et que la Grèce devait se trouver en position de se suffire à ellemême; l'homme d'état distingué qui dirige la marche de la politique impériale , s'étant bientôt aperçu que, faible et chancelante, la Grèce serait un fardeau pour l'Europe et un foyer d'intrigues étrangères, pendant que forte et maîtresse de ses décisions, elle pouvait devenir un soutien du nouveau système oriental, qui va s'établir à ses portes.

Outre cela l'Autriche a un intérêt de commerce bien prononcé, qui doit la disposer en faveur de la Grèce. Les deux grands entrepôts du commerce de cet empire avec l'Orient sont à Vienne et à Trieste et tous les deux dirigés, en grande partie, par des Grecs, celui de Vienne par des Grecs soumis à la Turquie, et celui de Trieste par des marchands en communauté de relations avec le nouveau royaume. Nul doute que le commerce de Trieste n'augmente à mesure que la Grèce deviendra florissante, de manière, que son bonheur croissant contribue à augmenter l'importance de cette ville impériale et toutes les ressources qui en découlent pour ses finances et sa marine.

D'un autre côté on pouvait craindre que l'extension de la navigation grecque ne put se faire qu'au, détriment de la marine autrichienne: l'inconvénient existe; mais il n'est pas tant au le fond des choses que dans

les fautes de 1* administration commerciale, et le gouvernement impérial en élargissant en 1832 le cercle du cabotage avec des petits bâtimens a montré qu'il connaissait les causes du mal et qu'il les saurait faire disparaître.

Pour revenir à la France et à l'Angleterre, il est clair que ces deux puissances ont le même intérêt que l'Autriche à ce que la Grèce soit libre dans ses mouvemens et à l'aider en tout ce qui pourra y contribuer. Pas plus que l'Autriche ces deux puissances ne peuvent permettre que le nouveau royaume soit entraîné dans la sphère de la politique du nord. Elles doivent au contraire compter sur elle, dans le cas où il s'agirait de contenir l'empire du nord dans les barrières qui le séparent encore de l'Orient et qu'il a déjà franchies sur plusieurs points. Tôt ou tard se présentera une occasion pour l'Angleterre de montrer, comment elle juge cette position et les obligations qu'elle semble lui imposer. Cela arrivera quand la question des îles Ioniennes sera débattue. Nous avons vu, que le Péloponèse étant bloqué par la Candie et qu'en conséquence pour mettre la Grèce à l'abri du côté du midi, il faudrait tâcher de lui faire rendre cette île importante qui n'en a été détachée que par l'opposition du cabinet Wellington contre les dispositions de la France et de la Russie plus favorables pour la Grèce; mais le Péloponèse est encore plus étroitement bloqué par Cérigo et Zante ; et la Grèce occidentale l'est, également par la Céphalonie, l'Ithaque et SainUMaura. Jamais la Russie ne considérera la Grèce comme indépendante, tant que ces boulevards de l'Ouest resteront entre les mains de ses rivales lesf plus redoutables,

U y a donc nécessité pour l'Angleterre, de les réunir au nouveau royaume aussitôt que celui-ci pourra lui

donner des garanties de sa stabilité, et Ini montrer que sa marche politique n'est pas dirigée par des planç et des vues préjudiciables aux intérêts de la Grande-Bretagne,

Assurément, si à l'époque du congrès de Paris, où Ton décida sur le sort des îles Ioniennes, il y avait eu une Grèce indépendante, personne n'aurait pensé à céder ces îles aux Anglais, et, de leur consentement même, elles auraient été réunies nu pays auquel elles appartiennent par leur position et par la communauté d'origine, de religion et d'intérêt. Actuellement cette Grèce . indépendante est formée par la coopération de l'Angleterre elle-même; il n'y a donc rien qui doive empêcher cette puissance d'accomplir un acte qui aura le mérite d'être en même tems un acte de justice qui est conseillé par une politique prévoyante, et même par les intérêts immédiats de l'Angleterre. Il eut connu que ces îles ne lui rendent rien, qu'elles sont au contraire un fardeau puisqu'elles lui imposent la nécessité d'y maintenir un état militaire à ses propres frais. On dira, que comme puissance maritime prédominante, elle a intérêt de garder ces îles comme la clef de l'Adriatique, de même qu'elle garde Malte comme celle de la mer occidentale, et Gibraltar comme la clef de Ja méditerranée entière; mais cette clef de l'Adriatique elle la tient par la possession de Corfou, île qui s'étendant le long des cotes 4e l'Albanie, est placée hors des limites de la Grèce nouvelle, et les intérêts grecs ne seront pas gravement froissés, si les Anglais en restent les possesseurs.

Jl est vrai, que Corfou est chargé de fortifications, et le* Anglais n'ont pas encore cessé d'en augmenter le nombre et la force ; mais cela n'a rien d'hostile pour la Grèce et n'est que le fait d'une politique prévoyante.

Me promenant l'année passée avec un militaire an-

glais, Mr. Ch. M . . . , colonel du génie, sur les remparts dé la ville qui ont vue sur le port, je lui exprimai mon étonnement sur la nouvelle extension de ces fortifications, qui venaient d'embrasser récemment l'île Vido située à l'entrée du port. Mr. M . . . se tournant vers le continent et me montrant le dernier fort bâti par les Vénitiens qui, semblable à une tour colossale s'élève sur la ligne des remparts, me dit: „ Voyez ces fortifications redoutables: c'est contre ces murailles que les Turcs se sont cassé la tête lorsqu'ils vinrent la dernière fois s'emparer de l'île. Les Vénitiens en ont fait un boulevard de l'Italie contre l'invasion des Musulmans. Nous craignons que dans vingt ans, ou peut-être plus tôt, l'Italie n'en ait besoin contre un conquérant plus formidable et qui pourra attaquer l'Europe en même tems au nord, à l'est et au midi, et comme vous voyez, nous nous préparons à le recevoir."

La France n'aura rien à démêler avec le nouvel état aussi long -tems que sa politique ne la portera pas à s'établir au delà de l'Italie, dans la méditerranée. Depuis qu'elle est intervenue en sa faveur, elle n'a pas cessé de lui témoigner un intérêt bien vif. Il n y a sorte de secours qui, depuis l'occupation de la Morée par ses troupes, ne lui soit arrivé de la part de son gouvernement, et la mémoire de son roi malheureux, Charles X, qui de la cause des Hellènes avait fait une affairé de Chrétien et d'homme de conscience, est encore aujourdhui bénie par les Grecs. Ceux-ci n'ignorent pas non plus que ce fut son ministre et ami, le prince Polignac, qui fit condescendre le duc de Wellington à réunir Euboee au nouvel état et qui par cet acte important a rendu son existence possible. Ces liaisons n'ont pas été interrompues par le successeur de Charles X, et si dans le délabrement actuel de la Grèce son roi, la régence

et les troupes bavaroises trouvent quelque point libre pour y débarquer, on devra cet avantage aux armes françaises qui, seules, ont préservé la capitale de la Grèce et les forteresses de Messénie de l'invasion arniée des partis.

La France ne deviendrait dangereuse pour la Grèce, que dans le cas, où débordant ses limites naturelles du côté de la mer, elle tâcherait de s'établir dans la partie occidentale de la méditerranée, et de pousser ses postes avancés au milieu d'une sphère, qui pour empêcher le froissement des grandes puissances de l'Europe et de l'Asie y les doit tenir éloignées les unes des autres. Si l'opinion dominante en Russie réclame l'extension de l'empire vers le Bosphore et les Dardanelles, une opinion non moins forte en France demande des établissemens dans l'Archipel. L'expédition de l'Egypte n'y est pas oubliée, et le commerce de Marseille et de Toulon, qui réclame des échelles assurées dans le Levant, n'opère pas moins puissament sur le cabinet des Tuileries, qae le commerce d'Odessa, de Cherson et de Taganrock sur celui de Saint-Pétersbourg.

La Russie tant qu'elle ne compromet pas l'avenir de la Grèce en s'étendant vers ses frontières, et que ses agens ne se chargeront plus des affaires d'un parti quelconque dans le nouveau royaume, verra bientôt se rétablir ses anciennes relations avec ce pays. On oublira la conduite de Riccord comme on a oublié celle d'Orloff pour penser seulement aux Heyden et aux Palin, qui ont laissé des souvenirs honorables et des regrets parmi les Grecs. La communauté de religion et les avantages du commerce d'Odessa, l'emporteront sur les divergences d'opinions politiques, et ni la France, ni l'Angleterre ne pourront et peut-être ne voudront gêner des liaisons naturelles entre des peuples, unis I. 14

par leurs sentimens et leurs intérêts, autant qu'elles ne conduisent pas à des sentimens exclusifs. Enfin si la Grèce a besoin de l'Angleterre et de la France pour se défendre du côte du nord, elle n'aura pas moins besoin de l'assistance de la Russie, quand par la France ou l'Angleterre elle serait menacée dans ses îles

et ses mers.

11 y a cependant une chose qui pourrait exciter contre la Grèce la jalousie de toutes ces grandes puissances. C'est le développement rapide de sa marine marchande. 11 est connu que les navires grecs se construisent à meilleur marché que chez les autres nations commerçantes, ils ne coûtent comparativement qu'à peu près la moitié; ils sont à la vérité moins solides, mais en revanche ils marchent mieux, à cause de leur légèreté et de l'étendue de leur voiles. Outre cela on les nolise à moins de frais : les Grecs se contentant d'un profit modéré et leurs matelots étant accoutumés à vivre de peu, du pain et de l'eau fesant le fond de leur nourriture: puis quelques provisions d'olives, de fromages, ou de petits poissons salés ou d'oignons, suffisant à l'équipage pour le contenter et le tenir en bonne humeur. Qu'on joigne à cette étonnante sobriété : l'agilité, l'activité et l'entendement des matelots grecs, qui sont tous des hommes légers, bien faits, toujours les pieds nuds, endurcis par les courses maritimes depuis leur enfance, expérimentés et d'une intelligence rare; alors on pourra comprendre comment, au milieu de ce peuple miraculeux, on a vu paraître, comme par enchantement, des vaisseaux de guerre, des bâtiraens marchands, des Sottes même, et comment sa marine toujours croissante expédie journellement des navires d'Odessa pour Smyrne et d'Alexandrie pour Lisbonne et même pour Londres; mais ce phénomène est antérieur

à la révolution grecque, ce mouvement progressif a existé depuis cinquante ans, sans avoir porté préjudice au commerce de l'Europe. On peut donc en conclure, qu'il existera à l'avenir sans le devenir davantage. La cause en est dans le développement général du commerce du Levant, qui laisse chacun libre dans sa sphère d'activité. Si ce développement, comme il faut l'espérer, va toujours croissant avec la civilisation de <$s pays inépuisables, la marine grecque pourra doubler et tripler, sans que la marine européenne en soit sensiblement gênée. Si dans la concurrence avec l'Europe il reste quelque avantage aux Grecs, c'est encore la conséquence de leur situation, parce que ce sont leurs mers et leurs ports dans lesquels le commerce se fait, et en grande partie leurs produits qu'on exporte. Assurément il n'y aurait point de communauté et de réciprocité parmi les nations, mais du monopole et de l'oppression, si on voulait empêcher les peuples de profiter des avantages, que chacun trouve chez soi dans ses mers et ses ports, ou que sa capacité et son activité lui procurent

SECONDE SECTION

Politique intérieure de la Grèce.

Aja politique intérieure de la Grèce, c'est-à-dire l'établissement et le maintien de ses lois et de son droit public, n'a point d'autre base que sa politique extérieure: elle lui est commandée par sa position et par ses besoins.

Par sa position, elle se trouve au milieu des deux systèmes qui divisent l'Europe, le constitutionnel et l'absolu. Le président Jean Capodistria, pour éviter de donner la constitution, qu'il avait prt>mise, aimait à répéter que le teins n'était pas encore venu, où la Grèce pouvait se décider sur la marche à suivre dans cette affaire. 11 prétendait, que si le principe absolutiste l'emportait en Europe sur le principe libéral , il renverserait en Grèce toute constitution, contraire à sa nature, et qui si, au contraire, le principe constitutionnel avait le dessus, on aurait toujours le tems de suivre ses impulsions sans avoir besoin de refaire ce qu'on aurait fait hors de son influence. D'après le Président il n'y avait donc pour la Grèce, qu'un seul parti à prendre, celui de temporiser et, en attendant, de conserver le statuquo de la révolution. Il mettait en ceci autant de mauvaise foi que dans toutes ses explications politiques, puisqu'au lieu de garder le statuquo, il couvrait la

Grèce d'institutions conformes à un système absolu sans même y. admettre les formes tutélaires qui dans une monarchie absolue peuvent garantir jusqu'à un certain point la sûreté, l'honneur et la vie des individus. Cependant la question est restée toujours la même. La Grèce peut -elle établir un ordre constitutionnel sans blesser les puissances absolues, et peut -elle établir un système absolu sans donner de l'ombrage aux puissances constitutionnelles? Elle a des bienfaiteurs de l'un et de l'autre coté. La grande puissance du nord, ne croira- t- elle pas que la Grèce, adoptant le premier de ces régimes, lui échappera pour suivre les impulsions de ses adversaires, qui peut-être seront bientôt ses ennemis? Et si même la Russie consentait à tolérer des penchans libéraux en Grèce, le pourrait -t- elle sans compromettre ses propres institutions dans les pays limitrophes?

La Eussie, quoiqu'avancée vers l'Europe et malgré la haute civilisation qui existe dans le centre de son gouvernement, n'a pas cessé d'être une puissance orientale: sa religion, ses usages, ses moeurs, ses lois, ses institutions et son histoire même, tout, jusqu'aux catastrophes dans l'intérieur du palais, se ressentent de son origine asiatique, que ni le génie de Pierre le grand, ni la sagesse d'une des plus grandes femmes qui aient occupé son trône, n'ont pu voiler. A présent, de même qu'aux tems des Strélizs, tout ce qu'un si grand empire recèle dans son sein, les élémens de sa force aussi bien que de sa faiblesse reposent essentiellement sur ce despotisme qui a vieilli avec l'Orient et qui a repris de l'énergie en s'appropriant les arts et l'application d'un autre système, sans jamais en admettre les principes, et en se débattant toujours contre ses conséquences. Qu'on s'imagine donc un autre principe de gouverne-

ment établi dans cette Grèce, qui, en partie, doit à la Russie son existence et qui est intimement liée avec ses peuples par la même religion, les mêmes intérêts et par tout son avenir: ce principe gouvernemental ne sera- 1- il pas regardé par cette puissance comme une apparition, non seulement hétérogène, mais attentatoire à ses intérêts et même aux principes de son existence politique? En s'opposant à l'établissement du système constitutionnel en Grèce, soit qu'elle se déclarât ouvertement, soit qu'elle s'opposât sous main par des agens, n'agirait -elle pas dans l'intérêt de sa conservation et en conséquence de son droit? et son opposition ne serait- elle pas secondée par les autres puissances absolues de l'Europe, bien décidées à ne pas laisser propager des principes contraires à l'esprit de leurs institutions, au maintien desquelles l'Autriche a un intérêt presqu' aussi puissant que la Russie elle-même? "Voilà la question regardée du côté absolu. Envisagezla du côté libéral: et des difficultés semblables se présenteront. Si vous établissez le système contraire dans la Grèce, vous ne heurterez pas seulement les principes politiques de la France et de l'Angleterre, mais vous éveillerez aussi leurs soupçons. Elles ne regarderont plus la Grèce comme dirigée par ses propres intérêts, puisqu'aucun peuple n'a le goût du despotisme, mais comme conduite dans l'intérêt du système opposé. Elles craindraient de la voir s'attacher au mouvement donné par la Russie, et au lieu d'y trouver un contrepoids à son influence menaçante, elles ne verraient dans la Grèce qu'un poste avancé de l'ambition moscovite destiné pour le moment à augmenter les embarras de Pennemi et à être gardé jusqu'à ce qu'on avance en masse pour s'en emparer définitivement.

Ceci n'est point une hypothèse gratuite, mais bien

une réalité , et on n'a pas seulement vu que ofs questions n'ont point été envisagées d'une autre manière, mais aussi, qu'on s'est plu à agir en conséquence. Le comte Jean Capodistria a Voulu fonder un système de gouvernement absolu dans la Grèce. 11 a agi, ou du moins il a été regardé comme agissant dans l'intérêt de la Russie , alors de l'autre coté on s'est mis en mouvement pour déranger ses projets. Son système renversé par un mouvement constitutionnel, on a vu les agens russes s'efforcer de le rétablir. Les scissions politiques des grands empires en Europe, encore masquées en partie par les apparences, se montrent presque ouvertement en Grèce, et les puissances séparées en Europe pour se combattre, mais réunies en Grèce pour la défendre, ont bien commencé à se combattre en Grèce pour se défendre chez elles. Cet état de choses serait mauvais dans tout autre pays; il est fâcheux et presque désespérant qu'il existe chez un peuple spirituel et irritable, qui dans un instant change ses désirs en passions, et les intrigues en forfaits, [en sorte, qu'au milieu des agitations de ce conflit moitié visible, moitié caché, le vaisseau de l'état est peut-être destiné à périr dans les tempêtes, si une main habile et ferme ne s'empare pas du gouvernail pour le conduire au port. Mais au milieu de ces dangers sera-t -il possible au pilote, quel qu'il soit, d'éviter Cbarybde sans être entraîné dans Scylla? La chose me paraît possible.

Les questions ne paraissent difficiles que parce qu'elles sont embrouillées. Il s'agit, avant tout, de les réduire à leur simple expression et de n'en envisager les difficultés qu'alors qu'on en connaît bien le fond.

Quelle est la situation de la Grèce et quels sont les besoins qui en dérivent? Les besoins une fois connus, il faut les satisfaire si on veut établir quelque

chose de durable , car c'est la condition vitale de toute existence sociale. Si en remplissant cette condition vous froissez le voisin, tant pis pour lui. S'il en arrive un conflit d'intérêt: qu'on le subisse. Si dans ce conflit il faut périr: qu'on périsse. Il n'y a point de vie là, où l'on ne peut satisfaire ses besoins, et pour sauver son existence il ne faut pas en abandonner les conditions. Nec propter vitam vivendi perdere causas.

Cependant telle est la situation de la Grèce, et tels sont ses besoins qu'ils ne peuvent être satisfaits sans que, par ses lois et ses institutions, elle éveille les soupçons des uns et perde la confiance des autres.

La seule chose, que les puissances puissent réclamer de son nouveau gouvernement, c'est qu'il n'y laisse pas ou qu'il n'y donne pas accès à l'esprit révolutionnaire qui tourmente l'Europe, et qu'il offre à la société européenne des garanties d'un ordre légal et durable. Toutes les puissances, la France, l'Angleterre aussi bien que la Russie et l'Autriche, y sont également intéressées. La nouvelle dynastie elle-même n'aurait point d'avenir, si elle n'en finissait pas avec l'anarchie et ne rendait impossible le développement des principes subversifs de tout ordre social. En érigeant son édifice sur cette base, le nouveau gouvernement doit être libre sur les détails, puisque les détails n'entrent pas dans la sphère générale de la politique; mais ils ont besoin d'être modelés sur les moeurs et les précédens historiques de chaque pays et, pour ainsi dire, d'après la nature du sol et du climat à l'influence duquel la maison sera exposée.

Voyons avant tout quels sont les hommes, qui doivent l'habiter.

TROISIEME SECTION

Sur le caractère et les moeurs des peuplades

qui habitent la Grèce.

Aucun peuple n'est composé de parties tellement différentes de civilisation, de moeurs et d'intérêts que celui qui habite le royaume de la Grèce. Des Nomades, qui avec leurs troupeaux inombrables échangent les montagnes contre les plaines suivant les saisons, se répandent parmi les peuplades agricoles, qui ont conservé jusqu'à la charrue dans la forme décrite par Hésiode. A côté de cette simplicité patriarchale, on trouve le luxe européen dans les maisons des Archontes, et le génie entreprenant des marins et des marchands qui rivalisent de zèle et de succès avec les nations les plus expérimentées. Si vous portez vos regards vers l'intérieur, vous rencontrerez, à côté de l'ignorance, des capitaines qui ne savent ni lire ni écrire, une grande civilisation parmi les hommes politiques, dont plusieurs réunissent à des connaissances profondes et étendues, la plus rare expérience dans les affaires.

