RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS
Si j'avais ù définir, dans son caractère le plus général, la loi qui, sous la sanction de l'esprit public, préside au développement des institutions dans le Royaume-Uni, je la formulerais ainsi : respect de l'Etat pour les Forces libres; confiance des Forces libres dans l'Etat.
A ces deux termes qui se supposent réciproquement, et ne sont, dans leur variété, que la double forme d'une même idée, se rattachent, pour s'y résumer, les faits dont j'ai tenté, Monsieur le Ministre, de vous présenter l'enchaînement.
Respect des forces libres : des associations plus ou moins puissantes, la national society, la briiish and foreign society, Y home and colonial school sociely, la ragged school union, le calholic poor school commitiee 9 créent des écoles, désignent des maîtres, dans l'indépendance d'une volonté dont nulle juridiction spéciale ne peut contrôler l'exercice. L'action de l'Etat, l'inspection, n'est pas imposée aux établissements, mais acceptée par eux ; elle ne résulte pas d'un droit abstrait, mais d'un contrat. Les diplômes conférés au nom du gouvernement (certificates of mérite) ne sont pas la condition absolue de l'exercice de renseignement, mais
ils constituant, au profit de qui les obtient, une distinction enviée, un titre d'honneur, une désignation à l'estime publique.
Confiance dans l'Etat : en général , les associations enseignantes comme les individus, en Angleterre, invoquent, sans en suspecter les tendances, l'intervention du gouvernement. Jolies la recherchent sous une triple forme : collation de diplômes, concession de secours, inspection. L'inspection a pour objet renseignement et les méthodes, pour but le progrès moral et intellectuel, pour sanction la publicité des rapports.
Ce résumé sommaire permet d'envisager, d'un coup d'œil, dans leurs analogies et leurs dissemblances, le système français et le système anglais, et de les juger en les comparant.
1° En France, comme en Angleterre, droit pour tous d'enseigner ; mais ce droit, soumis en France, à certaines conditions, est absolu en Angleterre. La raison consacre évidemment les dispositions de la loi française; l'enseignement n'est pas une industrie ordinaire, mais une fonction.
Au reste, qu'on ne s'y trompe point, la dissemblance est, ici, plus apparente que réel e. En Angleterre, chacune des associations qui ont en main la direction de l'instruction primaire, joue pour son propre compte le rôle qui, en France, est réservé à l'Etat ; chacune exige des maîtres quelle choisit des certificats et des diplômes , et le fait tend chaque jour à passer des mœurs dans (a loi.
2° Tandis qu'en France il existe pour les membres de l'enseignement une juridiction spéciale et disciplinaire, la liberté de l'instituteur n'a pour limite, en Angleterre, que les lois générales du pays.
Ici encore la loi française n'est que l'inspiration du bon sens : il est des professions où, sans violer le droiteommun, on viole les devoirs particuliers de son état. Ou ne peut appliquer à la liberté, en ce qui concerne l'instruction publique, celte définition : le droit d'user et d'abuser. Les enfants, dans aucun cas, ne sont la chose de l'instituteur. Toutes les législations offrent d'ailleurs maint exemple de juridictions spéciales : tribunaux de commerce, conseil de Tordre des avocats, chambre des notaires, etc. S'il est un cas où un tribunal spécial soit nécessaire, c'est lorsqu'il s'agit de délits moraux, de griefs qui ressortent de l'ensemble même de la vie. La loi du 15 mars, en révélant une susceptibilité jalouse, honore une fonction qu'elle place par là sous la sauve-garde de l'estime
publique. Sévère à l'égard de l'homme, elle relève la profession ; elle la veut pure, parce qu'elle la veut respectée.
A ces deux points de vue, les plus généraux auxquels on puisse considérer l'organisation de l'enseignement, le système français a sur le système anglais une évidente supériorité; à ces deux points de vue, ce n'est pas la France qui doit se rapprocher de l'Angleterre, c'est l'Angleterre qui doit tendre et tend en effet à se rapprocher de la France.
Ce que la France doit gagner dans l'étude des institutions d'enseignement, en Angleterre, c'est ceci : Elle doit acquérir une disposition plus arrêtée à seconder le développement des forces libres longtemps comprimées peut-être, avec tropde jalousie, dans son sein ; tout en conservant sans faiblesse un rôle que la tradition lui a légué, et que la raison sanctionne, l'Etat, en France, doit voir un gain dans le progrès que l'enseignement libre accomplit sous ses regards, et faire en sorte que, dans la sphère de l'éducation comme dans toutes les sphères de l'activité nationale, soit comprise et réalisée cette formule qui résume, pour un peuple, les conditions de la vie normale : l'Etat agit partout où son action est nécessaire, mais il travaille à rendre chaque jour moins nécessaire cette action (1).
