De l'état de l'instruction primaire à Londres
L'instruction primaire est le terrain sur lequel on voit naître et se poser les problèmes redoutables qui tourmentent le génie des sociétés modernes.
Par instruction primaire, je me hâte de le dire, je n'entends pas simplement les notions mécaniques de la lecture et de V écriture; j'entends l'ensemble des influences morales et religieuses qui doivent envelopper tout être humain, parce que ces influences, en constituant la vie morale de Yindividu y perpétuent la vie traditionnelle des peuples.
Que^l'on envisage l'instruction prhrnire à ce point de vue, et les questions du travail dans les manufactures, les questions de la criminalité, les questions de l'exercice des droits politiques, tous ces problèmes dont la solution a son contre-coup dans les
profondeurs de Tordre social, tous partent de l'instruction primaire, et tous y reviennent.
S'il est un pays où une telle vérité non-seulement vous apparaît, mais vous subjugue, assurément c'est l'Angleterre. C'est en Angleterre, théâtre des contrastes saisissants, de l'extrême opulence et de i'extrême misère, de la grandeur politique et de l'abjection sociale, qu'il faut se donner le spectacle de la lutte qui se perpétue entre les influences dont je parlais tout à l'heure et les séductions combinées de la misère et du vice; c'est en Angleterre par conséquent qu'on peut se faire une idée de la mission que l'instruction primaire est appelée à remplir, et mesurer l'abîme qu'il lui appartient de combler.
Autant il serait faux de dire que politiquement et administrati veinent l'Angleterre est dans sa métropole, autant on peut affirmer avec justesse, qu'en étudiant celte métropole, au point de vue purement moral , on étudie en même temps les autres grandes villes commerciales et manufacturières du pays. « Londres, Liverpool et Manchester, dit un homme dont les études sur l'Angleterre sont demeurées célèbres, résument les populations urbaines dans le Royaume-Uni.» (L. Faucher, t. I, p. 203.)
C'est sur l'état de l'instruction primaire à Londres, Monsieur le Ministre, que j'ai l'honneur de vous adresser ce rapport.
Je me propose : 1° d'indiquer la tâche qui, dans la capitale du Royaume-Uni, est dévolue à l'instruction primaire. Je ne puis signaler cette tâche qu'en faisant toucher du doigt les éléments sur lesquels elle a mission d'agir, et, pour ainsi parler, la matière première qu'elle est appelée à transformer : à cet égard, je ne dirai rien que je n'aie vu de mes yeux, ou vérifié par mes informations.
2° Après avoir précisé la tâche, je montrerai l'œuvre, en exposant l'organisation générale de l'enseignement populaire. Je signalerai la part de l'initiative privée et la part du gouvernement.
3° J'entrerai dans le détail des établissements qui méritent une attention particulière, en essayant de tirer parti de mes études dans l'intérêt des améliorations que peut comporter notre système d'enseignement.
4° Je poserai mes conclusions, en résumant ce travail.
En règle générale, toute misère physique chez 1rs individus, comme toute décadence politique chez un peuple, a sa source dans une infirmité morale. C'est une idée aussi vraie, selon moi, que conforme à la dignité de la nature humaine, que les phénomènes économiques aient, avant tout, leur explication dans une cause d'ordre supérieur.
Que Ton considère les lazzaroni du Largo del Castello ou les trampers de Saint-Giles et de White-Chapel, on peut affirmer, en tenant compte des différences qui distinguent nécessairement les organisations méridionales des natures du nord , que , chez les uns comme chez les autres, l'origine de cette misère qui flétrit l'âme en tuant le corps est dans un vice d'éducation.
En voulant déterminer les éléments sur lesquels l'instruction primaire est appelée à exercer son action, dans la capitale du Royaume-Uni, je laisse donc de côté, en ce moment, les enfants qui appartiennent à la classe des marchands établis, des artisans quelque peu aisés; et, pour aller droit au but, je précise les conditions au milieu desquelles l'instruction primaire est obligée d'allei* saisir les enfants de celte classe que, dans tous les pays, on désigne sous le nom de classe pauvre.
J'ai parcouru plusieurs fois, avant d'examiner les écoles et les établissements d'assistance, comme on étudie le mal pour juger le remède ; j'ai parcouru le jour et la nuit les quartiers de Saint- Giles, de White-Chapel , de Bethnal-Green et de Spitalfields. Une circonstance toute spéciale m'a permis de visiter, dans deux expéditions nocturnes, entre dix heures du soir et quatre heures du matin, sous la protection d'un chef de station et de trois policemen (l), les bouges dans lesquels s'entasse une partie de la
(1) Ma bonne fortune m'avait donné pour compagnons d'aventures et d'études, et m'a laissé pour amis M. Ducliasseint, membre du conseil général du Puy-de-Dôme, et M. Serrurier, premier secrétaire de notre ambassade à Londres.
population de Londres, les rooms où hommes femmes et enfants vont dépenser chaque soir le gain de la journée, les taudis impurs ouverts sous les pas des enfants, comme autant de trappes où le vice est la séduction de la misère; et voici les observations que je dois établir comme un point de départ nécessaire, dans une étude sur l'enseignement populaire à Londres : l'instruction primaire est un champ dont l'état social des classes pauvres détermine forcément les confins.
Saint-Giles, dont je veux parler d'abord, est le quartier général des filles publiques et des coupeurs de bourses [pickpockets) (1) ; à part cette population naturellement flottante et qui , du fond de ses repaires , s'abat simultanément sur les rues somptueuses où s'encadre ce quartier , Oxford et Holborn-street, Piccadilly et Coventry-street, Trafalgar-square et le Strand, une population sédentaire y a la possession exclusive de certaines ruelles et le monopole d'un grand nombre de cours. Ces cours et ces ruelles sont habitées par des teneurs de lodging-houses, de petits boutiquiers, des colporteurs, des marchands d'allumettes, des revendeurs, et surtout par ces malheureux émigrés de l'Irlande que la misère , après les avoir jetés dans les lanières de Liverpool (2), engloutit dans les caves de Saint-Giles et les bouges de White-Chapel.
(1) Je puis, en ce qui concerne la seconde espèce, attester le fait, ayant, en deux courses dans Saint-Giles, perdu deux foulards. 11 y a, à Londres, une rue où des revendeurs ont la spécialité des foulards volés; on a la consolation d'y pouvoir acheter son bien.
Je ne ferai pas l'éloge d'une certaine classe d'agents de la police de Londres, en disant qu'on peut, auprès d'eux, moyennant finance, retrouver les objets perdus. Il y a peu de temps, un voyageur avait égaré
des valeurs considérables; il alla offrir une somme de aux agents
en question ; mais il eut le tort de marchander; pendant trois semaines, rien ne se découvrit. De guerre lasse, il donna la somme primitivement demandée ; le lendemain il retrouvait ses valeurs. — Je tiens le fait d'un ami de la victime.
(2) « Un trait distinctif de Liverpool est la construction de ces cours fermées qui doublent en quelque sorte les rues, avec lesquelles elles ne communiquent que par un étroit corridor sous lequel on entre en se baissant comme par la porte d'une prison. L'air empesté que l'on respire au fond de ces abîmes ne se renouvelle jamais. Pour achever d'épaissir les émanations fétides qui s'en exhalent, les habitants ont cou-
Une des ruelles, entre autres, que j'ai visitées dans Saint-Giles, est celle de Chureh-Lane. Cette ruelle débouche dans l'une des grandes artères de Londres, Oxford-street. Or, bu milieu de celle allée nauséabonde, de laquelle on entend rouler les équipages et piaffer les chevaux, je suis descendu par huit ou dix marches dans des chambres souterraines où, en deux visites différentes, j'ai, de mes yeux, constaté ce qui suit.
Trente à quarante créatures, hommes, femmes, enfants, jeunes garçons et jeunes filles, couchent pêle-mêle dans des taudis d'à peu près dix pieds carrés ; les haillons qui les couvrent le jour sont jetés, la nuit, sur des cordes tendues au-dessus de la litière de copeaux et de paille qui sert de couche à ce troupeau, en sorte que les corps protégés seulement par d'inutiles guenillesapparaissent, dans leur quasi-nudité, comme un étalage de chair humaine. Tout au plus, au milieu de cet entassement qui permet à peine de poser le pied sur le sol, croit-on distinguer des groupes qui indiquent l'existence des familles : de fétides enfants serpentent autour d'un homme et d'une femme, des pieds sur des bras, des têtes sur des poitrines, dans un indescriptible entrelacement. Je n'exagère pas; encore une fois, je constate ; et ce qui m'effraie, c'est que M. Léon Faucher qui se borne dans ses chapitres sur Londres à la citation de plusieurs rapports, mais qui a fait lui aussi dans Liverpool, Leeds, Manchester, Birmingham, etc., des investigations souterraines, M. Léon Faucher a trouvé, dans les grandes villes dos provinces d'Angleterre, des faits absolument analogues à ceux que je signale ici. Sans aucun doute, à part les résultais physiques d'un tel encombrement, au sein d'un air irrespirable (1), les conséquences morales à Londres ou à Liver-
tume d'entasser dans un coin de la cour les débris de leur ménage, et lorsque ces habitanis sont des Irlandais pur sang, comme dans le quartier du Vauxhall, il s'y joint l'odeur des porcs qu'ils engraissent où d<s ânes qu'ils introduisent jusque dans leur chambre. Il y a près de 2500 cours à Liverpool, et chacune renferme de 6 à 8 maisons. Ainsi la moitié des maisons de la ville se trouve dans ces conditions déplorables de salubrité. • (L. Faucher, t. I, p. 249).