Depuis les tems héroïques jusqu'à la révolution française, chaque génération y a laissé ses impressions, et chaque siècle ses moeurs; le moyen âge et les âges modernes y existent ensemble avec les moeurs de l'antiquité hellénique et avec les institutions byzantines, parce que les conquérans s'y sont succédés sans altérer le

fond de la société, et aucune catastrophe, à la fois morale et politique, n'y a agi assez puissamment pour refondre les oeuvres caduques des âges antérieurs, et les faire cadrer avec de nouveaux besoins et de nouvelles lois.

En première ligne, on distingue aisément la différence qu'il y a entre les habitans des trois grandes parties, dont se compose la Grèce, à savoir de la Homélie, du Péloponèse, et des îles.

En Homélie ou Grèce continentale l'esprit chevaleresque du moyen âge, mêlé de bravoure et de brigandages, d'hospitalité et de violence, d'ignorance et de présomption, s'est conservé dans presque toute sa force, et comme on y a toujours joui d'une liberté sauvage, quoique contestée aux capitaines par les Turcs, les hommes y sont restés guerriers et altiers, montrant autant de franchise dans leurs manières que de penchant aux désordres. La manière de vivre, les meubles, les vivres surtout y sont encore dans toute la simplicité des tems helléniques, et peut-être s'en est -on rapproché de nouveau à mesure que l'antique civilisation qui l'avait modifié, sans en attaquer le fond, s'est éteinte dans ces pays montagneux et presque abandonnés à eux-mêmes.

Le Péloponèse, si on en excepte les Mainiotes, a été entièrement courbé sous le joug des Turcs, il n'y avait que quelques familles de Klephthes, comme les Colocotroni, les Coliopoulo, qui, dans les montagnes, défendaient en quelque sorte une liberté de brigands; mais les familles des primats s'étaient tellement emparées de la direction des affaires, que les Pachas eux-mêmes dépendaient d'elles, et qu'au nom de ces derniers elles opprimaient le peuple plus que les Turcs.

Les primats se maintinrent dans ce pouvoir secondaire par des intrigues. Au moyen de ces mêmes armes et renforcées par la corruption, ils faisaient changer presque tous les gouverneurs Turcs. Cet état d'esclavage général, empiré encore par la participation des primats au pouvoir, a laissé des traces profondes dans le caractère et presque dans le maintien extérieur des hommes. La Romélie est guerrière, la Morée n'avait pas même d'armes, et en général elle n'a point de soldats: les hommes de Colocotroni ne sont que des paysans arrachés à la charrue pour le moment et bien contre leur gré, pendant que les Pallicari des capitaines Roméliotes sont des hommes qui depuis leur enfance ne connaissent d'autre métier que celui des armes. En conséquence on ne doit pas chercher chez les Moréotes la franchise et la démarche assurée et même hautaine de leurs voisins: ils sont rampans ou arrogans, plus instruits, mais aussi plus corrompus, et par une haine bien cordiale ils se vengent du mépris que leurs voisins leur témoignent. On trouvera bien des exceptions en faveur du Péloponèse au désavantage de la Grèce continentale, et en général on verra que la jeunesse élevée déjà sous les armes et à la lueur de l'indépendance, ne ressemble plus à la génération vieillie sous l'esclavage; mais nous peignons l'état, tel qu'on le trouvera lorsqu'on travaillera à reconstruire la Grèce ; et la génération qui promet le plus, n'est pas encore entrée dans les affaires.

Les îles par leurs liaisons et leur commerce avec l'Europe, se sont plus rapprochées de sa civilisation. Dans le plus grand nombre, les maisons, l' ameublement, les vêtemens, la nourriture et le coucher, tout est à la manière des Francs, et on se trouve comme transporté dans un autre âge du monde quand, venant,

par exemple, de l'Hélicon ou du Parnasse, où Ton a vu dans une humble cabane, du côté du feu, le maitre de la maison coucher avec sa femme et ses enfans par terre, et du côté opposé ses ânes et ses boeufs, on arrive à Tinos ou à Naxos dans une belle maison meublée à la Vénitienne, et où l'on trouve toutes les commodités et jouissances d'une vie à la vérité un peu arriérée dans ses goûts, mais tout à fait calquée sur l'état social de nos pays. Ces insulaires surpassent leurs compatriotes de la Morée et de la Romélie en fait de connaissance de l'Europe et de ses langues, en instruction qui, dans quelques-unes de ses parties, s'approche même de la nôtre, et dans son application aux travaux réguliers de l'administration; mais ces insulaires ayant été long-tems soumis aux Francs, surtout aux Vénitiens, ont contracté les mauvaises habitudes des sujets de l'„illustrissime" république, et on retrouve l'Italie jusque dans les haines, qui divisent les familles influentes de la même ville et qui laissent souvent aux enfans des maisons ennemies, un héritage bien triste dans des persécutions et des querelles envenimées à soutenir.

s Mais ces différences des trois grandes divisions de la Grèce ne sont pas les seules, chacune d'elle en montre encore de bien plus particulières.

En Romélie presque tout le territoire est cultivé par des paysans d'origine étrangère. Dans la Grèce orientale il n'y a presque que le Parnasse qui, étendu au milieu des plaines comme une forteresse inexpugnable, ait sauvé ses habitans de la destruction des conquérans: ils parlent encore tous le Grec et s'expriment plus purement que le vulgaire. La même chose est arrivée dans la Grèce occidentale où les montagnes d'Agrapha, du Baltos, du Xéroménos nourrissent des

peuplades d'extraction hellénique. Le reste de la population agricole, surtout dans les' plaines, sont des Wlaches, des Boulgares et des Albanais, mais tous ces cultivateurs sont compris sous le nom commun de Wlaches (B"kâ/oi),

En général ces cultivateurs sont des hommes robustes ayant des traits forts et marqués, mais différens de la beauté régulière et spirituelle de la physionomie grecque; ils sont sobres, laborieux, patiens, et chose étonnante, d'une probité et d'une bonté, que ni Toppression des Turcs et des primats, ni les vexations des capitaines et des soldats n'ont pu ébranler ! Mais en même tems ils sont silencieux, mornes et indifférens. Jamais un paysan ne m'a refusé la meilleure place près de son feu, sans même savoir s'il serait payé, mais je n'en ai jamais vu un seul changer de contenance, devenir triste ou gai, se plaindre ou remercier: le malheur et les souffrances continuelles d'une situation invariable ayant endurci leur âme contre les impressions des événemens passagers. A côté de ces hommes respectables et destinés à former une des principales sources des forces morales et physiques du pays, il y a les capitaines, que nous avons décrits, et leurs soldats dits Pallicari, c'est-à-dire jeunes gens, qui se recrutent presque tous parmi de jeunes garçons de dix à quatorze ans, orphelins ou abandonnés ou qui leur sont donnés par leurs parens. Les capitaines les tiennent sous le titre de fils adoptifs (ifty/vioi) dans une dépendance absolue, les accoutument à leurs manières, les dressent au maniement des armes et reçoivent d'eux des services légers jusqu'à l'âge ou ces jeunes gens, devenus hommes et guerriers, entrent dans le rang des pallicars. C'est de cette manière que s'est formée sous l'égide des capitaines, une caste de guerriers, indé-

pendans, oisifs et oppressifs pour le paysan, qui n'ose pas refuser quelque chose à un soldat armé.

En outre des militaires et des paysans il y a une classe considérable de propriétaires, de négocians et d'artisans, qui habitent les villes et parmi lesquels on trouve d'anciennes familles indigènes qui ont su défendre leur existence et conserver en partie leur manière d'être au milieu des barbares vainqueurs ; mais ils sont en grande partie venus en émigrans pour s'associer aux Turcs et soigner leurs affaires, et dans les villes maritimes pour y faire le commerce. On trouve dans cette classe des hommes marquans, connaissant bien leur pays et le maniement de ses affaires, sans qu'il y ait entre eux des liaisons de caste et d'intérêt compact comme parmi les primats du Péloponèse. Dans les villes maritimes il y a les élémens primitifs d'un commerce actif; Misolonghi, quoique négligé par le gouvernement, avait repris une partie de son activité commerciale, et Calaxidi dans l'intérieur du golfe de Salona, dont la marine avait été presque entièrement détruite par les Turcs, s'augmente de jour en jour, et fait un commerce lucratif.

Dans le Péloponèse il y a à peu près la même sorte de peuple, qu'en Homélie. Cependant les Péloponésiens sont plus ignorans encore et moins probes que leurs confrères d'infortune les Roméliotes. Les Albanais occupent dans le Péloponèse, l'Argolie et une partie de l'ancienne Triphylie, maintenant l'éparchie de l'Arcadie nouvelle: les peuplades ont conservé la bravoure de leurs ancêtres et jouissent d'un grande considération dans le Péloponèse. Parmi le reste des habitans, qui tous parlent le Grec, il y a une grande différence provenant de leur situation. Les cultivateurs des plaines ne son* pas propriétaires, toutes ces terres y appartiennent à l'état ou aux familles riches des primats. Ils sont donc

moins actifs, moins soigneux, se négligeant eux-mêmes et les terres qu'ils cultivent, pendant que dans les montagnes il y a presque partout des petits propriétaires et en conséquence des gens laborieux, des maisons propres, en grande partie entourées de jardins, des terres bien soignées et une grande envie de s'instruire, surtout dans la partie des montagnes les moins connues, entre le golfe d'Argos et la plaine d'Euro tas et de la Laconie dans toute l'Arcadie.

Dans les villes, la population est aussi composée de différentes castes émigrées comme en Romélie, mais on retrouve au milieu d'elles un nombre considérable de familles originaires également influentes et aisées

et dont les plus marquantes, comme nous venons de le dire, partagèrent la direction des affaires avec les Turcs sous le nom du Koudschi-Baschides. Il y en a dans chaque éparchie, qui sont disposées à maintenir leur pouvoir et à l'exercer au détriment du peuple et du gouvernement. Il y en a même, qui rêvent un patriciat ou une noblesse territoriale, pour faire sanctionner par les institutions du pays un état de choses qui, jusqu'à présent, ne fut qu'une usurpation. Sous leur tutelle le pays serait condamné à un servage à peu près Turc, et d'autant plus pernicieux que ces familles presque toutes dérangées, tâcheraient de se rétablir aussitôt que possible aux dépens du peuple.

Ainsi qu'en Romélie il y a en Morée des chefs militaires, mais ils ne se sont élevés que pendant la guerre de l'insurrection et n'ont commandé que des paysans qui après sont retournés à la charrue. Il n'y a que Colocotroni, qui soit resté au pouvoir, parce que le Président avait besoin de son influence pour contenir

le Péloponèse , pour opprimer ses frères d'armes

et les primats ses ennemis jurés.

Disséminée dans les campagnes da Péloponèse et concentrée dans les villes', il y a la classe des petits marchands et artisans, composée en grande partie de familles depuis long-tems vouées au travail, et en partie d'hommes, qui ont amassé quelque chose pendant la guerre: cette partie de la population des villes se concentre dans la grande rue appelée le bazar. Ils y travaillent dans leurs magasins à portes ouvertes et y exposent les produits de leur industrie. D'autres y débitent des petites marchandises dont les dépôts sont dans les villes maritimes, entr' autres à N au plie, à Patras, à Calamata, et dont les ramifications s'étendent dans tout l'intérieur. Tenant de plus près à la classe des paysans, ces hommes en partagent les bonnes qualités et forment avec les cultivateurs ce qu'on peut appeler le peuple grec, dans le sens restreint du mot peuple, considéré à juste titre comme bon, probe, actif, intelligent, sobre et l'un des meilleurs qui existe.

Il y a encore dans le Péloponèse une peuplade d'une couleur et d'un caractère qui lui est particulier, ce sont les Spartiates, c'est-à-dire les habitans des montagnes entre la Laconie et le golfe de Messénie. Communément ils sont appelés Mainiotes, du nom d'un de leurs cantons, car eux-mêmes n'ont jamais renoncé à leur ancien nom. On les reconnaît à leur physionomie expressive où se peignent les passions vives et les souffrances auxquelles ils se voient exposés par la stérilité de leur sol, l'indépendance absolue et l'ambition de leurs chefs, et les guerres interminables, auxquelles ils sont condamnés par les capitaines. Ces Spartiates réprésentent les peuples refoulés des plaines dans les montagnes par les conquérans et qui y sont restés, après que les plaines sont devenues libres; en sorte que l'on rencontre une population nombreuse sur des rochers,

qui ne peuvent la nourrir, et Ton voit à ses pieds, des campagnes fertiles dont la population est insuffisante pour les cultiver.

Il y a dans les îles le même mélange d'Albanais et de Grecs. Ici, le caractère ferme et entreprenant des Albanais, s'est développé dans toute sa force sur les rochers d'Hydra et avec des nuances bien remarquables à Spézia.

Tandis que les Spéziotes ont su profiter des désordres de la guerre pour augmenter leurs capitaux et étendre leur marine, les Hydriotes pensant plus noblement et se dévouant bien plus à la cause de l'indépendance qu'à leur intérêt personnel, ont presque tout perdu, en sorte que pour se nourrir, les marins d'Hydra sont obligés de s'engager à Spézia sur les bâtimens de leurs rivaux, à Constantinople et à Alexandrie, sur les vaisseaux de leurs anciens ennemis, dont ils ont combattu et détruit en partie la marine.

Ces peuples de race étrangère ont pour voisins, dans l'Archipel, les restes des populations de Psara et de Chios, en grande partie établies à Syra et qui diffèrent autant des Albanais qu'elles diffèrent entre ellesmêmes. Les Psariotes, race éminemment belle et hellénique, employaient les capitaux des Chiotes pour construire des vaisseaux. Marins passionnés et expérimentés, ils couraient les mers pendant que les Chiotes, commerçant depuis un tems immémorial, restaient dans leurs magasins et boutiques, spéculant, amassant des capitaux par un commerce actif et bien entendu et les employant à fonder des établissemens d'utilité publique et à soigner l'éducation de leurs enfans.

Les mêmes penchans et les mêmes liaisons subsistent encore à Syra, à l'avantage de deux peuples qui y ont établi le centre d'un commerce, toujours I. 15

croissant et qui déjà opère sur l'échange d'un capital de 200 millions de francs par an en argent et en marchandises.

Parmi les habitans des autres îles il y a des paysans propriétaires comme à Tinos, qui cultivent la vigne et plantent des figuiers, même sur les précipices stériles; ou des laboureurs cultivant les terres d'une noblesse qui date du tems des croisades, comme il s'en trouve à Syra, dans la ville ancienne, à Santorin, à Naxos. A côté de cette noblesse, d'origine et de croyance latine, il y a un nombre plus ou moins considérable de familles qui vivent de leurs rentes, quoique, en général, dérangées dans leurs affaires; des commerçans et des marins actifs et souvent à l'aise comme à Miconos et à Milos.

Outre ces peuplades, établies depuis long- tems dans les pays formant le royaume actuel de la Grèce, il y a d'autres tribus et classes d'habitans, qui, par suite de la guerre, y ont été refoulées des contrées restées sous la domination des Turcs. Nous parlons des Souliotes, des Olympiotes, des Candiotes, des Phanariotes, des Septinsulaires, ou Niciotes, et des habitans de la Thessalie, de la Macédoine, de l'Epire, de la Thrace, de l'Asie mineure et d'autres pays, dans lesquels la nation grecque s'est répandue.

Des tribus héroïques de Souli, à peu près douze cents hommes armés, ont échappé et survécu aux catastrophes de leur pays et aux guerres de la Grèce. Ils sont en grande partie réunis sous leurs anciens chefs, les Bozzaris, les Servas, les Zavellas, divisés comme jadis d'intérêts et de sentimens.

Les chefs des hautes vallées de l'Olympe qui, refusant de soutenir la lutte commune, avaient compromis la révolution de la Thessalie et de la Macédoine, furent

plus tard attaqués par le Kiutachi et forcés de se retirer au delà des Thermopyles. Réunis aux Boméliotes de Perachora ils ont puissament contribué au renversement de la famille Capodistria. A peu près 2500 d'entre eux se tiennent réunis sous les drapeaux de leurs capitaines dans la Phocide, où dans le dernier été, on les avait placés pour préparer une expédition dans la Thessalie. Toutes les familles émigrées de la Thessalie et de la Macédoine, demeurant en Grèce, se sont rangées de leur côté et influent sur leurs déterminations.

11 en a été à peu près de même avec la population guerrière de Candie. Après que le Président, par la cession prématurée de Carabousa, eut abandonné l'île à la discrétion des Turcs, environ 4000 hommes armés s'expatrièrent avec leurs femmes et leurs enfans pour éviter le sort réservé aux Rayas vaincus et désarmés. Sans patrie et sans moyens de subsistance ils se répandaient par bandes dans les îles et sur le continent.

Le gouvernement, pour régler autant que possible ce débordement d'hommes armés, en forma des garnisons dans les îles et des détachemens sur le continent, et n'ayant pas les moyens de les nourrir avec leurs familles, ces troupes devinrent pour les habitans un lourd fardeau et surtout pour les insulaires. D'autres suivirent les drapeaux des Boméliotes, et il y en avait des centaines à Pronia et à Argos, qui se distinguaient autant par leurs habits orientaux, leurs longs fusils et leur maintien guerrier, que par la résignation avee laquelle ils supportèrent leur malheur. Un jour revenant à cheval d'Argos à Nàuplie, j'en rencontrai une douzaine sur la route et j'entrai avec eux en conversation sur leur état et sur leurs espérances. „Nous n'avons plus rien qu'une partie de nos armes, me dirent-

ils, et nous en faisons usage pour nous procurer, dans les villes et villages, ce qu'il nous faut pour vivre avec nos femmes et nos enfans. Nous attestons Dieu, qui nous reste comme notre seul protecteur, que nous ne prenons pas davantage. Nous marchons sans savoir où nous nous arrêterons, résignés du reste à notre sort, qui ne peut plus empirer." Je leur adressai quelques expressions bienveillantes, que leur situation m'inspirait, et leur donnai quelques espérances sur la fin prochaine de leur pénible situation. En suite continuant la route je les laissai bientôt derrière moi. Quelques momens après, ayant été arrêté par un accident, ils m'atteignirent de nouveau, et le plus ancien d'entr'eux d'une taille presque colossale, s'approchant de mon cheval, me dit: „Nous croyons te connaître." — „C'esi; possible, lui -dis -je, vous m'aurez vu ailleurs." — „Non c'est la première fois que nous te voyons." — „Alors quelqu'un sur la route vous aura dit mon nom." — 35Non, personne ne nous l'a dit, et cependant nous le savons. Tu es le Précepteur." — C'était le nom sous lequel j'étais connu en Grèce, parce qu'on savait que j'avais participé à l'éducation de la famille royale de Bavière et qu'en conséquence * on m'y croyait l'instituteur de S, M. le roi Othon. — „Et d'où savez -vous que je le suis?" — „Parce que tu nous as parlé avec bienveillance et consolé dans nos malheurs. Nous savons, continuat-il, que les Roméliotes te chérissent, qu'ils t'appellent leur grand père (nasnovXaç) ; que les capitaines de l'Olympe te demandent des conseils, et que les Mainiotes désirent te voir dans leurs montagnes pour baiser tes mains, qui ont ouvert le cachot de leurs chefs. Compte aussi un peu sur les Cretois. Nous sommes nombreux, nous avons quelque réputation de valeur. Dispose de nous, jour et nuit, tu seras obéi."

L'homme qui me parlait de la sorte, était un des chefs Sfakiotes, qui s'étaient battus le plus opiniâtrement contre les Turcs, et, comme je l'ai appris depuis, ce vieillard jouissait d'une grande considération. Je rapporte ces traits d'une confiance naïve et entière pour indiquer d'avance à quelle condition , on peut gagner coeur et âmes de ces hommes, parfois farouches, mais toujours accessibles à des sentimens plus doux. Les ayant gagnés, on n'aura jamais de difficulté à opérer avec eux le bien de leur pays. Ainsi que chez les Olympiotes, il y a parmi les Cretois un nombre considérable de familles non guerrières des villes et des îles, qui s'attachent aux capitaines des troupes Cretoises et entretiennent avec ces officiers des liaisons intimes. Outre ces tribus de l'Albanie, de l'Olympe et de la Crète il y a beaucoup de familles de l'Asie mineure, de Constantinople, surtout de Phanar, qui ont émigré en Grèce.

Les Phanariotes sont généralement mal vus dans le pays: on les dit intrigans et avides de places. Cependant ils sont en général plus instruits "que les autres, et on trouve parmi eux, des hommes d'un caractère très -respectable. Démétrius Ypsilanti, le meilleur des Grecs, fut Phanariote; Maurocordato , qui ne le cède à personne pour les services rendus à la cause nationale, l'est également comme Jakobaty Riso, qui même sous le gouvernement du Président, n'a pas cessé d'être entouré de la considération générale. D'autres hommes plus jeunes, appartenant aux familles Phanariotes des Schinas, des Souzos, des Risos, doivent être classés parmi la partie la plus instruite et la mieux intentionnée de la jeunesse grecque.

