CHAPITRE III
La Névrose de Baudelaire
Peut-on, à la lecture de son œuvre, se faire une idée du caractère de Baudelaire, avoir une notion de sa psychologie ? Dans une étude fameuse, Brunetière, non content de le déclarer mauvais poète, a soutenu que son œuvre en entier n'était que mensonge : « Pessimisme, sadisme et satanisme, tout cela chez lui, pour user une fois du seul mot qui convienne, n’est que des poses; il n'y a de sincère en lui que le désir d’étonner. Jamais personne au monde n’a menti comme Baudelaire, il était né menteur, et de ces menteurs vaniteux dont le mensonge a toujours soin d’avoir quelque air de vraisemblance ou de probabilité. C'était plus qu’un plaisir, c'était une volupté pour lui que de se calomnier, mais en se calomniant, il composait son personnage, et ce personnage avait fini par devenir conforme, non pas du tout à son vrai caractère, mais à celui qu’il voulait qu'on lui erût. »
D'autres critiques, non suspects cette fois de partialité contre Baudelaire, ont exprimé une idée à peu près analogue. « Il y eut toujours chez l’auteur des ‘‘ Fleurs du Mal ”, écrivent MM. A. Séché et J. Bertaut, un curieux mélange de retenue et de laisser-aller ; dans l'un et l’autre cas d’ailleurs, il entrait une large part de snobisme volontaire. Obéissant évidemment à un penchant naturel, il est cependant certain que rien de ses poses n'était livré au hasard : originalité de costume et excentricité de pensée,
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tout cela avait été calculé dans un but nettement déterminé : étonner ! Etonner sera la plus grande préoccupation de Baudelaire, toute sa vie; ce sera aussi le principal travers de son caractère. À force de porter le masque diabolique qu'il se plut à modeler, il faussa complètement sa véritable physionomie, il imposa en quelque sorte une image erronée de lui-même. Plus que quiconque, il a contribué à établir cette légende baudelairienne dont nous avons parlé, c'est lui qui a dessiné son portrait de demifou, sous lequel il nous est peu aisé, présentement, de découvrir sa réelle personnalité. »
Sans doute la mystification, Baudelaire s'y livra comme - beaucoup d'auteurs de cette époque dans leur désir d’épater le bourgeois. Ce besoin de se singulariser Baudelaire le poussa jusqu'à accomplir des actes qui nous paraissent grotesques, celui de se teindre les cheveux en vert, par exemple, à prononcer en public des phrases dont nous ne goûtons guère l'esprit : € Quand j'eus tué mon pauvre père. » « Avez-vous mangé de la cervelle de petit enfant ? Elle a un arrière-goût de noisette ».
Mais rappelons que ce besoin de se distinguer de ses semblables a été relevé par Lombroso comme un signe permettant de conclure à la folie de l'écrivain. Mais n'oublions pas aussi que Baudelaire était un opiomane et que comme tous ces toxicomanes il était parfois enclin à travestir la vérité.
Faut-il ne voir que mensonge dans son œuvre? Nous ne le pensons pas et ce n’est pas l’avis non plus de plusieurs critiques qui l’ont bien étudié : « Baudelaire, écrivent A. de la Fizelière et G. Decaux, a toujours mis son for intérieur à découvert; il n’a pas plus déguisé les secrets de son inspiration qu'il n’a caché les intimités de sa pensée, et il semble avoir pris, avec préméditation, le soin de se dévoiler à toute occasion devant ses futurs historiens. Baudelaire est tout entier dans ses écrits, il n’a pas tracé une ligne, il n’a pas ciselé un vers qui ne fussent le miroir
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limpide où se reflétait l’état présent de son âme. »
« Fils d'un siècle au sang appauvri, il appréciait, ajoute Pierre Caume, le charme des choses maladives. Son âme instinctivement triste, s'abimait délicieusement dans les mélancolies de notre civilisation décrépite. Il détestait la nature fraiche et saine et ne la comprenait que fanée et décolorée. Sans aucun doute il y avait parfait accord entre son cœur et l'objet de sa passion. » Et Paul Bourget apportant aussi son témoignage : « C'est Lamennais qui s’écria un jour : « Mon âme est née avec une plaie. » Baudelaire aurait pu s'appliquer cette phrase. 11 était d'une race condamnée au malheur. »
Nous partageons l'opinion du Dr Cabanès qui a si bien étudié le « cas Baudelaire », que toute œuvre reflète une part de la sensibilité de son auteur. La névrose de Baudelaire nous apparaît évidente à travers ses écrits, et loin d'avoir été poussé par le besoin de se singulariser par le choix de ses sujets, nous pensons, ainsi que Th. Gautier, que «s’il a si souvent traité des sujets hideux, répugnants, maladifs, c'est par cette sorte de fascination qui fait descendre l'oiseau magnétisé vers la gueule du serpent. »
Baudelaire sentit de bonne heure «se tordre en lui des hérédités douloureuses ». «J'ai un tempérament exécrable par la faute de mes parents. Je m'effiloche à cause d'eux. Voilà ce que c'est que d’être l'enfant d'une mère de vingt-sept ans et d'un père de soixante-deux. Union disproportionnée, pathologique, sénile. Pense done, trente-cinq ans de différence.» «Tu me dis que tu fais de la physiologie avec Claude Bernard, écrit-il à un ami, demande done à ton maitre ce qu'il pense du fruit hasardeux d'un tel accouplement ». Dans un de ses journaux intimes « Fusées » il ajoute :
€ Mes ancêtres idiots ou maniaques, dans des appartements solennels, tous victimes de terribles passions ».