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De l'évangélisme au catholicisme par la route des Indes

Le P. Humblet offre au public de langue française, la première traduction de l'auto-biographie religieuse de William Wallace arrivé « de l'Evangélisme au Catholicisme, par la route des Indes. > Prodigieux itinéraire qui vérifie une fois de plus et d'une manière si parfaitement originale, la vénérable affirmation de chez nous que « tout chemin conduit à Rome. » On le lira avec un intérêt profond, car on y trouvera, mais au plus haut degré, le plaisir spécial que procurent aux âmes catholiques les récits deconversion.

Ce plaisir qui est fait de deux éléments : d'abord la joie fraternelle dont parle le Maître dans la parabole de la brebis retrouvée, la joie qui fait tressaillir le ciel, lorsque l'âme, pour un temps égarée, rejoint les quatre vingt dix neuf justes demeurés au bercail; et puis, le réconfort spirituel qui découle tout naturellement de ce retour. Un retour, en effet, c'est un aveu, l'aveu d'une erreur; c'est un hommage, l'hommage à la vérité un moment délaissée; en un mot c'est une expérience de vie et l'on sait

l'impressionnante lumière dont l'expérience est le foyer. Un égaré qui revient, c'est une voix qui crie : « J'y suis allé; n'y allez jamais! Je reviens où vous êtes resté; restez y toujours! » Une conversion devient ainsi, pour la foule des fidèles, une confirmation de sa foi, un accroissement de son assurance, une consolidation de sa position spirituelle.

Mais il s'en faut que chaque conversion produise ce second effet dans la même proportion ni de la même manière. Selon que l'expérience du converti a porté sur tel ou tel objet, c'est tel ou tel aspect de la foi qui se trouve éclairé par son aventure intime. La même joie nous vient de la conversion d'un Frédéric Le Play ou d'un Newman, d'un Ferdinand Brunetière ou d'un Ernest Psichari, mais les chemins qui les amenèrent respectivement à Rome étant profondément différents, l'espèce d'édification qui en résulte pour nous, varie, au contraire, singulièrement. En dernière analyse, c'est bien le salut qu'ils ont tous entrevu, puis, reconnu, dans l'Eglise à laquelle ils finissent par se rendre, mais les puissances de salut, les attraits de salut dont dispose cette église catholique, étant multiples et divers, c'est tantôt celui-ci, tantôt cet autre qui exerce sur l'âme son influence ou son charme et les différents convertis en nous faisant le récit de leur « cas », nous rendent cet inappréciable service de nous

faire mieux prendre conscience de cette immense richesse spirituelle qui est nôtre, de nous montrer pour ainsi dire le « don de Dieu » dans sa totalité.

William Wallace a été ramené à l'Eglise par le besoin d'une autorité.

Ce besoin, nous, fidèles catholiques, le connaissons mal et n'en prenons que malaisément conscience. Et pour une raison très simple : il a toujours été satisfait en nous. Dès l'éveil même de notre conscience morale et religieuse, on nous a montré, dans l'Eglise romaine, l'organisme providentiel qui déclare les vérités de la vie aux hommes d'une manière authentique et au nom de Dieu. Qui l'écoute entend Dieu. Et nous nous rendons compte, à la réflexion, que c'est là un bien précieux par quoi nous sommes dispensés de la recherche laborieuse de la vérité, avec ses innombrables risques d'erreur ou d'illusion et l'éternelle incertitude de l'avoir jamais réellement conquise.

Mais voici un homme qui l'ayant vécu cruellement, lui, ce besoin, met à nu son âme par devant nous et, dans une analyse aiguë et profonde, nous livre le long et terrible drame de conscience qui aboutit enfin au grand apaisement du baptême catholique.

Et dès lors, au travail de réflexion toujours pénible par où nous devions percevoir la haute valeur du principe d'autorité, se substitue la vision directe

de la chose vécue, car les maîtres de l'analyse réalisent ce prodige de montrer la vie. Et William Wallace est un de ces maîtres.

Par des moyens d'une admirable simplicité, sans aucun souci de littérature, (ce qu'on ne peut dire, hélas, de tant d'autres « convertis »,) sans que rien vienne jamais rompre l'unité profonde du drame qu'il nous conte, et pour ainsi dire sans perdre haleine, W. Wallace nous conduit, à travers les méandres de sa crise intime, de la Basse Eglise de son enfance au noviciat de la Compagnie de Jésus.

C'est d'abord, à l'âge de dix huit ans, le tourment de la foi, c'est à dire, le douloureux effort pour faire jaillir du fond de l'âme, l'acte de foi en Jésus, à quoi se réduit toute la formule de la Basse Eglise à laquelle appartient alors Wallace : « Crois au Seigneur Jésus et tu seras sauvé. » Le jeune homme, après une suite d'âpres combats, y arrive enfin. Il connaît la joie ineffable de percevoir le Christ comme le lien vivant qui l'unit à Dieu et il en jouit comme d'un bien définitif et complet, des mois durant.

Puis l'épreuve surgit, la terrible épreuve du doute, de la peur, de la terreur, le doute tournant à la peur, et la peur à la terreur — sans personne à qui pouvoir se confier — , à quoi bon, puisque ce terrible

dogme protestant laisse son homme seul à seul avec Dieu ? De sorte que l'épreuve s'étant usée par la seule vertu du temps, c'est à dire sans réaction utile de la part du patient, et donc, sans conclusion de vie, une période y succède, de monotonie indéfinissable et de rnorne désenchantement : « l'arrêt par calme plat de ma barque inerte, après la course et la tempête. » Laisser faire la vie sans réagir à la vie, c'est presque la mort.

