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Dans son enfance il était sujet à des hallucinations, ses camarades le représentent comme violent et mélancolique à la fois. Il signale lui-même ses « lourdes mélancolies », ses batailles avec ses condisciples et ses maîtres. Dans une lettre à sa mère il parle de son « affreux tempérament qui n'est que ruse et violence », et lui raconte qu'au cours d’une dispute avec sa maitresse, Jeanne Duval, il lui a ouvert la tête avec une console. Il se félicite de n'avoir pas d'armes chez lui. S'il prend part aux journées de février 1848, c'est surtout poussé par la haine qu'il avait vouée à son beau-père qui incarnait alors à ses veux l'autorité, l’ordre établi. Ne le rencontra-t-on pas un fusil sur l'épaule, voulant aller tuer le général Aupick ? La société de son temps, il n'avait que mépris pour elle «le monde est fait de gens qui ne peuvent penser qu’en commun, en bandes », individualiste il ne pouvait admettre la tyrannie des majorités. Le progrès pour lui n’est qu'une décadence, c'est la «grande hérésie de la décrépitude », en cela il se rapprochait de Poe, pour qui il avait tant d’admiration.
Dans ses écrits apparaît souvent «le spleen le plus âcre et le plus corrosif qui ait depuis longtemps jailli d'une âme humaine (P. Bourget) ». Son âme erre
« Avec la triste voix d’un fantôme frileux »
et en lui
A D sel à ue CI CSDOIr Vaincu pleure et l’Ange atroce, despotique Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir ».
Il est tel un « Vieux cheval dont lé pied à chaque obstacle butte ». L'existence quotidienne lui apparait triste et morne :
« C’est que demain, hélas, il faudra vivre encore Demain, après-demain et toujours. »
« la Vie, l’insupportable, l’implacable Vie » «et hue done,
De
bourrique! sue donc, esclave! Vis donc, damné! ». L'ennui «le monstre le plus sinistre parmi tous ceux qui hantent notre pensée », prend chez lui «les proportions de l'immortalité », l'ennui «le plus laid, le plus méchant, le plus immonde» de nos vices, l'ennui incarnation du démon luimême
«C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent ».
l'ennui monstre délicat.
«l'œil chargé d’un pleur involontaire Il rêve d’échafauds en fumant son houka ».
Il a horreur de la condition humaine, le sort réservé au poète « Exilé sur le sol au milieu des huées »
ne lui inspire que dégoût et tristesse
« Ah ! Seigneur donnez-moi la force et le courage De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût »
et ailleurs
« Je jalouse le sort des plus vils animaux Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide Tant l'écheveau du temps lentement se dévide.»
Il cherche alors des sensations inéprouvées, dont la volupté soit assez puissante pour parer son existence de nouveaux attraits et fouetter son sang de nouveaux désirs. Ces voluptés les possédera-t-il par le vin ?
« Partons à cheval sur le vin Pour un ciel féerique et divin »
ou plutôt par l’opium ? tels
€ , . . les moins sots, hardis amants de la Démence Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin Et se réfugiant dans l’opium immense ».
Sortira-t-il ainsi de la vie « hôpital où chaque malade est
possédé du devoir de changer de lit », pour aller n'importe où hors du monde, où tout soit «ordre et beauté, luxe calme et volupté ». Il semble que l’enchantement n'est que de courte durée et qu'il n'ait trouvé qu'un fugitif et illusoire répit, « une oasis d'horreur dans un désert d'ennui. » « Le vin et le laudanum font passer le temps mais ne refont pas la vie » écrit-il, et de jour en jour « la tristesse monte en lui comme la mer ». Ses nuits sont pleines de cauchemars, à moins que l'insomnie ne le visite.
« J'ai peur du sommeil comme on a peur d'un grand trou Tout plein de vague horreur menant on ne sait où
Je ne vois qu'infini par toutes les fenêtres,
Et mon esprit toujours du vertige hanté
Jalouse du néant l'insensibilité. »
et le vertige, saisissant son âme, le pousse « Vers un gouffre obscurci de miasmes humains... ».
Les hallucinations l’obsèdent. Dans l’enfer où il descend il voit luire les larges yeux phosphorescents des « monstres visqueux », il glisse sur de longs vers, «des crapauds imprévus et des froids limaçons », il roule en des ravins hantés « des chats pards et des onces », il met le pied en des tombes arides où « la vipère fait ses petits ».
Ne faut-il pas voir dans ces représentations d'animaux qui s'imposent à lui, un signe d'intoxication alcoolique ou le résultat de crises dues à la privation d’opium?
Quel sera donc le remède à toutes ces souffrances ? La mort. On sait que par moments il eut l'idée fixe du suicide, peut-être dans des instants où la privation d'opium, qu'il ne pouvait se procurer, le faisait cruellement souffrir. Il essaya une fois de se tuer, le 30 juin 1845. « Je me tue parce que je suis inutile aux autres et dangereux à moimême. Je me tue parce que je me crois immortel et que j'espère. » D’autres lettres à sa mère, le 1 et le 6 août 1861, montrent qu'il a souvent cette même idée dans la tête.
