‹ De l'état mental des épileptiques [electronic resource]Chapitre 6 sur 6 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

ConscqucuccM de rétndc du délire éplleptiquo pour la pathol6g;ic mentale et la médecine lég;ale de» aliénés.

Dans l'état actuel de la science , quand on fixe son attention sur les rapports de Te'pilepsie et de la folie , on se contente ordinairement de constater que ces deux affections se compliquent fre'quemment l'une l'autre ; tantôt alors on subordonne la folie à l'e'pilepsie , tantôt au contraire c'est l'affection convulsive que l'on subordonne à l'affection mentale. Dans cette direction de la science, on arrive facilement à conclure que ces deux maladies , ayant un même sie'ge et se trouvant souvent réunies, peuvent être attribuées à une même lésion anatomique. C'est ainsi que MM. Bouchet et Cazauvieilh {Archives générales de médecine, 1826) les ont rattachées l'une à l'autre et la congestion ou à l'inflammation du cerveau ou de ces membranes. D'autres auteurs , sans remonter jusqu'à la cause prochaine des deux phénomènes dont ils observaient la fréquente coïncidence , se sont bornés à proclamer, comme l'a fait Esquirol, que l'épilepsie pouvait entraîner à sa suite toutes les formes de l'aliénation mentale, depuis l'idiotisme et la démence jusqu'à la manie et au délire partiel.

Quand on se place au contraire au point de vue que nous avons cherché à faire prévaloir dans ce mémoire , on n'envisage plus de la même façon les relations qui existent entre l'épilepsie etla folie. On adinet l'existence d'une folie ou d'un délire épileptique ayant des caractères spéciaux , et l'on croit qu'il est possible de remonter de la connaissance de ce

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délire à celle de l'affeclioii convuhive elle-même. Dès lors on ne considère plus le délire et la convulsion comme deux maladies distinctes, mais comme deux manifestations diverses d'un même état morbide, qui peuvent exister séparément ou simultanément, alterner ou se succéder à courts intervalles, mais qui ont au fond la même signification pathologique (1). Cette donnée théorique entraîne dans la pratique des conséquences assez importantes. Elle permet de rechercher et de découvrir chez un aliéné l'existence de l'épilepsie , alors que les signes physiques de cetîe maladie ont été méconnus, ou bien ne se produisent réellement pas au moment où Ton observe le malade. Elle fournit ainsi au praticien un auxiliaire précieux pour le diagnostic et le pronostic de certains étals d'aliénation mentale , dont la véritable nature pourrait échapper à l'observateur. Enfin, la connaissance des troubles intellectuels propres à Tépilepsie donne une base plus solide à la classification des maladies mentales, en permettant d'établir une espèce naturelle, sous le nom de folie épileplique , dm lieu des formes artificielles que nous possédons actuellement, sous les noms de manie , monomanie , mélancolie et démence , qui ne repré-

(I) Nous sommes heureux de trouver la même opinion exprimée, presque dans les mémos trrmcs, dans un mémoire sur la paralysie gcn.Tale des aliénés, publié, il y a déjfi dix ans, par noire honorable confrère et ami M. le D' Billod, médecin directeur de l'asile des aliénés de Sainte-Gemmes, près Angeis. Voici corament il s'exprime à cet égard: «Quels sont les rapports qui existent entre les attaques d'épilepsie et les accès de fureur? Ces accès de fureur, au lieu d'être consécutifs à l'accès d'épilepsie, ne seraient-ils pas une des formes multiples que peut revêtir l'atteinte du mal épileptique ? En d'autres termes, les accès d'épilepsie et de fureur ne seraient-ils pas deux formes d'accès du même mal, deux effets différents de la même cause, au lieu d'être unis entre eux par une relation de cause à effet {Annale médico-psychologiques , 2* série, t. Il, p. fiil ; 1850.)

sentent que des étaîs symptomatiques provisoires et non des espèces véritables d'aliénation mentale.

Mais ce n'est pas ici le lieu d'insister sur les avantages que peut offrir pour la pathologie mentale la création d'une forme spéciale , sous le nom de folie épileptique. Nous avons voulu seulement signaler en passant celle conséquence de notre travail, et nous avons bâte d'arriver à son application la plus importante , c'est-à-dire à l'utilité qu'il peut avoir pour la médecine légale des aliénés.

La première question qui se présente naturellement à l'esprit, lorsqu'on aborde la médecine légale de Tépilepsie, est celle-ci : Tous les épilepliques qui se livrent à un acte violentjusticiable des tribunaux doivent-ils être considérés, oui ou non, comme aliénés, et partant comme irresponsables? Quelques médecins , trop préoccupés des bizarreries de caractère et des singularités de conduite que l'on observe chez la plupart des épileptiques , même chez ceux qui ont conservé toutes les apparences de la raison, se sont prononcés pour l'affirmative ; ils ont admis que la seule constatation de répilepsie chez un individu accusé d'une action réputée criminelle devait suffire pour le faire acquitter, comme n'ayant pas joui de toute sa liberté morale au moment de l'accomplissement de l'acte qui lui est imputé.

Une doctrine aussi absolue ne peut être acceptée sans réserves; elle étendrait outre mesure la sphère de l'irresponsabilité maladive , et , si elle était généralement adoptée par les médecins , elle compromettrait gravement leur autorité aux yeux des magistrats , qui n'admetti ont jamais que le fait seul de l'épilepsie puisse suffire pour faire absoudre un coupable. Les médecins qui n'observent les épileptiques que dans les asiles d'aliénés peuvent être enclins à adopter cette opinion absolue. En effet, malgré le caractère essen-

tiellement intermiltent des troubles intellectuels chez les epileptiques , la répétition fréquente des accès de délire laisse le plus souvent , dans l'esprit de ceux qui les éprouvent , des traces évidentes et durables , même dans l'intervalle des paroxysmes. Mais lorsqu'on ne borne pas son observation aux épileptiques qui sont renfermés dans les asiles d'aliénés , lorsqu'on l'étend à tous ceux qui vivent dans la société , sans que personne puisse soupçonner leur maladie , il est impossible de ne pas accorder à un certain nombre d'épileptiques le privilège de la responsabilité morale , sinon pendant toute leur vie , au moins pendant de longues périodes de leur existence.

