HENRI PLOX, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
10, RLE GARANCIERE
Ces études sont toutes antérieures à la guerre.
Elles résument autant nos idées que les idées de ceux qui nous entouraient. Car jamais nous n'avons craint d'associer, à notre expérience déjà longue, les aperçus, les pensées déjeunes officiers de toutes armes dont le mérite et l'intelligence trouvaient occasion de se révéler, soit dans nos conférences, soit dans nos conversations. Il nous semblait et il nous semble encore qu'arrivé à l'âge mûr, si l'on veut marcher droit et ferme dans le présent, il faut savoir «anir le passé à l'avenir.
Avant d'exposer nos quelques observations , qu'il nous soit permis de revenir un peu en arrière, au temps où nous étions tout à ces études r
Appelé, de 1865 à 1870, au commandement de la belle division militaire de Strasbourg, nous n'avons eu, pendant ces cinq années, qu'une pensée, qu'une préoccupation, qu'un but, qu'un objectif : la Prusse.
En dépit des faibles moyens mis à notre disposition , en dépit de l'incurie et de la routine des uns, des attaques et des calomnies des autres, nous n'avons, pour parer à ce terrible danger que chaque jour nous voyions grandissant, perdu, nous le disons hautement, ni un jour ni une heure.
Les beaux régiments alors sous nos ordres se rappellent peut-être que si nous ne leur avons épargné ni fatigue ni labeur, nous étions comme eux et avec eux à la peine et au travail. Mais ce dont nous sommes sûr, c'est que ces braves troupes n'ont pas porté, sur les champs de bataille, les moins rudes coups à ' l'ennemi!
Les vaillants habitants de la glorieuse cité alsacienne se souviennent sans doute aussi que la défense de leur ville était l'objet de nos
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incessantes études. Et si nous avions pu exécuter nos projets, jamais Strasbourg n'eût subi un bombardement; de plus, avec les ouvrages que nous proposions d'établir à Schiltigheim , à Osbergen, à Mundolsheim, etc., elle aurait pu immobiliser, autour de ses murs, une armée presque aussi considérable que celle du prince Frédéric- Charles sous Metz 1 .
Mais, en haut lieu, soit aveuglement, soit manque d'énergie pour rejeter les insanités de l'opposition mettant toujours en avant sa folle théorie des levées en masse , notre parole ne trouvait pas d'écho.
On nous accusait de manquer de confiance, d'exagérer quand nous parlions des préparatifs formidables de nos adversaires et des faibles
* Les généraux d'artillerie nous étaient généralement trèsfavorables. Le général Soleil, entre autres, partageait entièrement notre manière de voir; nous sommes forcé de dire qu'il n'en était pas de même du comité du génie : les officiers de cette arme se croyaient encore au temps de Vauban , ils en revenaient toujours à leur troisième parallèle, à leur couronnement de chemins couverts, à leur descente de fossé, sans vouloir admettre qu'un bombardement à grande distance pouvait en quelques jours anéantir une ville entière.
moyens que nous aurions à leur opposer; on nous accusait d'impatience, d'ambition quand nous dévoilions leur ardeur et leur haine.
Quelques personnages de la cour et du ministère s'étaient même fait contre nous une arme de notre vigilance, en disant que nos lettres, nos rapports, nos brochures excitaient les susceptibilités d'une Puissance désireuse de la paix, et jetaient l'inquiétude dans les populations rhénanes.
Mais nous étions si persuadé, si pénétré du danger, que rien ne nous rebutait. Nos détracteurs d'alors peuvent s'en souvenir.
En effet , outre nos convictions personnelles, un mémoire tombé par hasard entre nos mains, et remis au roi Louis XVI, dans la première année de son règne, par le général comte de Grimoard, nous avait paru si approprié, si applicable à notre époque, que nous ne pouvions nous empêcher de craindre sans cesse que ces lignes, écrites en 1774, ne fussent une sinistre et terrible prophétie devant s'accomplir un siècle plus tard.
« Depuis la paix d'Utrecht, dit ce mémoire dont nous extrayons le passage le plus important, depuis la paix d'Utrecht la Prusse s'était érigée en puissance toute militaire. Elle avait mis sur pied , malgré la faiblesse de sa population, des troupes presque aussi nombreuses que celles des premiers potentats de l'Europe, mais mieux disciplinées et mieux administrées.