.Les Septinsulaires émigrés dans la Grèce y sont regardés à peu près avec les mêmes yeux que les Phanariotes. Si ceux-là ont eu pour maîtres les Turcs et

ont- eu à combattre la violence par la ruse : les autres ' ont été profondément corrompus par la tyrannie lâche des Vénitiens et n'ont pu se défendre contre la scélératesse de leurs maîtres, que par la plus grande bassesse qui se soit jamais trouvée dans les annales de l'oppression. Grâce à la ténacité et à l'indestructible bonté de la nature humaine, il y a encore des hommes probes même dans ces îles, et l'administration intègre et sévère des Anglais y a au moins supprimé les horreurs et les meurtres de l'innocence commis par les tribunaux; mais le fond 'de la société reste encore dans toute sa hideuse difformité morale, et il n'y a que la jeunesse, dont l'éducation est actuellement plus soignée et est devenue grecque, de laquelle on peut espérer un changement général à cet état malheureux.

Parmi les Septinsulaires, qui ont émigré dans la Grèce pendant la guerre et y ont pris part, il y a plusieurs de ces honnêtes hommes , dont nous parlions ; mais il n'y en a presque aucun parmi cette foule de gens sans aveu et vocation, que les Capodistria et leurs affidés Çorfiotes ont fait venir pour remplir l'armée, l'administration et les tribunaux, et qu'ils ont laissés comme le plus grand fléau du pays, qui s'était levé pour s'en débarrasser.

Cependant dans cette revue des peuplades et classes d'hommes qui habitent la Grèce, il ne faut pas omettre une foule de médecins, d'hommes -de -lettres, de savans> de jeunes politiques, venus de Paris et souvent démocrates et initiés dans la sagesse qu'on y prêche dans les rues, et qui contribuent tous à augmenter encore la grande variété dans les caractères, les moeurs et les sentimens de la population, pour ainsi dire, polychrome de la Grèce.

QUATRIÈME SECTION

Sur les vues et les désirs des différentes classes'

du peuple grec.

Quoique d'origines différentes , divisés d'intérêts, de conditions, et inégaux en civilisation, les diverses classes de la nation grecque se rencontrent toutes dans un voeu commun, et c'est celui de voir établir un ordre constant, solide et légal, parce que toutes ont souffert ou ont été ruinées par l' anarchie et l'arbitraire.

Je ne parle pas seulement du paysan et de l'artisan, dont les professions ne peuvent pas prospérer autrement: mais du soldat qui lui-même partage ces voeux. Demandez à un de ces guerriers qui actuellement pille et opprime le paysan: ce. que le nouveau gouvernement doit faire avant tout? — Il vous répondra : „Bon ordre (évra£ia), et si vous lui répliquez : qu'est-ce que le bon ordre a de commun avec ton métier ?" 11 vous répondra : „Vous voyez ce que le désordre a fait de moi et de mes compagnons: nous ne sommes ni payés ni habillés, ni nourris,, et pour ne pas mourir de faim, nous écrasons et ruinons les paysans, sans y gagner beaucoup. J'ai vu à Argos une troupe de mutins du corps de Grivas, haranguée par un de leurs officiers. Il leur disait que leur conduite compromettrait l'éta-

blissement dû bon ordre, et ils se séparèrent en criant: vive le bon ordre (Ç^tw fj evTaÇla).

Leurs chefs forment également ces voeux. Tous sont las de douze ans de campagnes et de chances désastreuses. Dans les dernières années la plus grande partie s'est mariée, d'autres sont sur le point de suivre leur exemple, et ils ne demandent plus pour eux et leurs familles que d'avoir une existence assurée et honorable dans le pays dont ils ont conquis la liberté par leur courage.

Cependant il ne faut pas se faire illusion sur la pureté et le désintéressement général de ces voeux. Le peuple, proprement dit, les forme sans arrièrepensée, mais les primats, les capitaines, les hommes qui aspirent aux places et aux honneurs, ne sont pas tous animés de ce désintéressement pour le bien public; au contraire, leurs désirs et leurs desseins particuliers tendent à en compromettre, dès le principe, l'accomplissement, et chacun voudra profiter de ce bon ordre aux dépens des autres; et tous les défauts et les vices d'une société abandonnée à elle-même, la vanité, l'orgueil, la haine de l'égalité de droits, l'avidité de richesses, la soif de l'influence et du pouvoir: toutes ces passions se remueront. On flattera, on calomniera, on fera tout ce qu'il faut pour parvenir à avoir des places,, des privilèges a fin d'abuser de ce bon ordre pour son propre compte. Le capitaine et le soldat voudront continuer de vivre aux dépens du paysan, les primats voudront de nouveau l'opprimer, et comme ci -devant les employés se laisseront corrompre, pilleront seuls ou en compagnie les revenus du trésor et exploiteront les ressources de leurs administrés. 11 y aura concurrence, à qui fera mieux, parce qu'il est généralement reconnu, que sous le gouvernement déplorable du comte

Jean, la morale da peuple a été encore plus gâtée par le système d'oppression et de dépravation que son physique ne Fa été par les catastrophes qui en ont été la conséquence. 11 a trouvé les Grecs dans un état d'enfance gâtée; en trois ans il en a fait de vieux hommes corrompus. Les derniers mois ont si bien dévoilé cet état de dépérissement de toute la société qu'il eût. fallu désespérer de son salut, s'il était permis de désespérer de quelque chose en Grèce.

11 est vrai, qu'en ceci les Grecs sont plutôt à plaindre qu'à accuser. La moralité d'aucun peuple n'eût pu résister à deux systèmes successifs d'oppression, l'un barbare, l'autre raffiné et séparé par huit ans de calamités et de catastrophes. Ainsi donc au lieu de s'étonner que des classes entières de la nation aient été gâtées, on doit être surpris qu'il y soit encore resté du bien et de l'espoir. Quoiqu'on en dise, il y a encore en Grèce du patriotisme, de la probité réunie à de la capacité; et le plus grand nombre de ceux qui se montrent aujourd'hui pillards, prévaricateurs, ou aspirans à devenir oppresseurs et tyrans, changeront de conduite aussitôt que le gouvernement aura lui-même changé de direction et qu'il saura surveiller et punir les fauteurs de désordres. En général il y a plus de dégâts et de ravages que de dépravation. Le bon naturel y est resté indestructible comme le sol et le soleil de la Grèce. Au moyen de quelques mesures sages prises par le gouvernement du Président, on a vu changer, comme par enchantement, des pirates formidables en capitaines de vaisseaux d'une probité reconnue, et des brigands, en cultivateurs et pères de familles qui devinrent les persécuteurs les plus acharnés de leurs anciens camarades restés dans les montagnes et les plus fermes soutiens de Tordre public. Ce sont

de tels faits, consignés dans l'histoire des dernières années de la Grèce, dont il faut se souvenir quand on soulève la question, si dans un tel état de choses on peut établir et défendre Tordre social, s'il est possible d'y réunir sous la même bannière toutes ces classes d'hommes différentes d'origine, de caractère et de civilisation, de mettre d'accord tant d'intérêts disparates; et une fois l'ordre établi, si l'on pourra parvenir à paralyser les intrigues, qui dès les premiers jours tenteront de le miner, et si enfin on pourra le garantir contre les pernicieux desseins de ses adversaires occultes et contre les attaques ouvertes de ses ennemis? Cette possibilité existe, et il y a même des chances nombreuses de succès.

Il y aura des demandes raisonnables de secours, accompagnées d'exigences que formeront les partis:, il faut accueillir les premières et ne point s'arrêter aux autres. Il y a des réclamations d'indemnités qui surpassent toutes les ressources du pays: parce que toute la Grèce a été dévastée et que toute la Grèce voudra être indemnisée — mais par qui? Il faut donc aller au fond, et satisfaire aux besoins véritables de ceux, qui ont des titres justes et reconnus. Cela fait, on les trouvera assez raisonnables pour ne pas demander ce que personne ne pourrait effectuer. Il y a des ambitions honorables au milieu des passions intéressées, il faudra ouvrir une carrière de distinction aux unes, pour contenir par elles, les autres: on trouvera de la mauvaise foi et des malversations dans les affaires, mais à coté on trouvera aussi du désintéressement et de la probité.

11 faudra savoir dévoiler les vices et donner de l'essor à la vertu: des exemples de sévérité pour les uns, et des récompenses pour les autres feront des mer-

veilles chez ce peuple spirituel et sensible. On fera valoir des prétentions au pouvoir, par des privilèges contraires à l'ordre établi, et on formera des projets pour le faire changer : mais on peut et on doit entourer cet ordre, d'institutions contre lesquelles les efforts des mal intentionés se briseront. En dernier ressort il faudra se montrer juste, intelligent et ferme et on se verra bientôt entouré et secondé par la confiance générale; et s'il y a nécessité de frapper et d'en finir à jamais avec le premier ennemi qui osera se montrer, on n'aura pas besoin de sévir une seconde fois. Passant de l'ordre social dans le domaine des choses intellectuelles, vous trouverez les idées morales et politiques dans un dérèglement presque général. Les conséquences en peuvent devenir graves et désastreuses. 11 faut savoir les paralyser chez les hommes en place, et remédier au mal par une éducation bien soignée chez la génération qui s'élève. Tout est à faire et à refaire en Grèce, mais ce pays offre des matériaux pour tout, de l'aptitude à tout, et si on sait s'y prendre, on y trouvera aussi de la bonne volonté pour tout. La Grèce marchera toujours avec vous, quand vous marcherez dans la carrière de ses véritables intérêts. Elle vous obéira quand vous saurez mériter sa confiance.

Il y aura cependant une distinction à faire entre ce qui est urgent et doit être arrangé sans délai et ce qu'il faut préparer et construire pour l'avenir. D'un côté il y a les mesures à prendre pour tranquilliser le pays et établir un ordre quelconque, de l'autre les moyens à employer pour arriver à l'affermissement de cet ordre une fois établi. Ici, il faut déblayer le terrain des décombres: là, ériger l'édifice sur des fondemens solides, et d'après un plan conforme aux besoins du pays.

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CINQUIEME SECTION

Mesures à prendre pour rétablir la tranquillité

en Grèce.

iiA régence arrivant en Grèce trouvera le pays sans gouvernement. La commission administrative s'étant dissoute d'elle-même, on n'est point parvenu à en former une nouvelle. Le sénat ayant été supprimé par le congrès, on ne peut le reconnaître comme existant sans prendre parti contre ceux, qui regardaient le congrès comme légal, et l'on ne peut non plus le rétablir sans blesser gravement l'opinion publique. t.

Les capitaines se sont partagé les provinces et occupent les forteresses, excepté celles où les troupes françaises tiennent garnison. Parmi les chefs, ceux qui1 ont défendu le gouvernement des Capodistria, l'ont emporté sur les autres. Cependant ils se sont vus forcés d'entrer en accommodement avec leurs adversaires, et il paraît, que Grivas seul ne s'est point arrangé, de manière que les partis représentés par les corps armés, se sont en quelque sorte fondus, et que leurs commandans ne pensent plus qu'à leur propre intérêt.

La désorganisation est également entre les troupes régulières. A Nauplie il n'y a plus que quelques débris du corps d'infanterie et d'artillerie, et peut-être auront -ils cessé d'exister avant l'arrivée de la régence.

L'administration est également dissoute. Les préfets envoyés dans les éparchies par les gouvernemens , ont été, ou chassés, ou changés en agens des capitaines, dont les soldats occupent tout l'intérieur du pays, et vivent aux dépens des habitans. L'action des lois a cessé, et les actes de violence et d'oppression l'ont remplacée. Personne ne peut plus ni les empêcher ni les punir. Dans les villes, les boutiques et magasins sont fermés; dans les villages, il n'y a presque plus personne, et les paysans s' étant retirés dans les montagnes et dans les cavernes, les campagnes restent en grande partie sans semence. Presque tous les bestiaux ont été détruits ou volés. Il n'y a que les îles où les bandes armées n'aient pas pénétré.

Voilà les auspices sous lesquels la régence arrive, parce qu'au lieu d'être entrée en fonctions au mois de Mai ou de Juin de l'année 1832, après la signature du traité, elle n'y entre qu'en Février 1833. Ces neuf mois d'angoisses et d'abandon ont ruiné la Grèce.

La Grèce avait goûté les fruits amers des gouvernemens composés de plusieurs personnes : toutes les formes avaient été tentées et elle ne .sut pas laquelle lui avait été la plus funeste. Elle s'était donc attendue à voir son gouvernement confié à un seul régent, revêtu du pouvoir pendant la minorité de son roi; elle avait soupiré après ce mandataire, ne demandant que lui, parce qu'elle n'avait besoin que d'une autorité su-, périeure, pour faire marcher les dissidens dans la même direction.

. On a jugé autrement la question ; mais nous n'entrerons point dans l'analyse des mesures qu'on a prises, parce qu'il y a des faits déjà accomplis; ni dans l'exposé de celles qu'on aurait dû prendre, puisque c'est trop tard: mais nous prenons l'expédition envoyée à

Nauplie comme elle se présente aveo les personnes, les principes et les moyens* enfin telle que les destinées de la Grèce la transportent sur ses plages de Nanplie.

Il y a cependant nne observation à faire. La régence n'ayant pas le droit, ou la volonté de convoquer le congrès, non pas pour débuter avec une constitution, puisque la Grèce en a déjà une qui suffit pour le moment, mais pour établir et faire reconnaître les prérogatives du roi, et pour faire passer les décrets et les loix nécessaires à l'établissement du nouvel ordre de choses, et pour légaliser les réformes administratives et judiciaires, qui doivent être introduites sans retard, elle se voit dans la position d'agir sous sa propre responsabilité. Il est donc impossible soit de prévoir les démarches, qu'elle pourra être forcée de prendre, soit de calculer leurs conséquences, puisque de la sphère des combinaisons fondées sur l'état du pays et sur les desseins des partis, on entre dans le cercle des mesures dictées par les circonstances et dont le succès est subordonné au soutien qu'on trouve d'une part ou de l'autre, et du degré de confiance personnelle qu'on saura mériter. Du reste il faut agir, quelque soit la position dans laquelle on se voit placé, et il ne faut pas même balancer sous peine d'embrouiller davantage les affaires. Dans cette situation il n'y a qu'une chose, sur laquelle on puisse s'appuyer avec confiance , c'est l'emprunt des 60,000,000 de francs garanti par les trois puissances. Les millions mettront la régence dans la possibilité de prendre des mesures larges pour arriver à la pacification du pays et de les exécuter promptement. Voilà le point de vue sous lequel il faudra placer et regarder les démarches et les dépenses, qu'on doit conseiller dans un tel état de choses.

La régence ne trouvant ni congrès, ni gouvernement, ni sénat, mais toute la nation dans l'attente, s'adressera sans doute à celle-ci par une proclamation. N'ayant aucun serment à prêter à la Grèce, et point de garanties politiques à lui annoncer, elle fera du moins sa profession de foi sur le bon ordre et la tranquillité à établir; elle fera espérer ce qu'elle ne pourra pas garantir; et les jours du premier enthousiasme passés, elle se trouvera en présence des partis armés ou non armés, des passions et des intérêts, des besoins et des calamités du pays.

La Grèce, comme nous le savons, est divisée en beaucoup de factions et de coteries, qui s'étaient fondues presque toutes dans le parti du gouvernement déchu et de celui de* ses adversaires. Le parti du gouvernement déchu, quoique paralysé au mois d'Avril, s9 est retrempé par la fusion de la faction de Zaimis et par l'association qui s'est formée entre Colocotroni et les chefs Roméliotes. Il y a bien des nuances d'opinion et d'intérêt parmi ces chefs politiques et militaires, mais il y a toujours conformité de principes et unité de plan parmi les membres les plus infiuens, qui voient la nécessité de rester associés pour faire croire à leurs forces et à leur importance.

Le parti national, au contraire, s'est divisé après la victoire, et il faut l'avouer, les fractions de l'ancienne opposition contre le Président, qui en formaient le lien, se sont en grande partie discréditées par leur incapacité et la mauvaise foi qu'elles ont déployée dans l'administration.

Nous connaissons ces partis, leur esprit, leurs principes et leur but, nous en avons donné une histoire abrégée. Que médite -t- on actuellement en présence dû gouvernement royal qui va s'établir? Quels

que fassent les désirs avant l'arrivée de la régence, on tâchera maintenant de se donner de l'importance et de se faire accepter par elle, au détriment des autres pour la faire servir à ses desseins particuliers. Chez les différens partis il y a des plans de gouvernement et des organisations toutes faites, il 7 a même déjà des places destinées dans le ministère, et jusque dans les commissariats de la police: on fera des démonstrations de bonne volonté, de zèle et de dévouement, et, d'après la manière dont on sera agréé et le degré d'influence qu'on obtiendra, on calculera sa soumission, son obéissance, ou bien, on tâchera de créer des difficultés, des obstacles et des embarras, en se réservant les moyens de les faire cesser à l'instant où on aura obtenu ce qu'on désire.

La régence ne peut pas connaître ces partis, puisqu'elle arrive comme étrangère au milieu de ce dédale de liaisons, <T intérêts et d'intrigues, mais elle a au moins l'avantage de n'appartenir à aucuns, de ne s'être encore prononcée pour aucuns: elle est encore maîtresse de ses mouvemens et libre dans ses choix. Il s'agit donc pour elle de garder cet avantage, de n'être liée à aucun parti pour ne pas en être influencée et heurter les autres, mais de s'en créer un à foi,* d'en étendre l'influence sur tous les autres, et d'établir au centre de la nation le trône de la Grèce.

La chose la plus essentielle sera de ne point reconnaître les partis comme tels, de n'entrer en arrangement avec aucune faction, mais de réclamer une égale soumission de la part de toutes, de n'accorder rien à qui que ce soit pour avoir servi telle ou telle cause dans le dernier tems, combattu pour tel ou tel intérêt; ni de le craindre parce qu'il occupe cette position, ou cette forteresse, ou qu'il commande un corps

armé de telle force; car si Ton entre une fois dans les accommodemens, on n'en finira jamais, tout le inonde voudra faire le sien et faire récompenser ou acheter son adhésion et son obéissance. Il y aura aussi des personnes qui voudront faire croire qu'on ne délivrera pas si facilement la Grèce de ces hordes qui la déchirent, et comme la régence n'arrive pas avec des forces assez imposantes pour les forcer à se soumettre, on lui conseillera de jeter quelque appât aux chefs et à leurs bandes pour les détourner de leur proie. D'autres déclareront qu'il faut honorer un tel, parce qu'il dispose des forces de son éparchie, ou s'appuyer sur tel autre, parce qu'il s'est montré fidèle à ses sermens sous le dernier gouvernement. Si l'on écoute ces con-

seils qui arriveront en foule et sous toutes les formes, ils ne serviront qu'à égarer, dès les premiers pas, le jugement et la marche de la régence.

11 est notoire que presque tous les chefs grecs ne sont restés fidèles qu'à leurs intérêts. Quand les Grivas et les Servas déclareront ne s'être battus que pour la constitution et les idées libérales, cela voudra dire à peu près la même chose que quand Colocotroni et Zavellas professeront n'avoir pris les armes que pour défendre le principe monarchique contre les révolutionnaires; la constitution et le principe monarchique chez ces hommes valeureux, mais ignorans, reposent l'un et l'autre sur le désir de se faire valoir et de faire tourner les affaires publiques à leur profit et au profit de leurs amis. En même tems il faut reconnaître que vis-à-vis de la régence accompagnée par le roi, entourée de l'autorité de l'alliance et en possession des ressources de l'emprunt, il n'y a point de chef, de capitaine, de primat, point de coterie, de faction ou de parti assez fort pour opposer de la résistance. Il I. 16

paraît du moins qu'aucun d'eux n'en aura d'abord l'envie, et même si Ton en apercevait quelque velléité dans la faction qui, dans les derniers tems, s'est renforcée par l'intrigue, la séduction" et la corruption, on n'aurait qu'à marcher droit à elle; n'ayant ni force ni racine dans la nation, elle n'aurait aucun espoir d'être soutenue: c'est un spectre qui s'évanouira aussitôt qu'on le touchera.