Puisque la question de la responsabilité ou de l'irresponsabilité des épileptiques ne peut être tranchée d'une manière absolue; puisqu'on doit considérer certains épileptiques comme coupables des actes qui leur sont imputés, à certaines périodes de leur maladie , l'appréciation de celte responsabilité devient extrêmement délicate dans chaque cas particulier. Elle mérite donc de la part des médecins, comme de la part des magistrats , un examen Irès-attentif. Quelle est la limite de cette responsabilité? Voilà ce que les médecins légistes ont cherché à déterminer. La plupart d'entre eux se sont livrés , à cette occasion , à des dissertations interminables sur les divers degrés du libre arbitre chez l'homme à l'état normal, à l'état de passion , et à l'état de maladie. Ces dissertations , qui sont plutôt du domaine de la philosophie que de la médecine, ne doivent pas trouver place ici; il nous est impossible cependant de ne pas en parler brièvement. Au lieu de vouloir mesurer, chez chaque individu, l'intensité de l'impulsion maladive et le degré de résistance que pourrait lui opposer la volonté (toutes choses qu'il est absolument impossible d'apprécier avec exactitude), certains

auteurs ont cheiclié à découvrir des uioycns plus pratiques pour se prononcer sur la libei-té morale des épilepliqucs au moment de l'acte incriminé. Quelques-uns d'entre eux ont admis que le même malade pouvait tout à la fois être déclaré responsable de certains actes , et irresponsable de certains autres , selon que ces actes étaient ou n'étaient pas en rapport direct avec l'idée ou l'impulsion maladives dominantes.

Cette doctrine , qu'on a voulu appliquer non-seulement à l'épilepsie , mais aux diverses variétés de Taliénation partielle, nous paraît tout à fait inadmissible. Nous ne pouvons comprendre cette scission de la personnalité humaine en deux parties, dont l'une serait entraînée irrésistiblement par une idée délirante ou un penchant maladif, tandis que l'autre resterait maîtresse d'elle-même , et devrait être considérée comme responsable de ses actes. 11 est déjà très-difficile d'admettre que l'intelligence puisse être troublée sur cerlains points , tandis qu'elle resterait saine sur tous les autres ; mais cette doctrine nous paraît bien plus incompréhensible encore quand on veut l'appliquer à la volonté et à la liberté morale, c'est-à dire à ce qui constitue au plus haut degré l'unité de la personnalité humaine. Sans doute il existe des degrés divers de libre arbitre à l'état normal comme à l'état maladif. La nature et l'éducation établissent sous ce rapport de grandes différences entre les hommes qui ont plus ou moins l'habitude d'exercer de l'empire sur eux-mêmes , dont les impulsions instinctives sont plus ou moins impérieuses , et exigent par conséquent comme contre-poids une force de résistance plus ou moins énergique. Il existe également chez les aliénés des degrés très-variables d'irrésistibilité des impulsions maladives; depuis le délire partiel le plus limité Jusqu'à l'accès de fureur le plus incoercible, il y a une foule

d'étals intermédiaires , dans lesquels les malades conservent , jusqu'à un certain point, la possibilité de résister à Tentraînement de leur délire. C'est même sur cette persistance du libre arbitre dans une certaine mesure chez les aliénés , que repose le principe des punitions et des récompenses qu'on emploie pour obtenir la discipline et la soumission de ces malades dans les asiles, et pour favoriser la réaction qu'ils doivent exercer sur eux-mêmes , dans le but de contribuer à leur guérison. Mais ces degrés divers du libi'e arbitre que le philosophe constate à l'état normal , et que le médecin utilise à l'état maladif, ne peuvent être admis en pratique , lorsqu'on envisage l'aliénation mentale au point de vue médico-légal. Si l'on adoptait ce principe, on verrait sui'gir à l'instant les difficultés les plus insolubles et les plus inextricables, parce qu'on ne possède aucun moyen certain pour discerner avec exactitude le degré de liberté ou d'entraînement ii'résistible dans chaque cas particulier. A plus forte raison , est-il impossible d'admettre que dans le même moment , un même individu puisse être déclaré responsable de certains actes et irresponsable de certains autres. Aussi la seule manière pratique de poser les questions médicolégales relatives à l'épilepsie et à l'aliénation mentale est celle qui est consacrée par la législation actuelle : l'individu soumis à l'examen était-il sain d'esprit ou aliéné au moment où il a accompli l'acte pour lequel il est traduit devant les tribu naux? S'il était aliéné, il doit être considéré comme irresponsable ; sinon il doit être condamné comme coupable.