Dans l'ordre des idées générales, voilà nos conclusions.
Pour descendre maintenant dans les détails de l'enseignement primaire, je soumets à votre appréciation, Monsieur le Ministre, les propositions suivantes. Elles ressortent des idées et des faits qui viennent d'être exposés dans ce travail :
I. En ce qui touche les écoles primaires : tendre à substituer peu à peu au mode mutuel pur, très-bon souvent comme système de discipline, mais insuffisant comme système d'enseignement, un mode mixte qui résulterait : ou de l'adjonction d'un second maître, selon le vœu de l'article 34 de la loi ; ou de l'introduction dans l'école de jeunes gens dont le rôle beaucoup plus sérieux que celui des moniteurs , serait le rôle des pupil teachers. Les stagiaires dont parle l'art. 47 sont naturellement désignés pour ce rôle. Mais ils doivent être soumis, ainsi que le sont les pupil teachers, à l'épreuve d'un examen annuel;
Conserver comme condition nécessaire de l'admission à l'exer-
(1) V. V introduction de notre ouvrage plus haut cité.
cice de l'enseignement la garantie du brevet. Le bon sens tend à faire de celte condition la loi des écoles primair es en Angleterre; il n'y a lieu, sous aucun rapport, de modifier en Fianc e, la disposition qui l'impose. Le titre de c ministre de l'un des cultes reconnu par l'Etat * devrait seul, en bonne logique, être admis comme équivalent du brevet. Ni le stage (1), s'il n'est pas modifié sur le modèle de l'institution des pupil teachers, ni le diplôme de bachelier, ne sauraient, je l'ai montré ailleurs, tenir lieu du brevet spécial de capacité.
IL En ce qui touche les écoles normales : maintenir énergiquement une institution que l'Allemagne développe, que l'Angleterre propage, et dont il serait injuste, quand il ne serait pas funeste, au nom d'abus accidentels, de condamner le principe;
Conserver ou imprimer, coûte que coûte, à ces écoles une direction essentiellement et pratiquement religieuse. Or, sous ce rapport particulièrement, tel directeur, telle école;
Se montrer d'une sévérité austère relativement aux conditions morales d'admission. L'enquête préalable doit avoir pour but principal d'éclairer le directeur sur les dispositions religieuses des candidats. Les règlements des écoles normales anglaises sont invariablement d'accord sur ce point. Il faut comprendre cette leçon et suivre, sans hésiter, cet exemple;
Mêler aux travaux ordinaires l'étude quotidienne du dogme, de l'histoire, des applications sociales du christianisme. A cette condition seulement, l'instituteur est autre chose qu'une sorte de férule vivante ou de boulier-compteur; à cette condition seulement, il peut élever l'âme de ses élèves jusqu'au sentiment de leur dignité d'hommes et de chrétiens (2). Or, la régénération morale des masses est à ce prix ;
(1) Le stage est une création excellente, en tant qu'il prépare à l'examen, bien loin d'en dispenser. L'examen, a-t-on dit, atteste le savoir ; le stage atteste la vocation. Celle idée esl juste, si juste, qu'un slage pourrait être demandé comme condition de toul exercice de la profession d'instituteur. Mais si la vocation doit être unie au savoir, à coup sûr, elle n'en tient pas lieu.
(2) Une excellente pratique est observée à l'école normale proie?tanie de Courbevoie, habilement dirigée par M. le pasteur Gaulhey. t Nos élèves sont appelés à faire le service religieux de l'école tous les malins. Dans le commencement, sans doute, ils éprouvent quelque difficulté à composer une instruction assez solide pour que tous les assis-
Eviter que renseignement ne perde en solidité ce qu'il pourrait gagner en étendue ; se garder pourtant des craintes exagérées mises en vogue par une appréciation peu réfléchie. Je veux le répéter ici : oui, pour qu'un instituteur soit digne de ce nom, pour qu'il puisse exercer, en vue du bien, une sérieuse influence, il faut que son esprit soit supérieur, non pas certes à sa profession même, mais au milieu social dans lequel celte profession doit ordinairement s'exercer.