(1) Il n'est pas dans mon sujet de trailer ce point capital : mais je veux rappeler que, d'après les chiffres puisés à des sources officielles, il meuri, dans Whiie-Chapel comme à Manchester, 1 enfant sur 2 ; à Bethnal Green, la durée moyenne de la vie est de 22 ans. — Dans Whiie-Chapel on perd 1 femme sur 28.
pool sont identiques ; des mêmes causes doivent sortir les mêmes effets; là, comme ici, un tel état de choses doit amener la promiscuité. Il n'y aurait qu'à choisir, pour citer, dans une étude sur Londres, des faits semblables à ceux que dénonce le célèbre économiste: un père et une fille comparaissant devant le jury pour avoir célé la naissance d'un enfant né de leur commerce incestueux ; un homme se partageant entre la mère et la fille âgée de 16 ans, etc. « Déplorable état de société, où la pudeur semble devenir, comme la richesse, le privilège des classes élevées ! »
Ce qui m'a frappé, dans mes visites aux caves de Saint-Giles, plus vivement peut-être que le fait matériel dont j'avais le spectacle sous les yeux, c'est le sentiment de profonde indifférence ou simplement de surprise hébétée avec laquelle ces malheureux recevaient la visite de trois curieux conduits par quatre agents de police. A Pnris (oii d'ailleurs cette communauté des familles n'existe nulle part) les misérables loueurs des chambres de la rue des Lyonnais (Faubourg Saint-Marceau) ne souffriraient pas une visite ainsi faite. Il y a parmi nos classes les plus pauvres un instinct qui ne les abandonne jamais ; c'est celui de l'égalité. Faussé par une surexcitation factice, ce sentiment devient une idée révolutionnaire, une passion de nivellement ; contenu dans ses justes limites, il constitue le respect de la nature humaine qui, dans l'humiliation même de la misère, garde la conscience de sa dignité.
Et ici, vous le voyez, Monsieur le Ministre, je suis ramené à ce principe invoqué au point de départ , que toute dégradation a son origine première dans un vice d'éducation ; assurément, le sentiment de la dignité humaine n'existe pas même en germe dans les bouges de la capitale du Royaume-Uni. Il se peut que, pour la constitution de la société anglaise, ce soit là un motif <le sécurité; pour le chrétien et pour le moraliste, c'est la révélation d'un état de choses que repousse la pensée religieuse et que la raison désavoue. Une société n'a pas le droit de poser, comme Tune des conditions de son existence, la substitution, dans l'âme d'un nombre quelconque de ses membres, des passions de la brute aux sentiments de l'homme. Or, la seule passion qu'il soit possible de saisir chez ces êtres redevenus sauvages, au sein de la civilisation, c'est le goût effréné des liqueurs fortes.
Je veux citer deux faits qui se rattachent directement à mon
récit : l'année dernière après une enquête ordonnée par le Parlement sur Tétat des habitations dans les quartiers de la misère (1), un membre de la chambre des Lords envoya des matelas et ce qui constitue un coucher humain dans les caves de St-Giles : deux jours après , lits et matelas étaient convertis en gin , en wiskey ou brandy. Quant à l'autre fait, le voici : au moment où, avec mes compagnons d'odyssée, je sortais de l'un des souterrains pour inonder ma poitrine du flot d'air pur qu'elle invoquait, nous fumes assaillis par une trentaine d'hommes et dé jeunes garçons qui se livraient, avec une fébrile émulation, à l'enseignement mutuel de la mendicité; grâce à nos policemen, les démonstrations n'allaient pas plus loin. Quatre schellings passèrent de nos poches dans les mains tendues des plus entreprenants. Aussitôt, — je n'oublirai jamais une telle scène, — ce fut une irruption furieuse, forcenée, inénarrable, de toutecette troupe déguenillée dans le room (cabaret) qui, en face de nous, jetait sa lueur blafarde par une porte entrebaillée. Qu'on se représente une troupe d'animaux affamés à qui l'on jetterait la curée! les plus forts, en pénétrant, clouèrent la porte sur les plus faibles. Dix minutes après , de nos quatre schellings il ne restait plus un penny. —
(1) Cette enquête a eu pour résultat Vact for the well ordering of common lodging houses (24 juillet 1851 ), qu'il faut souhaiter ne pas voir rester lettre morte. Aux termes de cet acte, le maître du common lodging house ne peut recevoir de locataires, sans que le bâtiment ait été inspecté et autorisé par un agent ad hoc ( c. VIII ). L'autorité locale est investie du droit de faire des statuts de communauté ( bylaws ) pour l'appropriation des lodging houses et la séparation des sexes ( c. IX ). — Des pénalités peuvent être prononcées contre les contrevenants à ces statuts (c. X.) — Les maîtres-logeurs doivent donner immédiatement avis à l'autorité locale des cas de fièvre ou de maladies contagieuses qui se déclarent (c. XI). — A toute réquisition légale, ils sont tenus de laisser visiter leurs chambres , de les nettoyer, et deux fois par an, en avril et en octobre, de laver les murs à la chaux.
Je me garderai de prétendre que de telles clauses ne produiront aucune amélioration. Mais j'ai entendu exprimer la crainte qu'elles n'amènent tout simplement la régularisation d'un état de choses qu'on ne peut réformer qu'en le détruisant. Or, pour le détruire, il faut écraser les résistances de la cupidité; dans tous ces bouges de Saint-Giles, de White-Chapel ou de Spitalfields, chaque individu paye 2 ou 3 pence par nuit; Us logeurs en retirent un bénéfice de 15 à 25 p. 0/0.
Voulez-vous que pour un schelling je vous en fasse battre cinquante, me demanda le sergent de police? Quelle réponse je fis a une telle question, on peut le comprendre; mais cette question, par elle seule, vaut un volume; elle en dit plus que toutes les descriptions.
Que peut devenir la génération qui grandit, en s'y étiolant, au sein d'une telle atmosphère, et sous la pression de tels enseignements? Quel est l'avenir de ces troupes d'enfants qui s'entassent ta nuit, sous la garde de tels précepteurs, en d'abominables réduits (1); que vous rencontrez, le jour, se vautrant dans la fange des ruelles ou traînant leurs guenilles, et, pour conquérir un penny, s'évertuant a marcher sur la tête ou à faire la roue (leurs
(i) Au sortir des bouges de Sainl-Giles , on trouve peu extraordinaires des faits icls que ceux-ci, rapportés par M. L. Faucher: « Dans la paroisse de Saint-Georges (Hanover-Square), 929 familles, lors de l'enquête (aile par lord Sandon, n'avaient respectivement qu'une chambre, 623 étaient réduites à un seul lit. Dans Tune de ces familles, un seul lit réunissait un père et une mère , tous deux âgés de 50 ans , un iils de 20 ans poitrinaire, une tille de 17 ans, atteinte d'une affection scrofuleuse, et un troisième enfant plus jeune.
Le système d'entassement apparaît comme une lamentable nécessité, quand on voit la seule paroisse Saini-James , 1 une des plus opulentes de Londres, puisqu'elle comprend une partie de Pieadilly et des rues telles que Saint-James slreet, Sackwille streel, etc., renfermer, snr 40,000 habitants, 18,000 pauvres aptes à être secourus. Je liens ce fait du irès-honorable M. Byng, magistral de la paroisse Saint-Jacques, Pun des hommes dont l'intelligente charité honore le plus son pays, cl que je dois remercier ici de sa gracieuse et si efficace intervention.
Je lis dans le quatrième rapport de la liagged School Union : « Saint-Gilesnest plus cet infâme quartier, d'il y a peu d'années, et cependant on vient de constater que, dans une rue étroite, une population de plus de 1,600 personnes, dont 200 enfants, étaient entassées (crowded) en 32 maisons. (On sait ce qu'il faut entendre ici par maisons.)
c On se fera une idée, poursuit le rapport , de l'étal moral de ces enfants, si l'on se représente des parents assez dégradés pour forcer , par une combinaison de mauvais traitements, leurs fils à devenir voleurs, (their sons to become t/neves), et leurs filles dans un âge encore tendre, à se jeler dans un genre de vie plus avilissant (slill more debasing course of life) , pour subvenir à leur passion effrénée de boisson. » (P. 17 du rapport de 1848). D'après le rapport, c'est là un progrès. Qu'était-ce donc ?
seuls talents, hélas î ) ? comment s'accomplit pour ces pauvres êtres la destinée de l'homme et du chrétien?
Avant de répondre, je dois esquisser tous les traits du tableau, et, pour apprécier l'œuvre de l'instruction primaire, achever d'en exposer la lâche.
Tous les genres d'indigence et de séduction honteuse se retrouvent, à dose à peu près égale , dans les différents districts de Londres; aucun à cet égard ne saurait prétendre à un monopole. Je me répéterais, si je décrivais dans While-Chapel les chambres dont chacun des coins est loué à une famille de cinq, six, sept membres, tandis que la logeuse occupe modestement le point central du sol. Cependant, s'il est possible d'assigner à l'un ou a l'autre des quartiers quelque trait dislinctif dans le tableau général de la misère, après avoir étudié au milieu de Saint-Giles les taudis où, au sein de chacune des paroisses de Londres, naissent et pourrissent tant d'enfants, je vais montrer dans Spitallîelds et dans Bethnal-Green , les lieux de plaisir où le vice les attire; puis nous trouverons dans White-Chapel les repaires où le crime les saisit.
