CHAPITRE r
De«oriiition des troubles intellectuel» •IsHerirétf cliez les cjpileptlqucs.
Les troubles intellectuels que l'on observe chez les épileptiqiies doivent être divise's en trois catég^ories principales : 1° ceux qui se produisent avant, pendant ou après l'attaque épileplique, et qui peuvent être conside're's comme un simple e'piphe'nomène de l'accès convulsif ; 2° ceux que l'on constate habituellement chez ces malades pendant les intervalles de leurs attaques ; 3° enfin ceux qui ont une plus longue du- 1 ée , qui constituent une véritable folie , et qui surviennent sous forme d'accès méritant une description spéciale , soit en relation directe avec les attaques convulsives, soit d'une manière indépendante. Nous allons étudier successivement les perturbations psychiques des épileptiques dans ces trois conditions différentes.
Troubles intellectuels passagers des épileptiques avant, pendant et après leurs accès.
Les attaques convulsives de l'épilepsie surviennent le plus souvent d'une manière subite, sans être annoncées par aucun symptôme, soit physique, soit moral, qui puisse en faire prévoir l'apparition prochaine. Mais il n'en est pas toujours ainsi. De même que divers troubles physiques peuvent précéder l'épilepsie de quelques minutes ou de quelques heures, par exemple divers genres de malaise , la céphalalgie , les vomissements, des douleurs variées, ou bien les symptômes
sensitifs ou musculaires auxquels on a donné le nom (générique à'aura epileptica ; de même aussi les accès convulsifs de l'épilepsie peuvent être précédés , soit immédiatement , soit pendant un temps plus ou moins long, de dilîérentes perturbations de l'esprit ou du caractère. Ainsi , par exemple , certains épilepliques deviennent tristes , maussades , irritables , querelleurs , souvent plusieurs heures avant leurs accès. D'autres éprouvent de la lenteur dans les conceptions, de l'affaiblissement dans la mémoire , de l'obtusion dans les idées , une sorte d'hébétude ou de prostration physique et morale qui , pour les personnes habituées à vivre avec eux, ou pour ces malades eux-mêmes , sont un présage certaiti de l'approche de l'accès. D'autres enfin manifestent, plusieurs heures avant l'accès épileplique , une gaieté insolite , un sentiment de bien-être physique et moral exagéré, une confiance extrême dans leurs forces , quelquefois même un état de mobilité et de loquacité qui peut aller jusqu'à l'excitation maniaque ou à des emportements violents.
Indépendamment de ces symptômes précurseurs, qui peuvent survenir à une distance plus ou moins éloignée de l'accès épileptique , il est d'autres prodromes intellectuels plus immédiats , sorte d'aura intellectuelle , qui ne devancent l'accès convulsif que de quelques minutes et qui en constituent en quelque sorte le premier symptôme. On voit, par exemple, des épilepliques chez lesquels la même idée, le même souvenir ou la même hallucination , surgissent spontanément au moment de l'invasion de chaque accès , et précèdent infailliblement son apparition. Le malade voit des flammes , des cercles de feu , fréquemment la couleur rouge ou pourpre , un spectre ou un fantôme ; il entend des bruits de cloches ou une voix déterminée qui prononce uu même mot ; quelquefois enfin il sent l'odeur d'une même substance.
Ces idées , ces souvenirs ou ces sensations fausses , qui différent singulièrement d'un malade à un autre, se reproduisent ordinairement, avec une singulière uniformité , chez le même malade, à chaque nouvel accès. Il est curieux d'ajouter que très-souvent ce souvenir, cette idée ou cette image , sont la reproduction de l'idée ou de la sensation qui on^ provoqué chez ce malade la première attaque «pileptique. Beaucoup d'entre eux, en effet, devenus épileptiques à la suite d'une vive émotion morale ou d'une profonde terreur, voient apparaître dans leur esprit ou sous leurs yeux, à chaque nouvel accès, les circonstances pénibles ou la scène effrayante qui ont déterminé chez eux la maladie pour la première fois.
