À SA PACIFICATION
(CONTMNV AT M ON.)
NEUVIÈME SECTION
Des moyens de secourir et d'augmenter la classe
des colons, de les changer en propriétaires, et
de les défendre contre les empiétemens des
grands possesseurs.
JLiA régence trouvera à peu près en Grèce cent vingt mille familles de paysans, parmi lesquels on compte environ vingt mille propriétaires. Les corps d'armée, répandas sur tonte la Grèce, et ne reconnaissant pas d'autorité supérieure, les ont presque tous ruinés, enlevant en grande partie leur bétail, consommant leurs provisions, dégradant ou détruisant leurs demeures. Beaucoup se sont enfuis dans les cavernes et les montagnes, pour se soustraire à ce fléau de vexations; et comme la régence n'était pas encore arrivée en automne, ils n'ont pu revenir dans leurs foyers pour reprendre leurs travaux et ensemencer leurs terres. La sécurité publique une fois rétablie , en conséquence des mesures que nous avons indiquées plus haut, ils ne tarderont pas à reparaître au milieu des débris de leurs villages. Or la première chose à faire est de mettre les préfets et les sous -préfets des éparchies en état de venir au secours de ces hommes ruinés, et de leur faciliter les moyens de cultiver et d'ensemencer les terres dans les lieux ou la saison ne serait pas déjà par trop
avancée. Un soin presque aussi pressant, sera de faire venir des troupeaux de boeufs de la Thessalie, de la Bulgarie, de. la Valachie et de l'Asie mineure.
Tout d'abord on aura besoin au moins de dix mille paires de boeufs, et, comme la paire coûte à peu près 200 francs, ce sera une dépense de 2,000,000 de francs. Ces premières avances sont de rigueur, puisque, sans cela, F agriculture languira et le trésor restera vide. Toutefois ce ne* sera point une dépense gratuite, le paysan étant tenu de rembourser la somme peu -à- peu, aussitôt qu'il en sera capable. Enfin, c'est une dépense dont le profit tournera au bien du pays, comme à celui du trésor, qui prend la dîme ou plutôt le quart de tous les produits de l'agriculture, puisque ce sera surtout des terres nationales que l'on cultivera à l'aide de ces boeufs. La répartition pourra être faite de manière qu'il en vienne 2000 dans l'Eubée et dans les autres îles, 4000 dans la Grèce continentale, encore plus ravagée que le Péloponèse, enfin 4000 dans celui-ci. Ces deux mesures, jointes aux soins d'une administration protectrice, suffiront pour remettre, dès la première année, la culture sur le même pied ou elle se trouvait à la mort du Président.
Il s'agira ensuite d'augmenter, aussitôt que possible, le nombre des colons indigènes, pour, élargir la base de la population grecque, ainsi que celle de l'industrie et des ressources du nouveau royaume. . Les hommes se trouveront là où nous l'avons indiqué, dans l'Epire, la Thessalie, la Macédoine et l'Asie mineure. Le* migrations commenceront aussitôt que la Grèce leur offrira l'asile de ses lois européennes avec l'occasion de travailler, et que, d'un autre côté, le gouvernement leur accordera quelques secours, pour faciliter leur premier établissement. Les Turcs y mettront bien
quelques obstacles, mais ils sont faciles à surmontez quand on sait s'arranger avec eux. Si Ton n'hésite pas sur les moyens à employer pour faire rentrer la population grecque dans les limites du royaume, on peut être sur que, dès les premières années, le nombre des familles agricoles doublera. Pour la place à leur accorder, ceci ne doit point embarrasser; les plaines seules de la Grèce que nous connaissons, suffisent pour occuper et nourrir jusqu'à 500,000 familles de colons. Un bon nombre arrivera avec quelques moyens et sera pourvu de bétail; d'autres auront besoin d'être secourus, mais la charge n'en sera plus au gouvernement seul. Les capitaines qui auront reçu des terres eu indemnité et des fonds pour les faire cultiver, les Souliotes, les Candiotes et les Olympiotes qui seront en état de s'établir dans des campagnes séparées et de bâtir de nouvelles villes, les propriétaires qui trouveront à emprunter sur hypothèque, soit à la banque, soit ailleurs, afin de cultiver leurs terres, des familles grecques à leur aise et même riches, qui reflueront de l'Europe et de la Turquie dans la Grèce, pour y devenir propriétaires et assurer dans leur patrie le sort de leurs enfans, les étrangers enfin qui viendront s'y fixer, tous voudront s'associer des colons pour leurs établissemeas ruraux. Le gouvernement n'aura donc qu'à prendre des mesures générales, pour augmenter et faciliter les migrations, et répartir les nouveaux venus dans les lieux où on en aura le plus besoin. Il destinera à la culture des biens nationaux ceux qui manqueront de travail ailleurs, et fera mesurer et diviser les plaines et les vallées destinées à recevoir les nouveaux villages; enfin il pourvoira à l'établissement de F ordre et à l'organisation des communes.