Un room ou public home se compose de deux et quelquefois trois pièces. Au rez-de-chaussée est le comptoir; on y verse à flots j'aie, le porter, le gin, le wiskey, le brandy. Dans les pièces du premier on boit encore , et de plus on danse, on se vautre, etc. Toutes les rues de Londres ont leurs rooms; je ne crois pas exagérer en affirmant qu'on en compte un sur dix maisons. Selon les quartiers, les rooms sont plus ou moins brillants, et la population s'y échelonne, depuis le fils du lord jusqu'au portefaix des docks. C'est la nuit, si Ton a ce courage, qu'il faut visiter les public houses pour juger leur effet sur la moralité publique; c'est de dix heures du soir à deux heures du matin, quand la vive lumière des comptoirs se détache des ténèbres environnantes à travers les vitres dépolies, qu il faut voir le flot des filles perdues (1) et des gentlemen, s'il s'agit des quartiers opulents, des ouvriers et des jeunes garçons, si l'on parcourt les quartiers
(1) Pour ne plus revenir sur ce détail, nécessaire pourtant dans un tes sujet, disons tout de suite que le nombre des prostituées augmente cha que année à Londres, comme à Liverpool. Il y dépasse toute proportion connue. D'après le chef de section de la police, qui m'a dirigé dans les deux excursions nocturnes, on en compte de 100 à 110,000!
pauvres, baltre incessamment la porte entrebâillée des public houses. J'ai parcouru les rooras du plus bas étage, dans les plus mauvais quartiers ; rooms de marins où se danse la cfig, rooms où pirouettent lessaltimbanques,roomsoù viennent luttercles boxeurs, et il ne faut pas être moraliste intraitable pour affirmer qu'une jeune population habituellement plongée dans une telle atmosphère, est fatalement livrée à tous les emportements de la débauche.
Dans les quartiers dont je parle, le public house semble un lieu normal de récréation (1). Or, il faut noter ce point, les rooms ne se ferment pas, comme les cabarets en France, à une heure indiquée parle doigt de la police. De même que les maisons plus suspectes encore, ils restent ouverts à volonté; comme aussi la tourbe des femmes perdues lient le pavé toute la nuit : ainsi le veut le respect de la liberté individuelle. C'est aussi le respect delà liberté individuelle apparemment, qui laisse de malheureux va-nu-pieds prendre pour oreiller les dalles de Ïrafalgar-Square. En France, à minuit, tout est clos, les rues sont nettes; dût la liberté individuelle protester contre les exigences de la pudeur publique, il faut, sous peine d'abdiquer tout jugement, assigner à notre système sur le système anglais la supériorité qui appartient au bon sens et au sens moral sur la sottise et la dégradation.
Du vice au crime la transition est facile. — Comme pour mettre l'instruction morale et religieuse eu demeure de lutter pied à pied contre un ennemi qui revêt jusqu'à ses formes en lui empruntant ses armes, il y a, dans White-Chapel et sur ses confins, des écoles et des maîtres de brigandage et de vol. L'école, ce sont les docks où les produits du monde entier, entassés par une gigantesque puissance, irritent la cupidité en fournissant aux ex-
(1) On estime que les public houses sont plus nombreux et plus peuplés encore à Liverpool, proportionnellement, qu'à Londres. « Les hommes, les femmes, les enfants viennent se ranger par centaines sur des bancs où ils savourent avec un plaisir morne les illusions contenues dans un verre d'eau de feu. Comment les enfants ne seraient-ils pas initiés dès le bas-âge aux mêmes excès que les chefs de famille ? Quand il n'y a pas de pain dans la maison, ni de chaleur au foyer, le père, souvent même la mère, les envoie avec son dernier penny chercher du (fin ou du wiskey ; et ceux-ci doivent prendre une bien haute idée d'un genre de consolation auquel on sacrifie tout. »
périences une mine intarissable (1); les maîtres, ce sont tantôt des receleurs qui, chose à peine croyable! trouvent des parents pour leur louer des enfants à la semaine (2) ; tantôt de vieilles femmes qui vendent à crédit pour forcer de petits malheureux endettés à se libérer en pillant un étalage; tantôt des filles publiques dont les ruses immondes sont la leçon du crime. — Ce n'est pas assez de ['externat, il y a le pensionnat du vol : je suis entré de ma personne, à trois heures du matin, toujours, bien entendu, sous la protection des policemen, dans un garni exclusivement réservé à des apprentis voleurs : encore un triomphe de la liberté individuelle! Au rez-de-chaussée de l'établissement, deux garnements de quatorze ou quinze ans, à face blême, veillaient avec une fille du même âge, accroupis auprès d'un vieux poêle ; au premier où conduisait une échelle de meunier, neuf cases superposées trois à trois, comme des planches d'un fruitier, supportaient chacune deux ou trois corps demi-nus. On ronflait ; je me gardai de troubler un sommeil qui, pour n'être pas celui de l'innocence, n'en semblait pas moins profond (3).
(1) — Je lis dans M. Léon Faucher : « Non-seulement les malfaiteurs britanniques restent les plus accomplis filous de la terre, mais ils ont imaginé de faire des élèves. Les femmes les aident à débaucher les enfants .... Une lance au moyen âge voulait dire un cavalier avec plusieurs hommes de pied, en sorte qu'une armée de 5,000 lances représentait souvent 20,000 hommes. Les malfaiteurs de Londres sont organisés sur le même principe ; et cela valait la peine d'être observé, car rien de pareil ne se voit sur le continent. » (T. 1, p. 105.)
(2) Rapprochez le [ourth annual report of the ragged school union, p. 17 (1848), du rapport de M. Hickson sur la situation des tisserands ; handrloom weavers commission (1840).
(3) Je note ici un trait de mœurs. Partout, dans ces expéditions nocturnes, la police qui nous introduisait, était reçue avec une soumission exemplaire. Je dirai plus : il y avait quelque chose de pénible à voir de pauvres diables troublés, dans leur sommeil, par un coup de poing sur la porie, accepter avec cette résignation la visite de moralistes ambulants. Où était la fierté de l'Anglais retranché dans son home ? — Nous ne trouvâmes de protestation, sinon de résistance, que chez le patron des apprentis voleurs dont je parle. Le drôle connaît la loi, pour Pavoir violée. Il souleva une question de droit : Recevoir la police, c'était juste, maisles visiteurs, point. Il déclarait neliement notre prétention un excès de pouvoir, thatis an usurpation. 3 schellings apaisèrent les scrupules de ce juriste.
Pardonnez-moi, Monsieur le Ministre, une ironie involontairement tombée de ma plume en un sujet si triste ; mais en retraçant des scènes qui font honte pour la nature humaine à qui en est témoin, qui sont l'opprobre et qui devraient être le remords de la société qui les supporte, on n'échappe que par un sourire aux élans d une indignation qu'il convient de comprimer. Dans la sphère calme» de la science on ne cherche pas des sujets de colère, mais des leçons.
Si maintenant les lignes de ce tableau paraissaient trop accusées, voici d'irrécusables témoins : après le récit les chiffres; après les causes les effets; signaler ces effets, produire ces chiffres, c'est répondre à la question que je m'étais posée plus haut.
70,000 arrestations , en moyenne, ont lieu chaque année à Londres, et sur ce nombre, près de 50,000 ont pour cause des faits qualifiés crimes et délits par le Code pénal français. C'est une arrestation sur 40 habitants.
Sur le nombre total de ces arrestations les femmes figurent pour 30 sur 100. À Paris, la proportion n'est que de 14 ou 15 sur 100. Ces chiffres sont d'un haut intérêt au point de vue de l'instruction primaire; car la démoralisation des femmes entraîne forcément celle des enfants. Ici la statistique est directement de mon sujet : pour l'Angleterre, en général, des 200,000 crimes ou délits dont connaissent annuellement les Cours de justice, un dixième a pour auteurs des enfants. 50,000 sont commis par des individus âgés de moins de 20 ans (1).
Dans la seule ville de Londres, 17,000 auteurs de crimes ou de délits, au-dessous de cet âge, sont arrêtés annuellement (2). C'est la proportion d'un sur 100; à Paris elle n'est que de un sur 400.
Quel est, pour établir une sorte de contre épreuve, l'état intellectuel des jeunes délinquants? Faut-il faire porter a l'instruction primaire la responsabilité du désordre moral : 1 On a voulu, je le sais, mettre cette thèse à la mode. A part les faits précédemment
(1) Report of the briiish and foreign society (1849).
(2) M. L. Faucher donnait le tableau suivant ; il faut maintenant élever ces chiffres, dans la proportion de 3 0/0.
Au-dessous de 10 ans. . . 104 garçons. 42 filles.
De (0 ans à 15 2,163 — 428
De 15 au-dessous de20. . 9,502 — 4,748 —
M, 769 garçons. 5,218 filles. Total : 16,987.
exposés, les chiffres d'accord avec le bon sens, ici comme ailleurs, lui infligent un absolu démenii.
L'Angleterre , pour donner raison à la thèse en question, devrait être le pays d'Europe où l'instruction fût le plus répandue; c'est le contraire qui est vrai (1). Pour la ville même de Londres, où il m'importe spécialement de faire connaître le rapport de l'instruction à la criminalité , voici un renseignement significatif : sur 62,000 individus incarcérés en 1847, dans la métropole, 22,000 ne savaient ni lire ni écrire; 35,000 pouvaient lire et écrire difficilement; 4,000 lisaient et écrivaient bien; 460 seulement avaient reçu a superior éducation. (Annual report of the ragged school Union ; 1848.)