Mais quellesque soient les intentions des hommes qui, dans les derniers tems, se sont emparés du pouvoir en Grèce, on ne tardera pas de s'en apercevoir. Après avoir pris possession de la capitale et du gouvernement, la régence devra inviter tous les chefs des" corps irréguliers à se rendre dans la capitale pour prêter serment au roi et être reçus à son service. Ceux qui commandent des forteresses, doivent être sommés en même tems d'en retirer les garnisons et de les mettre à la disposition du gouvernement royal. Les Cplocotroni et les Zavellas, aussi bien que les Grivas et les Lampro-Veico, auront à se sousmettre à ces ordres. On n'aura pas besoin de remplacer à l'instant ces garnisons, parce que les habitans, se voyant enfin débarrassés de ces bandes oppressives, se chargeront volontiers de la garde des places, comme ils l'ont déjà fait à Coron, à Missolonghi, et comme ils étaient prêts à le faire à Pptras, à Nauplje et ailleurs.

Si dans cette première démarche, qui doit décider de l'autorité et du crédit du nouveau gouvernement, on éprouvait de la résistance, il n'y aurait pas à hésiter sur le parti à prendre. La sommation, faite au nom du roi, restant sans effet, il faudra déployer la force et l'énergie nécessaires pour réduire promptement les réfractaires et leur faire subir le sort réservé aux rebelles.

Les capitaines venus auprès du roi, il faudra les accueillir tous avec la même prévenance, les juger seulement d'après leurs mérites personnels et d'après la part qu'ils auront prise à délivrer leur pays des Turcs. Le même procédé doit être employé avec les chefs politiques des partis. Ceux-ci aussi doivent être invités à se rendre auprès du roi et doivent être accueillis conformément à leur mérite, pour occuper ensuite une place qui ne leur permettra pas d'opposer de la résistance, mais qui leur procurera l'occasion de faire valoir leurs talens et leur probité.

Il y a bien des hommes tellement compromis, que leur réapparition dans les affaires importantes blesserait toutes les convenances et deviendrait préjudiciable même au respect que le gouvernement du roi doit inspirer. Il y aura donc nécessité de tenir ces hommes éloignés, et de s'exposer plutôt à leurs intrigues que de s'associer à la haine et au mépris, dont ils sont chargés. La seule chose à laquelle ils ont droit d'aspirer, c'est à ne pas être inquiétés sur le passé et à jouir de l'oubli et de la protection des lois à laquelle tous les Grecs doivent participer.

11 y en aura d'autres qui arriveront avec tout l'entourage du vieux gouvernement, pour en investir le pouvoir royal; principes et moyens, mesures d'administration et ordonnances de police, règlemens et institutions^ toutes ces choses seront déployées aux yeux des régens et recommandées comme ce qu'il y a de mieux pour contenir ce peuple qu'ils disent moitié sauvage et moitié corrompu, et dont la barbarie est à peine enduite d'un léger vernis de civilisation; mais tout cela ne sera mis en avant que pour se faire accueillir. Si on les écoute, on ne manquera pas de compromettre l'avenir du nouveau gouvernement, parce que

tout cet héritage d'institutions, de décrets et de préceptes, n'est que la dépouille d'une garde-robe sale, déchirée, et dont les lambeaux ne sont pas même propres à couvrir la honte de ceux qui l'ont portée. Personne n'en voudrait pour soi-même, et qui oserait en vouloir revêtir le roi. Le manteau du royal fils du monarque Bavarois doit être et doit rester sans tache, pur comme son ame, si on veut que son règne réponde à l'attente de la Grèce et qu'il soit digne de son immense gloire.

Il en est des actes comme des hommes: il n'y a que l'oubli qui convienne aux mauvais. L'indifférence pour le passé ne peut ni ne doit être poussée jusqu'à se confier à la méchanceté ou à s'associer à ses oeuvres.

Nous le répétons, on peut accueillir les hommes de tous les partis et en même tems mettre de discernement dans son choix, et, sans pousser à la réaction, on peut tenir éloignés les individus qui ne font que ternir les choses qu'ils touchent. On peut de la même manière se réserver l'examen des actes et des institutions et en adopter ce qui, en connaissance de cause, sera trouvé conforme à la justice et aux besoins du pays, sans se soucier du res-te: ce n'est qu'en procédant ainsi qu'on évitera de tomber entre les mains d'une faction, et qu'on fondera la cause royale sur une réunion d'hommes capables et respectables, de toutes les nuances, et ce parti du roi, s'étendant peu- à-peu sur toute la Grèce, finira par réunir la nation entière.

En même tems qu'on prendra possession du pays et des forteresses, et qu'on concentrera les hommes influens dans la capitale, il faudra, dès les premiers jours, organiser la haute administration et pourvoir aux besoins urgens de l'armée. Ne pouvant

pas rétablir le sénat, la régence se verra obligée de créer à sa place un autre corps délibératif comme conseil d'état. C'est là, sauf les distinctions que nous venons d'indiquer, qu'il faudra placer les éminences sociales des différentes couleurs: les chefs des partis de la Homélie, du Péloponèse, de Maina, d'Hydra et des autres îles, sans exception, s'ils sont des hommes ayant une influence politique, des primats, des généraux ou des marins. Cette mesure, à la suite de laquelle seront retenus dans la capitale les hommes les plus marquans, les placera sous les yeux de la régence et mettra le gouvernement à même de les connaître, d'apprécier leurs qualités et de pénétrer leurs desseins.

Comme, chez une partie de ces chefs, on ne pourra pas compter sur beaucoup de lumières, il faudra leur adjoindre des hommes d'une capacité spéciale. Parmi les membres de la dernière commission administrative, parmi les ministres actuels et dans la haute administration, il y a des hommes qui, à de grandes connaissances, réunissent une expérience consommée des affaires de leur pays; on en trouvera aussi, quoiqu'en petit nombre, parmi les sénateurs et les préfets des Capodistria.

D'autres, également distingués, se sont tenus éloignés et demandent qu'on les recherche. De cette manière on en pourra former un conseil suprême, composé de 30 à 40 membres, et qui réunira ce qu'il y a de plus influent et de plus capable dans le pays.

Il faudra créer au sein de ce conseil des sections pour l'armée,' la marine et les finances, pour l'administration intérieure, les lois et les tribunaux, l'éducation et les affaires ecclésiastiques; les directeurs de ces sections formeraient le ministère.

Ils s'occuperont, avec les jnembres de leur section,

des affaires spéciales de leur département, dans des réunions particulières, et soumettront au conseil d'état celles qui présenteront un intérêt majeur, et qui se rattacheront aux autres branches du service public. De cette manière, le conseil d'état formera le centre de l'administration, et les affaires générales y devront être discutées, avant d'être portées à la régence.

Pour les postes importans de. secrétaires d'état, il ne faudra prendre aucun des principaux chefs des partis, parce qu'il est nécessaire de ne pas les mettre en évidence ni en possession exclusive de certaines branchés dé l'administration, mais de restreindre leur influence dans des bornes compatibles avec l'intérêt du pays. Placés dans le conseil d'état, ils l'influenceront alors par leur autorité et leurs connaissances des affaires générales qui s'y traiteront, sans pouvoir s'emparer de leur direction exclusive, puisque leur influence y sera balancée par celle des autres membres.

On investira donc des places de secrétaires d'état les hommes qui, sans être regardés comme chefs et moteurs des différens partis, les connaissent cependant à fond, et qui réunissent, à la capacité spéciale de leur branche, des qualités morales qui offriront des garanties au pays et au gouvernement.

Heureusement pour la Grèce il y a de ces hommes recommandablés, il y en a même quelques-uns qui, par leurs connaissances et leur aptitude pour les affaires, feraient honneur à tout état européen, quelque grand qu'il pût être, et quelque importantes que fussent les affaires confiées à leur direction. Il ne leur a manqué qu'une autorité supérieure capable de les reconnaître, de placer chacun d'eux dans la situation analogue à ses talens et de les surveiller. „Vous voyez le désordre qui règne chez nous, me dit un des premiers

hommes d'affaires du pays, parce que chacun de nous suit une ligne de conduite différente, et que, parmi nous, il n'y a personne qui jouisse d'une confiance assez grande pour nous mettre d'accord. Placez à notre tête une autorité étrangère aux partis* qui sache nous rallier sous son influence, -et vous verrez que chacun saura faire sa besogne et que les affaires de la Grèce iront à merveille."

On s'attend peut-être à ce que j'aille donner une liste des chefs des partis et des autres hommes qu'il faudrait appeler au conseil .d'état et aux ministères.

J'aurais à la vérité désiré mettre sous les yeux des lecteurs les noms des personnes qu'il faut, avant tout, rallier au gouvernement pour le faire marcher, avec des observations sur leurs mérites; mais il y aurait peut-être eu de l'indiscrétion envers la régence, à laquelle j'aurais semblé vouloir imposer des noms, et envers les personnes qui ne s'y trouveraient pas désignées comme elles s'y attendent. Outre cela, ces spécifications viendraient trop tard, puisque les choix doivent être faits avant que cet ouvrage ne puisse être imprimé. C'est pourquoi je m'abstiendrai, maintenant et plus tard, dans des cas semblables, de ces sortes de communications auxquelles d'ailleurs les événemens, les catastrophes et les différentes situations du pays, pendant les années 1831 et 1832, ont dû fournir des matériaux précieux, puisqu'ils ont mis tout à découvert, hommes et choses, et assigné d'avance, à chacun, la place qu'il doit occuper. L'affaire de la régence sera donc de savoir bientôt distinguer ces individus mdrquans, les placer et les réunir entr'eux par la confiance que le gouvernement royal inspirera, les conduire par les connaissances, pour ainsi dire, européennes qu'on doit supposer au nouveau gouvernement, et du

reste se laisser diriger mutuellement par l'expérience des affaires locales qu'on doit supposer aux indigènes. Cependant le conseil d'état et les ministères ne pourront pas réunir tous les hommes marquans de Tordre civil, dont il faut ménager l'influence et mettre à profit les connaissances.. On aura surtout à s'occuper des primats du Péloponèse qu'on ne peut placer dans cette sphère élevée; mais il restera encore à la disposition de la régence les places de présidens des tribunaux et de gouverneurs civils des éparchies, puisque, dans ces branches du service public, il y a, à côté d'hommes probes et expérimentés, bien des sujets incapables ou indignes de confiance qu'il faudra changer bien vite. Qu'on y place donc les primats appelés à participer aux affaires, mais qu'on les place loin de leurs éparchies natales. En agissant de la sorte, on les aura éloignés du centre de leur influence et de leurs intrigues, et on pourra, sans beaucoup de peines, les conduire et les surveiller sur un terrain où, au lieu de leurs cliens et de leurs affidés, ils trouveront à côté d'eux des étrangers et même des compétiteurs.

Pendant que, de cette manière, on ralliera au gouvernement, du moins en grande partie, les hommes de l'ordre civil qui, restant hors du cercle de son activité, pourraient lui créer des entraves, et dont on parviendra à paralyser l'influence en les tenant éloignés de l'ancienne sphère de leur pouvoir factieux, il faudra de suite satisfaire et organiser les forces armées, répandues sur toute la Grèce et laissées presque exclusivement entre les mains des capitaines dont elles suivent les drapeaux. On aura donc à traiter avec les capitaines, se disant généraux, avec leurs officiers et leurs soldats.

Parmi les capitaines de la Homélie et du Pélopo-

nèse il y en a à peu près une trentaine qui, à cause de leur réputation et de leur influence, devront être attachés immédiatement au roi. Il faudra donc en faire des aides -de -camp de Sa Majesté, des gouverneurs militaires des éparchies qui n'ont point de forteresses importantes, et leur assurer une position honorable dans le nouvel ordre de choses.

On leur doit un arriéré de solde, qu'il faut leur payer promptement; ils ont aussi des réclamations déjà reconnues par les congrès nationaux: qu'on se hâte d'entrer en accommodement avec eux sur leurs titres et leurs droits. Leurs comptes, relatifs à des corps d'armée qu'ils ont mis sur pied et payés pendant la révolution, et à d'autres dépenses ou arrérages, seront exorbitans; mais on les trouvera tout disposés à rabattre de leurs réclamations, aussitôt qu'on agira envers eux avec bonne foi, justice et équité.

Une commission choisie par eux-mêmes et à laquelle il faudra joindre des membres du gouvernement, entrera dans les détails de leurs demandes, et le gouvernement décidera, en dernier ressort, sur le montant des indemnités à leur accorder.

Cette indemnité doit consister en terres nationales et en argent; cependant dans l'assignation des terres on observera, autant que possible, les convenances des prétendans, et l'argent ne leur doit être accordé qu'à la condition d'être employé exclusivement à préparer et à effectuer la culture des terres désertes et incultes qui leur échoueront en possession. Les sommes ne devront pas être considérables. Avec quelques milliers d'écus un capitaine peut établir une douzaine de familles de laboureurs et pourvoir à leurs premiers besoins. Déjà, sous le dernier gouvernement, plusieurs de ces chefs avaient commencé à s'établir sur des terres

nationales, et à les faire cultiver comme telles, en payant au gouvernement le quart des produits, demandé par la loi.

Ils s'étaient aussi mariés, et plusieurs d'entre eux, que j'ai trouvés dans des maisons à moitié construites au milieu de leurs camps, et qui jadis passaient pour des hommes hautains, oppressifs et perfides, me déclarèrent d'un commun accord, qu'alors seulement, ils commençaient à goûter la vie comme propriétaires ; comme membres d'une commune et comme pères de familles. D'autres furent empêchés de suivre leur exemple par le manque des fonds requis pour leur premier établissement. Il n'y a donc pas de doute que la régence, en procédant avec circonspection et équité, ne parvienne non seulement à contenter ces capitaines, jusqu'à présent tant redoutés, mais encore qu'elle ne les attache à Tordre établi et en fasse des défenseurs surs et dévoués.

À la Suite de ces capitaines viendront les officiers de leurs corps, dont le nombre est exorbitant par la raison qu'après la mort du Président, les différens gouvernemens qui se sont succédés à Nauplie et à Perachora, ne pouvant payer les troupes, ont tâché de les retenir par des promesses ou plutôt par des brevets d'avancement. Il serait impossible de reconnaître ces milliers d'officiers, en grande partie ignorans et peu sûrs, ni de leur payer leur solde, d'après les documens qu'ils présentent. La régence ne peut consentir à reconnaître en bloc ces avancemens, et, en s'y refasant, elle suivra une ligne de conduite déjà plusieurs fois tenue par le gouvernement précédent, et en même tems elle agira dans son droit, puisque ces diplômes sont faits presque tons contrairement à une loi établie sous le Président, et qui ne fut jamais abrogée. Cette

loi déclare qu'aucun militaire ne sera promu à un grade plus élevé, qu'après avoir servi deux ans dans celui qu'il possède. Il y aura donc à ce sujet une révision générale à faire. On déclarera que tous les grades militaires, donnés par les différens gouvernemens conformément à la loi, seront reconnus. De cette manière, tous ceux qui ont été prodigués par la nécessité ou obtenus par la protection, seront annulés avec l'assentiment général. — On ne fera point de distinctions entre les partis , et on aura les moyens de payer les titulaires qu'on aura reconnus, conformément à la loi.

En même tems qu'on s'arrangera avec les capitaines et avec les officiers, il faudra aussi prendre des mesures pour satisfaire et réorganiser leurs troupes, tant régulières qu'irrégulières.

On n'aura pas de difficultés avec les corps réguliers dont les débris se trouvent presque tous à Nauplie, abandonnés au dernier dépérissement; mais des difficultés sérieuses se présenteront à l'égard des corps irréguliers, éparpillés dans toutes les éparchies de la Grèce. Il s'agit, avant tout, d'en débarrasser le pays, et la régence n'a pas même d'affaire plus urgente à régler; car elle est une des premières conditions de la tranquillité publique, et en même tems le seul moyen qui puisse déterminer le peuple à rentrer dans les villes et les villages à moitié détruits, et à recommencer, quoique bien tard, à cultiver les terres. Du côté de ces hordes, on ne rencontrera pas beaucoup de dispositions à se soumettre à une exacte discipline, et à se contenter des conditions qu'on leur proposera, parce qu'on les a laissées trop long- tems vivre sans contrôle aux dépens du peuple, et jouir des avantages d'un pouvoir qui ne mettait point de bornes à ses exigences, à sa cupidité et à ses passions. Il y a cependant un

moyen qui les fera accourir tous et partout où on le désirera, c'est de leur annoncer qu'on leur paiera, au lieu indiqué pour la réunion, leur solde arriérée.

Pour que cette mesure soit efficace, c'est-à-dire, pour qu elle délivre l'intérieur du pays , à l'instant même, de ce fléau, et pour qu'elle mette tous ces corps à la disposition du gouvernement, il faudra les concentrer sur quelques points, et je n'hésiterais pas à réunir tous les corps Roméliotes répandus dans le Péloponèse, dans la plaine d'Argos; ceux de la Grèce orientale, dans celle de Mégare , et ceux de la Grèce occidentale, dans les environs de Misolonghi , afin de procéder de suite à l'examen de leurs arrérages, en effectuer le paiement et s'occuper de leur organisation. La force de ces corps armés sera à peu près de 20,000 hommes, dont une moitié se compose de vieux soldats de la révolution et l'autre moitié de paysans. Quant à ces derniers, il faudra les renvoyer à la charrue et les aider à reprendre leurs occupations paisibles. Les autres , qui ne connaissent point d'autre métier que celui de la guerre, devront être conservés sous les armes, mais soumis à un ordre et à une discipline analogues à leurs usages et au genre de service qu'ils rendent comme troupes légères. Cette organisation existait déjà, en partie, sous le Présideut. Il faudra la rétablir et l'améliorer, de manière que, sans perdre de vue les égards dûs aux capitaines auxquels ces troupes ont été attachées dès leur origine, et prenant en considération leurs besoins, on en forme des bataillons de 250 hommes. On n'aura pas besoin de former plus de vingt bataillons; les troupes restantes pourront servir, dans les différentes éparchies, comme soldats de police, comme gardes des douanes et des ports, mais particulièrement comme gardes des forêts, dont on reconnaîtra

l'argent besoin, quand on s'occupera de la surveillance que requiert cette branche importante des biens nationaux. Les bataillons des troupes irrégulières ne devront pas être seulement payés et nourris, mais aussi habillés et armés par le gouvernement, puis assermentés et passés en revue par le roi. Après quelques jours de fêtes et de jeux militaires exécutés sous les yeux du monarque et de la régence, ces troupes partiront satisfaites et se rendront partout où on voudra les diriger. Qu'on envoie donc ces bataillons, sous la conduite de leur capitaine ou de son second, prendre possession de la ligne des frontières ou occuper les forteresses du second ou du troisième rang, pour la garde desquelles les troupes régulières ne suffiraient pas. Je sais qu'il y a beaucoup de gens qui se méfient de la fidélité de ces corps irréguliers. Leur méfiance paraît justifiée par les mauvaises habitudes des palicares et par les excès auxquels ces soldats se sont livrés à toutes les époques ; mais ces mêmes excès ont été partout causés par le désordre qui régnait dans l'administration militaire et par la misère. Ils cesseront à l'instant où le soldat sera convenablement nourri et régulièrement payé. Avec la discipline reparaîtra aussi la fidélité et rattachement. Loin d'être enclins au parjure et à la rébellion, ces guerriers témoignent au contraire du dévouement à ceux qu'ils servent et qui les nourrissent. Passant du service des capitaines sous les drapeaux du roi, et s' apercevant de l'intérêt qu'on prendra à leurs personnes et à leur sort, ils entoureront leur souverain de cette fidélité sans bornes qui est tout-à-fait dans les moeurs orientales, et qui se change en un dévouement à la vie et à la mort pour celui en qui ils voient un chef, un père et un bienfaiteur. —

Dans ces arrangemens ne seront pas encore compris les Souliotes, les Olympiotes et les Candiotes réfugiés dans la Grèce, ni les peuples réunis sous le nom de Mainiotes. Cependant il faut aussi tâcher de les contenter pour arriver prompteraent à la pacification générale et complète du pays.