Mais , si l'on ne peut regarder les épileptiques comme partiellement responsables dans un moment donné de leur maladie , on peut admettre plus facilement une responsabilité variable selon les instants où Ton observe ces malades. Quelques auteurs, s'appuyant sur ce principe, beaucoup.

plus vrai et plus prati(iiie que le précédent , ont cherché un moyen d'apprécier la liberté morale des épileptiques dans le nombre, la durée et l'intensité des accès convulsifs. Ainsi , par exemple, on a établi que plus les accès épileptiques étaient fréquents à intervalles rapprochés , plus ils étaient prolongés et intenses; plus les actes incriminés avaient été commis à une époque rappiochée des accès convulsifs, plus ils devaient être considérés comme irrésistibles et automatiques , et moins le malade devait en être rendu responsable. Quelques auteurs même , et en particulier Zachias (dans son traité de médecine légale) , pour consacrer ce principe par une règle pratique applicable à tous les cas, ont proclamé que tout épileplique devait être regardé comme irresponsable pour les actes accomplis par lui dans l'espace des trois jours qui précèdent ou qui suivent une attaque d'épilepsie. Ce critérium , inspiré par une pensée d'indulgence envers les épileptiques , et par le désir de concilier les exigences de la justice avec les données de la science médicale, aurait certainement des avantages si l'on persistait dans les errements de la médecine légale actuelle ; si l'on continuait à se demander simplement si un épileptique est aliéné , oui ou non , sans chercher à étudier et à décrire les caractères particuliers de son délire. Mais ces formules générales et absolues offrent toutes le grave inconvénient de dire trop ou trop peu , selon les cas. Avec la prétention de s'appliquer indistinctement à tous les faits , elles se bornent à un énoncé vague , qui ne répond avec vérité à aucun des cas particuliers qui se présentent à l'examen du médecin expert. Pour la médecine légale de l'épilepsie, comme pour celle de l'aliénation mentale , il importe donc de sortir de ces généralités vagues , qui ne présentent aucune utilité pratique, et qui abandonnent en définitive le jugement de chaque fait parlicu-

lier à l'appréciation individuelle du juge ou du médecin.

Pour mieux préciser les condilions dans lesquelles les épilèpliques doivent être considérés comme responsables ou irresponsables, pour donner aux médecins experts et aux magistrats des moyens plus pratiques déjuger si un épileptique était aliéné ou non , au moment de l'acte incriminé, l'étude que nous avons laite précédemment des variétés du délire épileptique peut nous fournir des éléments précieux que nous avons maintenant à examiner.

Les épilepliques se présentent à l'observation du médecin légiste dans des situations mentales assez différentes. Les uns , à la suite d'attaques convulsives anciennes et fréquemment réitérées, sont tombés dans un état de démence, ou même d'idiotisme , dont l'appréciation n'offre pas en général de difficultés sérieuses. Ces états continus d'aliénation mentale conservent bien habituellement , même à une période avancée de chronicité , le cachet de l'intermittence que l'épilepsie imprime à toutes ses manifestations. C'est même ordinairement pendant un paroxysme d'agitation ou de fureur que se produisent , chez ces épileptiques en démence , les actes de violence qui les amènent devant la justice ; mais , le plus souvent , les détails de l'accès pendant lequel ces actes ont eu lieu , ainsi que l'affaiblissement prononcé de l'intelligence qui existe au moment où Ton interi oge les malades , suffisent parfaitement pour démontrer leur aliénation mentale et les faire acquitter par les tribunaux.

Les actes commis par les épileptiques avant, pendant oa après leurs accès convulsifs, ou bien pendant la durée d'un accès violent et pi olongé de manie avec fureur, sont également en général d'une appréciation peu difficile. Le médecin n'a qu'à décrire avec quelques détails la situation mentale dans laquelle se trouvait le malade au moment où ces actes

se sont produits, pour porter la conviction dans l'esprit des magistrats. Ce ne sont pas là les conditions qui présentent de véritables obstacles au médecin légiste , et qui nécessitent l'étude approfondie et spéciale du délire épileplique. Néanmoins, même dans ces cas, qui paraissent si simples au premier abord, il est quelques circonstances exceptionnelles qui peuvent compliquer le problème à résoudre , embarrasser le médecin expert , et qui méritent d'être indiquées.

Les accès de délire qui précèdent, accompagnent ou suivent les attaques d'épilepsie, sont certainement plus faciles à juger que ceux qui se produisent dans l'intervalle et à une certaine distance des accès convulsifs. Cependant il arrive quelquefois que l'observateur a manqué , et que l'épilepsie n'est pas mentionnée dans les renseignements fournis au médecin expert. Dans ces cas, la connaissance des caractères spéciaux du délire épileptique peut mettre sur la voie de la découverte de l'épilepsie , dont les symptômes avaient passé inaperçus. Ceci peut surtout se rencontrer lorsque les accès de fureur ont eu lieu pendant la nuit. On en trouve un exemple bien remarquable dans l'ouvrage de Marc. Cet auteur rapporte en effet (t. II, p. 609) l'observation d'un conseiller d'une ville d'Allemagne , qui fut atteint subitement, pendant la nuit, d'un accès de manie transitoire, dans lequel il chercha à tuer sa femme; il ajoute que cet accès de fureur avait été précédé d'un ronflement très-prononcé pendant le sommeil. Or, comme l'a très-bien fait remarquer M. Baillarger, dans son récent travail sur la responsabilité des épileptiques , il est extrêmement probable que ce ronflement, observé pendant le sommeil, n'était autre chose qu'une attaque d'épilepsie, qui aura été méconnue. Dans d'autres circonstances , le caractère peu tranché du trouble intellectuel qui précède ou suit immédiatement les

attaques convulsives peut, malgré la conslalation de ces attaques, laisser des doules dans l'esprit des magistrats. On comprend dès lors quel secours précieux peut apporter, dans le jugement de ces cas difficiles, la connaissance préalable des symptômes propres à la folie épileplique.

Une dernière circonstance mérite d'être signalée relativement aux actes accomplis par les épileptiques pendant la durée d'une ou de plusieurs attaques successives d'épilepsie. Ces actes n'offrent ordinairement aucune difficulté d'appréciation ; leur caractère essentiellement automatique et involontaire est évident pour tous. Ils participent en quelque sorte de Firrésistibilité des mouvements convulsifs euxmêmes. Cependant il est certaines attaques incomplètes d'épilepsie qui tiennent le milieu entre le vertige simple et l'attaque complète , pendant lesquels les malades paraissent, dans l'intervalle des convulsions , en rapport avec le monde extérieur. Ils prononcent alors des paroles ou se livrent à des actes qui pourraient faire douter de la nature réellement épileptique de ces accès, et faire attribuer aux actes accomplis au milieu de cet état tout particulier du système nerveux un caractère de volonté et de liberté morale qu'ils ne possèdent à aucun titre (1). Cette situation mentale si singulière resf^emble, sous plusieurs rapports, au somnambulisme et à certaines névroses extraordinaires , autres que l'épilepsie; elle est également comparable à l'état de rêve.