Je tiens du directeur de la prison de Tothill-field (Westminster) que, sur 100 enfants reçus dans la maison de correction, 90 ne savent ni lire ni écrire ; et si je remonte dix années en arrière, en prenant pour sujet de mes observations une ville de province au lieu de la métropole, Manchester au lieu de Londres, voici des chiffres non moins concluants : en 1841 , sur 13,345 individus arrêtés à Manchester, 4,901 hommes et 3,420 femmes ne savaient ni lire ni écrire; 3,944 hommes et 1,218 femmes lisaient seule-
(1) M. Fox le démontre par des statistiques (Chambre des Communes* 26 février 1850). — Il est d'accord avec lord John Uussel (Chambre des Communes, 19 avnl 1847), M. Macaulay (ibid., 20 avril 1847), M. Hume (ibid., 17 juillet 1846j. — Une adresse de l'union des écoles du Lancashire (mai 1850) commence ain^i : «r Près de la moitié des habitants de cette grande nation ne sait ni lire ni écrire, et de l'autre moitié, une grande partie ne possède que la plus misérable instruction. »
Le rev. Moseley, membre correspondant de l'institut, inspecteur du gouvernement de la Reine, et que je prie d'agréer ici l'expression de ma gratitude pour son bienveillant et si profitable accueil, M. Moseley, dans un rapport où ses observations portaient sur 112 localités, constatait (en 1845) que les enfants y profitaient des écoles dans la proportion de 1 sur 39. Sur 11,872, 5,805 pouvaient à peine épeler ; 2,026 lisaient couramment. De 100 élèves sortant des écoles, 75 n'étaient pas en état de lire le texte de la Bible. — Pour l'arithmétique, 1 élève sur 5 quittait l'école sans en avoir la moindre notion.
En 1844, M. Moseîey s'assurait que 1 enfant sur 38 à Blackburn allait à l'école ; à Manc hester et àBolton . 1 sur 40. — Encore y avait-il progrès : En 1820, dans le comté de Middlessex, en y comprenant la ville de Londres elle -même, on ne trouvait dans les écoles que 1 enfant sur 46.
ment, ou lisaient et écrivaient mal ; 992 individus des deux sexes seulement lisaient couramment; 220 avaient reçu ce qu'on peut appeler de l'éducation (D r Cooke Taylor, tour in the manufaciuring districts)*
Ainsi, à Londres et dans les autres grandes villes d'Angleterre la perversion des facultés morales est en raison directe de la dégradation intellectuelle. Non pas que j'aie la naïveté de croire que l'instruction par elle seule soit un bill de moralité ; tant s'en faut! mais renversez l'école, et le mal règne en souverain ; supprimez l'enseignement de l'école, il ne reste plus que l'enseignement de la place publique et du cabaret. Que gagnerait la sociélé à laisser un tel enseignement sans rival, et son abdication serait-elle sa sauvegarde? (1).
Donc, les faits répondent comme la raison ; donc la situation sociale des classes pauvres à Londres, que j'ai dû retracer au commencement de cette étude, n'est pas seulement un tableau, elle est un argument, en même temps qu'un point de départ; et, comparant ce qui est à ce qui devrait être, invoquant l'influence de l'instruciion primaire, dans le sens où je l'ai définie, mesurant l'action qu'elle doit exercer à l'immensité de la tâche, il faut s'associer de sa conscience d'homme et de chrétien à cette plainte indignée que provoquait l'épouvante : «Pendant que des missionnaires se dispersent dans toutes les parties du globe pour évangéliser les païens, un monde d'ignorance et de paganisme va s'accumulant à nos portes (a world of ignorance and heathenism is accumulating at our very doors) ; pendant que le paupérisme et lecrimevont se développant, et que les dépenses pour combattre ces fléaux s'accroissent démesurément , un nombre immense d'enfants sont condamnés à grandir dans l'ignorance, la fainéantise et le vice, pour encombrer bientôt nos work-houses et nos prisons! Pendant qu'on fait beaucoup pour réprimer le crime, on fait peu pour le prévenir; pendant que nous jetons l'ar a pleines mains pour châtier les hommes faits , nous donnons peu pour élever et améliorer les enfants; pendant que nous sommes ardents à frapper de toutes les sévérités de la loi d'ignorants et malheureux êtres qui ont commis des crimes dont leur jeunesse peut à peine avoir conscience, nous sommes lents à entourer ces
(1) Qu'on nous permette de renvoyer, pour le développement de ces idées, à notre ouvrage sur la Loi de l'Enseignement, p. 122... 124.
pauvres délaissés, avant qu'ils no deviennent criminels, de celte sympathie chrétienne et de cette instruction religieuse qui leur sont dues, à eux êtres intelligents et immortels (1)! »
J'ai mesuré, dans son étendue, Monsieur le Ministre, la tache
Kn ce qui touche l'intervention de Tintai dans les différentes sphères de l'activité nationale, une seule règle petit et doit êtro posée d'une manière absolue : faire vivre la société et non p:is vivre à sa place. Au\ circonstances seules il appartient de fixer le mode de cette intervention comme d'en déterminer la mesure.
Toutes les fois qu'une des fonctions sociales est paralysée par l'inertie des forces privées; toutes 1rs fois même que, les forces privées agissant, la stérilité des résultats accuse l'insuffisance des moyens, l'Etat est mis en demeure , et l'impuissance qui se révèle est une injonction qui l'oblige (2).
Os principes vrais, selon nous, dans l'or vire économique , son! vrais aussi dans la sphère de renseignement; et, devant les faits que je vous ai signalés, Monsieur le Ministre, ils trouvent directement leur application. Nul ne s'étonnera qu'en présence des immenses besoins auxquels, dans le domaine de l'enseignement du peuple, il importe de satisfaire, l'Etat, en Angleterre, sorte d'un rôle habituellement passif, et que , non content du laisser- faire, il ait senti qu'un grand devoir lui assignait un rôle actif.
Toutefois , s'il est un sol où l'initiative privée se développant comme un fruit naturel doive contenir en des limites relativement étroites l'action que l'intérêt social peut imposer à l'Etat, assurément c'est le sol anglais. En Angleterre, dans les questions
(1) Fourtli annual report o[ (lie ragged school union.
(2) Voy., pour le développement de ces principes, l'introduction de notre ouvrage : De In loi de l'enseignement.
d'enseignement comme dans les questions de Tordre économique, l'Etat, selon la vive expression du directeur de Tune des principales institutions de Londres (t), l'Etat n'est qu'un accident, c'est la nation qui est le principe.
En étudiant l'organisation générale de l'instruction primaire en Angleterre, il faut donc, au nom de l'histoire comme au nom de la logique, suivre l'œuvre de l'initiative privée avant de tracer le rôle de la puissance publique, et assister au développement des forces indépendantes avant d'apprécier, dans son caractère et dans ses effets, l'intervention de l'Etat.
Deux sociétés principales exercent sur le développement de l'instruction primaire, dans le Royaume-Uni, une action décisive : la National society et la British and forcign society. Toutes deux poursuivent ce but commun : la diffusion de l'instruction dans les classes pauvres; mais avec cette différence fondamentale, dans l'application, que l'une est en union intime avec l'Eglise établie, et que l'autre, repoussant toute formule dogmatique, refuse de se renfermer dans le cercle précis d'un symbole. La première n'admet pas d'écoles mixtes: elle est une arme aux mains de l'anglicanisme. Pour la seconde, l'instruction n'est point un instrument de propagande; elle n'est pas seulement un moyen , elle est un but (2).
Il ne faut pas croire, je me hâte de le dire, que la pensée religieuse ne tienne pas une place essentielle dans les préoccupations de cette seconde société ; je dirai plus tard quelle est cette place ; mais je devais, au début, mettre en saillie la divergence des principes sur lesquels reposent, pour y trouver leur point d'appui, les deux leviers qui impriment à l'instruction primaire, dans le Royaume-Uni, la plus énergique impulsion.
(1) M. Crossley, dont la longue expérience préside à la direction de la grande école-modèle centrale de Borough-Road. Sa conversation et son extrême obligeance m'ont été plus profitables que la lecture de bien des volumes.
(2) La différence que je signale est exprimée dans les titres que prennent les deux sociétés ; « National society for promoting the éducation of the poor in the principles of the established church » ; et « British and foreign society for promoting the éducation of the labouring and manufaciuring classes of society, of every religions persuasion.»
Fondée (mi 1811 par la même pensée qui, en 1 828 , créa, pour renseignement secondaire, le Kinys collège (1) ; s'imposant la mission c de faire de chaque école paroissiale une pépinière pour l'Eglise,» (to make llie parocliial scliool a nurseri) for tlie church ; — letler , by rev. Coleridge ) , la National society est tout entière aux mains des hauts dignitaires de l'anglicanisme. Le comité directeur, présidé par l'archevêque de Cantorbery, a pour vice-présidents l'archevêque d'York, les évêques de Londres, de Durham, de Winchester, de Carlisle, d'Exeter, de Lincoln, de Salisburv, etc. . . Ce comité, par l'effet naturel d'une forte organisation hiérarchique, est en relations actives, sur toute la surface de l'Angleterre * aftréc les conseils ou comités diocésains ( diocesan boards ) ; il a pour auxiliaires directs des inspecteurs et fies agents spéciaux qu'il charge d'ouvrir la route , en défrichant |û sol, ( organising nias- (ers) (2); pour moyens d'action les écoles normales qui forment les maîtres , les subventions qui créent les écoles; pour organe de ses doctrines un journal (3).