Dans l'immense majorité des cas d'épilepsie , il ne peut è(re question de troubles intellectuels observés pendant l'accès. La perte absolue de connaissance est, en effet, un caractère essentiel de cette maladie. On a même indiqué ce caractère comme signe principal propi-e à la distinguer soit de l'hystérie, soit d'autres affections nerveuses à forme convulsive, mais sans perte complète de connaissance. Dans presque tous les cas d'épilepsie véritable, le malade ne profère aucune parole, n'entretient aucun rapport avec le monde extél ieur pendant l'accès , et ne conserve , après sa cessation , aucun souvenir de ce qui s'est passé en lui pendant toute sa durée. On n'a donc aucun moyen de constater Texistence d'un trouble intellectuel quelconque pendant les attaques épileptiques ordinaires et complètes. Néanmoins , pour ne rien omettre , il importe de signaler qu'il existe certaines attaques incomplètes ou avortées d'épilepsie , pendant lesquelles on peut constater une exception à celte règle générale ; et cependant la nature épileptique de ces attaques ne peut être contestée , puisqu'elles se produisent chez des épi-
It'pliqutis, et alternent diez eux avec les grandes attaques ou avec les vertiges , à intervalles assez rapprochés. Pendant ces accès avortés , les malades , sans rapport aucun avec le monde extéi ieur, profèrent certains sons incompréhensibles, ou articulent quelques mots sans suite, qui semblent indiquer une préoccupation pénible ou une profonde terreur. Dans ces attaques incomplètes, qui tiennent le milieu entre le simple vertige cpileptique et les grandes attaques convulsives , les malades n'éprouvent également que des mouvements convulsifs partiels , tels que contractions involontaires de certains muscles de la face ou des membres, mouvements automatiques de déglutition , action de mâchonnement, etc. Ces attaques sont donc incomplètes sous le rapport des troubles des mouvements, comme sous celui de la perte de connaissance. Après la cessation des accès, quelques-uns de ces malades ont conservé un souvenir plus ou moins vague des idées qui les préoccupaient pendant leur durée ; ils ont déclaré qu'ils étaient alors comme sous le coup d'un rêve pénible, dans un état de profonde souffrance morale, et dominés par le sentiment vague d'un violent remords de conscience, ou d'un malheur insurmontable, dont ils ne pouvaient parvenir à découvrir le motif (1).
Les perturbations psychiques qui se produisent à la suite des attaques d'épiiepsie ont beaucoup plus d'importance que celles que nous venons d'indiquer rapidement comme précédant ou accompagnant ces attaques.
(1) Voir Cyclopedia of practical me(L,i. Il , art. Epilepsy, by Clieyne. Voir aussi le fait ù" Idées encore présentes à la mémoire, à la suite d'un accès d'épilepsie,TÇ)\ih\\é par Nasse (/oMmaf d'anthropologie, l. I,p. 19U; 1825). Voir encore GriesiDger, Traité des maladies mentales ,\).2%7 28.S; Tubingen, 1845.
Les individus qui viennent d'avoir un accès d'épilepsie sont habituellement, pendant un espace de temps qui varie de quelques minutes à quelques heures , dans un état d'engourdissement moral, de demi-hébétude, plus ou moins prononcé selon les individus, mais qui existe chez presque tous à un certain degré. Ils éprouvent de la difficulté à coordonner leurs idées et à se rendre compte des choses et des personnes qui les entourent ; ils ont la compréhension lente et difficile , la mémoire incertaine. Souvent même , pendant phisieurs heures, ils sont tristes , abattus, et dans un état de demi-stupeur ou d'obtusion des idées. Mais , indépendamment de cette torpeur physique et morale, qui est habituelle à la suite des fortes attaques épileptiques, il est d'autres perturbations plus profondes de l'intelligence et du caractère , qui surviennent assez fréquemment à la suite de ces attaques. Nous ne voulons pas encore parler des accès caractérisés d'aliénation mentale , qui se produisent souvent dans ces conditions , et sur lesquels nous insisterons tout à l'heure ; nous ne signalerons actuellement que les perturbations passagères qui, par suite de leur courte durée , doivent être considérées comme liées intimement aux attaques d'épilepsie et comme immédiatement sous leur dépendance.
Au lieu de consister dans l'hébétude et la confusion des idées , le trouble intellectuel peut revêtir tout à coup le caractère de la violence la plus grande ou de la simple excitation maniaque. Dans les asiles d'aliénés , on voit beaucoup d'épileptiques sortir brusquement de la torpeur qui termine leurs accès , pour se livrer instantanément à des actes de violence et de fureur qui les rendent, comme chacun sait, les plus dangereux de tous les aliénés. On ne peut, sans en avoir été témoin, se faire une idée exacte de l'espèce de rage qui s'empare alors subitement de ces malades , et qui les
porte à frapper ou à briser iridisliiicleiiient tous les objets qui tombent sous leurs mains. Dans ces accès de fureur passagère , ils deviennent tellement redoutables pour ceux qui les entourent et pour eux-mêmes, qu'on ne saurait trop attirer l'attention de l'autorilé et des médecins sur ces états de violence ii»stinctive et aveugle , que tous les auteurs ont signalés comme succédant fréquemment aux accès d'épilepsie. Us peuvent entraîner à leur suite les blessures les plus graves , le suicide, l'homicide et l'incendie, sans que l'individu qui en est atteint puisse être considéré comme responsable , à un degré quelconque, des actes violents commis par lui au milieu de ce délire tout à fait automatique, quoique de courte durée.