L'importation du bétail ne doit pas seulement oon-
tinuer, mais augmenter; à la fin de la seconde année, elle doit se monter au moins à 100,000 paires. Qu'on ne s'effraie pas de l'énormité du capital de 20,000,000 qui serait nécessaire pour cela. D'abord, il y aurait toujours ici concurrence de la part des classes qui ne sauraient se passer de colons, puisqu'elles auraient besoin de bétail dans la même proportion. Le gouvernement se trouvera peut-être chargé des deux tiers de cette dépense; mais, fût -il obligé de la porter seul, de la doubler même, il ne devrait pas hésiter à le faire; enfin, supposé qu'il fût contraint de recourir à un nouvel emprunt, il devrait encore l'essayer, car augmenter le nombre des bras et les mettre en mouvement, pour ouvrir les richesses du sol, c'est, pour ainsi dire, la condition physique de l'existence du nouveau gouvernement de la Grèce. C'est en doublant le nombre des colons qu'on doublera celui des revenus et des richesses du pays. 11 ne faut pas cependant le contenter d'augmenter ce nombre des colons et de leur porter des secours momentanés, mais, en même tems, il faut prendre les mesures nécessaires pour fixer leur sort et les attacher au sol qu'ils cultivent. La masse de ces hommes utiles, n'ayant presque pas de proprié* tés rurales en Grèce, se détache aisément pour aller ou bon lui semble; c'est, en quelque sorte, la vie des nomades transportée dans celle. des agricoles. Un tel état de choses ne peut pas durer: il faut à la Grèce une classe de paysans attachée au sol et fortement constituée. Pour y arriver, on doit changer les colons en propriétaires. C'est par l'exécution franche et prompte de cette grande mesure, qu'on formera une population disposée à bien cultiver la terre, à chérir son état et à défendre, comme sa vie, son foyer même; et ce sera cette population qui constituera la base
ferme et inébranlable sut laquelle doit reposer l'édifice social qu'on doit ériger. C'est là la question la plus vitale qui, sous ce rapport, puisse se présenter à un gouvernement régénérateur et capable de s'élever à la hauteur de sa mission. Il faut cependant la comprendre et la résoudre, de manière qu'en satisfaisant aux besoins indiqués, on pourvoie en même tems à ceux du trésor et aux obligations que l'état a contractées envers ses créanciers. Cette grande question a été débattue depuis le commencement de la révolution, et retournée en tout sens; mais sa solution a toujours été ajournée. On n'avait pas de confiance dans les gouvernemens , et l'administration jugeait l'affaire d'après des vues rétrécies, ou bien se laissait conduire par un intérêt individuel; c'est pourquoi les congrès v qui se sont succédé jusqu'à celui d'Argos, ont préféré garder le trésor des terres nationales, comme un dépôt et un gage d'heureux avenir pour la Grèce, plutôt que de le voir livré à la cupidité, à l'intrigue et à la dilapidation.
11 y a cependant une difficulté réelle qu'il ne faut pas se dissimuler. Le dernier congrès national à Pronoïa a été rompu avant d'avoir pu rendre une loi sur la distribution et la vente des terres nationales, et, quant aux mesures législatives, cette affaire reste toujours en suspens. La régence convoquera- 1- elle ce congrès pour faire rendre une telle loi? Il parait que non, puisqu'elle ne voudra pas entamer des questions fondamentales de droit public. Il lui restera donc à prendre cette affaire sous sa responsabilité. Or supposons qu'elle agisse ainsi, puisque, engagée comme elle l'est dans cette direction, elle ne pourra pas faire autrement, nous voulons examiner de quelle manière elle doit y procéder.