Un pbénomène remarquable , qui a lieu fréquemment dans ces attaques incomplètes d'épilepsie ou dans l'intervalle de deux attaques complètes , mérite d'être signalé en

(0 M Calmeil a cité quelques exemples de ces attaques incomplètes dans sa thèse (Paris, 1S24), et M. Trousseau en a rapporté plusieurs également intéressants dans son discours publié dans le n" du 19 mars 1861 de r Union médicale.

passant. Le malade, dans ces conditions, paraît complélement l'evenu à lui-même : il entre en convei sation avec les personnes qui l'entourent, il se livre à des actes qui paraissent commandés par sa volonté ; il semble , en un mot, rentré dans son élat normal. Puis l'attaque épileptique recommence, et , lorsqu'elle a cessé et que le malade est alors réellement revenu à la raison , on constate avec étonnement qu'il n'a conservé aucun souvenir des paroles ni des actes qui ont eu lieu dans l'intervalle des deux accès. Il ne peut donc être regardé comme responsable de ce qu'il a dit et fait pendant cette période de temps intermédiaire. Un fait analogue se produit quelquefois dans les rêves : réveillé au milieu d'un rêve, on se lève, on s'entretient avec les personnes présentes , on se livre à des actes habituels qui nécessitent l'intervention de la volonté ; puis on se rendort , on reprend son rêve interrompu, et, chose étonnante, au réveil , on n'a conservé aucun souvenir de l'intervalle de temps intercalé entre les deux périodes de sommeil.

Les accès de manie avec fureur, que nous avons décrits, dans notre premier chapitre , sous le nom de grand mal intelleclucl, soit qu'ils se trouvent directement en rapport avec les attaques d'épilepsie , soit qu'ils se produisent dans leurs intervalles, n'offrent aux médecins légistes que de rares difficultés d'appréciation. Néanmoins , lorsque l'attaque épileptique nocturne ou diurne n'a pas été constatée, ou bien lorsqu'elle n'a pas eu lieu à l'époque où le malade se trouve accusé , les caractères que nous avons assignés à la manie épileptique peuvent être d'un grand secours pour faire découvrir des accès de grand ou de petit mal qui seraient passés inaperçus, ou pour démontrer la nature épileptique de la maladie et en faire retrouver les manifestations dans la vie antérieure du malade. Or, comme nous le dirons

tout à l'heure , constater l'épilepsie chez un aliène' accuse' d'un acte violent , c'est changer en certitude les doutes que l'on pouvait encore conserver sur son irresponsabilité, et contribuer puissamment à le faire acquitter par les tribunaux.

Les accès de manie avec fureur, malgré les signes trèsévidents de délire qu'ils présentent habituellement, peuvent encore offrir au médecin expert deux causes d'erreur qu'il importe de faire remarquer.

La netteté parfois très-grande des idées que ces malades manifestent pendant leurs accès, les paroles assez suivies qu'ils prononcent , même au milieu d'un grand désordre des mouvements , la préméditation , le calcul , et les motifs de vengeance , qui , dans quelques cas rares , président à l'accomplissement des actes qui leur sont imputés, pourraient induire les magistrats en eri eur sur la nature maladive de ces actes , si , au lieu d'envisager l'ensemble des symptômes de la maladie, on se bornait, comme on le fait trop souvent , à discuter sur les mobiles et les détails de l'acte spécial qui fait l'objet de l'examen médico-légal. De plus, la lucidité complète que présente quelquefois le malade au moment où on l'interroge , après la cessation de l'accès de manie (cessation qui peut avoir lieu brusquement, très-peu de temps après l'acte violent) , pourrait encore porter les magistrats à doutei' de la vérité du témoignage des assistants ou du malade lui-même. Enfin la perte de la mémoire , ou du moins la diminution considérable des souvenirs, si fréquente à la suite de cet élat mental, contraste à un tel point avec les signes de lucidité relative manifestés pendant les accès , que les magistrats y voient souvent une preuve de mauvaise foi ou de simulation , plutôt qu'un nouveau signe ajouté au tableau de l'état maladif. Dans ces cas délicats , le médecin expert a donc besoin de connaître exactement tous les sym-

plômes propres à la manie spéciale des epilepUques pour pai'venir à déterminer le jugemenl des tribunaux. Mais c'est principalement dans les cas de petit mal intellecluel que les difficultés de la médecine légale des épileptiques augmentent considéi-ablement ; c'est alors surtout que le médecin légiste doit avoir recours à la connaissance de tous les antécédents du malade et des symptômes propres à caractériser cet état morbide pour porter la conviction dans l'esprit des magistrats. Aussi avons-nous décrit avec soin et séparément cet état mental , sur lequel nous devons de nouveau insister d'une manière particulière, à l'occasion de la médecine légale.

Le petit mal inleUectuel , que nous avons décrit précédemment dans ses caractères généraux , présente de nombreuses différences de durée et d'intensité , depuis les actes de violence instantanés et temporaires jusqu'aux accès plus prolongés et plus intenses , dont les degrés les plus élevés se rapprochent de la manie avec fureur. Ces diverses formes du petit mal intellectuel correspondent aux nuances également variées du vertige épileplique lui-même, depuis le simple étourdissement passager, qui ne dure que quelques secondes, jusqu'à l'attaque incomplète, avec convulsions partielles et demi-perle de connaissance , qui se trouve sur la limite de la grande attaque épileptique.