Ecoutons le poète dans son invocation :
oh —
O Mort! vieux capitaine, il est temps, levons l'ancre Ce pays nous ennuie O0 Mort ! Appareillons
Verse-nous ton poison, pour qu'il nous réconforte. Nous voulons, tant ce feu nous brüle le cerveau, Plonger au fond du gouffre, enfer ou ciel, qu'importe, Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau. »
Seul l'appétit de la mort le met d'ailleurs en Joie
«O0 vous, noirs compagnons, sans oreilles et sans yeux Voyez venir à vous uu mort libre et joyeux. »
Il aime «le tombeau confident de mon rêve infini » il a une prédilection pour tout ce qui touche la mort.
« Les vastes nuages en deuil Sont les corbillards de mes rèves. »
ou bien :
« Vers un cimelière 1solé Mon cœur comme un tambour voilé Va battant des marches funèbres. »
et encore :
€ Dans le suaire des nuages
Je découvre un cadavre cher,
Et sur les célestes rivages
Je bâtis de grands sarcophages. »
On a prétendu souvent que Baudelaire était mort vierge. Il faut définitivement abandonner cette légende. Il eut des aventures nombreuses, et il manifestait un goût particulier pour les disgraciées de la nature : « Ce qui n'est pas légerement difforme a l'air insensible, d'où il suit que l'irrégularité, c'est-à-dire l'inattendu. la surprise, l'étonnement sont une partie essentielle et la caractéristique de la beauté ».
Une de ses premières favorites fut une juive nommée Sarah Louchette, c'est d'elle dont il s'agit dans ces vers, qui indiquent ses goûts :
« Elle louche, et l'effet de ce regard étrange, Qu'ombragent des cils noirs plus longs que ceux d’un ange Est tel que lous les yeux pour qui l'on s’est donné
Ne valent pas pour mot son œil juif et cerné,
Elle n’a que vingt ans, sa gorge déjà basse
Pend de chaque côté comme une calebasse.
Et pourtant me trainant chaque nuit sur son corps
Ainsi qu'un nouveau-né je la tette et la mords. »
A son retour des Indes il eut comme maitresse, ainsi que nous l'avons déjà dit, la mulätresse Jeanne Duval, la « Vénus Noire » à qui il adressa plusieurs poèmes et à qui il dédia les « Paradis Artificiels ».
Qu'il ait connu la femme, cela ne fait aucun doute, et cette épitaphe, qu'il composa en 1841, le montre clairement:
\ « Ci-git qui, pour avoir trop aimé les gaupes Descendit jeune encore au royaume des taupes. »
À dire vrai il manifestait un réel mépris pour les femmes, « instruments de cuisine ou objets de prostitution », «animaux quil faut enfermer, battre et bien nourrir ». « La femme esclave vile, orgueilleuse et stupide, sans rire, s'adorant et s'aimant sans dégoût. » Il parlait toujours de leur bêtise, de leur «éternelle niaiserie ». « Vous avez l’âme belle, écrivait-il à l'aimée du moment, mais vous avez l’âme féminine. » Et ailleurs : «Nous aimons les femmes à proportion qu'elles nous sont plus étrangères. Aimer les femmes intelligentes est un plaisir de pédéraste ». Il ne leur demandait d'ailleurs que de lui rendre
« L'univers moins hideux et les instants moins lourds »
et il leur savait gré de la volupté qu'il ressentait par elles : « Qu'est-ce que l'enfant aime si passionnément dans sa . mère, dans sa bonne, dans sa sœur aimée ? Est-ce simple-
Z'VOBESE
ment l'être qui le nourrit, le peigne, le lave et le berce ? C'est aussi la caresse et la volupté sensuelle. Pour l'enfant, cette caresse s'exprime à l'insu de la femme, par toutes les grâces de la femme. Il aime donc sa mère, sa sœur, sa nourrice, pour le chatouillement agréable du satin, de la fourrure, pour le parfum de la gorge et des cheveux... pour tout le mundis muliebris, commençant à la chemise et s'exprimant même par le mobilier où la femme met l’empreinte de son sexe. » Que lui importe « sa bêtise ou son indifférence » puisqu'il ne veut attacher d'importance qu'à l'extérieur, qu'à la forme dans ce qu'elle a de plus insaisissable, de plus susceptible, de mille interprétations diverses.
« Masque ou décor, salut ! j'adore ta beauté. »
L'amour raisonnable, bourgeois, le mariage, la famille le laissent indifférent. Il exècre la jeune fille en qui il ne trouve que «la plus grande imbécillité unie à la plus grande dépravation », il y a en elle « toute l’abjection du voyou et du collégien. » Combien il préfère ces « femmes damnées » et « chercheuses d'infini » à qui il réserve toute sa pitié.