Or, ce point concédé, fera-t-on dépendre la direction des esprits d une misérable question de programme ? Cette direction sera-t-elle faussée, parce que, ayant appris que deux et deux font quatre, le futur instituteur apprendra encore que quatre et quatre font huit? S'il est modeste, snchant que la terre tourne sur ellemême, s'enflem-t-il d'orgueil parce qu'il saura de plus que la terre tourne autour du soleil? Préoccupations puériles! Mettez au cœur du savant le sentiment chrétien, il sera humble ; prenez l'enfant qui êpelle, et flattez son ignorance, il vous regardera du haut de sa vanité. Ce n'est pas en les prenant dans leur cours, mais en remontant à leur source, qu'on guérit aucune de nos maladies morales, et, moins que tout autre l'orgueil, <r espèce de ver solitaire qui naît de rien, vit de peu, et se repaît d'ignorance autant que de science » (1) ;
tanls puissent l'écouter avec intérêt; mais peu à peu la stérilité fait place à l'abondance et la confusion à l'ordre et à la clarté.
« Il est facile de se représenter les bons effets qui doivent résulter, pour les jeunes gens, de ces exercices journaliers : étant appelés à parler, il faut qu'ils apprennent;! penser, qu'ils étudient un sujet, qu'ils cherchent les idées qui s'y rattachent, qu'ils essayent de les présenter dans leur enchaînement naturel, sous une forme et dans un style convenables. Or, tout cela tend à fortifier l'esprit
« Mais suriout, L'âme obligée de se rendre compte de ses vues et de ses convictions en matière religieuse, sort par là même des régions de la vanité et des intérêts grossiers ; elle ne peut manquer de s'ennoblir au contact des vérités saintes. Nous savons d'ailleurs qu'il est bon pour l'homme d'avoir occasion de donner essor aux sentiments pieux qui sont dans son cœur. S'ils y sommeillent sans revêtir une forme positive et sans que la parole les révèle, ils s'affaiblissent et finissent par s'éteindre. » (Rapport de 1851 )
(1) M. le conseiller Rendu.
Je veux donner un spécimen des éludes qu'on ne craint pas de demander, en Angleterre, pour l'obtention du certificate of mérite (bre-
Considérer s'il ne conviendrait point, à part la mesure nécessaire d'une enquête préalable, de rétablir, non pas certes le concours, mais l'examen, comme élément indispensable, quoique secondaire, d'une équitable appréciation. En France, comme en Angleterre, la preuve de capacité scientifique, pour l'entrée à l'école normale, veut être rejetée sur l'ar rière-plan, mais, selon nous, elle doit subsister (1).
III. En ce qui touche spécialement l'école normale de directrices de salle d'asile. — Ne pas perdre de vue que cette école, loin d'être
vet de capacité), à la sortie des écoles normales. Les épreuves sont écrites; trois heures sont accordées pour chacune d'elles.
Connaissance de l'Ecriture (composition de 1850).
« Depuis 40 ans ce peuple me fatigue, et j'ai dit : il doit errer dans son cœur, parce qu'il n'a pas connu mes voies. » Expliquer ce verset du psaume 95 par les textes du Pentateuque.
Donner les détails relatifs à Gédéon et Daniel ; montrer l'enseignement pratique qui peut en être tiré pour les enfants.
Citer les témoignages des prophètes relativement au Messie, à sa divinité, à son rôle de médiateur.
Exposer simplement et dans un langage à la portée des enfants , l'instruction pratique qu'on peut tirer de la parabole de l'ivraie, et de celle des dix vierges,. etc.
Catéchisme, Histoire de l'Eglise.
Citer les passages de l'écriture sur lesquels repose la foi aux différents articles du Credo.
Présenter le récit sommaire des persécutions dans le second siècle. Quelles preuves en tirer de la vérité du christianisme ?
Précis des événements relatifs aux Vaudois, aux llussites, à Wickleff.
Le catholicisme et l'Eglise nationale sous Elisabeth, etc.
Histoire.
Dans quelles circonstances, et dans quel siècle les Romains abandonnèrent-ils la Grande-Bretagne?
Epoque et circonstances de la conquête de l'Irlande.
Quelles étaient les possessions anglaises à la mort de Henri V ? Guerres avec la France.
Aperçus sur la vie, les ouvrages, le style des principaux écrivains anglais du dix-huitième siècle..., etc., etc.