Les médecins légistes de tous les pays , et, dans ces derniers temps , MM. Ti'ousseau et Tardieu , à l'Académie de Médecine, ont appelé l'attention sur les actes soudains , non motivés, et d'une exécution très-rapide , auxquels se livrent les épileptiques, et qui surviennent plus souvent chez ces malades que dans les auti-es formes de maladie mentale. Ces actes violents et sans motifs appréciables se produisent en effet fréquemment dans la folie épileptique , et méi itent d'être

signales comme m de ses syaiptômes les|plus importants. Mais , dans cette circonstance , comme dans la plupart des cas de délire partiel , les médecins légistes ont eu le tort de concentrer presque exclusivement leur attention sur les détails ou les mobiles des actes incriminés , comme si ces actes constituaient à eux seuls toute la maladie , comme si elle se réduisait à l'exaltation subite et temporaire du peuchant au meurtre, au vol ou à l'incendie , dégagée de tont autre symptôme physique et moral. C'est ainsi qu'on a créé les diverses raonomanies homicide , incendiaire , du vol , etc. , lesquelles reposent uniquement sur la considération de l'acte violent , dont il ne reste plus alors au médecin légiste qu'à étudier les caractères spéciaux, pour chercher à en démontrer la nature maladive. Pour les épilepliques par exemple, on lésa représentés commesaisis subitement de l'impulsion au meurtre, se précipitant brusquement sur la première personne qu'ils rencontrent , la frappant on, la tuant , puis revenant brusquement à la raison après cet accès si court de folie instantanée , et ne donnant plus ensuite aucun signe d'aliénation mentale. Ces faits sont certainement exacts dans une certaine mesure ; nous sommes même très-convaincu qu'il suffit de rechercher, chez de pareils malades , l'existence de l'épilepsie , sous la forme de vertiges ou de grandes attaques nocturnes ou diurnes, pour avoir de grandes chances de la découvrir. Mais l'observation ainsi faite nous paraît tout à fait incomplète. Nous ne nions pas , d'une manière absolue, l'existence des accès instantanés d'aussi courte durée chez les épileptiques ; nous les comparons même, dans l'ordre moral , à ce qu'est le vertige épileptique simple dans l'ordre physique ; mais nous soutenons que ces faits sont heureusement très-rares, et que presque toujours, sinon toujours, l'accès de trouble mental est plus prolongé

et plus iulense. I/observateur attentif constate en etïet , avant et pendant l'acte violent, un obscurcissement notable (le l'intelligence et un état de confusion générale des idées , pendant lequel le malade ne se rend bien compte ni de ce qui se passe en lui ni autour de lui. il existe, en un mot , un ensemble de symptômes physiques et moraux , qui permettent d'assigner à ce trouble passager de l'intelligence des caractères maladifs , indépendamment de l'acte qui fait l'objet spécial de l'examen. Dans la majorité des cas , le petit mal intellectuel des épileptiques , dans ses divers degrés , présente une plus longue durée et des symptômes plus nombreux, que nous avons déjà décrits, et qu'il suffira de rappeler. Quelques heures, souvent même plus longtemps, avant l'acte violent qui lui est reproché , le malade a abandonné son domicile , ses affaires , l'atelier où il travaillait; il s'est montré absorbé , distrait , et il a présenté une véritable obtusion dans les idées ; il a vagabondé , erré à l'aventure ; il a éprouvé des accès de désespoir, des colères subites et non provoquées , des impulsions variées se succédant à courts intervalles , des envies de se détruire , de briser, de déchirer les objets qui tombaient sous sa main ; il a eu des oublis extraordinaires, des défaillances absolues de la mémoire, des maux de tête , des étourdissements ; il a aperçu des étincelles lumineuses, des visions, des objets effrayants. C'est au milieu de cet état d'anxiété morale , d'impulsions instinctives ou automatiques, et de confusion extrême des idées, que les épileptiques , poussés, comme ils le disent, par une force invincible qui domine leur volonté , vont se jeter à l'eau, se donnent un coup de couteau dans la poitrine, ou se livrent à des actes de violence et de destruction sur les objets qui les entourent ; ou bien encore ils s'emparent du premier instrument venu pour se précipiter avec violence

sur la première porsonue qu'ils rencontrent , la fi-appent à coups redouble's , et font souvent ainsi successivement plusieurs victimes. Us frappent machinalement, sans motifs, sans inte'rêt , sans savoir ce qu'ils font , ou du moins avec une conscience très-vague de leurs actes. En ge'ne'ral , aussitôt après l'acte accompli , il y a subitement une sorte de re'veil , plus ou moins complet selon les cas. Les malades alors, appre'ciant plus ou moins la gravité de l'acte qu'ils viennent de commettre, se sauvent pour se soustraire aux conséquences de leur crime, ou bien , le plus souvent, ils vont eux-mêmes se remettre entre les mains de la justice, et avouent leur action, dont ils n'ont ordinairement qu'un souvenir très-imparfait , mais dont ils se rappellent quelquefois les principaux détails avec plus de netteté que les circonstances antérieures qui ont eu lieu pendant leur accès.

Tels sont les faits que l'on observe habituellement pendant les accès de petit mal intellectuel , chez les épilepliques.