Déjà sous le Président il fut proposé d'accorder à ces réfugiés de Souli, de l'Olympe et de Candie des districts pour s'y établir et y fonder des villes en se réunissant à tous leurs compatriotes échappés à la mort; on avait même déjà désigné les environs de Vrachori comme la nouvelle patrie des Souliotes. Plusieurs de leurs chefs y avaient commencé à bâtir des maisons; mais le Président était contraire à ces sortes d'établissemens. Il craignait que des communes formées de la même peuplade ne devinssent des établissemens dangereux, parce qu'il ne comprit pas ce qu'une réunion de gens de la même origine, ayant les mêmes moeurs et lés mêmes intérêts, et s'aidant mutuellement, offre de puissance au développement des forces de la commune et combien elle augmente par là les ressources de l'état. C'est pourquoi tout en promettant des secours à ces peuplades exilées, il leur proposa de se séparer et de chercher isolément leurs demeures au milieu du reste de la population. On doit espérer, que la régence ne partagera pas ces préventions d'une politique ombrageuse, et qu'elle reprendra sans délai cette importante affaire pour la résoudre d'après le désir de ceux qui y sont intéressés. Abandonnant aux Souliotes les champs fertiles de Vrachori, elle pourra établir les Olympiotes sur les belles hauteurs de Boudonliza près des Thermopyles, pour y fonder une Thessalopolis , et les Caa-r diotes, dans le territoire de l'ancien Oréos au nord de l'Eubée. L'un et l'autre de ces districts sont entière*

ment déserts; mais ils présentent de très -grandes ressources sous le rapport du sol et de la situation. Des emprunts, à un intérêt modéré, et d'autres secours analogues aux besoins du premier établissement étant réalisés et accordés par le gouvernement, mettraient ces peuplades, en état de fonder des eolonies qui s'accroîtraient rapidement par l'affluence de leurs compatriotes, et rendraient bientôt au gouvernement les capitaux dépensés à cette grande oeuvre d'humanité et dé politique prévoyante.

L'affaire des Mainiotes sera plus difficile à arranger. 11 7 a là une population de 60,000 hommes sur des montagnes capables de les défendre contre ioute aggression, mais non de les nourrir; et comme il y aura impossibilité de les réduire par la force, il faut aviser aux moyens de les contenter, si on ne veut pas tomber dans les embarras où s'est trouvé le Président. S'étant refusé à un accommodement équitable, il se vit forcé d'accabler les éparchies de Laconie et de Messénie de bataillons Boméliotes, pour contenir ces ennemis redoutables dans leurs rochers. Il y a ici une suite de mesures à combiner lesquelles, étant prises et exécutées avec franchise et fermeté, attacheront au roi ces peuples qui sont plutôt devenus farouches par la misère d'un état de guerre continuel, qu'ils ne sont méchans par instinct ou par caractère. Là aussi on rencontrera des chefs qui ont des indemnités à réclamer, entr' autres la famille des Mauromichalis qui sq compose encore de trois frères et de leurs descendons. Il faudra agir avec eux comme avec les chefs Boméliotes, c'est-à-dire, leur accorder des terres nationales dans le voisinage de leur pays et des fonds pour en commencer la culture, et attacher les principaux d'entr'eux à la maison du roi ou à sa garde.

Parmi cette population de Spartiates il y en aura une partie qui ne voudra pas abandonner le métier des armes. Il s'en trouvera à peu près deux à trois mille dont peut-être la moitié sera disposée à entrer avec leurs capitaines dans les troupes régulières. Accoutumés à toutes sortes de priavations et à une sobriété sans pareille, ces hommes formeront d'excellens soldats, et étant régulièrement payés et bien traités, ils serviront le roi avec une fidélité à toute épreuve. Les autres devront être organisés et mis en cantonnement hors de leur pays.

Mais comme il y aura toujours une population trop nombreuse sur les montagnes, il faut tâcher d'en faire descendre une partie pour cultiver les plaines fertiles qui s'étendent à leurs pieds, et d'où ses ancêtres ont été refoulés par l'invasion des barbares. Il y a des terres nationales suffisantes pour nourrir un million d'habitans dans la Laconie et la Messénie, et il ne faut de la part du gouvernement que des ressources pour aider ces gens laborieux à s'établir dans des campagnes à moitié désertes, et à en entreprendre la culture. Compris dans la mesure générale, d'après laquelle on doit changer les colons en propriétaires d'une partie des terres, qu'ils couvriront de moissons et de plantations, ces hommes seront bientôt changés en cultivateurs aisés, et ceux qui resteront dans les montagnes, y trouveront de quoi se nourrir avec leurs familles. Quant à la partie de la population qui avoisine la mer, et qui, n'ayant pas les moyens de commencer un commerce régulier, s'est livrée avec la plus grande opiniâtreté à la piraterie, il leur faut des capitaux à un intérêt modéré pour qu'ils puissent construire des barques et des goëlettes; alors ils s'empareront du commerce des éparchies fertiles qui s'étendent derrière leurs rivages, et

ils étendront leur négoce sur les différentes côtes de la médit erranée. Tandis que par ces mesures on fixera le sort des chefs, des militaires, des colons et des marins de ce peuple valeureux , il sera nécessaire d'établir des écoles dans les principaux lieux, et de faire participer la jeunesse aux bienfaits de l'instruction qui lui a été entièrement inconnue jusqu'à présent. En suivant cette ligne de conduite envers, la Maina et en y plaçant des hommes fermes et vertueux, tel que fut, entr' autres, Mr. Psylas dans les commencemens du gouvernement du Président, on peut être bien convaincu qu'en peu de teins le peuple sera changé : les défilés de ses montagnes s'ouvriront d'eux-mêmes et on y voyagera avec autant de sécurité que dans tout autre pays où l'on est content et attaché à un gouvernement sage et paternel. En même qu'on s'occupera du continent, il faut s'occuper, avec la même sollicitude, des intérêts des îles et de la marine. Organiser la marine nationale, payer les soldes arriérées, combiner surtout les intérêts des trois îles d'Hydra, Spézia et Psara, qui ont le plus contribué à la délivrance de la Grèce; répartir ensuite l'escadre dans les stations de Syra, de Coron et de Patras, afin qu'elle veille à la sûreté du commerce : tout cela sera l'affaire du département de la marine; et comme on trouvera dans le pays, des hommes d'une grande capacité pour cette branche, on n'aura pas la moindre difliculté à obtenir, même avec des moyens modiques, le résultat qu'on se propose; mais il restera toujours une dette urgente à satisfaire, ce sont les dédommagemens auxquels les trois îles que nous venons de nommer ont droit. Ces réclamations embrassent les dépenses que, par ordre des gouvernemens précédens, les propriétaires des vàissaux ont fait pour les armer en bâtimens de I. 17

guerre , payer et nourrir les équipages et combattre les flottes ennemies. Ces réclamations montent à trois millions d'écus, et on ne peut pas même les trouver exagérées suivant l'usage des capitaines Romeliotes: mais d'un côté la régence, étant forcée de faire face à tant de besoins impérieux, ne sera pas en état d'acquitter à l'instant et en argent comptant cette dette nationale; il y a cependant des moyens d'arriver à un accommodement. L'île de Spézia, plus riche et plus florissante que jamais, en a moins besoin pour le moment: fille a doublé sa marine et multiplié ses capitaux, puisqu'elle ne s'est jamais lancée dans la guerre, de manière à oublier ses propres intérêts. De l'autre côté Hydra est tombée dans la plus grande misère. Se dévouant presque exclusivement à la guerre de l'indépendance, elle y a perdu deux tiers de sa marine jadis florissante, et, après la guerre, n'ayant plus de capitaux pour reprendre son commerce, elle a vu pourrir le reste sur les chantiers. Par suite de ce délabrement complet de la marine Hydriote, les anciens propriétaires de navires sont restreints à vivre des débris des capitaux qu'ils ont sauvés des catastrophes de la révolution, et le peuple même languit dans un épuisement toujours croissant. Ruinée par cette détresse, la population décroît de mois en mois : des milliers de marins Hydriôtes, comme nous l'avons dit, sont allés gagner leur pain sur des bâtimens Turcs et Arabes, et ceux qui restent dans leur pays, portent sur leur visage, maigri par les privations, l'expression d'une douleur profonde qui approche du désespoir, et encore n'est-ce qu'une partie de la profonde misère qui se répand dans 1 intérieur de leurs malheureuses familles.

Il y a donc nécessité pour la régence déporter immédiatement des secours et de remédier à un état

d'angoisse qui pèse sur une population toute entière. En même tems il s'agit de conserver à la Grèce la cité d'Hydra, qui réunit petit- être dans son sein plus de probité, de capacité et de génie hardi et entreprenant que tout autre ville du pays, et dont l'activité renais* santé augumentera la force morale et politique, le com* merce et les revenus de l'état. Il est vrai que la régence ne pourra pas dès l'abord payer aux Hydriotes les millions qu'ils ont à réclamer; mais on peut sub* venir aux premiers besoins par des paiemens à compte, et en même tems établir une banque maritime. Cette banque, dotée en premier lieu par le gouvernement» pourra être chargée de se mettre en rapport avec les capitaines de la marine qui, au commencement de la révolution, étaient propriétaires de bâtimens et qui ac* tuellement n'en ont plus aucun, et de leur prêter à un intérêt modéré les sommes dont ils auront besoin pour faire construire de nouveaux bricks et de nouvelles goélettes, et pour reprendre leur commerce. — Alors on verra renaître l'activité dans le port désert d'Hydra. Ses marins désoeuvrés trouveront de quoi nourrir leurs familles, son pavillon flottera, comme jadis, d'Odessa à Lisbonne, et en peu d'années les capitaux pourront être remboursés à la banque.

De la même manière on devra féconder les efforts des marins des autres îles, qui n'ont pas encore pu réparer la perte de leurs bâtimens.

De plus il faut entrer en accommodement avec les insulaires sur les réclamations qu'ils élèvent. Le Président avait offert de leur payer un tiers; mais comme ce paiement devait être effectué moitié en terre* incultes et moitié en rentes de 3 p. c, c'est-à-dire en papiermonnaie, dans un tems où il n'y avait point de crédit, ils n'ont jamais voulu se prêter à un tel arrangement.

On les trouvera plus traitables en leur offrant des capitaux; mais pour faire revivre la navigation et donner de l'élan au commerce maritime, il ne leur faudra donner de l'argent qu'à condition de l'employer exclusivement dans cette importante branche de l'industrie nationale.

Si l'on prend des mesures sembables en établissant «ne banque pour venir, au secours des propriétaires qui, jusqu'à présent, ont en vain essayé de trouver, sur l'hypothèque de leurs terres, des capitaux, afin de reprendre leurs travaux agricoles, et si, en même tems, on acquitte une partie des arrérages dûs aux employés, on aura complété les mesures requises pour arriver à la pacification du pays et à l'établissement d'une marche régulière des affaires publiques et privées.

On dira peut-être que les sommes qui seront réclamées pour satisfaire à tous ces besoins, surpasseront les ressources pécuniaires à la disposition de la régence : mais on s'effraiera en vain. Elle n'aura pas besoin de la cinquième partie de l'emprunt pour s'acquitter de ces obligations. Elle a contracté l'emprunt de 60 millions à 94 p. c. Cela lui donne une somme de 54,000,000 francs; d'après des calculs approximatifs fondés sur des renseignemens assez exacts, elle aurait à payer:

A l'armée 4,000,000

Aux capitaines en indemnités .... 1,000,000

A la flotte . 1,000,000

Aux îles d'Hydra, de Spézia et de

Psara en indemnités, paiement à compte 1,000,000 Aux employés . 1,500,000

Latus . 8,500,000

Transport . 8,500,000 Pour rétablissemens des Souliotes, deà

Candiotes et des Olympiotes . . . .1,200,000

Aux chefs Mainiotes en indemnités . . 300,000

On ne devra point mettre en ligne de compte les capitaux placés dans les deux banques, puisque ceuxlà, au lieu d'être à la charge de la régence, tourneront plutôt à l'avantage du trésor public, car, ayant emprunté l'argent à 5 p. c, on pourra le prêter à 8 p. c. dans un pays ou, depuis un tems immémorial, tout le monde a été accoutumé à regarder 12 p. c. comme un intérêt modique.

Les marins et les propriétaires se féliciteront de trouver, pour deux tiers de l'ancien cens usuraire, des ressources pécuniaires, parce qu'ils seront en état de doubler en peu d'années les capitaux par l'activité d'un commerce intelligent ou par. la culture d'un sol jusqu'alors abandonné aux eaux stagnantes et aux chardons.

Pour faire comprendre cet état de choses, il suffira rapporter deux faits. A Syra, les Psariotes construisent des bricks et des goélettes marchandes, au prix de 40 à 50,000 francs. Ils empruntent l'argent en grande partie à des marchands de l'île à un intérêt de 25 p. c, et ils y trouvent encore leur compte, de manière qu'ils nourrissent leurs familles et gagnent assez pour rembourser en 6 ou 8 années, les dettes contractées pour la construction de leurs bâtimens.

A Argos, le général Gordon, qui s'y était établi, prêta à un propriétaire grec qu'il connaissait pour un homme respectable et actif, 3000 écus, sans rien stipuler sur le montant de l'intérêt. Un an après, celui-ci vint pour les lui rembourser à 16 p. c. Le général

refusa d'accepter cet intérêt qu'il regardait comme usuraire, mais l'emprunteur lui fit voir qu'ayant employé ce capital à faire cultiver ses vignes et ses terres, déjà, dès la première année et malgré des dépenses extraordinaires, il lui avait rapporté 34 p. c, et qu'il ne faisait que partager le gain avec le prêteur, en lui offrant les intérêts à 16 p. c L'Anglais ne se crut pas pourtant autorisé à l'accepter, il se contenta de 8 p. c.

Il n'y a pas de doute que, la tranquillité affermie, les capitaux de l'Europe n'affluent dans la Grèce. Alors les intérêts diminueront, et les banques publiques étant remboursées peu -à- peu, cesseront leurs opérations, à mesure que l'intérêt auquel les particuliers se procureront des fonds, se mettra de niveau avec celui qui est payé par le gouvernement

Nous avons exposé les mesures qu'il faut prendre, aussitôt que possible, pour réunir les partis qui déchirent la Grèce, s'attacher les capitaines, s'assurer de l'armée et procéder à son organisation et à sa dislocation, établir les peuplades refoulées dans la Grèce, fondre les Mainiotes avec le reste de la population, attirer les primats et les autres hommes influens dans toutes les branches de l'administration, et obvier aux besoins les plus urgens des Hydriotes et des autres marins, des propriétaires et des employés. Ces mesures combinées sagement et exécutées promptement attacheront au gouvernement presque tout ce qu'il y a d'hommes influens dans le pays. Forte de cette réunion et entourée de la considération publique, la régence n'aura point à craindre de résistances partielles, ni d'oppositions à des mesures reclamées par l'intérêt général.

Cependant il ne faut pas se faire illusion sur le reste. On n'aura pas seulement à rétablir le repos pour le moment, mais on est appelé à l'affermir pour

toujours. On est obligé non seulement de faire marcher, mais aussi de faire prospérer le pays, et, sorti des embarras du moment, on entrera dans nn champ plus yaste, qui embrasse tout l'avenir de la Grèce. A la suite des exigences du jour, auxquelles il faut satisfaire à lins tant, il s'en présentera d'autres plus graves et plus compliquées. On les découvrira aussitôt qu'on aura pénétré, pour ainsi dire, dans l'intérieur du pays, et lorsque, à côté des besoins de l'agriculture, de l'industrie et du commerce, on s'apercevra des désordres qui régnent dans l'oiganisation des communes, des districts et des jurisdîctions; lorsque, avec les abus prédominans dans les administrations, on verra se développer les défauts du système des impôts dans toute leur difformité; lorsqu'on arrivera à l'organisation de l'instruction publique sans y rencontrer ni les moyens matériels ni les talens suffisans pour créer quelque chose de solide, enfin quand on se sera convaincu que la désorganisation complète des affaires ecclésiastiques réclame des soins assidus, et que l'opinion publique, divisée sur les institutions politiques et sociales qui conviennent à la Grèce, commence à s'impatienter du provisoire, dans lequel la régence est engagée à laisser les questions qui s'y rapportent.

Voilà le nouveau champ d'activité, avec toutes ses difficultés, ses exigences, ses complications et ses problèmes d'économie, d'administration, de législation, de finances et d'éducation, tel qu'il s'étendra, au premier abord, devant les yeux de ceux qui arrivent en Grèce, avec la vocation que nous venons de désigner.

Tel sera aussi l'objet dont nous nous occuperons de suite. On reconnaîtra facilement les véritables difficultés de la situation, et l'impérieuse nécessité de les faire disparaître. C'est ici qu'il s'agit ou de vaincre ou

d'être vaincu, puisque la nature du pays et le caractère des hommes sont tels qu'ils ne supportent pas d'état intermédiaire, et que, semblables au puissant soleil de la Grèce, ils tendent à perfectionner tout ce qui porte, intact dans son sein, le germe vital, et à anéantir toute existence factice ou fragile.

En suivant la ligne que nous avons tracée, nous mettrons cet. ouvrage hors de la sphère des livres de circonstance. Peignant la Grèce telle que la nature l'a faite et que les hommes l'ont arrangée, nous enfonçant dans le passé, et ouvrant la perspective de son avenir, nous dévoilerons en quelque sorte la Grèce de tous les siècles aux yeux du savant, du philantrope et de l'homme d'état, et nous tâcherons de ramener à elle l'intérêt de toutes les âmes, généreuses qui se sont nourries de sa gloire et qui ont sympathisé avec ses malheurs.

SIXIÈME SECTION

De l'état statistique de la Grèce*

JUe royaume de la Grèce se compose d'une partie de la Homélie ou du continent de l'Europe Musulmane (y GTeçea cEXkaç)^ du Péloponèse ou Morée (fj IliXonovvtjgoç o poçeàç) et de la plus grande partie des îles de la mer Egée (aiyiov n&ayoç).

La Homélie, quant à sa partie attenante au nouveau royaume, se divise en Grèce orientale et Grèce occidentale. La surface de la première peut être évaluée à 400 milles géographiques carrés. En commençant, au nord, des hauteurs de la chaîne d'Othrys, elle renferme la Doride, la vallée du Sperchius, la Locride du Cnéniis et de l'Opus, la Phocide avec le Parnasse, la Béotie, l'Âttique et la Mégaride des anciens. Actuellement ello se divise en Eparchies. Ces Eparchies sont celles de Mégare (Meyaçiç) avec une ville et 12 villages; de l'Attique (AxTiy.fi) avec une ville et 118 villages; de Thèbes (Qfj/Salç) avec 150 villages; de Livadie (^tetfiaôia) avec 72 villages; de Talanti (TaXavriov) avec 66 villages, près de l'ancien Opus; de Bendéniza (BevâtviXot) sur les hauteurs des Thermopyles, avec 34 villages; de Zeituni (Zeirovviov) avec 29 villages; sur la pente méridionale de l'Oeta, de Patrarigne (nouvelle Patras — Niai Tlàrçaî) avec 66 villages; de Malan-

drinos (MaXavSçtvoç) avec 16 villages; de Lidoriqui ÇAtâoçlxtov) avec 60 villages; de Salona ÇSakova) dans le pays des Locri Ozolae, avec 32 villages.

Elle renferme donc en tout onze Eparchies avec le même nombre de villes et 585 villages.

Ces renseignemens, ainsi que ceux que nous donnerons dans la suite, sont en partie puisés dans des documens du bureau statistique que le Président avait établi à Nauplie; mais comme les travaux de ce bureau à peine mis en activité, ont été paralysés, dès l'année 1829, par la mauvaise volonté des individus qui avaient intérêt à tenir cachés l'état et les ressources des Eparchies, toutes les notices statistiques sur la Grèce sont restées extrêmement incomplètes et peu certaines. J'ai donc pris soin de les corriger et de les compléter par d'autres renseignemens pris sur les lieux,

et surtout au moyen de ceux que j'ai obtenus dans mes communications avec des évéques et des démogérontes.

La population d'à peu près le quart des villes et des villages, est connue seulement par le nombre des familles. Elle ne peut donc être estimée que par un calcul approximatif, d'après lequel on évalue les villes, Tune dans l'antre, à 300 maisons ou familles, et les villages au terme moyen de 50 familles. Le nombre des personnes dont se compose une famille, varie, dans la proportion de 4 à 5; peut-être pourrait- on porter le nombre plus haut dans un pays aussi fertile, mais les ravages occasionnés par la dernière guerre civile, rendent le premier terme plus sûr, en sorte qu'ayant pour la Grèce orientale un total de 32,550 familles, on aura 130,200 habitans.

La terre labourable est mesurée par strèmes (ovçépara); le strème est un carré de 40 pas. D'après les notices du gouvernement, il y a dans la Grèce orien-

taie 1,886,170 strèmes de terres cultivée», dont 719,760 sont des terres nationales, et 1,166,410 sont des propriétés particulières. Parmi les premières, 716,250 strèmes sont susceptibles d'être ensemencés, 1830 strèmes sont en vignes, et 1680 en jardins. Parmi les secondes, 1,085,250 strèmes sont susceptibles d'être ensemencés, 73,180 sont en vignes, et 1930 en jardins.

