De l'Éthique de Spinosa [microform]
Cet essai ne prétend pas à instruire ceux qui savent ; on l'offre à ceux qui ne savent pas encore et qui portent leurs pas vers les avenues de la philosophie : c'est un compagnon de voyage qui se présente et leur offre de parcourir avec eux le principal ouvrage de Spinosa. Spinosa est le père du panthéisme moderne; son œuvre, fausse dans sa conception et dans sa base , est riche en vérités de détails et en aperçus intéressants, qu'il faut séparer de l'erreur qui est au fond et qui les déborde. Le panthéisme est l'ennemi qu'il faut combattre , l'ennemi que la vérité religieuse et philosophique trouve aujourd'hui armé devant elle. Il est l'erreur qu'on peut appeler universelle , parce qu'il n'est guère de temps et de lieu où il n'apparaisse. Il n'abdique pas , car il a pour constants alliés les passions de l'homme, qui peuvent trouver leur compte dans les conséquences qu'on en tire. En France, il n'a été ni ne sera la philosophie
dominante : Tesprit religieux des uns , le sens pratique des autres , lui opposent d'heureux et d'invincibles obstacles. En Allemagne, où des hommes éminents lui ont fait une grande place , il est debout et voit pulluler autour de lui des sectes d'athées auxquels il a donné naissance : telle est celle de Fuerbach, dont la haine sombre et ardente contre le christianisme ne le cède en rien à celle dont la France a eu en d'autres temps le triste spectacle.
Dernièrement un disciple de Hegel, M. Micheletde Berlin, qui se maintient dans le panthéisme de son maître , écrivait aux professeurs de Paris (1 ) que la cause de la démocratie et celle du panthéisme ne devaient plus désormais en faire qu'une : « Car , sui- » vaat M. Michelet, si le véritable Dieu est le seul » agent dans l'Univers, s'il est par conséquent l'es- » prit universel qui seul vit et se manifeste dans les » individus, la véritable constitution est celle où )> chacun est le symbole et le représentant de la vo- » lonté générale , où la souveraineté n*est pas atta- )> chée plus ou moins à un seul individu. )> Cette solidarité a été repoussée. La démocratie, pour exister,
(1) Voy. la R&vue de la liberlé dépenser , livrais, d'octobre 1849
doit suppléer à l'amoindrissement et à l'instabilité des pouvoirs publics en fortifiant dans l'individu le frein intérieur de la conscience. Ce frein, le panthéisme le relâche ou le brise ; on sent qu'au lieu de secours il n'apporte que des périls, et ce sera en vain que le professeur allemand aura appelé les passions politiques à se ranger sous le drapeau de sa redoutable hérésie.
Dans une conversation rapportée par M. Michelet, et qui avait heu entre lui et un philosophe français que rien n'empêche de nommer, M. Cousin : '.( Vous » ne parviendrez pas, disait celui-ci, à faire accepter » le Dieu du panthéisme ; ce Dieu sans personnalité, )) nos bonnes mères n'en voudront jamais : elles ont * là-dessus d'autres idées. » Ce fut en effet leur honneur, quand le culte avait fui devant les passions déchaînées , quand les pères étaient ou indifférents ou éloignés; ce fut l'honneur des mères de conserver et de transmettre le dépôt de la foi chrétienne ; et en face de circonstances semblables elles ne failliraient point à leur mission. D'ailleurs Dieu trouve toujours ses voies, et, au besoin, il prendrait pour messagers de sa doctrine les rayons de son soleil ou l'aile irrésistible des vents. Aussi, tandis que tant de
constitutions politiques s'altèrent ou périssent, et que tant de systèmes de philosophie passent, rien ne prévaudra définitivement contre cette foi qui affirme le Dieu personnel et libre , le Dieu en qui croient nos bonnes mères.