D'abord, il faut prendre pour base la persuasion, pour ainsi dire nationale, qne chaque Grec indigène, ayant souffert pendant la guerre et contribué à délivrer son pays, doit aussi avoir sa part dans le trésor national dont nous parlons. Cependant les besoins de l'état et la situation du gouvernement ne lui permettent pas d'abandonner à tout le monde ces terres sans dédommagement et sans condition, puisque, pour faire de grandes choses, il doit avoir de grands moyens à sa disposition. Il s'agit donc de satisfaire aux besoins du trésor en satisfaisant aux besoins généraux. Après avoir assisté aux débats qui eurent lieu à ce sujet parmi les hommes les plus instruits et les plus versés dans les affaires de leur pays, après avoir en outre demandé sur le même sujet l'avis d'hommes retirés et vivant dans l'intérieur de leurs campagnes, je crois pouvoir me prononcer sur la manière la plus convenable d'amener le changement dont nous parlons.
D'après le calcul que nous avons donné plus haut, on trouve en Grèce à peu près 200,000 familles dont 120,000 sont agricoles, et 100,000 sans propriétés territoriales. Dans les plaines et les vallées que nous connaissons, il y a environ 10,000,000 de strèmes de terres nationales propres à l'agriculture, déduction faite de celles qu'on aura déjà données en indemnité. La valeur des terres offre une variété infinie: dans les districts peu fertiles, on achète des centaines de strèmes pour quelques centaines de francs; dans les plaines d'Argos, le strème monte déjà à 1000 piastres turcs ou 350 francs; cependant les terres nationales dont nous parlons sont toutes assez fertiles, c'est-à-dire, qu'elles produisent au moins sept fois ce qu'on a semé, et vont jusqu'à rapporter vingt -cinq fois autant. Quand on restreint la question à ces sortes de biens , et qu'on
fait l'évaluation d'après la production du sol et le prix du blé en Orient, la valeur moyenne du strème peut être évaluée à 100 francs, ce qui donne la somme de 1,000,000,000 de francs, espèce de trésor caché dont la possession est assurée à celui qui saura l'extraire des terres qui le recèlent.
La mesure que nous proposons est d'accorder à chacune des 100,000 familles de colons sans propriété, des terres nationales jusqu'à la valeur de 3000 francs, en y joignant comme indemnité gratuite quelques strèmes évalués à la somme de 300 francs. Ces cessions doivent se faire sous la condition que, sur la somme dç 3000 francs, chaque famille aura 50 francs de numéraire à payer par an, sans intérêt pour le reste. Ces terres ne seront changées en propriétés de famille qu'à mesure qu'on les paiera, et, une fois devenues possessions particulières, elles resteront toujours soumises aux dîmes adoptées dans la Grèce, ou aux rentes par lesquelles on viendrait à les remplacer. On peut procéder de la même manière avec les familles qui sont déjà propriétaires, ainsi qu'avec celles qui viendront s'établir dans le pays, en sorte qu'au lieu d'indemnités, elles reçoivent des strèmes à payer aux termes indiqués. En prenant la valeur moyenne de 100 francs par strème, le lot d'une famille sera de 30 strèmes avec trois autres d'indemnité: on aura donc disposé, pour les 100,000 familles de colons indigènes, de 3,300,000 strèmes de biens nationaux, au prix de 300,000,000 de francs payables en 30 ans, ce qui, pour cette période de tems, donne un revenu annuel de 10,000,000 '). Je
1) Le prix des strèmes qu'on céderait aux autres, ne serait pas moindre. Ces déductions faites, on aurait encore 8,000,000 de strèmes, c'est-à-dire, à peu près un tiers des biens nationaux, à sa disposi-
connais bien les difficulté» nombreuses qui s'opposeront à l'accomplissement d'une mesure d'une telle importance, mais le plus grand nombre de ces difficultés dépend du détail de l'administration, et leur solution est essentiellement liée au bon ordre qu'établiront les autorités constituées par la régence , à la probité qu'il faut leur supposer, et surtout à la confiance qu'elles sauront se concilier. Parmi toutes ces difficultés, il n'y en a peut-être que deux qu'on puisse regarder comme fondées sur la nature des choses mêmes; ce sont les recherches pour savoir, dans tous les cas, ce qui est propriété privée ou propriété publique, ainsi que les travaux par lesquels on arrivera à connaître la mesure et la valeur du terrain. Pour obvier à la première de ces difficultés, on aura à rétablir la commission statistique, d'abord instituée, puis délaissée par le Président, à suivre les conseils que ses membres lui ont plusieurs fois soumis, sans jamais les voir acceptés, conseils qui se trouvent encore consignés dans les archives.