La connaissance de ces caractères a une grande importance pour la médecine légale ; elle permet de soupçonner l'existence d'attaques d'épilepsie qui seraient restéesignorées, et de démontrer aux magistrats la réalité d'un état maladif complexe, au lieu de se borner à disserter sur les mobiles d'un acte de folie instantanée. Or tous ces renseignements scientifiques sont bien nécessaires pour éclairer la justice dans des cas d'une appréciation aussi délicate. En effet, ces accès de trouble intellectuel sont ordinairement d'assez courte durée , relativement aux autres formes de maladies mentales. Le malade paraît complètement revenu à lui quand on l'interroge , et il a souvent recours aux mêmes moyens que les véritables criminels , pour se soustraire à l'action de la loi. La négation du fait incriminé, qui tient en réalité à la perte de la mémoire, paraît aux mafjistrats

line preuve de [dus de culpabilité, et la persistance incomplète delà mémoire, au contraire, lorsqu'elle existe, semble un aveu arrache tardivement à un coupable. Enfin, dans quelques cas exceptionnels, l'acte imputé à I epileplique n'est pas aussi dénué de motifs , de calcul et de préméditation , qu'il l'est habituellement. Quelquefois, en effet, un accès de petit mal intellectuel réveille subitement dnns le cœur d'un epileplique un sentiment de jalousie , de vengeance , ou de colère envers une personne déterminée, et le pousse alors immédiatement à l'action, tandis qu'il fût parvenu à comprimer ce sentiment dans son état normal. Tontes ces circonstances, et plusieurs autres que nous ne pouvons énumérer ici, rendent souvent extrêmement ardue la tâche du médecin-légiste dans ces cas délicats.

Il est donc pour lui de la plus haute importance, dans ces circonstances exceptionnelles, de pouvoir joindre à l'exposé des caractères tirés de l'acte lui-même et de ses motifs le tableau complet de l'état maladif au physique et au moral, et l'histoire entière du malade pendant toute son existence, au lieu de détacher le fait incriminé de tout son entourage, qui seul permet d'en apprécier la véritable nature.

Pour compléter l'examen des divers états dans lesquels les épileptiques peuvent se présenter devant là justice, nous avons encore à dire quelques mots des actes accomplis dans l'état mental habituel des épileptiques, c'est-à-dire dans les intervalles des accès convulsifs et des accès de délire. Nous avons dit combien les troubles intellectuels de l'épilepsie étaient intermittents dans leur essence: rien n'est donc plus variable, que l'état mental des épileptiques dans les intervalles de leurs accès. Ces malades ont souvent de longues périodes de raison , et , malgré la bizarrerie de leur caractère et le niveau variable de leur intelligence , on

— sine peut les considérer comme aliéne's, et partant comme irresponsables, pendant les intermittences souvent trèsprolongées où ils se conduisent à peu près comme la plupart des hommes. Dans ces circonstances, le degré de leur responsabilité morale ne peut être apprécié d'après des lois générales ; on est obligé de se guider sur les faits observés dans chaque cas particulier, et cette appréciation est nécessairement vague et douteuse. Une large part doit donc être faite, dans ces cas, au jugement du médecin. Lorsqu'un épileptique commet un acte violent dans ces conditions (comme cela est arrivé par exemple , il y a quelques années , à celui qui a tué le médecin de l'asile des aliénés d'Avignon), le malade peut être considéré , dans certains cas , comme partiellement responsable de son action; il ne reste plus alors au médecin qu'à plaider les circonstances atténuantes et à demander au tribunal la diminution de la peine. Telle est l'opinion de la plupart des auteurs qui se sont occupés de cette question , opinion que M. Baillarger a encore tout récemment exprimée dans son travail sur la responsabilité des épileptiques. C'est dans ces circonstances seulement que le médecin expert peut se baser sur les principes généraux que nous avons exposés au commencement de ce chapitre , c'est-à-dire sur le nombre , la fréquence et l'ancienneté des attaques d'épilepsie , sur leur production peu de temps avant ou après l'acte incriminé , etc.

Ceci nous amène naturellement à parler de la capacité civile des épileptiques. C'est en effet pendant les intervalles de raison que ces malades sont appelés à accomplir des actes civils , tels que testaments, donations , ventes , etc. , dont la validité peut plus tard être contestée. Nous ne pouvons que mentionner ici , en passant , ces diverses circonstances , sans y insister. Nous nous bornerons à poser à cet égard un prin-

cipo général. Dans les cas douteux, c'est-à-dire quand les actes civils n'ont pas eu lieu pendant des accès de maladie mentale caractérisée (tels que ceux du grand ou du petit mai intellectuel), ou bien pendant un état continu d'aliénation mentale , comme il en existe chez d'anciens épileptiques , on doit ordinairement les considérer comme valables. On ne peut en effet, selon nous, priver toute une classe d'individus, déjà si malheureuse sous tant de rapports par l'effet de sa maladie , de l'exercice de ses droits civils , alors que l'expérience a démontré que , malgré des altérations de caractère ou des affaiblissements temporaires de l'intelligence, ces malades pouvaient jouir entre leurs accès de longs intervalles de raison. Nous pensons donc, en thèse générale , que dans les cas douteux, on doit faire pencher la balance du côté de la validité des actes, toutes les fois qu'il s'agit de questions civiles , tandis qu'on doit la faire pencher du côté de l'irresponsabilité lorsqu'il s'agit de questions criminelles.

En terminant cette revue médico-légale rapide relative à l'épilepsie , nous voulons encore aborder brièvement deux questions qui concernent également l'existence civile de ces malades : nous voulons parler de leur mariage et de leur séquestration.

De tout temps , les médecins , prenant en considération les inconvénients graves qui peuvent résulter, pour la personne qui épouse un épileplique , des attaques convulsives elles-mêmes ou du trouble mental qui les accompagne si fréquemment, ont cherché à détourner ces malades du mariage ou même à le leur interdire. A ces motifs déjà si décisifs, on doit encore ajouter les dangers qui proviennent pour les enfants de la loi d'hérédité , qui peut perpétuer chez eux la maladie , soit sous sa forme primitive , soit plus souvent encore transformée en d'autres névroses , en aliénation mentale on en idiotisme.