De plus, on compte 99,773 pieds d'oliviers dans la province de Mégare, 80,500 dans l'Attique, 31,334 dans celle de Salone et 3071 dans les autres Eparchies , en tout 214,678 arbres, dont la majeure partie est propriété publique. 11 faut cependant observer que ces calculs reposent sur des notes datées et recueillies jusqu'à Tannée 1829. Les paysans, soit par crainte, soit par intérêt, ne font pas des déclarations exactes, et comme ils ne reviennent que tous les deux ou trois ans laborner les mêmes terres, ils ne désignent ordinairement que celles qu'ils cultivent dans l'année courante. On n'aura donc dans tous les cas qu'une partie du nombre des terres, des vignes et des jardins qui sont réellement cultivés.

La Grèce occidentale (fj dvTixij cEkXdç) comprend nne partie du pays des Locri Ozolae, l'Etoile et l'Acarnanie des anciens. Elle se divise aujourd'hui en onze Eparchies, savoir: celles de Misolonghi (Méaolvyywv) avec 2 villages; d'Anatolicon (Avaro'kiv.ôv) avec 2 villages; de Zygos avec 20 villages; de Lepante ou Naupacte (NavTfaxroç) avec son échelle et la ville de Galaxidi (rvlaÇtôiov) dernièrement changée en une éparchie à part; de Bénéticon (Btvenxov) avec 18 villages; de B altos (Baktoç) avec 28 villages; de Bonitza (BomÇa) avec 11 villages; de Blochos (Blo/oç) avec la ville de Brachori (Bçaxéçtov) et 20 villages; de Xèroméron {Xr^6f,uçov) avec 4 bourgs (KwQvonoXeiç) et 23

villages ; de Crabara (Kça/Saçot) avec deux bourgs et 53 villages; d'Àpocoura Çdnoxovçov) avec 26 villages; de Carponisi (Kaçnovfowv) avec quatre bourgs et 62 villages. Plusieurs de ces noms ne désignent pas seulement des villes, mais des districts entiers, comme le Baltos, le Xèroméron et autres. En tout il y a 19 villes et bourgs (xioçvonofaiç) et 226 villages (la population des bourgs peut les faire regarder comme des villes). Ce qui d'après le calcul mentionné ci -dessus, le seul qu'on puisse suivre jusqu'à présent, donne le nombre de 19,000 familles et de 76,000 habitans; en les réunissant à la Grèce orientale, on a pour cette partie du nouveau royaume 51,550 familles ou 206,000 habitans.

Ces éparchies offrent en terres cultivées 996,930 strèmes, dont 179,270 sont biens nationaux, et 817,660 propriétés particulières. Parmi les premiers, il y a 179,120 strèmes en terres de labour et 150 en vignes de Corinthe; parmi les secondes, on en compte 789,600 en terres de labour, 64,560 en vignes, 3500 en raisins de Corinthe. Ces terres réunies à celles de la Grèce orientale, donnent la somme de 2,883,100 strèmes de terrain cultivé dans toute la Grèce continentale. Cela ne fait que 32 milles géographiques carrés. Cette étendue n'atteint pas encore celle des plaines et des vallées de la Béotie toute seule, qui suivent le cours de l'Esopus d'un côté à partir du pied de Hélicon jusqu'au golfe de Livadostros, et de l'autre, jusqu'au Parnasse.

La presqu'île du Péloponèse comprend la Corinthie, la Sicyonie et TA ch aïe des anciens, au nord; l'Argolide, à l'est; l'EIide, à l'ouest; laLaconie et la Messénie, au sud, enûn l'Arcadîe, au centre. Cette presqu'île est d'une étendue à peu près égale à celle de la Grèce continentale; mais elle est mieux cultivée, plus

peuplée et forme la partie la plus importante du nouveau royaume. Elle se compose maintenant de 35 Eparchies.

Dans l'ancienne Argolide on trouve à Test et dans la presqu'île de Troezène et d'Hermione les deux eparchies de Nauplie (NuvnXia) avec la capitale actuelle de la Grèce (Navnh'ov) , le bourg de Ligourio, 64 villages et 4 monastères ; la basse Nacharé (fjxarto Nayaçt) avec la ville de Cranidie (Kçavidiov), le bourg d'Hermione et 3 villages.

De l'autre côté du golfe s'étend l'éparchie d'Argos (Açyoç) composée d'une ville, de 2 bourgs et de 15 villages. Elle va jusqu'à Astros, et s'y joint aux petites eparchies de Saint- Pierre Çdyioç ïlirçoç) avec 9 bourgs et 4 villages, ainsi qu'à celle de Prastos avec 3 bourgs et 2 villages. — r Le pays de Corinthe ne forme qu'une éparchie avec la ville de ce nom et 9 bourgs, parmi lesquels se trouvent les communes importantes de Saint -George, de Trikkala avec 8 villages.

L'ancienne Arcadie se divise en différentes eparchies; savoir celles: 1? deTripolizza(T(>i7roÀ£££a), avec la ville de ce nom située au pied du mont Mainalon , dans la plaine qui s'étend des ruines de Tégée vers Mantinée et renferme 61 villages; 2? de Léontari (Atovraçiov) dans la plaine de Mégalopolis, avec la ville de Léontari et 53 villages ; 3? à l'ouest, celle de Calabryta {KalapQVTa) avec la ville de ce nom, 14 bourgs et 97 villages; 4? celle de Carytène {KaQvzaiva) avec la ville de ce nom, 10 bourgs et 119 villages; 5? celle de Phanari {Qavdçiov) avec la ville de ce nom, un bourg et 52 villages ; 6? celle d'Androuza (AvSqovÇo) avec 2 bourgs et 48 villages. Au nord de l'Arcadie dans l'ancienne Achaie se trouvent les deux eparchies de Bostiza avec la ville de ce nom, un bourg et 26 villages, l'ancienne

Patrài (Jlakauà Jlarçai) ou Patrasso, avec la ville de ce nom et 112 villages. Les riches plaines de l'Elide composent les éparchies de Gastuni avec la ville de ce nom, 6 bourgs et 172 villages; de Pyrgos (Jliçyoç) avec la ville de ce nom, un bourg et 8 villages. Un peu plus au sud est l'éparchie d'Àrcadie (Açxaâia) ou nouvelle Àrcadie, du nom de la ville bâtie près de la mer, en dehors de l'ancienne Àrcadie, sur les confins de Triphylia et de la Messénie, avec la ville de ce nom et 90 villages.

Dans le midi du Péloponèse, la Messénie se divise en sept éparchies, savoir: celle de Navarin (NioxaarQov) avec une ville et 14 villages ; celle de Modon (Moôwvrj) avec une ville et 28 villages; celle de Coron avec une ville et 56 villages; celle de Nisi {Ni]Giov)9 à l'embouchure du Pamise , avec une ville et 2 villages ; celle de Calamata avec une ville et 17 villages. En avançant dans l'intérieur, on trouve les éparchies de M icromani (MixQOfiàvij) avec une ville et 10 villages, d'Embelakia (EftfieXdxia) avec une ville, un bourg et 35 villages. La Laconie contient l'éparchie de Lacédémone avec 21 villes ou bourgs et 108 villages. Elle est entourée à l'est par l'éparchie de Monembasia avec 3 villes et bourgs et 30 villages , vers l'ouest par les peuplades qui occupent les montagnes du Taygète, peuplades connues dans le pays sous le nom de Spartiates ÇSitaçTtarai) et ailleurs sous celui de Mainiotes. D'après les renseignemens que j'ai pris sur les lieux, les Spartiates orientaux sont répandus dans les éparchies de Colocynthe (KoXoxvvfrrf) , de Trigonas (Tçiyovuç), de Malembris (MaXttu/3çiç) et de Phoucas. Leur population est évaluée à 10,000 familles, et ils n'en comptent pas moins de 8000. Lés Spartiates de l'ouest habitent les cinq éparchies de Stauropygos (SravQOTzvyoç), près de Calamata, au nombre de 1200 fa-

milles, d'Androbysta (Avâçofiwra) au nombre de 800 familles , de Z ygos (Zvyoç) au nombre de 1200 familles, de Mylea (Mvkta) au nombre de 500 familles, de la Main a (Maivrj) au nombre de 3000 familles. Us forment en tout 6700 familles. L'éparchie de Maina est, comme on le voit, la plus peuplée. Les Main io tes, loin de suivre la coutume usitée en Grèce d'accorder le nom de Mainiotes aux autres Spartiates, s'y refusent et leur donnent le nom des éparchies qu'ils habitent, se réservant à eux seuls celui de Mainiotes.

Les éparchies du Péloponèse, sans y comprendre le pays des Spartiates , donnent le nombre de 86 villes et bourgs, 1335 villages, et 92,550 familles. En y joignant les 15,400 familles de Spartiates, on aura donc 107,900 familles ou 429,250 habit ans, pour le Péloponèse.

La commission statistique avait reçu sur les populations des neuf éparchies des renseignemens plus exacts. En les prenant pour base, elle est arrivée à un total de 308,805 habitans , sans y comprendre les Spartiates, ce qui produit une différence d'au moins 61,195 habitans avec notre calcul qui en donne 370,000.

Les renseignemens sur les terres cultivées du Péloponèse sont encore plus inexacts que ceux sur la Grèce continentale. D'après les registres il n'y aurait que 1,776,497 strèmes de terres labourables, en blés, vignes et jardins, dont 1,241,052 sont biens nationaux, et 535,445 propriétés particulières. En général on peut compter sur 50 strèmes de terres cultivées par chaque famille, ce qui, sur une population évaluée à 400,000 habitans, donne 10 millions de strèmes cultivés, dont au moins 8 sont propriété nationale.

Les îles appartenant à la Grèce, y compris la grande île d'Eubée, offrent un carré de 300 milles

géographiques, en sorte qu'avec le Péloponèse et le continent, le nouveau royaume présente une étendue de 1100 milles carrés.

Parmi ces îles, trente -trois sont habitées. Voici leur division. Les Sporades occidentales (évinçai 2noçuôeç): Hydra 2000 habitans, Spézia 18,000, Poros 4,464, Egine 5,572, Augistra 1552, Salamine 1124. Les Sporades septentrionales: Scopelos 6515 habitans, Héliodromia 240, Sciados 1532, Scyros 1573. Les Cyclades septentrionales (Boçixal Kvy.Xuôeç): Scyra 30,000 habitans, Tinos 22,000, Miconos 4012, Andros 5000, Céa 3112, Thermia 2050. Les Cyclades centrales (/&*rçtxal KvxXuôeç): Naxos 10,800, Paros et Antiparos 4751, Siphnos 4431, Sériphos 3200, Cimolos 420, Milos 1458, Polycandros 1200, Sîcinos 1100, Jos 2177, Amorgos 2067. Les Cyclades méridionales: Santorin 9656, Anaphe 643, Astypalea 951. L'Eubée, qui n'entre dans aucune de ces classes, compte 20,000 habitans. En somme 176,185 âmes, ce qui présente, avec les 206,000 habitans de la Grèce continentale et les 429,250 du Péloponèse, un effectif de 811,435 âmes pour tout le royaume.

Avant la guerre, on pouvait en compter à peu près le double dans le Péloponèse et la Grèce continentale; quelques éparchies ont même perdu plus de la moitié de leurs habitans. Sous ce rapport, les îles n'ont point souffert, à l'exception de celle d'Eubée maintenant réduite à un tiers de son ancienne population, et de celle d'Hydra qui en a perdu un tiers par suite des émigrations et de la misère survenues après la guerre.

Les relevés plus exacts que le nouveau gouvernement prépare, pourront peut-être ajouter quelque chose au chiffre de la population; mais, s'il faut en croire des hommes bien instruits, ce chiffre additionnel ne sera pas très -fort.

Dans les îles qui dépendent de la Grèce, il n'y a pas de terres nationales , toutes étant restées entre les mains des habitans, excepté dans l'Eubée où presque tout le territoire était tombé entre les mains des Turcs. D'après l'étendue des terres labourables et la fertilité da sol, la population peut monter à 5,000,000 d 'habitans, et si l'on y ajoute les moyens de subsistance que le commerce est en état de procurer à la nation, le nombre pourra s'accroître encore d'un million, sans que la Grèce en soit gênée.

Les revenus de l'état ne sont pas mieux connus que le nombre des habitans, parce que les comptes présentés au congrès d'Argos par le Président, sont tout à fait illusoires. On peut cependant les évaluer par approximation à 4,000,000 de francs par an, comme nous verrons plus tard; et, quand une fois on aura mis de l'ordre dans leur perception et que les malversations commenceront à cesser, ils pourront s'élever dès à présent à 6,000,000. Us augmenteront en proportion de la population, de l'agriculture, des métiers, du commerce, et à mesure que le gouvernement, mettant à profit les biens que la providence a largement répandus sur un des plus beaux pays de l'univers, ouvrira des voies libres à l'activité nationale.

Mais nous ne pouvons nous engager dans aucun détail, ni montrer la nature et l'étendue des ressources de la Grèce et la manière de les développer, sans entrer plus avant dans le sujet de cet ouvrage. Nous traiterons donc en premier lieu de ce qui a rapport à l'état physique et moral du pays»

SEPTIEME SECTION

Sur l'état physique et moral de la Grèce.

JLiES pays dont se compose le royaume de la Grèce, sont couverts de montagnes entrecoupées de vallées et de quelques plaines. En général cette contrée est montagneuse comme la Suisse, le Tyrol et le Piémont. Les montagnes, presque toutes de formation secondaire, sont ordinairement calcaires. Tels sont le Parnasse, les hauteurs de l'Attique et de la Mégaride. Elles se composent en partie d'ardoises et d'argile, comme l'Oeta, l'Hélicon et plusieurs autres montagnes de Messénie et d'Arcadie. On y trouve aussi entremêlées des couches de grès et de tuf; l'isthme de Corinthe et les rochers sur lesquels est situé le château de cette ville, en sont presque pleins. La pierre calcaire s'étend jusque dans les iles; le granit la remplace vers Test. Ce dernier domine à Mycon et à Délos qui en présente partout des rochers grisâtres. Le porphyre commence ensuite à Patinas. La partie sur laquelle sont bâtis la ville et le couvent de Saint -Jean le Théologien, n'en forment qu'une seule masse des plus dures et de la plus belle espèce.

L'intérieur de ces montagnes est peu connu. Sous le joug des Turcs personne n'a osé les explorer. On sait cependant que les mines d'or et d'argent, de cuivre et.

de plomb dans l'Attique et à Chalcis, à Syphnos et à Sériphos sont loin d'être épuisées, que les grandes carrières du Pentélique et de Poros renferment encore des veines de marbre. Le fer abonde dans les rochers de Scyra, du Tainaron et de l'Eubée. Enfin de riches mines de charbon ont été découvertes dans l'Eubée, et Ton est sur le point d'en découvrir d'autres dans TEIide.

H n'y a donc aucun doute que dans ces montagnes la Grèce ne recèle les métaux nécessaires pour faire fleurir les métiers, et qu'il ne faut que l'attention des entrepreneurs et les soins du gouvernement, pour ouvrir au pays ces sources de richesses et de prospérité.

Il serait donc essentiel d'introduire dans les mines quelques compagnies d'ouvriers, à la tête desquels on mettrait des hommes expérimentés dans cette branche scientifique et industrielle * afin de mettre le royaume en possession de ces trésors, et de se préparer les, moyens nécessaires à l'établissement des métiers.

L'extérieur des montagnes' était autrefois presque entièrement couvert de bois et de forêts ; on en trouvé encore des restes très - considérables dans l'Eubée, sur le Parnasse, l'Hélicon, dans la Mégaride, sur les mon* tagnes de l'Ârcadie et le Taygète; le piii y domine en général, toutefois il y a de superbes forêts de chênes vers la- ThessaKe. Les hauteurs de-FOeta, composées en goândje partie.de terre grasse, sont encore aujourd'hui couvertes: d'une partie de ces forêts' dont il est déjà fait mention dans les mythes de l'ancienne Grèce. Mais dans beaucoup d'endroits les • bois ont été détruits entièrement, de sorte qu'il n'y a plus que des montagne* tout à fait stériles ou couvertes de broussailles.

Ce n'est qu'à coté des chapelles, que l'on trouve des arbres. On les a conservés par un respect reli-

gieux. Ces sanctuaires, entourés de verdure et du plus bel ombrage, se présentent comme des Oasis dans les déserts arides. La désolation s'étend jusque dans l'intérieur des forêts échappées à la destruction. Dans notre chemin d'Elatée aux Thermopyles , nous traversâmes une forêt de chênes majestueuse, mais endommagée par les incendies. D'un seul coup d'oeil je comptai plus de 200 de ces arbres imposans, noircis et desséchés par les flammes.

La principale cause de cette dévastation, ce sont les bergers qui, pendant l'été, mettent le feu aux bosquets et aux forêts même, pour faire sortir, au moyen de leurs cendres dans le tems de pluies, de jeunes tiges et procurer ainsi à leurs troupeaux une nourriture plus agréable et plus abondante.

Lorsque, après avoir quitté la vallée d'OIympie, je jetai encore une fois les yeux sur les hauteurs occidentales, je vis derrière le Cronion toute la montagne en feu. Les flammes s'élevaient au milieu des pins dont elle est encore couverte, et alimentées par leur sécheresse, elles menaçaient d'envahir tous les environs. Les bergers se sauvèrent en toute hâte avec leurs troupeaux d'un incendie qu'ils avaient allumé et qu'ils ne pouvaient maîtriser.

Outre ces causes destructives, il. en est d'autres presque aussi puissantes que celles qui viennent d'être indiquées. En plusieurs endroits par exemple, comme sur les montagnes de la Mégaride, on perce les flancs des pins pour en extraire le suc dont oh fait de l'huile et de la résine. Delà résultent le dessèchement et le dépérissement des arbres. Il y a des forêts entières qu'on a détruites de cette manière, et dans lesquelles on ne voit plus que des débris d'arbres à demi -morts.

Viennent ensuite les dégâts occasionnés par les

hommes chargés d'abattre le bois pour la marine. 11 règne sous ce rapport la plus grande licence, et la forêt est à la disposition de chacun. On abat, sans ordre et sans précaution, pour les flancs des bâtimens, déjeunes pins courbés, on les façonne avec la hache, puis on les fait transporter au rivage par des mulets ou des ânes.

Le gouvernement ne perçoit qu'un impôt modique sur chaque pièce de bois tirée des forêts qui lui appartiennent. Lorsqu'il se trouve des fleuves capables de transporter les grands arbres, on coupe les plus hauts pour en faire des mâts. C'est ainsi que les Hydriotes, pour construire leur flotte, ont exploité, avant la révolution déjà, les forêts voisines de l'Àlphée, dans un rayon d'environ 10 lieues. Il leur suffisait de donner quelques sacs de sucre et de café à l'Aga de Pyrgos, pour obtenir la permission de couper tout ce qu'ils voulaient. Comme eela se pratiqua sans discernement et sans mesure, cette permission, qui aurait pu tourner à l'avantage des forêts qui leur furent abandonnées, en amena la ruine. Joignons à cela les destructions partielles. Chacun ayant la liberté d'abattre le bois dont il a besoin, endommage plus d'arbres qu'il n'en enlève.

Çkiand on pense que ces différens genres de destruction ont été mis en pratique presque tous à la fois, on s'étonne qu'il y ait encore des forêts et des bosquets échappés à la dévastation, et que toute la Grèce ne soit pas dénuée d'arbres, comme le sont les îles désertes de l'Archipel.

Cependant le pays marche à grands pas vers cet état déplorable, et le gouvernement n'a pas à hésiter un moment sur les moyens à employer pour prévenir le développement ultérieur du mal, puisqu'il s'agît de

conserver à la Grèce, avec le reste deses forêts, des sources considérables non seulement de revenus, mais aussi de ferlilité. Partout où les forêts disparaissent sur les hauteurs exposées au brûlant soleil du midi, les fontaines, qu'entretiennent leurs ombrages, se tarissent, et il s'en suit une stérilité complète. La terre où a lieu la végétation, n'étant plus protégée et retenue par les racines des arbres, est emportée par les pluies d'hiver, et en peu d'années il n'y restera plus que des rochers et des cailloux.