En Angleterre, on a ce bonheur et ce mérite de ne pas renverser chaque soir ce qu'on a créé le matin. Les différentes sociétés d'instruction qui , depuis 15 ans environ, constituent des écoles normales primaires, ont le bon sensde comprendre que l institulion en elle-même est excellente; ils la gardent. Quand des
(1) « Le Ring s collège repose sur ce principe : «tout système d'éducation dans lin pays chrétien doit mettre la religion chrétienne au premier rang des éludes; sans la science religieuse les autres sciences ne peuvent donner ni le bonheur à l'individu, ni à L'Etal )a prospérité. (Calendar of kinrf s collège). — Je n'ai pas à parler ici de ce magnifique établissement, mais je remplis un devoir en saisissant cette occasion do témoigner à son savant directeur, le révérend Gclf, ma respectueuse reconnaissance.
(2) Quatre organising inasters sont envoyés par la société sur les différents points du territoire, comme des pionniers de renseignement : M. Stammers est, en ce moment, à la disposition du diocesan board de Llandarff ; M. Lomax, ancien élève de S. Mark's collège, agit dans le district d'Hereford où il doit rester cinq ans; M. Lucas organise des écoles dans l'île de Guernesey; enfin, M. Flint a pris pour base d'opération l'Esscx et le Dcrbysbire.
(3) Ce journal, Monthly paper a pour public le clergé , les fondateurs et directeurs d'école ; il se lire à 1,000 numéros.
vices d'application se produisent, au lieu de renverser, ils améliorent. Les efforts les plus actifs de la National society tendent précisément à organiser de bonnes écoles normales, non-seulement pour les maîtres, mais pour les maîtresses d'école et les directrices de salles d'asile. L'esprit tout pratique des Anglais leur fait voir dans ces écoles une arme qu'il est insensé de briser, parle seul motif qu'on ne sait pas en diriger la puissance. Je causais avec M. Moseley des fureurs qui se sont déchaînées en France contre l'institution des écoles normales : « Ah! dit-il, vous avez si peu de patience pour étudier le développement d'une idée! » Le mot est dur , mais il est vrai.
Le National society a donc ses écoles normales : d'abord ses deux écoles centrales (Westminster training institutions), l'une pour les maîtres, l'autre pour les maîtresses, puis St Marte* collège, l'école d'IIighbury (metropolitan training institution), celle de Battersea dirigée depuis deux années seulement par la société nationale (l) et Whitelandê training institution pour les institutrices : toutes ces écoles, dans Londres ou dans ses faubourgs. — Ce n'est pas tout, la société travaille de toute son énergie à la fondation d'écoles normales dans les provinces. Une école de 24 élèves-maîtres vient d'être ouverte dans le diocèse de Cbichester; celle de Salisbury a été disposée pour 60 jeunes filles. Une autre école normale d'institutrices a été terminée au mois de septembre dernier, dans le diocèse de Lichfield ; et le comité directeur a dernièrement approuvé le plan de trois établissements de ce genre pour les diocèses de llochester, de Gloucester et de Bristol. Enfin deux écoles normales, pour des instituteurs , seront à l'œuvre l'année prochaine dans les diocèses de AVorcester et d'Oxford. — Je reviendrai plus loin sur la question des écoles normales; mais je voulais montrer dès l'abord, en ce qui touche la National society, où en est cette question, chez nous si compromise, dans un pays qui ne passe d'ordinaire ni pour un monstre de centralisation ni pour un foyer de socialisme. A-t-on l'air de s'en douter en France? Les enfants brisent les instruments dont ils ne savent
(1) La Battersea training institution est un des exemples de la vitalité des forces indépendantes en Angleterre. L'école était en décadence quand elle passa en 1849 sous la direction de la national society ; un appel de fonds, fait par le comité directeur, a assuré 1,000 I. Et. par an pendant cinq ans; pareille somme a pu être garantie pour le même temps par le comité lui-même.
pas se servir; je voudrais, pour notre honneur, qu'on n'eut à re^ procher cette manie qu'aux enfants.
Après la multiplication des écoles normales, le point sur lequel se portent avec un soin particulier les efforts du comité-directeur de la National society, c'est l'établissement de relations permanentes avec les écoles disséminées sur la surface de l'Angleterre, relations nouées directement avec ces écoles, ou entretenues par l'intermédiaire des comités diocésains, (diocesan boards).
Pour qu'une école soit reçue en union avec la société nationale et participe aux avantages de cette union, le maître de l'école doit signer une sorte de contrat dont je crois utile de faire connaître les clauses (1) : il s'engage, 1° à instruire les enfants dans l'Ecriture-Sainte, dans la liturgie et le catéchisme de l'Eglise établie; 2° à accepter, en ce qui touche l'instruction religieuse, la direction du c/ergyman de la paroisse; 3° à faire assister régulièrement les enfants au service divin dans l'église de la paroisse; 4° à invoquer, au cas où des difficultés viendraient à naître entre lui et le clergyman au sujet de l'instruction religieuse, l'arbitrage et la décision de l'évêque du diocèse.
Voilà pour le directeur de l'école; quant à l'école elle-même, son comité spécial s'engage à ne lui donner pour maîtres que des membres de l'église anglicane; à la soumettre à l'inspection des agents de la société nationale, et de l'évêque diocésain. Elle est chaque année, à Noël, l'objet d'un rapport constatant les résultats de l'inspection.
A côté de l'école proprement dite, la salle d'asile (infant-sclwol) est placée au premier rang parmi les préoccupations de la société nationale. En Angleterre, comme en France, la salle d'asile est appelée à transformer, en le régénérant , tout le système de l'enseignement du peuple; comme œuvre d'éducation, elle représente une institution tout entière. La salle d'asile est la source d'où jaillit le premier enseignement ; et cette source , si elle est pure, vivifie, eu l'alimentant, tout le cours de l'éducation populaire. C'est pourquoi la société nationale met un prix extrême à rattacher les infant-schools, comme les écoles plus élevées, à son comité directeur. Je traduis les termes de l'engagement, qui est la formule de l'union :
« Je, soussigné, directeur (ou directrice) de l'infant-school . . . .
(1) Terms of union tvilli thc national society forticlli report, appendix III.
dans la paroisse de , m'engage ù ce que l'éducation, dans
celte école, soit dirigée d'après les principes de l'Eglise établie par des maîtres ou des maîtresses appartenant à cette Eglise. Je déclare, en outre, que je serai toujours prêt à fournir tous les renseignements sur l'état et les progrès de rétablissement selon les formes en usage dans les écoles de la société nationale. » (Ibid. -Formes of union, etc.)
Sous cette action expansive de la National society (et j'aurai à constater les mêmes efforts de la part de sa puissante émule) , on saisit un travail de centralisation, dont on peut, chaque jour, constater les progrès(l) ; mais, qu'on le remarque, au lieu de se faire par le gouvernement, et pour lui , ce travail s'accomplit surtout au profit de sociétés indépendantes. C'est ainsi que , dans un autre ordre de faits , mais sous l'impulsion d'un même principe, la gigantesque administration des Indes-Orientales est tout enlière aux mains d'une compagnie.
J'insiste sur un phénomène qui , dans une certaine mesure, doit être pour nous une leçon. Non pas qu'il soit dans ma pensée de proposer à l imitation de la France le système général dont je décris ici les bases. En fait de système d'enseignement, comme en littérature, comme en politique y l'imitation risque de n'être qu'une contre-façon sans valeur, un procédé par lequel on abdique sa vie propre, sans réussir à s'infuser la vie d'autrui. Il faut savoir être soi-même ; et chaque pays trouve dans son passé des traditions qui sont ses lois. Mais, tout en conservant au pouvoir central en France le rôle qu'il ne saurait déserter, il est permis de faire un sincère appel au développement des forces indépendantes : Les forces indépendantes exonèrent le gouvernement d'une surcharge qui souvent l'accable , et d'une responsabilité qui le tue. Or, en Angleterre , le principe qui provoque celte activité rayonne dans toutes les sphères de la vie nationale ; et son application est universelle comme lui.
La société nationale , en 1849 , ne comptait pas moins de
(l) Dans la seule année scolaire de 1850, 206 écoles ont été reçues en union directe (received into direct union) avec la société ; le nombre total des écoles unies, en y comprenant celles qui se rattachent au comité directeur par l'intermédiaire des diocesan boards , est de 9,629.
{Fortieth report of (lie National society.)
1,4 22,659 entants dans ses écoles (1). Pendant Tannée 1850 , seule, la création d'écoles nouvelles ou l'agrandissement d'établissements déjà fondés a augmenté de 31,019 le nombre des élèves (2). Dans 21,904 écoles, environ, l'instruction est donnée d'après les principes de la société ; ce nombre, il est vrai, comprend toute espèce de bâtiments, pouvant , de manière ou d'autre, servir de classes : garderies ( clames, cottages ) , portions d'églises, sacristies. Le chiffre des véritables écoles ne s'élève pas à plus de 16,715; et sur ce nombre encore» 11,611 locaux seulement sont définitivement acquis à leur destination scolaire (3).