Il existe peu de titres de propriétés reconnues; mais il y a bien des prétentions mal fondées, et une grande partie des terres nationales est occupée par des personnes qui n'y ont aucun droit. En entrant dans l'examen de ces affaires, on trouvera une multitude de
tion; ils devraient être gardés pour certains plans dont nous parlerons dans le chapitre d'économie politique. Celui qui trouverait trop haut. le prix moyen que nous avons choisi pour base de ce calcul, doit se souvenir que nous n'avons pas calculé d'après le prix actuel des terres, mais d'après le prix le plus haut qu'elles puissent atteindre; qu'il ne s'agit pas ici d'une vente ordinaire, mais d'une action, avec l'obligation de payer, pendant une longue suite d'années, une somme tellement modique que, dans le cas où les biens seront cultivés avec soin, elle peut être facilement acquittée par le paysan qui, en revanche, ne paie plus à l'état le quart, mais seulement le dixième de ses produits.
fraudes, de malveillances et de connivences, et, d'un antre côté, une. foule de procédures frivoles contre des propriétaires qu'on avait envie d'inquiéter sur la validité de leurs droits.
Quant au Péloponèse, il y a des cadastres généraux de tous les biens publics et particuliers, conservés dans les archives impériales de Constantinople ; on pourra s'en procurer des copies sans beaucoup de difficultés. Pour les autres, il faut commencer à procéder par ce qui est sûr et de notoriété publique, laissant le reste de côté comme propriétés contestées. On verra diminuer le nombre de ces derniers biens, à mesure qu'on saura se procurer les renseignemens recueillis par les évêques sur la nature des possessions de leurs diocèses, en générai très -étendus, ainsi que les déclarations des Démogérontes et des vieillards données sous la foi du serment, enfin les listes des acheteurs des dîmes; ces derniers sont les mieux instruits de ce qui est propriété i publique , puisqu'ils en prennent le quart des produits au lieu du dixième; d'ailleurs ils sont les mieux disposés à transiger avec les propriétaires prétendus, pour les aider à tromper l'état sur leurs prétentions ; mais toujours et avant tout, il faut des hommes instruits et consciencieux pour l'exécution qui, en grande partie; doit être confiée aux préfets et à des individus ayant mission spéciale pour y trayaiyer. Il y a des hommes intègres et capables de répondre à cette entreprise; mais il faut Savoir les trouver et mettre chacun à sa place. Telle est la difficulté, qui se présente à chaque instant, parce qu'elle est la condition capitale de tout arrangement politique ; sans cela rien ne peut marcher ni en Grèce ni ailleurs. On devra procéder à l'arpentage et à l'évaluation des terres , comme à la recherche des titres des propriétés.