Tel est l'état du mont Cronion ou de Malevo qui s'élève au milieu de l'Argolide et de la Laconie. Les hauteurs de cette montagne éloignée de la mer, ont conservé en partie leurs superbes forêts de pins. On y trouve une multitude de sources et le sol en est couvert de gazon et de fleurs. Le narcisse et l'hyacinthe y croissent au milieu des herbes et des pommes de pin à moitié dissoutes par la corruption. En approchant de Castanitza, d'où l'on découvre la mer, les forêts disparaissent; il n'y a plus que les troncs des arbres qu'on a coupés en dernier lieu, et à l'aspect agréable des vallées plus élevées succède immédiatement cette ré* gion pierreuse et desséchée que nous venons de décrire; il n'y a que dans les environs de ce village que la verdure reparait à l'ombre des belles plantations de châtaigniers dont il porte le nom.

Ces dégâts se commettent d'autant plus librement qu'aucune partie des moptagnes n'est propriété particulière ou communale, les hauteurs incultes et les fo* rets sans exception faisant partie du domaine national.

Le gouvernement n'a qu'à s'en emparer, non pas pour en exclure les bergers et les communes, moins encore pour empêcher la construction des vaisseaux, et contrarier par des actes vexatoires l'exportation du

bois nécessaire au rétablissement des villes et des vil* lages; car il doit bien se garder de gêner l'industrie naturelle et profitable à la Grèce. Il ne doit que soumettre tout cela à des règlemens conformes à l'intérêt général, se faisant un devoir de défendre ce qui reste de forêts contre le feu des bergers et les dégâts qu'y commet une population insouciante. Il doit introduire le mode des plantations , et couvrir les hauteurs de verdure et de bosquets. Le sol et le climat s'y prêteront à merveille. Il n'y a pas d'endroit échappé à la dévastation, où l'on ne trouve des bosquets et des arbres nourris seulement par quelques poignées d'une terre rougeâtre restée dans les fentes des rochers. On voit donc par là ce qu'on pourrait faire ailleurs ou les épines et les chardons ont remplacé la végétation première. Comme on ne trouve pas en Grèce d'hommes versés dans la culture des forêts, un des premiers soins doit être d'en faire venir' d'Europe, et de les distribuer dans les différentes provinces. En même tems, il faut profiter des troupes irrégulières qu'on ne peut plus employer au service militaire, pour en former des gardes champêtres qu'on mettra à la disposition des inspecteurs, après quoi on fera un code forestier.

11 est important d'établir des communications entre les forêts de l'intérieur et la mer. Les hommes que l'on emploiera aux plantations, prendront soin démultiplier avant tout la Belantdi, sorte de chênes, dont les glands, recherchés par les tanneurs de l'Angleterre, offrent dès à présent un revenu considérable à la Laconie. On en trouve des traces et des broussailles qu'on a négligées, sur presque toutes les montagnes de la Grèce. Enfin cette partie de l'administration sera couronnée par des établissemens d'instruction publique qui embrasseront toutes les connaissances relatives à

la culture des forêts. Ces établissemens seront formés à Tripolizza, à Chalcis et dans les autresAvilles où les forêts forment une partie considérable des produits du pays.

La fécondité du sol dans les plaines et les vallées dépend de la nature des montagnes voisines. Si l'élément calcaire y prédomine, le sol à leurs pieds est plus ou moins sec et stérile. Leur fond au contraire se compose-*- il d'ardoises et d'argile, les plaines et les vallées avec lesquelles elles communiquent, sont riches et fertiles. La raison en est bien simple: la terre grasse dont sont couvertes ces hauteurs, s'unissant avec l'argile une fois dissoute , ainsi que cela se voit sur le Cnémis et l'Oeta, les pluies d'hiver surviennent ensuite entraînant avec elles le mélange de terre molle où se fait la végétation. Telle est l'origine des plaines immensément riches de l'Achélous , de l'Esopus béotien, du Céphyssus près de Chéronée, de l'Eurotas, du Pamisus en Messénie, de l'Alphée et du Pénée en Elide. Il y a même des endroits où les deux systèmes géologiques se rencontrent, témoin la grande plaine, du Céphyse phocéen, longue de 5 lieues et large à peu près d'une et demie, fermée au midi par le Parnasse, au nord par la chaîne prolongée de l'Oeta et du Cnémis, et séparée dans le fond en deux parties pour ainsi dire égales par le fleuve.

La partie du midi se ressent tout à fait de la nature des rochers calcaires et des marbres du Parnasse. Elle est stérile et remplie des cailloux que les eaux y ont; chariés des hauteurs. Celle du nord, au contraire, pourvue de terre grasse par l'Oeta, rivalise pour la fertilité avec les plaines de la Béotie. Ces deux contrées sont exactement séparées par la ligne et le ravin du fleuve qui remplit le fond de la vallée et recueille

d'an côté les cailloux du Parnasse, et de l'autre les terres fertiles de l'Oeta. On trouve cependant des terrains mélangés, comme dans les vallées du Parnasse et les montagnes de THélicon, en sorte qu'on peut ranger en une foule de classes les différentes qualités du sol, depuis l'aridité brûlante du Macrinoros jusqu'à la fertilité inépuisable de l'Egypte. Celle-ci se rencontre surtout dans les plaines et les vallées où, pendant l'hiver, les eaux s'engorgent au point de former comme des lacs, et s'écoulent peu- à-peu au printemps à travers des conduits, après avoir déposé la terre vierge qu'elles avaient entraînée.

Les montagnes ne sont pas assez élevées pour conserver pendant Tété la neige dont elles sont couvertes en l'hiver, aussi ne reste -t- elle que jusqu'au mois de juin sur les cimes les plus élevées du Parnasse derrière Tithorée, sur celles du Taygète derrière la plaine d'Amyclée et sur celles du Cyllène du côté de Phénée, à l'exception de quelques enfoncemens où elle reste toute l'année ; mais cela n'influe en rien sur l'état général du pays, et comme les pluies cessent avec le mois d'Avril et ne recommencent qu'en Septembre, toutes les montagnes de la Grèce sont sèches pendant l'été, lorsqu'elles ne sont pas couvertes de bois. Aussi sont -elles bien différentes des Alpes, où les couches inépuisables de glace et de neige fondues par la chaleur intérieure' de la terre, produisent jusqu'à des fleuves, et où chaque vallée a sa rivière formée des eaux qui tombent en petites cascades du sommet des montagnes.

En Grèce, les pluies et les neiges ne font rien de plus que d'imprégner les hauteurs du pied desquelles il sort ensuite de riches et nombreuses sources. Telles sont les eaux du Parnasse, à Athos, vis-à-vis de Parapotamia, qui forment plus de 100 fontaines, et vont

augmenter les flots du Céphyse pour se jeter ensuite dans la vallée fertile de Chéronée. Les sources gui s'échappent du prolongement de l'Àrtémision, derrière Orchoménos en Arcadie, et arrosent les vallées septentrionales de cette ville, sont presque aussi nombreuses.

Les fleuves de la Grèce sont partout aussi limpides qu'à leur source. Ces sources s'enfoncent quelquefois sous terre et reparaissent ensuite plus loin dans les vallées. Telles sont les deux principales du mont Cyllène, qui traversent comme une petite rivière les vallées de Phénée et de Stymphale, puis vont se perdre dans des ouvertures de montagne, pour reparaître, l'une près de Ligouria, et l'autre près d'Argos, sous le nom de l'Erasinos, appelé justement l'agréable à cause de la beauté de ses eaux. Les sources dont se compose l'Alphée, se perdent et reparaissent jusqu'à quatre fois avant de continuer régulièrement leur cours.

Quoique le nombre des sources soit assez considérable, elles ne se trouvent cependant pas répandues également dans les différens pays. Dans quelques-uns elles sont nombreuses et abondantes, comme sur la pente orientale du Taygète, sur la côte septentrionale du Cythéron. Bans l'Attique, au contraire, et la Mégaride elles sont rares, et il n'y en a même pas dans la plaine d'Argos. D'autres ne coulent que pendant l'hiver et le printemps et tarissent en été. En général la Grèce n'a pas assez d'eaux pour arroser ses campagnes pendant la sécheresse de cette saison. Aussi a-t-on soin d'en conduire une partie sur les terres , pour rafraîchir les jardins, les oliviers, les plantations, le blé turc, etc. C'est de cette manière qu'on met à profit les flots ' errans du Céphyse en Attique. D'ailleurs parmi les sources existantes, il en est dont le cours ne sert à rien, parce qu'on n'a pas su donner à leur lit la hau-

teur convenable. Tel est l'Erasinos qui suffirait seul pour arroser toutes les campagnes altérées d'Argos (JloXvâixiov ïdçyoç).

Ajoutons que les canaux et les aqueducs ont été à peu près détruits pendant la guerre et négligés pendant la paix sous le gouvernement Corfiote.

Parmi les plaines et les vallées où vont tomber ces eaux, il y en a beaucoup qui, entièrement fermées par des montagnes, se changeraient en autant de lacs intarissables, si la nature ne leur avait ouvert les aqueducs souterrains dont nous venons de parler. Malheureusement ils sont trop étroits, et aussitôt que les pluies abondantes d'automne et d'hiver surviennent, les eaux, entraînant l'argile, s'écoulent de plus en plus difficilement, en sorte qu'après le dessèchement des terres, il est trop tard pour les ensemencer, dans l'année. C'est ce mal toujours croissant qu'il s'agit d'arrêter; nous en parlerons plus loin.

L'air de la Grèce est en général très -pur et trèssec; l'atmosphère, d'une beauté ravissante. C'est surtout dans les montagnes qu'il faut jouir de ce beau ciel sans nuage qui influe si puissamment sur la personne de ses habitans. Aussi les Mainiotes méridionaux s'y habituent tellement, qu'une fois descendus dans les plaines de la Messénie et de la Laconie pour y rester, ils ne tardent pas à se ressentir de la pesanteur de l'air, bien qu'il soit sain. Ils s'affaiblissent en peu de tems et finissent même souvent par tomber malades,

La même salubrité se retrouve dans les pays moins élevés et ouverts aux vents , comme dans les* provinces de l'Àttique et d'Egine; quant aux bas -fonds marécageux, tels que ceux de la Béotie, il s'en exhale des miasmes nuisibles à la santé. En conséquence ces pays ne sont habités que l'hiver. On descend alors des

montagnes voisines pour occuper les huttes (Kakvftai) de la plaine ou de la vallée. Ces cabanes forment en beaucoup d'endroits des villages assez bien bâtis. On y ensemence les terres, après quoi on regagne sa demeure première pour ne plus revenir qu'au tems de la récolte.

La chaleur et, avec elle, le climat d'un pays varie, comme on sait, suivant le degré de latitude; or la Grèce se trouve située sur la même ligne que la Sicile et le midi de l'Espagne, avec cette grande différence toutefois que le voisinage de la mer et des montagnes donne lieu à ces vents particuliers peut-être à la Grèce seule.

Les vents contribuent essentiellement à la salubrité de la Grèce. Situé sur la rive septentrionale du grand bassin de la mer méditerranée, qui sépare les régions brûlantes du midi des froides contrées du nord, ce pays voit presque continuellement l'atmosphère boréale se précipiter sur celle du midi. Ce phénomène a lieu toutes les fois qu'il se trouve une forêt à côté d'un champ brûlé par le soleil. Voilà pourquoi les vents du nord dominent en Grèce, tandis que les autres n'y régnent que par intervalle et au moment des équinoxes. Les vents Boréens (al fioçtàôeç) sont très-violens pendant les mois de Novembre et de Février, on les sent même pendant l'été; les anciens les appelaient Etesii: ils soufflent avec une telle force que, dans les iles les plus exposées, les figuiers en sont courbés vers le sol, en sorte qu'on n'ose pas relever les ceps couchés par terre ou adossés aux murs de crainte de les voir renversés. C'est surtout à leur souffle pur et froid, joint à la proximité de la mer et à ses montagnes, que la Grèce doit la belle température et la salubrité de son climat.

Après ces remarques sur les vents, parlons de l'élévation du pays qui, réunie à ces derniers et à la latitude, contribue à former son climat. Le Péloponèse oriental dans toute son étendue, à partir des hauteurs situées derrière Corinthe jusqu'au Cap Maléa, n'offre qu'une chaîne de montagnes' escarpées, d'où s'élancent les cimes du Cyllène, du Maïnalon, de l'Artémision, du Parthénion, du Cronion, en formant des; vallées élevées de plus de 2000 pieds au-dessus de la mer. Supposé qu'elles fussent au même degré de latitude que l'Allemagne, elles seraient incapables de produire autre chose qu'un peu d'avoine et des broussailles; mais étant situées en Grèce, elles jouissent encore d'un climat aussi doux que celui du ftiidi de notre pays, produisant en abondance du blé, des fruits et du vin; mais les figues, les olives et les oranges n'y prospèrent pas. Les saisons se succèdent à peu près comme chez nous. Au pied du Maïnalon, aussi bien que dans les hautes vallées du Cronion (Malevo), on a encore à souffrir au mois de mars des neiges et du froid, quand il y a des vents du nord.

La partie occidentale et méridionale du Péloponèse depuis les montagnes, descend peu- à- peu et finit par se dérouler en plaines et en collines dont la mer baigne le pied; il n'y a tout au plus que quelques chaînes qui s'en détachent çà et là et vont aboutir aux rivages d'Elide, de Messénie et de Laconie. Supposons quelqu'un qui continue, de marcher plusieurs jours dans cette direction: après avoir laissé l'hiver à Saint- Pierre et à Tripolizza, il trouvera sur sa route le printemps dans les plaines de Marathonisi» de Calamata ou de Pyrgos. < Souvent il n'y a que la pente rapide d'une montagne qui sépare les quatre saisons, comme derrière Argos et Sicyone. Ces plaines et ces vallées

voisines de la mer et peu élevées, ont une température tout à fait méridionale. Les orapgers, les citronniers, les melons de toute sorte, les figuiers et les oliviers y croissent en abondance, et la nature ne demande que la main de l'homme, On moissonne vers la fin de mai, après quoi on sème le blé turc, le tabac et le coton, dont les récoltes finissent au mois de septembre , époque où commencent les pluies.

Le froid et le chaud sont tempérés. L'hiver dans les vallées de l'Arcadie, du Parnasse et de l'Hélicon, ne -dure pas comme dans les contrées septentrionales. Les vents Boréens qui l'apportent, sont ordinairement remplacés, deux ou trois jours après, par le Sirocco qui amène l'atmosphère d'Egypte et de Syrie. Il y a cependant des années où le thermomètre tombe jusqu'au dessous de 10 degrés et reste ainsi pendant des semaines entières.

Les vents des golfes tempèrent également la chaleur dans les plaines maritimes. Chaque nuit l'atmosphère des montagnes s'étant refroidie, réagit sur celle de la mer. L'équilibre change, lorsque le soleil en plein midi darde ses rayons brulans sur les hauteurs; l'atmosphère de la mer communique pour lors sa fraîcheur, et tempère à son tour les chaleurs des montagnes. Les vents des golfes (if.i/3draç) sont si .forts qu'à Nauplie, où ils commencent régulièrement après 9 heures, ils ouvrent les fenêtres et les portes mal fermées ; mais comme c'est seulement le même atmosphère brûlant qui a pour lors son cours, on n'a pas à craindre un refroidissement. Pendant Tété de 1832, le thermomètre n'a pas dépassé à midi le 26me degré de Réaumur, et le 18me pendant la nuit. Il faut en excepter quelques lieux situés dans l'intérieur, comme Sparte et Calamata, qui ne se ressentent pas du bienfait de ces vents. La

chaleur y est excessive; mais en revanche les fruits tels que les melons, les oranges, les figues, y sont meilleurs que dans les autres endroits.

Ce qui rend encore ce climat plus avantageux, c'est la régularité des saisons. L'hiver, entremêlé de jours et de semaines d'une température délicieuse, cesse par* tout avec les pluies et les vents dont il porte le nom (xet/uwvaç), c'est-à-dire, à la fin du mois de Février; il n'y a d'exceptées que les vallées situées dans les montagnes. Le printemps lui succède aussitôt dans toute sa force et sa beauté; les prairies se couvrent de ver* dure et de fleurs. Il y a bien encore des pluies en Mars et en Avril, quelquefois même jusque dans les premiers jours de Mai, mais elles ne font que de rafraî* chir les campagnes, où se jouent les souffles embaumés des Zéphyrs. Oh! que ce pays était beau, lorsqu'au mois de Mai 1832, nous traversâmes ses ravissantes vallées au milieu des montagnes de la Laconie et ses villages situés au bord de ruisseaux limpides et entourés d'arbres fruitiers tout en fleurs! Quelle était belle cette terre, lorsque, le soir, revenant des ruines de Sparte à Mistra, nous étions comme baignés de ces parfums qu'exhalent les orangers qui remplissent la plaine, et rafraîchis par la brise délicieuse descendue des montagnes majestueuses du Taygète, dont les cimes encore couvertes de neige, semblaient toucher le ciel parsemé d'étoiles! Notre sommeil fut interrompu pendant -la nuit par le chant mélodieux d'une troupe de rossignols.

L'été est parfaitement semblable, aussi l'appelle* t-on: KaXoxatçt. On ne voit pas de pluies jusqu'au mois de Septembre, Pair est vif et pour ainsi parler élastique, le ciel est toujours pur et sans nuage, la nuit est une tente d'argent. Il est vrai que pendant les

quatre mois de Mai, Juin, Juillet et Août, le soleil brûlant du midi dessèche les campagnes qui se couvrent de chardons bleuâtres; mais loin d'être contraire aux autres produits, tels que le blé turc, le coton, le tabac, les melons, les raisins, les olives, etc., il ne fait que de leur être utile.

Le climat de la Grèce suffit pour nous faire juger de ce que doivent être ses productions et ses habitans.

Il est naturel que la pureté, l'élasticité de cet air, la chaleur de ce soleil jointes aux excellentes qualités des eaux et à la nature du sol, communiquent à ce qu'il porte une force vitale qui ne se rencontre ni sous le ciel humide du nord ni sous le soleil brûlant de l'Afrique.

Ce n'est pas seulement dans les fruits' ni même dans les vins qu'on remarque cette force; le thym, la marjolaine, la menthe remplissent encore l'air de leurs parfums, lorsque vous venez à fouler aux pieds leurs restes qui s'élèvent en poussière. Il n'y a pas jusqu'à la paille du blé qui ne répande une odeur agréable; du reste elle est tellement substantielle qu'elle suffit pour nourrir les chevaux et les mulets et les rendre rébustes et agiles. Enfin le sol de la Grèce est tel qu'il ne souffre aucun état intermédiaire.

L'amiral Malcolm avait fait transporter de petits poiriers de Malte dans son jardin de Badissia près d'Athènes. Ces arbres y furent plantés dans l'automne de 1830. On s'attendait au printemps à y voir pousser des feuilles et des rameaux, mais il en sortit des fleurs immédiatement, et dans l'automne de 1831, j'y vis de grosses poires attachées aux troncs mêmes des arbres comme des exubérances ou des oignonets.

Il est naturel que cette même force productive réagisse en sens contraire sur tout ce qui manque d'énergie organique; c'est la loi de compensation.

Il existe un rapport d'analogie entre les habitans et leur pays. Partout on retrouve une race belle, agile et bien faite. Il est resté quelque chose des formes antiques dans la structure du corps et les traits de fen qui animent ces superbes ligures depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse. Chaque âge a sa beauté particulière. Les enfans paraissent en général un peu languissans; mais la beauté se développé rapidement dans les jeunes gens qui approchent de la virilité. Il y a même en eux quelque chose de gracieux, de virginal qui devrait appartenir à l'autre sexe. Cette beauté, qu'on peut appeler classique, se trouve avant tout dans les mon* tagnes de la Grèce continentale, et plus spécialement parmi les familles des capitaines et des primats, puis parmi les marins; du reste il y a une grande variété, surtout parmi les insulaires dont plusieurs tribus, s'éloignant du type hellénique, se rapprochent de la physionomie large, quoique spirituelle, des Asiatiques et en particulier des Juifs. La beauté des filles ne répond pas à celle des garçons, soit qu'on les néglige, soit que la nature y soit plus apte à former l'homme que la femme. 11 s'en rencontre cependant quelques-unes qui rappellent les Hélènes et les Aspasies des anciens.