23,415 maîtres et maîtresses payés sont attachés aux écoles en union avec la société. En déduisant de ce total 3,407 maîtresses de ces écoles insuffisantes , connues sous le nom de Dames ' sclwols, il reste un nombre de 20,008 instituteurs et institutrices associés par des liens plus ou moins étroits à la tâche de l'éducation paroissiale (4).
La dépense générale des écoles en union est couverte par des souscriptions annuellement assurées, les dons obtenus dans des meetings, les sommes recueillies par les comités diocésains et les sociétés locales, surtout par la rétribution perçue des parents.
La société nationale a pris part aux dépenses, depuis sa fondation, pour 292,467 1. st. consacrées en grande partie à la construction de bâtiments. On jugera du résultat de ses efforts, par la comparaison des chiffres que présentent les deux enquêtes de 1837 et de 18i7.
En 1837, 10,856 écoles quotid. 0,068 écoles du dimanche. (558,180 élèves). (438,280 élèves).
Kn 1847, 17,015 écoles quotid. 5,230 écoles du dimanche. (955,865 élèves). (466,794 élèves).
Telle est l'œuvre générale et telle est l'organisation de la National society. Je reviendrai, en traitant des écoles normales, sur
(1) liesult of tlie return to llie général inquiry made bxj Ihe National society, throughout England and Wales ; London, 1849, grand in-4°. — 955,865 élèves seulement fréquentent les écoles de la semaine.
(2) Fortietk report of tlie National society y p. x.
(3) Legally or virtually secured (rcsult of tlie rctum...,, h tel) (4j Ibid., p. iij.
certains principes et certains faits qui méritent d'être mis en lumière; l'exposé qui précède suffit, en ce moment, pour montrer la puissance de l'instrument de propagande que possède l'église établie, et pour faire apprécier la part qui revient à la société naiionale dans le système général de l'enseignement.
En regard de la société nationale dont l'existence même résout une question tranchée, dans un sens identique, par notre loi du 15 mars, la brilish and foreing socieUj présente, par l'application du principe qui Ta créée, une solution directement contraire.
J'ai traité ailleurs, Monsieur le Ministre, la délicate question des écoles mixtes (1). Je ne dois pas y revenir dans ce rapport ; mais pour juger le principe de la brilish and foreigu sociely je veux faire immédiatement celte remarque : En France, la question des écoles mixtes est posée entre le catholicisme d'un côté et un protestantisme relativement homogène ou le culte israélite de l'autre. Les lignes religieuses, et, pour ainsi parler, les horizons moraux étant nettement tracés r les droits de la conscience trouvent facilement à s'appuyer sur les faits pour imposer à la législation le système delà séparation des cultes. Il faut sans restriction, chez nous, approuver ce système : si les minorités effrayées de leur isolement, au sein d'une unité religieuse qui est presque de l'unanimité, pouvaient être tentées de se plaindre, ce serait au nom de leur amour-propre, mais non pas au nom d'un droit méconnu.
Il n'en est pas ainsi en Angleterre. Dans la confusion introduite au sein du domaine religieux par la multiplicité des sectes, les lignes de séparation entre des croyances dont le relief est souvent effacé sont plus difficiles à maintenir, en même temps qu'aux yeux de la conscience elle-même, il est moins important de les conserver. De plus, si des hauteurs de la pensée religieuse on descend dans la pratique de l'enseignement, comment concevoir un ensemble d'instruction sérieuse et forte, s'il devient nécessaire, dans chaque petite ville, de fonder et d'entretenir des écoles suffisamment nombreuses pour correspondre à la variété des sectes ? Sans doute, dans les lieux où les communions rivales sont assez riches
(1) V. la discussion spéciale : de la Loi de l'enseignement, p, 66 et suiv. et 287.
èt assez puissantes, celte émulation dans la propagande peut devenir un principe d'activité dont profite l'instruction primaire elle-même. Mais partout ailleurs la multiplication exagérée des écoles doit aboutir à une langueur qui est l'impuissance des institutions, comme la diversité des sectes aboutit au scepticisme qui est la faiblesse des esprits.
Les conséquences d'une telle situation sont faciles à saisir ; et la logique s'est chargée d'ailleurs de les transporter de la théorie dans les faits (1).
Il faut donc trouver naturel, tout en rendant hommage à la pensée religieuse dont s'inspire la National society , qu'une autre association se soit fondée sur un principe diamétralement opposé.
Au moment où la faveur des hommes d'Etat d'Angleterre et du roi Georges III entourait Lancaster, il voulut, profitant d'un enthousiasme que l'expérience devait éteindre, poser le principe d'une institution durable. Le 10 novembre 1813, l'auteur de la méthode mutuelle, dans une réunion à laquelle la bienveillance royale donna pour président le duc de Kent , fondait une société dont le nom comme le but est encore le même après trente-neuf ans.
Dès 1813, la british and foreign society répondait à cette pensée qui plus tard, dans le domaine de l'enseignement supérieur, et de l'enseignement secondaire, a créé l'université de Londres et Ynnivcrsily collège (2). Non pas, je l'ai déjà dit, que l'intérêt re-
(1) V. la motion de M. Fox, à la chambre des communes, 26 février
On lit dans l'adresse des Unions des écoles du Lancashire (mai 1850). « Les efforts de l'Eglise établie et des dissenters sont insuffisants, car le peuple n'est pas insiruit. On laisse peser sur lui un poids immense d'ignorance, de misère et de crimes. Un autre élément est nécessaire. Nos corporations ecclésiastiques avec leurs richesses, le temps dont elles peuvent disposer, leur influence sociale et politique, ont eu entre les mains tous les moyens de faire l'éducation des masses; elles ont manqué de volonté dans l'emploi de ces ressources. »
(2) Parmi les membres les plus éminents du comité directeur de la british and foreign socielij se trouve l'un des hommes qui Ont le plus contribué à la création de l'Université de Londres et de l'university collège, lord Brougham. Je dois, à la bienveillance particulière de cet illustre
ligieux n'occupe clans le système de cette société une place trèsimportanie : La société veille à ce que chaque enfant remplisse exactement lesdevoirs du culteauquel a ppartiennent ses parents (1) ; elle n'admet dans ses écoles normales que des maîtres et des maîtresses dont les dispositions soient telles, « qu'ils reflètent dans leur vie le caractère du chrétien (2) ; mais ces écoles étant ouvertes aux diverses communions , elle en repousse tout formulaire dogmatique, tout catéchisme spécial, tout commentaire de l'Ecriture (3); et, en fermant ses training schools au candidat qui n'offrirait pas la garantie t d'une sérieuse piété (4), * elle accepte indifféremment, à ce point de vue, les témoignages de tout ministre du culte ; peu importe la communion dont le ministre est le représentant (5).
Ainsi que la société nationale, la société dont je parle considère les écoles normales comme un point d'appui indispensable ; ainsi que sa rivale, elle s'applaudit, au nom des intérêts moraux et religieux des résultats qu'elle obtient dans ces établissements* Des instituteurs et des institutrices dignes de ce nom vont, au sortir des écoles centrales de Borough-Road, remplacer peu à peu ces petits boutiquiers ruinés, ces anciens domestiques expulsés par
membre de la chambre haute, des indications qui m'ont été précieuses pour ces études.
Au nombre des vice-présidents de la société , on compte le duc d'Argyle,le marquis de Lansdowne , lord John Kusscl, etc. La reine accorde une souscription personnelle de 100 1. st. par année.
(1) Rutes and régulations for the government of the institution; art IV.
(2) The normal schools of the british and foreign society, p. 3.
(3) « The principles of the society are, in every respect, unseclarian. Popular ignorance îs a national calamity ; the means of instruction must therefore be afforded to ail sects and parties of the nation. The introduction of the sacred scriptures without noie or comment, lo the exclusion of the formularies of any particular church, appearing most likely to unité the greatest possible number, that practice lias been, from the first, a fundamental rule. » (Manual of the System pursued in the model schools of the british and foreign society, p. 4.)
(4) Pcrsons of decided piety, and no others will be accepted {the normal schools, etc.) .
leurs maîtres , ces coureurs d'aventures (1), qu'une coupable indifférence avait, sur différents points du pays, affublés du litre et de la lâche d'instituteurs. Des témoignages multipliés rendent hommage, de tous les comtés d'Angleterre , au dévouement, à l'esprit religieux des élèves de ces écoles ; un éloge plus significatif, ce sont les demandes adressées à la société et dont le nombre dépasse de beaucoup celui des maîlres dont elle peut disposer ; et, quant à moi, dans toutes les écoles de la brilish and foreign society que j'ai visitéesà Londres, j'ai été frappé de la manière d'être distinguée de ces maîtres, en même temps que de l'influence morale qu'ils paraissent exercer sur les enfants.
153 élèves-maîtres composent la grande école normale centrale des instituteurs, et peuvent êire répartis en plusieurs catégories : la première comprend les jeunes gens qui doivent rester douze mois à l'école. Ce temps de séjour, qui est le plus long à Borough-Road, nous paraît bien court. Mais il faut songer, Monsieur le Ministre, que tous ces jeunes gens entrent à l'école normale en question, après une préparation bien supérieure à celle qu'apportent généralement les candidats auxquels notre règlement du 24 mars 1851, plus irréprochable sur ce point que sur quelques autres, impose un séjour de trois ans. Presque tous ont déjà enseigné dans les écoles, deux, trois, quatre et cinq années, à litre de pupil-teachers, ou ont passé par la Bristol normal sclwol qui n'est elle-même qu'une école préparatoire à l'école de Borough-Road. La seconde catégorie est celle des élèves-maîtres dont le séjour à l'école ne doit pas se prolonger au delà de six mois. La troisième renferme ceux qui, ne désirant pas être placés par le comité directeur de la société, sont considérés, dans toute la force du terme, comme instituteurs privés. — Enfin l'école de Borough-Road reçoit, pour un temps plus ou moins long, des instituteurs déjà en exercice, mais qui désirent se perfectionner, et de plus, circonstance intéressante, des missionnaires ou autres personnes qui se rendent à l'étranger avec l'intention d'y servir les intérêts de l'éducation (2).