» Tous les sujets prussiens avaient été classés pour en former le tiers : des étrangers, recrutés partout où il était possible d'en trouver, fournirent et fournissent encore les deux autres.
» Un habillement complet avait été préparé d'avance, et toujours remplacé à mesure de la consommation, pour succéder à celui que les troupes portaient. Quatre trains d'artillerie et quatre armements de fusils existaient dans les arsenaux. Deux pour commencer la guerre et deux pour suppléer aux premiers en cas de besoin.
» Les subsistances étaient réunies dans des magasins de prévoyance.
» Les chevaux nécessaires au service de l'artil-
lerie, de l'équipage, des vivres et au transport des bagages, avaient été assignés et classés comme les hommes dans les villages de la domination prussienne.
» Les chariots avec les colliers et les harnais d'attelage étaient également préparés. Trois cents millions, renfermés dans les caves du palais de Potsdam, devaient fournir aux dépenses de la guerre quand elle ne s'alimenterait pas elle-même.
» La Prusse, en mesure par ces dispositions d'entrer en campagne en peu de jours, pouvait toujours surprendre ses ennemis et ne pouvait jamais être surprise. C'est ce que la reine de Hongrie Marie-Thérèse éprouva en 1740, après la mort de l'empereur Charles VI , son frère , dernier mûle de la maison d'Autriche. Lorsque le roi de Prusse Frédéric II entra à main armée en Silésie,ce monarque recueillit tous les avantages de la guerre que les différents prétendants à la succession autrichienne firent naître à cette époque.
» La France, qui en fut le mobile, y perdit la
grande influence et l'arbitrage que sa modération lui avait acquis depuis plus de vingt années en Europe. Elle se mêla de cette guerre, en 1741, sans aucune préparation. Ses troupes, successivement augmentées et affaiblies plutôt que renforcées par les rassemblements précipités de nouveaux soldats, s'élevèrent jusqu'à 401,215 hommes, et malgré ce nombre elles furent chassées d'Allemagne et d'Italie... etc. »
En 1866, la malheureuse Autriche avait été surprise comme en 1741.
Devant les événements extérieurs et intérieurs des dernières années, devant notre sécurité, notre incurie, égalées seulement par notre orgueil et notre ignorance; surtout devant la mauvaise foi de certains nous craignions
* u On nous dit qu'il faut que la France soit armée contre ses voisins; que sa sécurité est attachée à ce qu'elle soit embastionnée , cuirassée ; qu'elle ait dans ses magasins des monceaux de poudre et de mitraille; que sans cela elle est exposée à périr. Ma conscience proteste contre de semblables propositions. Tout cela c'est de l'ancienne politique, c'est de la politique de haine , ce n'est pas de la politique d'expansion , d' abandon ! (Jules Favre).
« U faut protester énergiquement contre ces paroles du mes-
d'être surpris à notre tour, comme en 1741 et en 1756 ; nous redoutions un nouveau Rosbach au moins, non cependant, nous l'avouons, d'aussi écrasantes défaites.
Aussi, malgré le peu d'encouragement donné à nos précédents travaux, nous fîmes parvenir, en 1869, à l'Empereur un mémoire où nous disions qu'il n'y avait qu'un moyen de compenser la faiblesse de notre organisation : Avoir toujours , en Alsace, un corps d'armée de 30,000 hommes au grand complet avec son artillerie, son génie, ses moyens de transport, en un mot, avec tout ce qui constitue un véritable corps d'armée de guerre; même chose en Lorraine , même chose entre Belfort , Épinal
sage impérial : « Vinfluence d'une nation dépend du nombre d'hommes quelle peut mettre sous les armes... »; l'influence d'une nation dépend de ses principes. Les armées, les rivières, les montagnes, les forteresses ont fait leur temps. La vraie frontière, c'est le patriotisme. » (Garnier-Pagês).
u On nous dit qu'il nous faut 80,000 hommes. Depuis quand vient-on dire publiquement qu'il nous faut prendre de telles précautions, non-seulement pour défendre nos frontières , mais encore pour conserver notre indépendance? Rien ne justifie ces armements exagérés, qui écrasent le pays. » (Ernest Picard.) — (Discussion du budget de 1868.)
et Langres -, tenir également la garde toujours prête.