M. Legrand du SauUe, dans un récent travail (1) , a résumé avec habileté ces divers motifs et il n'a pas craint de conclure à l'interdiction absolue du mariage pour les épileptiques. On ne peut, selon nous, poser scientifiquement une règle aussi sévère , et l'on doit admettre des exceptions. Du reste, quand même les médecins adoi)teraient une manière de voir aussi exclusive , la législation ne pourrait jamais la consacrer , ni forcer les individus à s'y soumettre. Cependant il est remarquable qu'en fait , par suite de circonstances que nous ne pouvons énumérer ici , la plupart des épileptiques ne se marient pas (2). Nous avons cité néanmoins , dans le chapitre précédent (obs. 8), l'observation curieuse d'un épileptique qui s'est marié pendant qu'il était dans lasile des aliénés de Montpellier , avec l'autorisation du médecin en chef , M. le D'' Rech. Dans le même chapitre , nous avons rapporté un autre fait également intéressant en sens contraire (obs. 3) : c'est un exemple de cassation de mariage basée sur cette circonstance , que la cérémonie avait eu lieu pendant la période prodromique d'un accès d'épilepsie suivi de fureur, et que le malade ne pouvait être considéré comme ayant joui de son libre arbitre au moment où il avait donné son consentement.

La séquestration des épileptiques est une question également très-diificile à résoudre, et qui, selon nous , ne peut })as non plus être tranchée d'une manière absolue.

La législation actuelle n'a pas pourvu d'une manière ré-

(1) Annales médico-psycholosiqacs, n° de janvier 186K

(2) Cette circonstance explique peut-être jusqu'à un certain point la contradiction qui existe entre les divers auteurs relativement à la fréquence de l'hérédité de l'épilcpsie. Leuret, en effet {Jvcha-es générales de médc. cine, 1843), et tout récemment encore M. le D' Petit, de Nanles, ont nié que l'épllepsic frtt Irès-souvenl liérédilaire.

gulière à la position des épileptiques dans la société: tantôt ils sont soumis au droit commun , tantôt au contraire à la loi des aliénés , selon qu'ils sont considérés comme sains d'esprit ou comme atteints d'aliénation mentale. Or le même individu peut , selon les moments , être placé alternativement dans l'une ou dans l'autre de ces catégories. La demande d'asiles spéciaux pour les épileptiques , qui a été faite itérativement par des médecins de tous les pays , n'a été encore que très-rarement réalisée ; d'ailleurs la position légale de ces malades dans les asiles spéciaux serait toujours difficile à régulariser.

On est donc obligé, dans l'état actuel de notre jurisprudence , de se contenter de séquestrer les épileptiques dans les asiles d'aliénés, lorsqu'ils présentent des signes évidents d'aliénation mentale ; mais la brièveté habituelle de leurs accès , les intervalles souvent" très-longs de raison qu'ils présentent, les réclamations incessantes et fréquemment couronnées de succès qu'ils adressent aux autorités pour obtenir leur sortie , mettent souvent dans le plus grand embarras les médecins qui dirigent les asiles d'aliénés. L'embarras est d'autant plus grand que ces médecins connaissent mieux les dangers de tout ordre auxquels ces malades sont exposés, ou exposent ceux qui les entourent, par la rapidité d'invasion et le caractère d'extrême violence de leurs accès. Ces dangers sont tellement considérables , il est arrivé si fréquemment des malheurs par suite de la mise en liberté de pareils malades, que plusieurs médecins, parmi lesquels nous citerons MM. Cazauvieilh (1) et Aubanel (2), n'ont pas hésité à se prononcer en faveur de la

(1) Du Suicide et de l'aliénation mentale, p. 294; Paris, 1840.

(2) Dans plusieurs rapports médico-léGaux insérés dans les Annales médico-psychologiques.

séquestration perpétuelle des épileptiques et des aliénés homicides. Une doctrine aussi exclusive nous paraît inadmissible en pratique. Il est en effet des épilepliqnes , même homicides, qui présentent des périodes trop lonjjfues deraison pour qu'on puisse songer à les séquestrer indéfiniment, en vue d'une hypothèse qui peut-être ne se réalisera jamais ; mais ceci prouve de plus en plus la difficulté extrême de cette question , dont la solution doit être entièrement abandonnée à la conscience du médecin qui observe les caractères et la marche de l'épilepsie dans chaque cas particulier.

Jl nous reste maintenant à résumer brièvement , à la fin de ce mémoire , les principales conséquences qu'il peut avoir pour la médecine légale des aliénés.

JNous reconnaissons volontiers que quelques-uns des signes que nous avons indiqués comme appartenant à la folie épileptique , tels que la perte de mémoire ou l'absence de motifs des actes par exemple , peuvent manquer dans certains cas soumis à l'examen des médecins experts ; mais il n'en est pas moins vrai que ces signes se rencontrent le plus généralement chez les épileptiques , et qu'ils deviennent ainsi un auxiliaire précieux pour la médecine légale. Ici , comme dans toutes les affections, le médecin doit juger d'après l'ensemble des symptômes et non d'après un seul; il doit donc cherchera retrouver dans le fait qu'il est chargé d'examiner le tableau général de la maladie. Or il résulte de notre travail que , pour discerner l'état mental d'un épileplique,le médecin légiste pourra puisera trois sources différentes :

1*^ Il s'appuiera sur les caractères lires de la marche des accès de délire, dans leurs rapports avec les accidents pliysiques de l'épilepsie. Ainsi il constatera que le délire s'est

produit sous forme d'accès survenus sans convulsions et sans vertiges , ou bien en rapport direct avec ces symptômes physiques; que ces accès ont été relativement courts; qu'ils ont eu une invasion et une cessation rapide; enfin qu'ils se ont reproduits à intervalles plus ou moins rapprochés dans a vie antérieure du malade ou bien dans la prison.

S'* Il se fondera sur les caractères physiques et moraux des accès de grand ou de petit mal intellectuel que nous avons décrits, et qui consistent principalement dans le vague et l'obtusion des idées , la production d'impulsions violentes et instantanées , le besoin de marcher sans but , de frapper ou de briser sans motifs , et la confusion extrême des souvenirs après la disparition du délire.