(1) Uexamen quia disparu du dernier règlement (24 mars 1851) était maintenu dans le projet préparé par M. deParieu.
la création d une pensée aventureuse, est l'imitation tardive d'un établissement qui produit en Angleterre d'excellents résultats; qu'entre une véritable directrice et une gardeuse d'enfants, il y a, sous le rapport de l'influence éducative, toute la distance qui sépare ['instituteur du maître d'école, et la salle d'asile de la garderie.
IV. En ce qui touche l'intervention de l'Etat dans C enseignement * par L'inspection. — Replacer l'inspection sur son véritable terrain ; lui permettre de servir de lien entre l'enseignement libre et l'enseignement public, et d'exercer, au profit de l'un et de l'autre, sans jamais entraver la spontanéité ni attenter à l'indépendance du premier, sa mission naturelle de conciliation et de progrès ;
Donner ù l'inspection , dans la mesure de la prudence, pour auxiliaire et pour sanction la publicité. 11 n'est pas question ici, — est-il besoin de le dire? — de la multitude des documents adressés aux recteurs. Mais, que les rapports présentés annuellement au Ministre par les inspecteurs supérieurs de l'instruction primaire et les déléguées générales des salles d'asile , rapports étudiés , complets, embrassant, dans leur étendue, un vaste champ d'observations et d'études, où sont jugées les méthodes, appréciées les tentatives que le dévouement multiplie sur les points les plus divers du territoire de la France, que de tels rapports ne soient pas destinés à provoquer, par une publicité qui leur est due, l'émulation et le progrès; que de lelles sources de renseignements, de lumières, de comparaisons fécondes soient fermées aux hommes d'éducation et d'enseignement, voila ce qui est infiniment regrettable \ ce qui , — je dois le dire, — est pour les Anglais une cause de profond étonuement , et ce que ne justifient, en effet, ni la logique ni l'expérience [%).
(1) Dans les rapports des inspecteurs anglais , toute la partie essentielle se compose de l'appréciation des procédés , des méthodes , des questions de principe auxquelles ont donné lieu les faits observés. Les jugements critiques sur chacun des établissements sont réservés pour un appendix. Si on le jugeait préférable , la partie générale , c'est-à-dire la partie sérieusement utile pour les progrès de la science pédagogique, pourrait être seule publiée. Mais, en Angleterre, on sait accepter les périls comme les avantages de cette publicité. Par exemple, en ouvrant au hasard les Minutes of Council de 1851, je trouve ces notes : « Visite vraiment pénible. Je ne sais comment ménager à la
Le Conseil supérieur lui-même adresse annuellement au Ministre un rapport général sur la situation de renseignement en France. Ce rapport a pour base les renseignements présentés au conseil par la section permanente et les conseils académiques. Pourquoi un document d'une si haute importance ne recevraitil pas, lui aussi, une publicité qui serait pour l'opinion publique une lumière, pour les institutions rivales un puissant aiguillon ?
Je termine ici ce rapport, Monsieur le Ministre. En étudiant l'organisation et les développements de l'instruction primaire dans la capitale du Royaume-Uni, je me suis efforcé de me prémunir contre un double écueil : l'esprit de dénigrement, l'esprit d'admiration aveugle et de servile imitation. En dépit de ses agitations politiques, la France, par Tétai social dont ses mœurs et ses lois sont l'expression, est plus rapprochée que sa puissante rivale de l'idéal éternel que le christianisme ordonne aux nations, comme aux individus, de poursuivre toujours sans l'atteindre jamais. A différents égards cependant, la France peut trouver au foyer des institutions anglaises des inspirations et des conseils. La faiblesse seule fuit les conseils ; la force les recherche, parce qu'en les recevant, elle les juge.
Agréez, Monsieur le Ministre, etc.
Eugène Rendu.
fois et les directeurs de l'école et ma conscience. Livres, organisation, «•liscipline, tout est détestable... etc.. » Pour d'autres écoles : « Rien de plus misérable. Le maître et la maîtresse , le mari et la femme sont entièrement incapables. Honteuse ignorance chez les élèves. Deux seulement font régulièrement une addition... » Ailleurs: « Je regrette d'être obligé de me montrer sévère. L'instituteur n'est pas capable de conduire une école et d'y maintenir la discipline... » — Ailleurs : « Mauvaise école à tous égards. Le maître est entièrement incapable et ignorant... » Ailleurs : « Incapacité radicale du maître et de la maîtresse..., etc., etc., etc.. » (General report , by Rev. Mitchell; 1851. Appendix.).
Imprimerie de Paul Dupont, Hue de Gre-nelle-Sainl-Honoré, Ub, à Part*.