Dans d'autres circonstances , le trouble intellectuel temporaire , qui succède aux attaques d'épilepsie , ne se manifeste pas sous cette forme de violence instinctive et aveugle , mais sous celle d'une excitation maniaque simple , plus ou moins prononcée. Le malade parle alors constamment et d'une manière incohérente; il s'agite eu tous sens et se livre à des mouvements plus désordonnés encore que violents. Il est même quelquefois dominé par des idées délirantes empreintes de satisfaction , qui alternent rapidement chez lui avec des conceptions de nature ti iste ou avec des halhiciuations terrifiantes, surtout de la vue. Mais ce délire maniaque temporaire consiste plutôt dans la succession rapide de pensées incohérentes et dans un grand désordre des actes , que dans leur extrême violence , qui se rencontre au contraire chez les malades dont nous parlions précédemment. Nous n'avons pas à insister, en ce moment, sur les caractères particuliers de ce délire épileptique qui succède directement aux attaques ; nous les signalerons tout à l'heure , en décrivant les deux formes principales de la folie é[)ileplique , envisa-
gëes indépendamment des attaques convulsives qui leur donnent naissance. Nous n'avons voulu que mentionner ici les ti'oubles intellectuels passagers qui surviennent immédiatement après les attaques d'épilepsie, et qui, ordinairement d'assez coui'te durée , sont bientôt suivis d'un retour à peu près complet de ces malades à l'état normal. •
Étal mental habituel des épileptiques dans l'intervalle
des accès.
Les épileptiques sont-ils , oui ou non , sains d'esprit dans l'intervalle de leurs accès ? Cette question, très-souvent posée , a été diversement résolue; cependant tous les auteurs sont d'accord pour reconnaître que la plupart des épileptiques présentent , à divers degrés , des troubles de l'intelligence et du caractère , dans le cours habituel de leur existence , en dehors de leurs attaques convulsives. On ne discute que sur la valeur de ces anomalies de l'esprit et des sentiments , et sur leur degré de fréquence. Les uns veulent que tous les épileptiques , sans exception , soient considérés comme aliénés ; les autres au contraire , tout en reconnaissant l'extrême fréquence de ces perturbations psychiques , admettent que plusieurs d'entre elles ont peu d'importance et ne se produisent que rarement chez certains épileptiques. Us proclament en outre qu'il est des épileptiques dont les attaques sont rares et très-éloignées , et qui ne présentent pas , pendant toute leur vie , le moindre désordre dans leur esprit ou dans leur conduite. Ces auteurs citent, à l'appui de leur manière de voir, les noms de plusieurs grands hommes qui ont été épileptiques, tels que César, Pétrarque, Mahomet,
cl même Napoléon. Us ajoutent que , si les médecins spécialistes sont disposés à considérer tous les épileptiques comme aliénés, cela tient à ce qu'ils n'ont sous les yeux, dans leurs asiles , que des malades dont l'épilepsie , déjà ancienne, a dû être accompagnée de quelques désordres intellectuels ayant motivé leur séquestration , mais que ces médecins concluraient tout différemment s'ils étaient plus souvent appelés à soi(îner des épileptiques dans la pratique civile.
Quoi qu'il en soit de cette question générale , qui ne peut être tranchée d'une manière absolue dans l'état actuel de la science , personne ne conteste aujourd'hui que les épileptiques ne présentent très-fréquemment les altérations de l'esprit et du caractère , dans l'intervalle de leurs attaques , alors même (ju'ils ne peuvent pas être considérés comme aliénés. Il importe donc de décrire rapidement les troubles habituels obsei vés chez ces malades , avant de parler des accès de délire plus caractérisés, qui méritent spécialement le nom de folie épileplique.
L'irritabilité constitue le trait dominant du caractère habituel des épileptiques. Ces malades sont généralement soupçonneux, querelleurs , disposés à la colère et aux actes violents pour les plus légers motifs, souvent même sans motifs appréciables. Ces colères passagères, que tous les observateurs ont constatées chez les épileptiques , ne doivent pas être confondues avec les accès de fureur instinctive, également de courte durée, dont nous parlerons plus loin. Ces dispositions à la colère sont souvent remplacées chez eux par des dispositions précisément inverses , dont le contraste avec les précédentes est très-important à signaler. Tous ceux qui ont vécu avec des épileptiques ont fait la remarque que ces malades sont ordinairement timides , craintifs , cauteleux, obséquieux jusqu'à la bassesse, caressants et
complimenteurs. Ces tendances alternent souvent avec la tristesse , la morosité et le découragement, ou bien au contraire avec la malveillance , les récriminations violentes et injustes, etles emportements subits, portés quelquefois jusqu'à la violence, et cette alternative constitue le fond du caractère épileptique, ainsi que l'ont déjà signalé plusieurs auteurs, et en particulier M. le D"" Morel dans ses Éludes cliniques (t. II, p. 305 et suiv. ; 1853) et dans son Traité des maladies mentales (1860).