La nature est tellement précoce, qu'à l'âge de 13 ans les femmes sont déjà nubiles; les hommes le deviennent peu d'années après. J'ai vu dans lès campagnes des garçons robustes et bien faits âgés de 16 ans et déjà mariés; leurs femmes, qui en avaient 14 ou 15, avaient déjà un ou deux enfans. Il n'y a pas jusqu'aux couches où la nature ne se montre, pour ainsi dire, plus élastique. Souvent une paysanne accouchera au milieu des travaux de la campagne, aux quels elle retourne ordinairement trois ou quatre jours après. Les femmes nourrissent toutes sans exception leurs enfans, allaitant I. 19

même quelquefois le frère aîné. Cependant les fatigues des couches, multipliées à un âge encore tendre et jointes à la faiblesse du sexe, font qu'elles se fanent bien vite. On en voit de vingt ans qui semblent en avoir le double. Cela toutefois ne les empêche pas de vivre; elles reprennent même des forces à un âge plus avancé, et, grâce à cette nature bienfaisante, elles se conservent encore jusqu'au terme naturel de la vie humaine. Souvent les hommes semblent le dépasser. Des vieillards de quatre-vingts et de cent ans, jouissant de tous les avantages de l'âge viril, ne sont pas rares surtout dans les montagnes. J'en ai vu un dans celles de la Laconie, qui avait eu son premier enfant dans sa Ï7me année, et son dernier dans sa 95me; dans sa centième, il avait conduit ses compatriotes de Saint -Pierre à l'assaut de Tripolifcza, et dix ans après, il allait encore seul à la chasse. Le jour de mon départ, il vint me voir de si bon matin qu'il nous trouva tons au lit.

Il y a peu de valétudinaires; les hommes sont ordinairement sains et bien portans. La vivacité du climat est incompatible avec une faible santé, tandis qu'elle fortifie les autres. Les maladies sont rares, mais leur caractère est en général imflammatoire et bilieux, et la plupart du teins elles sont mortelles au bout de 2 ou 3 jours, si on ne trouve pas les moyeîlfc -d'y remédier; malheur à celui qui arrive en Grèce avec le germe seulement d'une maladie! Du reste il faudrait se bien garder de toute espèce d'excès, et se conformer au régime de vie imposé par la nature du pays.

L'énergie du climat influe sur le développement des facultés intellectuelles, comme sur celui des facultés physiques: on ne peut nier qu'il ne reste encore là quelque chose du génie de l'ancienne Grèce! Entres, par exemple, dans les écoles d'Egine, où des jeane*

gens depuis 16 jusqu'à 20 ans, accourus des différentes parties de la Grèce, entourent un précepteur souvent médiocre; bientôt vous serez étonnés de l'attention que prête cette brillante jeunesse, du recueillement avec lequel elle suit les cours, de la précision de ses réponses, et de la vivacité avec laquelle elle entre dans le développement des idées qu'on lui soumet. C'est l'esprit de l'ancienne Grèce qui s'agite de nouveau et qui cherche à se jeter dans une carrière qui trop longtems lui fut fermée. On aperçoit la même vivacité, le même désir d'apprendre dans les âges plus avancés. 11 n'y a pas jusqu'aux paysans et aux simples soldats qui ne vous étonnent par la rapidité et la justesse de leurs réponses, le discernement de leurs jugemens sur les hommes et les choses.

II est vrai qu'avec des âmes d'une pareille trempe, ces sentimens sont facilement altérés par la violence, en sorte que les désirs se changent en passions. L'état d'oppression et d'anarchie sous lequel le peuple a si long -teins gémi, rend les écarts naturels, et ce qu'il y a de certain, c'est que partout où l'esprit d'une nar tion est marqué au sceau de la force et de l'originalité, son coeur ne peut être méchant, quelsque soient le? troubles que de mauvaises coutumes et des événement malheureux y aient; apportés; or tel e&t certainement l'état moral de la Grèce.

Nous ne nions pas non plus la corruption de tout genre, l'esprit de rixe, d'intrigue et de mensonge qui s'y sont répandus d'une manière alarmante; mais à tra? vers tout cela le bon naturel se montre dans chaque occasion, et, tout en reconnaissant les vices et les défants parfois trop nombreux des individus, on en reviendra à aimer le peuple. C'est toujours la belle statue de marbre jetée dans la fange; retirez -la de cette

place indigne, et l'oeil du connaissseur y découvrira les traces de la beauté à travers les immondices et les dégâts; enfin nettoyez-la, et vous verrez briller de nouveau le cachet du génie que l'artiste lui avait imprimé autrefois.

Le signe le plus évident du bon naturel de ce peuple, est sa gaieté inaltérable. Un homme gai ne saurait être un homme méchant. Cette qualité, loin de dégénérer en légèreté ou en frivolité, se montre également dans l'épanchement général qu'inspirent les jours de fête, dans l'amour du chant, des danses et des jeux publics, comme dans la résignation avec laquelle on supporte toute sorte d'adversités, et la promptitude avec laquelle on se relève de la plus affligeante situation.

La sensibilité générale n'est pas moins remarquable. L'émotion d'un individu peut répandre à l'instant l'attendrissement dans une société nombreuse. Joignez

à cela le respect pour la vieillesse et les hommes intègres et vertueux, la facilité avec laquelle on oublie les griefs et on pardonne lés insultes, enfin la confiance et le dévouement qu'on témoigne à ceux dont on reconnaît la supériorité intellectuelle et la bienveillance, et vous commencerez peut-être à vous rapprocher de la persuasion dont je me sens moi-même pénétré, que les qualités morales du peuple ne promettent pas moins que celles de son esprit à quiconque s'appliquera à les cultiver dans les coeurs encore sincères d'une jeunesse qui veut à tout prix devenir meilleure que ses pères.

HUITIEME SECTION

De tétat de la société agricole de la Grèce.

.Après avoir exposé la prodigalité de la nature envers le pays, nous verrons comment les hommes en ont profité pour gagner leur vie. C'est donc l'état du colon qui doit nous occuper en premier lieu.

Le paysan Grec un peu à son aise, possède

ordinairement, pour labourer sa terre, une charrue

et une paire de boeufs (Çevyuçiov) avec quelques ânes

pour transporter les produits de ses champs. La forme

de la charrue correspond encore aujourd'hui exactement

à la description qu'en a faite Hésiode; depuis trois mille

ans rien n'y a été changé. C'est la dent de fer, qui

ne fend que la surface de la terre à la profondeur à

peu près de trois pouces. Elle est attachée à un seul

morceau de bois recourbé que dirige la main gauche

du paysan, tandis que de la droite, il conduit et excite

les boeufs avec un bâton armé d'une pointe de fer. Les

animaux, sans corde ni courroie pour les retenir, ne sont

contenus que par le joug. C'est un morceau de bois

avec des piquets courbés, qui leur embrasse le col et

se rattache ensuite à la charrue au moyen d'une branche

de bois. Il n'y a pas même des changemens locaux

dans la construction de la charrue; elle se trouve dans

la même simplicité, et exactement avec les mêmes dé-

tails dans le Péloponèse, dans la Grèce continentale, dans les îles et jusque dans l'Asie mineure. Pour employer la charrue, il suffit de deux boeufs; mais l'état de misère dans lequel les paysans Grecs se trouvent par suite de la guerre, est tel qu'à la mort du Président, un tiers seulement en possédaient une paire; quant aux autres, plusieurs en possédaient en commun ou n'en avaient pas du tout et se voyaient forcés de labourer la terre avec la hache. Cet état de peine a encore empiré de beaucoup depuis les dernières guerres civiles, qui ont presque entièrement détruit les germes de l'économie renaissante.

Généralement on n'engraisse pas les terres, et Ton né connaît d'autre moyen de faire reprendre des forces au sol, que de le laisser reposer deux ou trois ans après une récolte. On aime cependant à arroser les terres pendant la chaleur, lorsqu'il y a à la proximité des sources ou des fleuves; aussi partout les terres «ont- elles divisées en terres à irrigations (nortarixâ) et *n terres sèches. Cependant il n'y a qu'une partie dea eaux courantes qu'on fasse servir à cet effet, soit manque d'industrie, soit parce qu'on n'a pas les fonds nécessaires pour faire les préparatifs convenables I).

L'antique simplicité hésiodique qu'on remarque dans la construction de la charrue, se retrouve également dans l'art du battage: on commence donc par amasser les blés sur l'aire; puis, après avoir attelé ensemble quatre ou six chevaux, un homme qui les re-

1) En conséquence, il n'y a dans la Grèce .orientale que 26,700 strèmes de sol arrosé, sur 422,040 strèmes de sol sec; dans la Grèce occidentale, la division est de 78,863 strèmes de sol arrosé et de 310,359 de sol sec; dans le Péloponèse enfin, il y a 98,975 strèmes de terres arrosées sur 362,749 de terres sèches.

tient au moyen (Tune corde, se place au milieu, tandis qu'an autre, les frappant avec un fouet, les fait courir tout autoar de Taire, jusqu'à ce que le grain sorte des épis, et que leurs tiges soient réduites en une pailla menue, qu'on emploie pour nourrir les boeufs, lea ânes, les mulets et les chevaux pendant Tété. L'opération du battage finie, on jette les grains au vent qui disperse la balle, après quoi on charge la paille et le froment sur des ânes, afin de les emporter. Comme l'été est sec et sans pluie, il n'y a pas le moindre inconvénient à tout cela, et le paysan peut se passer d'une foule de précautions nécessaires chez nous pour défendre les produits de la récolte contre l'humidité.

La culture du seigle et de l'avoine est inconnue; il n'y a de répandue que celle de l'orge et du froment: aussi les espèces en sont- elles variées, et toutes sont d'une excellente qualité, supérieure à celle des blés qu'on exporte d'Odessa et d'Alexandrie. Dans les îles, le produit ne peut généralement nourrir la population que pendant l'espace de quatre à six mois. Dans les hautes vallées du Péloponèse et de la Romélie, la récolte suffit à peu près aux besoins des habitans; mais on exporte des plaines de Gastuni et de Calamata dans les iles Ioniennes. En générai la Grèce produit à peu près les deux tiers du blé nécessaire à sa consommation. Le blé turc et l'arabe sont cultivés avec le plus grand succès, et contribuent beaucoup à sustenter le peuple. Le tabac qui, en différens endroits, comme à Àrgos et à Calamata, est d'une excellente qualité, snffit à la consommation intérieure du pays, de même que le coton et la laine qui s'y trouvent en assez grande quantité, pour qu'on puisse pourvoir aisément au vêtement des indigènes. La culture de la vigne se fail partout avec soin et assiduité; il y a même de la re-

cherche dans la manière de remuer le sol, de tailler les ceps et de défendre les plantations contre les vents qui, comme nous l'avons remarqué, sont très-violens, surtout dans les îles. C'est pourquoi on tient presque partout les vignes rapprochées de la terre et des murailles,' en sorte qu'on ne voit nulle part en Grèce, comme en Italie, des vignes soutenues par des échalas, ou bien encore appuyées contre des arbres et arrangées en forme de guirlandes.

Le pressoir se trouve en général à côté de la vigne. Il consiste en deux pièces murées et revêtues d'un stuc dur. Dans l'une, qui se trouve placée immédiatement au-dessus de l'autre, on jette et l'on foule les raisins. Vers le fond il y a des trous par lesquels le moût s'échappe et coule dans l'autre pièce arrangée en forme de réservoir pour le retenir et le faire fermenter. La fermentation finie, on fait couler le vin du réservoir dans des barriques ou des outres ; puis on le charge sur des ânes pour le transporter, soit dans les magasins, soit dans les ports. Telle est la manière de préparer ^e vin la plus répandue , quoiqu'elle varie cependant beaucoup, surtout dans les îles. Le vin est en général très -fort et très -spiritueux; mais n'étant pas préparé avec assez de soin, et la Grèce manquant absolument de caves, où elle pourrait le mettre en réserve, il ne se conserve pas long- teins; aussi doit-il être consommé dans les premières années. On laisse le marc dans le pressoir, afin qu'il entre en fermentation; plus tard on l'en retire pour en extraire une liqueur forte.

Les raisins de «Corinthe sont cultivés surtout dans l'éparchie de Patras et de Vostizza, ainsi qu'en quelques autres endroits; mais la guerre y a causé de grands dégâts, et on n'a pas encore apporté tout le soin né-

cessaire à ce genre de culture qui est susceptible de la plus grande extension, parce que les fruits de Patras surpassent en qualité les meilleurs qu'on recueille dans les îles Ioniennes.

La culture des oliviers est actuellement très -restreinte, les deux tiers au moins en ayant été détruits pendant la guerre. Le reste est presque entièrement propriété publique, et par conséquent peu soigné. Les arbres sont abandonnés à eux-mêmes; pour recueillir leurs fruits, on les bat, sans faire attention s'il y a des olives gâtées, ou d'autres manquant de maturité, ou bien encore s'il n'y a point de rameaux qui souffrent d'une pareille opération. Les pressoirs sont, toujours dans la plus ancienne forme, sans aucun de ces raffinemens de la mécanique moderne. On se sert encore de grands morceaux de pierres rondes pour froisser les olives. Il n'y a que quelques îles où l'on mette plus de soin dans leur choix et dans la purification de l'huile qui, malgré sa substance des plus grasses, n'atteint cependant pas la qualité de celle de la France méridionale, ce qui doit être attribué à ces imperfections et à ces négligences que nous avons signalées.

La culture du mûrier est très -étendue dans plusieurs îles, comme à Tinos, et dans les éparchies de Laconie et de Messénie; aussi les vers -à- soie de ces contrées sont-ils réputés les meilleurs. La soie qu'on en obtient, n'atteint cependant pas la finesse de celle de France ou d'Italie, puisqu'on est resté en arrière dans cette branche de commerce, comme dans tant d'autres. La culture des arbres fruitiers est presque ignorée en Grèce; les cerises, les pommes et les poires y sont encore telles qu'elles ont été produites par le sol, sans que l'art et le soin des habitans y aient apporté aucune amélioration. Il n'y a donc de parfait en

ee genre que ce qui n'a pas besoin d'être greffé, comme l'amandier, le châtaignier, le figuier, l'oranger, le citronnier. Les orangers entre Sparte et Amyclée, surtout dans les villages de Magula et de Saint -Jean, comme ceux de 1 île de iVaxos, égalent, pour la grandeur des arbres et la qualité des fruits, tout ce qu'on trouve dans les climats les plus favorisés du monde. A Saint- Jean, dans les jardins arrosés par des ruisseaux qui descendent du Taygète, j'ai trouvé, en 1832 au mois de mai, dans celui du Démogéronte, un arbre qui, pendant une année, avait donné 5000 des meilleures oranges, et était encore tellement couvert de fruits, qu'on eût dit que rien, n'en avait été enlevé. Les légumes sont cultivés avec soin et se distinguent par la variété et l'excellente qualité, surtout ceux que fournissent les deux cents jardins dont les rives du Céphyse sont bordées en Attique.

Le bétail est en général peu soigné; les ânes sont en très -grande quantité, puisqu'ils servent presque exclusivement aux transports. Au tems des récoltes, on en voit des troupeaux entiers autour des vignes et des aires, attendant qu'on les charge des produits de l'automne Les mulets sont plus rares, mais d'une excellente qualité; les chevaux sont robustes, mais négligés, et, malgré la chétive nourriture de paille qu'on leur donne pendant l'été, ils résistent d'une manière étonnante aux fatigues des voyages. Les vaches ne se trouvent pas non plus en grand nombre, et on ne s'en sert guères que pour la propagation des boeufs qui ne suffisent pas cependant aux besoins de l'agriculture, en sorte qu'on est obligé d'en faire venir une quantité considérable de l'Asie mineure et de la Thessalie.

Les porcs sont peu communs; il en existe cependant un assez grand nombre en Arcadie. La chair n'en

est pas fort recherchée ; on la croit trop pesante pour le climat. Les chèvres abondent dans toutes les mon* tagnes et sont remarquables par leur force et leur beauté. Les brebis et les moutons sont encore en plus grand nombre. En général ils sont pêle-mêle avec les chèvres dans les pâturages, ce qui donne aux trou» peaux un aspect très -varié. La laine est en grande quantité sans être fine; elle sert presque exclusivement dans le pays pour faire les habits des classes inférieures,^ ainsi que des matelas. Il y a une liberté entière pour l'entretien des chèvres et des brebis. Quiconque en peut acheter, les confie à des bergers. Ces hommes robustes et d'une honnêteté reconnue, en forment des troupeaux qui augmentent d'autant plus que dans beau* coup d'endroits, comme à Argos, en Béotie et dans l'Eu* bée, les brebis ont des agneaux deux fois par an. C'est surtout dans les montagnes de la Messénie et du midi de l'Arcadie, que cette augmentation parait étonnante. Sur les hauteurs de ces pays, vous vous voyez entouré de tous cotés de troupeaux innombrables que gardent une foule de bergers, hommes robustes, armés de pistolets et de fusils, et accompagnés de chiens d'une grandeur et d'une méchanceté extraordinaires, qui souvent assaillent avec fureur votre caravane et ne cèdent qu'à une grêle de pierres que leurs maîtres, accourus pour vou* dégager, leur lancent à la tête. Vous vous croyez donc tout "à coup transporté dans un pays de Nomades, ou il n'y a de possession que celle des troupeaux, et d'autre soin que celui de les garder. Après la récolte, les troupeaux abandonnent les hauteurs des montagnes , qu'ils occupent exclusivement pendant tout l'été, pour se répandre sur les terres moissonnées, ou ils trouvent encore une nourriture suffisante. Lorsqu'au mois de Novembre en 1831, nous

passâmes de Stymphale à démenti Césari, pour nous transporter ensuite à Sicyone, nous trouvâmes ces immenses vallées couvertes partout de troupeaux innombrables de chèvres, de brebis, entremêlés de vaches et de boeufs, tandis que plus loin, des centaines de porcs noirs , régulièrement échelonnés, foulaient la fange qui restait des eaux du lac Stymphale. Tous les quadrupèdes de l'Arcadie riche en troupeaux (noXi^Xoç)^ paraissaient réunis pour se partager les épis et la paille qui restaient de la moisson, ainsi que les herbes qui couvrent en abondance le sol au milieu des chaumes.

En Grèce, il n'y a que les chèvres et les brebis qui donnent du lait, du beurre et du fromage; encore le lait manque- 1- il entièrement pendant Tété. Quant au beurre, loin d'être ferme comme celui de la vache, il se fond presque comme de la graisse d'oie. On le transporte aux foires daps des outres faites de peaux de bouc ou de mouton. Le fromage est généralement aussi peu soigné que le beurre, et il n'y a que celui de Candie qui soit recherché.

Quand les froids d'hiver commencent à se faire sentir dans les hautes régions, les troupeaux descendent dans les plaines voisines de la mer; on les transporte aussi dans les îles désertes, où, aux teins des pluies, la verdure pousse même au milieu des rochers. Ils ne retournent dans leurs- montagnes qu'au mois de Mars, lorsque la neige est fondue.

La maison du paysan est disposée de différentes manières suivant son degré d'aisance. La plus simple consiste dans une seule pièce divisée en trois parties; chacune de ces parties comprend un espace de 18 pieds, ou de deux poutres du toit. La première, où se trouve le foyer, sert de retraite à la famille; c'est là qu'elle mange et couche pêle-mêle avec les vêtemens, éten-

due sur des matelas; la seconde sert pour les boeufs; la troisième est pour la paille (ciyvça) et les poules qui abondent généralement dans ces ménages; quelquefois aussi les porcs prennent leur place où bon leur semble. Le reste du bétail séjourne hors de la maison, ou avec les bergers sur la montagne. Les paysans plus à leur aise ont des maisons mieux disposées; il y en a qui comptent deux étages avec toutes les commodités pour la vie et le ménage/

Les villages offrent un coup d'oeil différent; ils sont en partie composés de cabanes, telles que nous les avons décrites, comme dans la plaine d'Argos et de Messénie, sans jardins, et avec un aspect assez pauvre. Ces villages sont habités par des paysans qui n'ont pas de propriété particulière et qui cultivent le sol des Archontes ou des terres nationales. D'autres sont dans un meilleur état, avec deux étages et un crépi, et souvent entourées de jardins. Elles appartiennent à des paysans propriétaires du sol, qui, assurés de leur possession, mettent beaucoup de soins pour les entretenir et en tirer tous les avantages possibles. La plupart des villages sont isolés et situés sur des pentes de montagnes souvent très -rapides, ce qui leur donne un aspect pittoresque, tout en rendant difficiles la communication et le transport des récoltes. Ce fut la crainte d'être exposés aux avanies des Turcs, qui força les paysans d'abandonner le site naturel de leurs demeures, pour se réfugier sur les hauteurs. Cependant il y a peu de villages qui aient échappé aux ravages de la guerre; la plus grande partie sont même entièrement ruinés ou déserts. Quelques-uns commençaient à se relever; mais la dernière guerre civile et l'occupation du pays par des bandes armées, ont arrêté la marche de la régénération, et détruit en grande

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