3" Enfin il se basera sur les caractères des actes euxmêmes accomplis pendant ces accès, caractères que l'on peut résumer en disant que ces actes sont violents , automatiques, instantanés, et non motivés.

C'est en s'appuyant sur cette triple base clinique que le médecin légiste peut trouver dans" sa science spéciale les moyens d'éclairer la justice dans les cas d'actes violents commis par des épileptiques.

En procédant ainsi , il sépare du groupe si vague et si mal défini des folies transitoires, folies instantanées ou folies des actes, admises jusqu'à présent dans les traités de médecine légale, une catégorie bien distincte de faits ayant ses caractères particuliers et déciîts à l'avance d'après des observations prises dans des conditions où les malades n'avaient aucun intérêt à simuler ou à dissimuler la folie. De cette façon , lorsqu'il est consulté par les magistrats , le médecin n'a plus qu'à appliquer au fait soumis à son examen les données scientifiques qui lui sont fournies par les cas analogues qu'il a préalablement observés.

Sans doute les actes instantanés et non motivés , ainsi que les accès de folie transitoire , peuvent se produire en dehors de l'influence de Tépilepsie.

Nous ne dirons pas , comme l'a fait M. Trousseau dans la discussion qui a eu lieu à l'Académie de Médecine , que lorsqu'on observe des actes de ce genre , on peut affirmer avec certitude que l'on a affaire à un épileptique , alors même que l'on ne constaterait pas les phénomènes physiques de cette affection. Nous pensons que l'acte seul ne peut suffire pour porter un semblable jugement , et qu'il importe de prendre en considération l'ensemble des symptômes de la maladie. Ces actes instantanés et. sans motifs peuvent eu effet se produire (ainsi que l'a très-bien dit M. Tardieu dans son discours à l'Académie) dans l'idiotisme, dans l'alcoolisme, chez les hystériques , les femmes enceintes et les nouvelles accouchées. Nous ajouterons que les actes de cette nature surviennent encore assez fréquemment chez les individus que M. le D'' Morel a groupés sous le titre de dégénérés, et dont il a esquissé avec tant de vérité les traits principaux , dans son ouvrage sur les dégénérescences de l'espèce humaine et dans son traité des maladies mentales.

Nous croyons aussi qu'il existe des folies transitoires indépendantes de l'épilepsie , ainsi qu'on en trouve de nombreux exemples dans les auteurs qui se sont occupés de la médecine légale des aliénés. Nous pensons même qu'une science plus avancée parviendra à découvrir parmi ces faits , réunis artificiellement à l'aide d'un seul caractère (la brièveté de l'accès et l'instantanéité des actes), plusieurs catégories distinctes , différant totalement par l'emsemble de leurs symptômes , tout en se rapprochant par le caractère commun relatif à la nature des actes. Nous disons seulement que l'on peut, dès à présent, détacher de ce groupe informe

et mal limité de la folie des actes une catégorie bien déterminée de faits , sous le nom de folie épileplique. Nous sommes convaincu que cette forme de maladie mentale est beaucoup plus fréquente que ne l'imaginent ceux qui n'observent que dans les asiles d'aliénés , ou que ne le croient les médecins légistes eux-mêmes , parce que jusqu'à présent leur attention n'a pas été suffisamment attirée sur son existence. Nous avons également la conviction que beaucoup de faits rapportés dans les ouvrages de médecine légale , sous les noms de folie temporaire , folie instantane'e , ou folie transitoire, rentrent dans cette catégorie ; que seulement l'existence de l'épilepsie n'ayant pas été recherchée , elle n'a pu être mentionnée dans ces observations , qui ne contiennent le plus souvent aucuns détails propres à la faire reconnaître. Nous croyons enfin que , dans un certain nombre de cas , l'épilepsie ne se manifeste, pendant quelque temps, que sous sa forme intellectuelle , c'est-à-dire sous une forme larvée, ainsi que l'a très-bien démontré M. le D*" Morel , dans un travail très-intéressant sur cette espèce de maladie mentale (t).

Ainsi donc , en résumé , dans les cas si fréquents où le délire épileptique donne lieu à des actes violents, justiciables des tribunaux, l'étude que nous avons faite des caractères spéciaux de ce délire aura, selon nous, un double avantage:

V Elle conduira les médecins à rechercher les symptômes physiques de l'épilepsie, toutes les fois qu'ils constateront les phénomènes qui appartiennent en propre à ce trouble mental.

(1) D'une forme de délire, suite d'une surexcitation nerveuse, se rattachant à une variété non encore décrite d'épilepsie, ouépilepsie larvée ; par le D' Morel , médecin de l'asile de Saint- Yon , à Rouen (extrait de la Gazette hebdomacL; Paris, décembre U'60).

i" Klle viuuijuia aux juges , lo. ùt^ui^mou ciiiiitii.o de ee trouble mental lui-même ,. des éle'menls de couviction bien autrement probants que ne peuvent lui en fournir les discussions sur le libre arbitre ou sur les mobilçs des actes incriminés , auxquelles se bornent en général les rapports des médecins légistes, et qui laissent très-souvent flottantes les limites entre le crime et la Iblie. - En se livrant à de pareilles dissertations , le médecin sort de sa sphère particulière et devient avocat. Qu'il reste donc dans la limite de ses attributions. Qu'il se contente de produire devant la justice des documents exclusivement scientifiques. Qu'il puise ses arguments et ses preuves, non dans la discussion du fait lui-même , pour laquelle le juge et l'avocat peuvent se croire aussi compétents que lui, mais dans la connaissance des cas analogues antérieurement observés , et il peut être assuré que non-seulement sa compétence spéciale ne sera jamais contestée , mais que son intervention deviendra indispensable dans toutes les questions relatives à la médecine légale des aliénés.

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