Ce que l'on doit suitout remarquer, selon nous , dans le caractère comme dans l'état intellectuel des épileptiques , c'est l'extrême variabilité de leur humeur ou de leurs dispositions mentales, selon les moments où on les observe. Tantôt en effet on les voit tristes , maussades , découragés , et comme sous le coup de la douleur ou de la honte que leur fait ressentir leur affreuse maladie ; tantôt au contraire ils ont un sentiment intérieur de bien-être et de satisfaction , qui les porte à nourrir de vastes projets ou à concevoir les espérances les plus irréalisables dans leur triste situation. Tantôt ils sont taquins , disposés à la controverse , à la discussion , aux querelles , et même aux actes de violence ; tantôt au contraire ils montrent une douceur, une bienveillance , une [affectuosité , et des sentiments religieux de soumission et d'humilité , aussi exagérés et aussi peu motivés que l'étaient précédemment les manifestations opposées.
Les mêmes contrastes que l'on observe dans leurs sentiments , on les constate dans le degré de leur intelligence et dans la nature des idées qui les préoccupent. Rien n'est mobile comme leurs dispositions d'esprit et le niveau de leur intelligence. Tantôt les épileptiques ont l'intelligence confuse , la mémoire affaiblie , l'attention et la compréhension difficiles. Ils éprouvent une grande difficulté à réunir leurs
pensées, et ont eux-mêmes conscience de l'oblusion de leur intelligence et de la confusion de leurs idées. Tantôt au contraire ils présentent une véritable activité intellectuelle, une circulation rapide des idées, qui correspond à un certain degré d'excitation cérébrale. Ils peuvent alors se livrer à un travail suivi , dont ils seraient incapables dans d'autres moments, et se rappeler certains faits ou certaines idées que dans d'autres instants ils semblaient avoir complètement oubliés.
Cette irrégularité , qui existe dans leurs sentiments et dans le degré de leur intelligence , se reflète nécessairement dans leurs paroles et dans leurs actes. Aussi leur conduite et leur manière d'être envers les personnes qui les entourent sont-elles essentiellement variables. Pendant certaines périodes de leur existence, ils se montrent laborieux, exacts, attentifs aux travaux de leur profession, soumis et dociles, et ceux qui vivent avec eux, ou qui les emploient, n'ont qu'à se louer de leurs relations ou de leurs services. Ainsi, dans les asiles d'aliénés , on occupe fréquemment les épileptiques en qualité d'infirmiers , ou même on leur confie des positions plus importantes pendant un certain temps. Mais , dans d'autres moments , la conduite de ces malades se modifie tout à coup et présente les plus grandes irrégularités. Ils sont alors incapables de remplir les fonctions qui leur avaient été données ; ils deviennent négligents , paresseux , indolents. Ils oublient les choses les plus élémentaires , passent leur temps dans l'inaction, ou errent çà et là, sans but et sans direction , et ils constatent eux-mêmes le vague et la confusion qui existent dans leurs idées. On voit, en même temps, se développer chez eux les plus fâcheuses tendances et les plus mauvais penchants : ils deviennent taquins , menteurs , voleurs ; ils cherchent querelle à tous ceux qui
— tôles entourent , se plaignent de tont et de tous , s'irritent avec une grande facilité pour les plus le'gers prétextes , et se portent même fréquemment à des actes violents instantanés , le plus souvent sans provocation aucune de la part de ceux qui en sont les victimes.
L'intermittence dans les phénomènes psychiques, soit dans l'ordre des sentiments et du caractère, soit dans celui des facultés intellectuelles, est donc le trait dominant du caractère des épiieptiques ; c'est la loi générale qui règle tous les phénomènes de cette affection , et qui imprime son cachet aussi bien aux symptômes moraux qu'aux symptômes physiques de cette maladie essentiellement périodique.
Accès de délire plus prolongés, méritant spécialement le nom de folie épileptique.
Nous arrivons maintenant au sujet principal de ce mémoire, c'est-à-dire à la description de deux espèces de trouble intellectuel bien caractérisé, qui constituent de véritables accès de folie. Ils surviennent chez les épiieptiques, à divers intervalles, d'une manière irrégulière, comme les attaques convulsives elles-mêmes. Ils sont tantôt en rapport direct avec ces attaques , tantôt au contraire ils peuvent se produire en dehors de leur influence. Ces deux genres d'accès, trop souvent confondus dans une description commune, méritent d'être décrits séparément, malgré les ressemblances qu'ils présentent. Pour les distinguer nettement les uns des autres , nous leur donnerons un nom qui aura surtout l'avantage de rappeler l'analogie frappante qui existe entre ces deux formes du délire épileptique et