L'école normale centrale des institutrices ne donne pas moins
(1) La composition du corps des anciens instituteurs en Angleterre a été souvent, et notamment à la chambre des communes, l'objet de vives critiques.
(2) The normal schools nf $tm british rnid fnreiqn school society p. 5.
que l'école voisine, une haute idée de la puissance d'action donc est investie la brilish and foreign society. On peut y établir une classification analogue à celle dont je viens de présenter les détails : 98 élèves-institutrices ont été admises dans le courant de Tannée 1850.
Les écoles sont aux training institutions ce que le fruit est à l'arbre ; la brilish and foreign society s'efforce, comme la National society, de les rattacher à sa direction centrale.
Les écoles de la brilish society sont très-multipliées à Londres : plusieurs ont pris des proportions qu'expliquent et justifient, soit la destination spéciale de l'établissement (1), soit la présence d'un nombre considérable de pnpil-teachers (2). Dans les provinces, comme dans la métropole, l'agrandissement ou la fondation de nouveaux établissements témoigne, chaque jour, de l'activité que déploie la société, sous l'impulsion de son habile secrétaire , M. Dunn. 54 écoles ont été ouvertes , en 49 localités, dans le courant de l'année 1850, et ont reçu pour instituteurs des élèves des training-schools.
De même que la société nationale, la british society noue et resserre les liens qui attachent les écoles à son comité, par des subventions , des encouragements, et par une inspection régulière. Cette année, 437 villes et villages ont été visités; on a tenu 58 meetings publics pour y délibérer des intérêts des écoles ; à Bristol, à Manchester, à Kendal, à Birmingham, des conférences
(1) Les deux écoles modèles annexées aux écoles normales de Borough-Road reçoivent, Tune 600 garçons, l'autre 430 filles. Le nombre des maîtres, et comme disent les Anglais la force instruisante (teaching power) est en proportion du nombre des élèves. On facilite la distribution de renseignement par une répartition des élèves en groupes multipliés. Cette division s'opère, dans une seule et immense salle, au moyen de rideaux qui partagent à volonté l'école des garçons de Borough-Road en huit sections. A un signal donné, les rideaux, se repliant, rendent à la salle toute son étendue. M. Crossley s'applaudit beaucoup des résultats obtenus par ce système.
(2) Par exemple, à la grande école d'Abbey-street, Beilinal-Green, dirigée avec une rare intelligence par M. George Withe.
La multiplication des pupil-teachers fait de l'enseignement mutuel un enseignement simultané (642 garçons, 195 filles, 200 petits enfants dans l'asile). Il est triste de rencontrer autour de celle école, pourtant si nombreuse, tant de jeunes vagabonds traînant leurs guenilles.
ont été provoquées dans le même sens par les agents de la société britannique.
Maintenant , comment l'association justifie-t-elle le caractère cosmopolite que lui donne son double litre? Le plan que je me suis tracé m'interdit, à cet égard , de longs détails. Je ne dirai qu'un mot : la société fait sentir son action en Amérique, dans les Indes, en Afrique ; elle envoie de l'argent et des livres a des écoles de la Nouvelle-Ecosse , de la Jamaïque, de la Nouvelle- Zélande, etc ..; elle possède une école normale à Antigoa, dans la Dominique; elle reçoit des rapports datés de Mirzapour, de Madras, etc... (1); partout elle déploie cette initiative d'une institution qui connaît sa force et qui a conscience de la dignité de sa mission.
Je vous demanderai la permission, Monsieur le Ministre, de ramener votre attention vers mon point de départ, c'est-à-dire sur la situation morale des classes les plus pauvres, quand je parlerai de la société des racjged sclwols ; je dois aussi vous exposer, avec un soin particulier, le mode selon lequel le Gouvernement intervient dans le domaine de l'enseignement primaire. Mais je veux, dès ce moment, compléter par deux remarques, les détails relatifs aux grandes sociétés sur lesquelles portait cette étude :
1° Ni Tune ni l'autre ne s'occupe assez spécialement des enfants nés au sein de la misère, pour ne pas rendre indispensables et ne pas laisser insuffisants d'autres et de plus pressants efforts.
2° L'intervention du gouvernement , et particulièrement l'action de ses inspecteurs ( je dirai quels sont les droits de cette inspection ) , est acceptée avec plus d'empressement par la société britannique et étrangère que par la société nationale. La divergence des principes qui président à la marche des deux sociétés est l'explication de ce fait. Le comité de la Britisk and foreicjn socielij n'a que des éloges pour l'inspection de l'Etat ; dans son rapport de 1851, il rend à cette inspection un hommage qui , par avance, en révèle le caractère : « L'inspection du commutée of council est, depuis neuf années, d'un immense avantage pour la société. Le respect le plus délicat pour ses principes a
(I) Forty ?ix ! f< rrport of tfie british and for et g n scliool socirty, p. ci suiw
toujours àlPlgé les inspecteurs. Jamais ils n'ont manifesté la plus légère disposition à s'immiscer dans la direction , à attenter à l'indépendance soit des écoles , soit de la société même. » (Forty sixth report, p. 17.)
Un mot expliquera plus tard l'efficacité d'une inspection pourtant si réservée dans ses allures.
Les deux sociétés dont je vous ai entretenu , Monsieur le Ministre, poursuivent à la fois ce double but : instruction des maîtres, instruction des enfants- Pour elles , la première partie de cette tache n'est pas indépendante de la seconde. Celle-là n'est que l'ensemble des moyens qui rendent possible l'accomplissement de celle-ci.
Assurément , les maîtres n'existent qu'en raison des élèves ; et les premiers supposent les seconds. Mais on peut, dans un système général d'instruction, être plus ou moins frappé de la nécessité de cultiver chez les maîtres les facultés morales , assigner une importance plus ou moins grande à l'élément actif de l'enseignement, à la force instruisante ( icachinçj power ) ; ou peut se proposer comme but spécial le développement et la direction de cette force, en un mot se vouer exclusivement à la formation des maîtres.
Tel est le but de Y home and colonial school socicly; ef, comme les premiers maîtres des enfants sont nécessairement des femmes; comme, dans la société, la plus grande influence éducative appartient aux femmes ; comme enlîn, dans la salle d'asile aussi bien qu'au sein de la famille, par les femmes surtout, les générations nouvelles peuvent être régénérées, c'est à mettre les femmes en état de remplir la mission dont elles sont investies, que Y home and colonial school sociehj a voulu particulièrement consacrer ses efforts.
Sérieuse et féconde pensée, à laquelle répondent, en France, deux sortes d'établissements, qui sont, au plus haut degré, des institutions éducatives; qui, mal à propos, selon moi, sont restés jusqu'à ce jour séparés les uns des autres, et que la communauté de leur destination doit unir tôt ou tard, comme en Angleterre, sous une direction commune ; je veux parler des écoles normales d'institutrices et des écoles normales de directrices de salles d'asile.
Le grand établissement de Gratfi inn road, siège de Y home and
colonial school society ((), renferme ces deux genres d'institutions. L'idée de Yéducaiion étant, aux yeux de la société, l'idée fondamentale; et la salle d'asile devenant, en conséquence, le point de départ et le principe inspirateur de l'enseignement, l'école de Graifs inn road s'impose comme objet de sa mission « le perfectionnement et l'extension du système de Yinfantsclwol (2). »
Or, pour atteindre ce but, la société s'efforce : « 1° De rechercher les personnes d'un caractère et d'une piété qui les rendent aptes a enseigner ; » et de les préparer à leur lâche ; 2° de mettre à la disposition des maîtres ou maîtresses déjà en exercice , tous les moyens de perfectionnement ; 3° de favoriser la diffusion des principes relatifs au système des salles d'asile et à Téducation en général, et, — dit le statut de fondation, avec une sorte de naïveté qui n'est pas sans noblesse, — de correspondre t avec les amis de l'éducation dans les différentes parties du monde (3). *
Dans la poursuite d'un dessein si complexe, la société devait ouvrir aussi large que possible la porte de son institut central ; c'est pourquoi elle reçoit dans la maison de Graifs inn road des internes et des externes , des jeunes personnes et des ménages. 11 n'y a d'exclusion que pour les célibataires hommes.
(1) La société, établie en 1836, est placée sous le patronage de la reine et du prince Albert.
(2) Objects of the society ; fifteentli annual report. — A la salle d'asile modèle, point de départ et résumé de l'institution tout entière, a été annexée une école ordinaire, pour qu'il y eut du système entier comme une démonstration vivante , « in order llial tlie fitne,\s of the infant school as a préparation for tlie juvénile school miglh be made évident. » ( Account of the institution for trainincj teachers...)