On commencera d'abord par faire lé relevé du pays par communes, là où il s'en trouverait déjà, et à en projeter à vue d'oeil, là où il n'y en aurait point encore. Il suffirait, pour le commencement, de tirer quelques lignes, et de tracer quelques points principaux afin de dresser un plan général. On pourrait ensuite enregistrer les détails d'après les renseignemens qu'on recevrait, les ayant vérifiés par des recherches faites sur les lieux, sans y mettre trop de retard. Ce serait une ineptie extrême que de vouloir commencer dans la Grèce par des procédés de Trigonométrie, de Géométrie et de Géodésie, pour connaître la situation géographique et l'étendue de chaque vigne ou de chaque terre cultivée. Ce serait disperser des millions, pour arriver à une chose dont l'exécution, inutile pour l'objet dont il s'agit ici, demande peut-être vingt ans, supposé qu'elle soit avantageuse sous un autre point de vue. De même, l'évaluation se fera d'après les produits, les ventes et les achats, sur les déclarations des habitans confrontées avec les observations qu'on pourra faire sur les lieux,* quant aux détails, on les laissera de côté pour le moment, d'autant plus que dans des choses aussi incertaines et aussi variables, il est impossible d'arriver à des données d'une exactitude absolue, puisqu'on est obligé de se contenter d'un calcul approximatif. On n'oubliera pas toutefois, dès le commencement, de consigner dans les registres, qu'on devra tenir pour chaque commune, le nombre des vignes, des oliviers, des mûriers et des figuiers, ainsi que les noms des propriétaires, le montant de leurs biens et de leurs dettes, puisqu'il s'agira d'établir des livres hypothécaires pour fonder le crédit, en même tems que Ton créera un état de propriétaires.
A mesure qu'un colon paie ses strèmes, on peut
lui en assigner d'antres sons les mêmes condition», autant toutefois que l'état de la commune, le défriche* ment des marais et les réclamations des autres le pei> mettent. L'activité venant à reprendre et le désir d'accroître le patrimoine de la famille marchant de pair avec l'industrie, des demandes semblables augmenteront, de manière que le revenu annuel du trésor y gagnera plusieurs millions. 11 faudra procéder de même dans la cession des vignes, des oliviers, des mûriers et d'autres arbres dont l'évaluation est plus simple, et dont la culture augmentera à mesure qu'ils entreront dans le domaine de la propriété privée. Presque partout les oliviers qui avaient été brûlés pendant la guerre, ont repoussé. Dans les environs de Coron, on en voit un grand nombre qui ont atteint la hauteur de six à sept pieds. Ils sont négligés et même gâtés de nouveau, parce que, appartenant à l'état, ils sont censés n'appartenir à personne. Quant au petit propriétaire qui a une possession de 30 à 40 strèmes de terres labourables, avec quelques strèmes de vignes et une cinquantaine de ces arbres utiles, et qui parvient en outre à tenir son bétail en bon état et à augmenter d'une centaine de brebis et d'autant de chèvres le troupeau de sa commune, il sera un homme à son aise, et sa famille vivra dans une condition honorable. Pour l'y maintenir, il s'agira de restreindre le morcellement de la petite propriété qui doit toujours rester assez considérable pour nourrir une famille, en même tems qu'il faudra défendre les petits propriétaires contre l'envahissement des grands, leurs voisins.
Cette autre classe existe déjà dans toutes les parties de la Grèce. Elle constitue même une espèce de noblesse avouée par les moeurs du pays, puisqu'on accorde ce titre (svyima) à tous ceux qui vivent des re-
venus de leurs terres cultivées par des colons. Dans plusieurs îles, comme à Naxos, à Santorin, les biens territoriaux sont encore concentrés entre les mains d'un nombre peu considérable de familles latines, descendantes des anciens maîtres du pays, et Ton y trouve des rejetons des plus illustres maisons de Venise, de Gènes, du Piémont et de la France. Dans le Péloponèse et dans la Romélie, il n'y a pas une ville et un village qui ne renferment un nombre de familles également indépendantes, connues sous le nom de familles d'Archontes (jâçxovrucal oîxoyéveiat, âçxov*txù otiitio), dont les chefs sont ou capitaines ou placés dans l'administration, ou bien encore intéressés dans les achats annuels des dîmes. Leur nombre s'augmentera au moyen des personnes qui auront reçu des indemnités considérables en biens fonds, des Grecs et des étrangers qui viendront avec des ressources étendues s'établir en Grèce. Cette classe deviendra donc nombreuse; elle sera aussi d'une grande importance, parce que c'est dans son sein que se développeront les lumières et les idées politiques de la Grèce, et que ce sera sur elle que reposeront en grande partie la considération, la force et la vie intellectuelle du pays, dont l'administration devra être confiée à son expérience et à ses vertus. Il faudra donc ménager ses intérêts, lui ouvrir des carrières honorables, honorer et récompenser ses services, tout en la surveillant. Ses richesses la porteront naturellement à faire des entreprises aux dépens . des petits propriétaires. Le gouvernement doit donc prendre des mesures, pour empêcher que les terres de ces derniers ne deviennent la proie des riches, et que la population , au lieu de se transformer en possesseurs, ne se change en une foule d'Ilotes à la solde et à la merci d'une nouvelle caste de maîtres Spartiates.