On pouvait ainsi, quarante-huit heures après une déclaration de guerre, réunir 150,000 hom- \ mes sur le Rhin , passer immédiatement sur la rive droite, s'emparer de Kehl et du Kniebis, clef de toutes les vallées de la Forêt noire, marcher sur le Mein, séparer l'Allemagne du nord de T Allemagne du sud, et forcer ainsi cette dernière à se prononcer pour nous dès le début de la guerre, l .
Cette offensive audacieuse avait pour résultat immédiat de porter la guerre sur le territoire étranger et de faire perdre à la Prusse le bénéfice de son système militaire. Elle n'aurait pas eu le temps de rappeler ses réserves et ses landwehr, ou du moins le trouble que l'invasion de l'Allemagne eût jeté dans tous les esprits mettait les plus grands obstacles à l'organisation des armées.
1 II y a longtemps que le maréchal de Turenne écrivait au Roi : « La meilleure manière de défendre la rive gauche du Rhin est de passer sur la rive droite... »
Et mieux qu'elle alors, nous pouvions préparer nos réserves et nos corps de renouvellement à Metz, Chàlons et Belfort.
Ces idées, vivement approuvées par les officiers jeunes et intelligents, trouvèrent une vive opposition dans les hautes sphères, et surtout dans les hautes sphères de la bureaucratie.
Du moment où il fallait sortir de la routine , changer la manière de faire des bureaux de la guerre, on soulevait des tempêtes!
La centralisation militaire avait été poussée à un tel degré, que les rôles étaient intervertis.
Les bureaux de la rue Saint-Dominique commandaient les troupes et avaient même la prétention de tes faire manœuvrer. Quant aux commandants de divisions et subdivisions territoriales , ils n'avaient d'autre rôle que celui (Y administra teurs .
Par le fait, il y avait autant de ministres de la guerre que de directions.
Chaque directeur donnait ses ordres, qui à l'intendance, qui à l'artillerie, qui au génie, qui à l'infanterie, qui à la cavalerie, etc.
INTRODUCTION. il
Bien souvent ces ordres étaient contradictoires, ainsi que nous l'avons constaté en 1867, lors de l'affaire du Luxembourg, et en 1870, au début de la guerre.
Quant aux généraux de division, s'ils voulaient se mêler d'une question de fortification, ou d'artillerie, ou d'armement, concernant les places comprises dans leur commandement, on les rappelait durement à l'ordre en leur signifiant qu'ils devaient s'abstenir de toute initiative, et s'en rapporter à la sagesse et à la prévoyance des employés du Ministère pour parer à tout.
C'est ainsi qu'au mois de juillet 1870, lorsque nous signalions le manque absolu de troupes dans les places fortes de la 6 e division militaire, et que nous demandions l'autorisation d'y suppléer en organisant les mobiles et les gardes nationales , on nous répondait : Attendez des ordres.
Les choses les plus infimes n'étaient même pas laissées à notre initiative. Impossible, par exemple, de donner ce qui était indispensable
aux officiers, soit même les nécessaires d'armes aux soldats.
// fallait un ordre ministériel!
Si nous mentionnons ces faits, ce n'est certes pas par esprit de récrimination , mais bien à titre d'enseignement, et avec l'espoir que les inconvénients et les vices d'un pareil système bien constatés, l'on se décidera franchement, résolument, à le rejeter tout à fait; que l'on comprendra enfin :
Que le rôle des bureaux de la guerre doit se borner exclusivement à être les préparateurs et les auxiliaires du commandement;
Que ce commandement doit appartenir dans toute sa plénitude à ceux qui ont la direction et la responsabilité de l'action ;
Que par ce moyen seul, on formera des généraux actifs, prévoyants, pleins d'initiative, sachant supporter les plus lourdes responsabilités.
Quoique ces travaux divers datent déjà de quelques années, nous pensons que les idées qu'ils renferment peuvent encore aujourd'hui
recevoir leur application et servir, pour leur faible part, aux études relatives à la réorganisation de notre armée. Nous les livrons à la publicité avec l'assentiment de M. le ministre de la guerre et l'encouragement de quelques amis particulièrement compétents.