L'éducation dans la salle d'asile modèle a pour but d'inculquer dans l'esprit des enfants les vérités les plus simples du christianisme, — de développer leurs instincts religieux, — de diriger leurs sentiments et leurs affections, — d'exercer leurs sens en faisant appel à leurs facultés d'observation. On s'y met en garde contre ce qui peut être une cause d'excitation factice ; on ne cherche pas à y « dresser des enfants prodiges, à surprendre par l'étalage de talents de perroquets; mais on s'efforce de rendre les jeunes esprits capables de réflexion et de raisonnement. * (Account of the institution for training teachers).
(3) Objects of the society.
Sont internes, les jeunes personnes qu'on admet à 16 ans; elles doivent rester dans l'établissement au moins 12 mois, et peuvent prolonger leur séjour une ou plusieurs années. — Telle est l'importance attachée à l'élément pédagogique, à cet art désigné par les Allemands sous le nom de didaklik , par les Anglais, sous celui de art of communicaling , et dont l'élude est peut-être trop dédaignée chez nous, qu'on forme à Gray's inn road des gouvernantes ; qu'on y reçoit jusqu'aux femmes chargées , dans les familles riches, en Angleterre , de surveiller les soins donnés aux enfants, et qu'on appelle Nursery governesses. Ce dernier détail étonnera fort, à coup sûr, les personnes aux yeux desquelles un établissement spécialement destiné, en France , à former des directrices de salles d'asile, est une création inutile , une création sans précédents, due seulement à l'inquiète agitation de notre esprit novateur. Que ces personnes prennent la peine d'y regarder de près , et elles acquerront la certitude que , dans cette voie, loin d'être des aventuriers, nous sommes de circonspects et très-timides imitateurs.
Les hommes et les femmes mariés prennent leurs repas dans la maison, mais ils logent au dehors, dans le voisinage. Ils ne prolongent pas leur séjour au delà de neuf mois.
On admet aussi à Grays inn road, en qualité d'externes , bien entendu, des hommes mariés, sans leurs femmes. Cette classe d'élèves-maîtres forme, du reste, une imperceptible minorité (1).
(I) Les maîtresses et maîtres à Cratfs inn road payent de 7 à 12sch. pur semaine. 1,500 ont déjà été formés dans cet établissement qui est hahiui llement peuplé de 150 futures institutrices ei directrices d'asile.
Dans Tannée 1850, la société a formé (irained) :
Maîtresses placées par le gouvernement, pour 12 mois, et présentées
aux écoles par la société 30
Maîtresses envoyées par des chefs d'établissements pour rester aussi 12 mois 4
Maîtresses reçues seulement pour 24 semaines, et présentées aux écoles par le comité 41
Id. envoyées par des chefs d'établissements 20
Maîtresses reçues pour un temps plus court 42
Missionaries pour des résidences étrangères 10
Personnes se destinant à être governesses ou à diriger des
écoles privées 24
Autres 12
Le lait bizarre, pour nous, de la réunion, au sein d'un même établissement, et durant de longues heures, d 'adultes des deux sexes ; cet autre fait aussi étrange, au premier abord , du mélange des garçons et des filles (1), non-seulement dans la même école, mais sur les mêmes bancs , furent naturellement, de ma part, l'objet d'une série de questions : cet usage est-il particulier à Graijs inn road? — Non , il se retrouve dans un assez grand nombre d'écoles. — N'est-il pas un péril, et n'a-t il pas donné lieu à des réclamations fondées? — Non , comme il commence dans 1j salle d'asile, le contact quotidien au sein de l'école, ainsi que dans la famille elle-même, à partir du plus jeune âge, entretient des habitudes de simplicité qu'il est bon de ne pas détruire. — Que pensez-vous du système de séparation, par une barrière planchéiée, adopté dans les écoles rurales de France? — A première vue, ce système semble plus propre à éveiller l'imagination et à provoquer le péril qu'à le prévenir.
(1) L'école d'application annexée à la trainincj institution de Gray's inn road e^t fréquentée par 450 enfants. De jeunes garçons de 10 à 13 ans prennent place sur les bancs au milieu de jeunes filles du mémo âge. On voit que le système de séparation, dans ce qu'il nous semble avoir de plus élémentaire, n'y est même pas soupçonné. Je dois avouer que, dans tout le cours de ma longue visite, je n'ai surpris ni un ge^le ni un regard de nature à être invoqués comme un argument contre le système dont je parle.
Les habitudes et les raisons morales qui autorisent ce système se^ raient l'objet d'une élude intéressante; je veux dire seulement ici qu'entre le calme des organisations anglaises et la vivacité du tempérament français il n'est pas d'assimilation possible. Voici un fait qui se rattache au même ordre de considérations: à Wolwich, au sortir de l'Arsenal, il me prit fantaisie de visiter une école privée, academy {Powis strect), dont l'écrileau piquait ma curiosité; j'entrai. Je trouvai pour maître un excellent homme, un type du magister, cheveux grisonnants, plume derrière l'oreille, lunettes sur le front, le digne M. Cohen. Devant ses élèves, je m'embarquai dans une conversation, en mon meilleur anglais. Or, on peut me croire, les mots ne répondaient pas assez docilement à mon appel, pour ne point donner prétexte, dans un tel auditoire, à la plus pardonnable gaieté. Eh, bien ! pendant toute ma visite, je ne surpris pas un sourire. — Qu'on se ligure en sens inverse les rires étouffés, les quolibets échangés en dépit des pensums, à l'apparition dans une école française d'un Anglais fraîchement débarqué.
Pratiqué dès Ja salle d'asile, il serait détestable. A quoi bon , d'ailleurs, susciter les pourquoi par une séparation qui cesse à la porte même de l'école?
Ces appréciations, Monsieur le Ministre, méritent, dans la mesure qu'imposent la prudence et la différence des mœurs, d être prises en considération. Peut-être, à un point de vue plus général, le régime habituel de nos établissements de tous les degrés tient-il un peu trop tout à la fois et de la caserne et du couvent. Si j'avais à m'occuper ici de notre système de pensionnat dans l'instruction secondaire, à ce système surtout s'appliquerait cette observation. Quoi qu'il en soit, et pour me renfermer dans le cadre de celte étude, je voulus avoir, sur la question de la réunion des deux sexes dans une école primaire, l'avis d'un homme très-compétent, de l'inspecteur spécialement chargé par le conimittee of Council des écoles normales d'institutrices , le Rév\ Cook (1). t Je ne prends point sur moi, me dit-il, de conseiller la réunion ; mais je la crois sans péril. Je n'ai pas de faits à assigner contre l'application de ce régime. — La question serait autre, si on l'envisageait sous le rapport pédagogique. Quand il s'agit de communiquer des connaissances, la méthode qui convient pour les jeunes garçons ne saurait être appliquée avec avantage aux esprits féminins. »
Cette réponse pourrait fournir matière à de longs développements. Je vous la livre sans commentaire, Monsieur le Ministre, pour lui laisser sa propre valeur.
Bien que, à l'exemple de la Société britannique, Ylwvic and colonial sclwol Society reçoive des élèves appartenant aux différentes communions (2), cependant elle exige t de toutes les personnes qui résident au sein de l'institution, à titre d'élèvesmaîtres ou de surveillantes, etc., qu'en présence du comité, elles signent une déclaration constatant leur adhésion aux vérités fondamentales du christianisme, selon la formule des articles de l'église d'Angleterre, et l'engagement qu'elles contractent de
(1) Je dois, entre autres services dont je garde un reconnaissant souvenir, ii la bienveillante obligeance de M. Cook, l'accueil empressé que j'ai reçu à Graifs in road.
(2) The society will edueate teachers of différent religi^us dcnominanations, if holding ihe fundamental iruths of the bible, and of decided pieiy. [Lawê of the socirty, art. IX.)
donner leurs leçons religieuses, en conformité avec ces articles (1). »
Ainsi, en ce qui est de la direction morale, Y home and colonial Society se rapproche de la Société nationale; mais, si elle obéit à peu près à la même impulsion religieuse, elle ne partage point ses défiances à l'égard de l'Etal. Elle reçoit les subventions de l'Etat pour l'entretien de pensionnaires; elle invoque son inspection ; plus encore, elle présente des candidats à l'examen des inspecteurs du gouvernement (examination by her Majestys inspecior), examen qui a lieu chaque année à Noël. Un cerlificate of merit est la sanction de cet examen ; nous retrouvons ici notre brevet de capacité. Les élèves qui ont mérité ce certificat ont seules droit à la recommandation du comité-directeur. Dans le rapport de 1851, le comité constate, avec une satisfaction qui prouve toute l'importance attachée à cette épreuve, que, sur 42 candidats, 33 ont conquis le cerlificate of merit? et que, sur ces 33, 5 ont été jugées dignes du cenificat de première classe (2).
Pour achever l'exposé de l'œuvre générale de Y home and colonial sclwol Society , notons qu'elle s'efforce, aux termes de ses statuts, d'étendre son action partout où sont acceptés ses principes. Elle a répondu récemment à une demande qui lui était adressée de l'Inde, en envoyant des maîtresses chargées d'organiser une école normale d'institutrices à Madras.
En résumé, nécessité d'une instruction spéciale, au sein d'établissements ad hoc, pour les femmes qui se vouent à l'enseignement dans les écoles, ou à l'éducation dans la salle d'asile; utilité
(1) Iùicl., art. XIII.
(2) Le tableau qui suit montre la valeur qui s'attache de plus en plus, en Angleterre, à la sanction conférée aux études par le gouvernement, dans les écoles normales d'institutrices. — Les certificats sont de trois classes :