Avant tout, il faut se garder de vendre par gros lots les biens de là nation aux riches particuliers qui ne manqueraient pas de les peupler de pauvres, et de paralyser les mesures tendant à établir une classe de paysans forte et indépendante. Il y aurait même du danger à ce que ces spéculateurs vinssent à s'emparer des grandes possessions des Turcs [qui, en plusieurs endroits de l'Eubée, embrassent des villes et des districts entiers. Le gouvernement ferait bien de les acheter pour son compte, afin d'en disposer comme des biens nationaux. Le grand propriétaire y trouvera sa place et son lot, puis qu'ily aura un nombre considérable de chefs indemnisés par d'assez grosses portions de biens nationaux, et même, si le gouvernement acquiert les grandes terres féodales de l'Eubée, il y restera toujours une masse considérable de terrres turques, ainsi que dans l'A tti que et au-delà des Thermopyles, abandonnées à la spéculation des capitalistes. Il faudra également empêcher qu'on ne morcelle les petites propriétés, en mettant comme condition à l'acquisition que les terres cédées à des colons par le gouvernement, doivent rester ensemble.
On devra en même tems favoriser dans les communes déjà établies, l'érection de biens clos capables de nourrir une famille indépendante de paysans, et prévenir leur agglomération par des mesures législatives. Il existe déjà, dans les îles et sur le continent des lois d'héritage et des coutumes, qui se prêtent à ces vues, en empêchant la division de certaines propriétés. On n'aura donc qu'à les réunir et à les mettre d'accord entre elles et avec les besoins de l'état» On sera obligé d'agir de la même manière avec la grande propriété, en favorisant l'érection de biens clos, capables d'entretenir l'aisance d'une famille de distinction
et d'en empêcher également le morcellement et l'agglomération. Si, avec toutes ces mesures et toutes ces lois, on s'y prend de manière qu'au moins le tiers des propriétés reste susceptible d'être morcelé ou vendu séparément, on évitera aussi les dangers qu'entraîne la possession d'un territoire trop étendu.
Il y aura toujours une classe assez nombreuse de paysans sans propriétés particulières, établis sur les terres des riches et sur celles de l'état, puisque la manière de cultiver les grandes propriétés adoptée depuis un tems immémorial en Grèce, est telle qu'on a un besoin absolu des colons qui o&t remplacé les esclaves des anciens; aussi jusqu'à la révolution éprouvèrent -ils à peu près le même traitement de la part des Turcs, des capitaines et des primats. Non content de prélever leur part de récoltes désignée par le contrat, les. propriétaire exigèrent d'eux des rétributions en laine, en soie, en bétail et même en argent, sans que leur soumission aveugle a des volontés souveraines leur eût assuré un traitement tant soit peu équitable. C'était une chose convenue, et qui. existe encore parmi les Colocotroni et leurs semblables, que le paysan ne devait s'approcher qu'en tremblant du seigneur, sans le contredire ni même le regarder. La révolution a détruit ces prétentions féodales, et sous le Président, le paysan commença à respirer librement. Nous avons signalé la sécurité que le comte rendit à cette classe laborieuse et honorable, comme le seul bien véritable de son gouvernement; il est impossible que la régence fasse moins,, malgré toutes les réminiscences et les prétentions fie beaucoup de chefs et de primats qui ne vour draient voir dans le gouvernement du roi qu'une modification de l'administration des Pachas. Pour paralyser leurs plans oppressifs, elle n'aura qu'à mettre les co-
Ions en état de se passer des primats, lorsqu'ils élèvent des prétentions* déraisonnables, sans les persécuter comme le fit le Président. Le moyen d'y parvenir est de ne demander de ceux qui cultivent les terres nationales, que les prestations voulues par la loi, les soulageant en cas de besoin. Dès lors le colon qu'on voudrait surcharger, pourra quitter le service du primat et demander à cultiver des terres nationales dont l'étendue suffira à toutes les demandes de ce genre -là. Les grands propriétaires, voyant qu'on délaisse leurs campagnes, reviendront à des conditions raisonnables pour les colons, ou penseront à la possibilité de modifier leurs établissemens d'agriculture et à prendre soin eux-mêmes de leurs terres avec les gens qui sont à leur service.