Il ne veut pas voir dans l'amour un agent de reproduction, il parle des « hideurs de la fécondité » la grossesse pour lui étant une « maladie d'araignée ».
Son goût pour les jouissances rares devait l’entrainer à des fantaisies bizarres auxquelles il affecta parfois de mêler une pointe de sadisme. Témoin cette aventure souvent rappelée; il exprime à une femme très belle son désir de la voir pendue au plafond par les poignets et de lui embrasser alors son pied nu. Le baiser du pied apparaît dans une de ses poésies comme l'équivalent de l'acte sexuel.
Incontestablement c'était un algomane pour qui la volupté mêle « l'amour avec la barbarie ». Il rêve dans un poème de prendre les sept péchés capitaux comme sept couteaux pour les tourner vers sa maitresse et les planter
dans son « cœur pantelant ». Il aime que chez sa maîtresse les « pleurs ajoutent un charme au visage », que « les sanglots retentissent comme un tambour qui bat la charge ». Dans ce poème «Une martyre » il se complait dans les détails à la fois voluptueux et sanglants :
« Sur le lit, le tronc nu sans scrupules étale Dans le plus complet abandon,
La secrète splendeur et la beauté fatale Dont la nature lui fit don.
Un bas rosâtre, orné de coins d’or, à la jambe Comme un souvenir est resté ;
La jarretière, ainsi qu'un œil secret qui flambe Darde un regard diamanté. »
La curiosité du poète s’exacerbant, il cherche, il veut pénétrer le mobile de ce mystère :
« Le singulier aspect de cette solitude Et d'un grand portrait langoureux, Aux yeux provocateurs comme son attitude Révèle un amour ténébreux.
L'homme vindicatif que tu n'as pu vivante : Malgré tant d'amour assouvir Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisante L'immensité de son Désir ?
Réponds-cadavre impur ! et par tes tresses roides, Te soulevant d’un bras fiévreux Dis-moi tête effrayante, a-t-il sur tes dents froides Collé les suprêmes adieux. »
Si ce n’est là du sadisme, cela y ressemble fort.
Il représentait l'Eros antique, sous l'apparence d'un « démon aux yeux cernés par la débauche et l'insomnie, trainant, comme un spectre ou un galérien, des chaines bruyantes à ses chevilles et secouant, d'une main, une fiole de poison, de l'autre le poignard sanglant du crime ». Sa définition de l’amour est réelle de sadisme. «Je crois que
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j'ai déjà écrit dans mes notes que l'amour ressemblait fort à une torture ou à une opération chirurgicale. Mais cette idée peut être développée de la manière la plus amère. Quand même les deux amants seraient très épris et très pleins de désirs réciproques, l'un des deux sera toujours plus calme ou moins possédé que l'autre. Celui-là où celle-là c'est l'opérateur ou le bourreau, l'autre c'est le sujet, la victime. Entendez-vous ces soupirs, prélude d'une tragédie de déshonneur, ces gémissements, ces cris, ces räles ? qui ne les a pas proférés, qui ne les a irrésistiblement extorqués? Et que trouvez-vous de pire que la question appliquée par de soigneux tortionnaires ? Ces yeux de somnambule révulsés, ces membres dont les muscles jaillissent et se raidissent sous l’action d’une pile galvanique, l'ivresse, le délire, l'opium, dans leurs plus furieux résultats ne vous en donneront pas d'aussi curieux exemples. Et le visage humain, qu'Ovide croyait façonné pour refléter les astres, le voilà qui ne porte plus qu'une expression de férocité folle où qui se détend dans une espèce de mort. Car, certes je croirais faire un sacrilège, en appliquant le mot extase à celte sorte de décomposition, .... Moi je dis : la volupté cynique et suprème de l'amour git dans la certitude de faire le mal, et l'homme et la femme savent de naissance que dans le mal se trouve toute volupté ».
Est-ce là le langage d’un mystificateur ou d’un sadique? I n'y a aucun doute qu'il y ait l'un et l’autre à la fois.
« La femme est naturelle, c-est-à-dire abominable. » Nulle condamnation ne pouvait tomber plus sévère de ses lèvres quand on connait la prédilection du poète pour l'artificiel. Tout ce qui éloignait l'homme et surtout la femme de l'état de nature, lui paraissait une invention heureuse. Il aimait les loilettes d’une élégance bizarre, les fards, les parfums violents, retouches faites par l'art à la nature. Il en arrive, peut-être sous l'influence de l’opium, à avoir des
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visions baroques, voisines de l’hallucination qui lui représentent des paysages faits uniquement de métal, de marbre, d’eau, d'où tout végétal était banni, où pas un brin d’herbe, pas une feuille, pas une fleur ne viennent déranger l'implacable symétrie des formes factiees inventées par l’art. Ni ciel, ni soleil, pas un astre. Silence d'éternité. Parlà s'exprimait son désir de nouveaulé, son besoin de se procurer des joies qui fussent bien à lui.