Après avoir exposé les moyens généraux à l'aide desquels on parviendra à former et à multiplier les familles de cultivateurs en Grèce, à établir et à affermir la petite propriété à côté de la grande, enfin à défendre l'une et l'autre, soit du morcellement, soit de l'état stationnaire, en protégeant le faible contre le puissant, il ne s'agit plus maintenant que de faire connaître les mesures à prendre pour favoriser le développement de l'agriculture elle-même, et la faire sortir de l'état d'enfance dans lequel nous l'avons trouvée.
DIXIÈME SECTION
Des mesures générales propres à favoriser la
culture du sol en Grèce.
ËJes mesures générales à prendre pour le sujet dont nous parlons, sont indiqués par la condition du soi, le manque de routes et le système des dîmes ou plutôt par la manière dont elles sont perçues.
Nous savons que le sol de la Grèce, en quelques endroits, regorge d'eaux stagnantes, et qu'en d'autres, il est privé de celles qui seraient nécessaires à sa culture. On se souvient que dans l'intérieur du pays la stagnation est produite par le rétrécissement toujours croissant des conduits (emissario) pratiqués à travers les montagnes pour laisser s'écouler l'eau des vallées et des lacs. Le mal est grand, et les plaines les plus riches de l'Arcadie et de la Béotie se trouvent ainsi perdues pour v l'agriculture. Des campagnes qui nourrissaient autrefois les populations de Mégalopolis, de Tégée, de Mantiàée, d'Orchomène en Arcadie, de Stymphale, de Phénée, ainsi que des douze villes qui entouraient le lac Copaïs, sont en grande partie changées en marais. Leur dessèchement a lieu trop tard pour qu'on puisse encore les ensemencer pendant Fêté, en sorte qu'il ne reste que les parties plus élevées qui soient susceptibles de culture. Ajoutons que le
sol qui 0e perd delà sorte, est sans contredit le meilleur de la Grèce. Les habitans des villages près des ruines de Stymphale, rapportent qu'ils ont recueilli cinquante pour un dans une partie de ces campagnes, lorsque, il y a quartorze ans, l'hiver ayant été très - sec et l'écoulement des eaux s'étant par conséquent effectué au mois de Mai, la culture était devenue possible. D'un autre côté, ceux de Livadie déclarent également que les campagnes immenses du Copàïs, couvertes par les eaux du Céphyse pendant l'hiver, seraient susceptibles, d'être changées en un Misiri, c'est-à-dire, en une plaine de l'Egypte, si une fois on parvenait à ouvrir aux eaux un plus grand passage, afin de les faire écouler à tems après que les plaies ont cessé! Toutes ces plaines et ces vallées étant rendues à la culture , on aura assez de terres labourables pour y établir au moins 200,000 familles, c'est-à-dire, le montant de la population actuelle du royaume, et ce sol rivalisera avec les districts les plus fertiles du monde. Outre l'importance de la chose, il faut y joindre son urgence; le mal dont nous avons parlé va toujours croissant; car comme on ne prend aucun soin pour entretenir les conduits, ils finissent par s'engorger toujours davantage, en sorte que l'écoulement des eaux déviant de plus en plus difficile. 11 en résulte que chaque minée les eaux gagnent du terrain, et finissent par couvrir des vignes et des campagnes entières .qu'on est forcé de leur abandonner. Les vieillards de Livadie déposent que depuis cinquante ans les marais se sont approchés de plus d'une lieue de leur ville.
Sur vingt conduits qui. existaient autrefois , il n'y
en a plus qu'un seul qui soit dans un état passable,
et si malheureusement il vient à s'obstruer comme les
autres, l'inondation finira par arriver jusqu'aux pieds