Et les années passent. Wallace s'engage dans les ordres anglicans, après quatre années de brillantes études où il obtient constamment la première place. Et il ne nous instruirait pas de cela que nous ne sentirions pas moins que nous avons affaire à une intelligence de haute valeur. Il reçoit l'ordination, cérémonie splendide et vide d'où il retire, selon sa pensée d'alors déjà, « le droit d'endosser une soutane puis un surplis, de se rendre au lutrin pour lire les prières et de monter en chaire pour lire un sermon, plus la faculté d'inscrire désormais Rev., devant son nom au lieu de esq., après.. — rien de plus. » Il est vicaire d'une paroisse dans la Basse Eglise. C'est là que se produit la première expérience dû terrible déficit : «Il n'était pas malaisé au vicaire de gagner personnellement la bienveillance de tous et l'affection de quelques uns, mais là s'arrêtait son pouvoir. Car il ne possédait pas de pou-

voir spirituel proprement dit, ni d'autre autorité, et personne ne croyait qu'il en possédât, » Ainsi donc, le jugement propre empêche tout ensemble la foi divine chez le fidèle et l'autorité spirituelle chez le Pasteur.

De ce « sentiment d'impuisance et de stérilité terrible » Wallace nous donne une impression violente. Il faut le lire lui-même pour s'en faire une idée. Mais cette sensation allait devenir bien plus effroyable. Wallace se décidait à mettre à exécution le projet caressé depuis longtemps d'aller évangéliser les païens et partait pour le Bengale.

Pour son compte, il est tranquille : la foi en Jésus suffit pour être sauvé. Et il s'estime très sincèrement croyant. L'Ëglise le laisse indifférent comme un athée peut rester indifférent lorsqu'on dit «les athées», — je veux dire l'ensemble des individus partageant à côté de lui la même opinion philosophique que lui.

Il part pour les Indes. Strictement individualiste, ni l'ordre qu'il a reçu, ni le baptême, ni l'Eucharistie, ni la pénitence ne représentent à ses yeux rien de vivant : croire en Jésus-Christ suffit à tout, et il croit en Jésus. Quant à la foi, c'est le don de Dieu, venant selon le bon plaisir de Dieu à l'homme de bonne volonté qui la cherche au Livre Sacré, lequel est la Parole de Dieu.

Le voici dans les Indes, dévoré de zèle et nanti dans des proportions tout à fait remarquables, de toutes les ressources naturelles de l'apostolat. Il va expérimenter la vérité de cette réflexion que lui fait un hindou : « Eh ! si les gens étaient aussi altérés de Dieu que vous le pensez, croyez-vous donc qu'ils auraient besoin de vous pour les informer à son sujet ? r Révéler Dieu aux hommes ne suffit pas. La stérilité des efforts de la mission anglicane le lui fait sentir à l'évidence. Il faut autre chose pour que les Hindous consentent à renoncer à Vishnou pour adopter Jésus. Et quoi donc ? En analysant (et avec quelle impitoyable subtilité!) les causes générales de l'impuissance de l'anglicanisme aux Indes, Wallace découvre enfin que « toutes ces causes se ramassaient en une racine unique : l'absence d'une autorité chrétienne suprême et universelle ; en d'autres termes, l'absence d'une voix qui puisse parler au nom et avec l'autorité de Jésus- Christ lui-même ». L'hindou s'étonne d'une religion dont le dernier mot lui apparaît être : « Fais à ta guise a et la juge inférieure à la sienne qui s'impose tout à la fois par la haute valeur spirituelle d'une doctrine très nette et par l'autorité vénérable d'une tradition multiséculaire.

Wallace, à ce moment, ne remarque pas encore l'illogisme qu'il y a à reconnaître, d'une part, la

nécessité de l'autorité pour obtenir l'acquiescement des hindous à la foi du Christ et à la nier, d'autre part, lorsqu'il s'agit des anglicans — ou de lui-même. La Bible ni l'Evangile ne s'imposent pas plus par eux-mêmes à l'Anglais qu'à l'Hindou. La Bible et l'Evangile ne portent pas en eux-mêmes l'attestation qu'ils sont la parole de Dieu. Et qu'il s'agisse de toute une nation à gagner au Christ, ou d'une seule âme, l'insuffisance du Livre est radicalement la même. Il y faut une voix vivante à travers laquelle on entende la voix de Dieu.

Wallace ne remarque pas encore l'illogisme dans lequel il vit, mais il possède les prémisses d'où va jaillir bientôt la conclusion libératrice. Il quitte l'Inde après sept années de mission, « période à jamais close, dit-il, car devant un échec aussi profond, il lui serait impossible de jamais plus recommencer. » C'est un terrible ébranlement, mais ce n'est pas encore le désespoir absolu, car il reste une réserve suprême : le catholicisme, c'est à dire l'Église de l'Autorité.

Ici commence la « conversion » proprement dite. On en lira le récit palpitant. Nous en dégageons simplement le schéma.

Ce que cherche cette âme essentiellement apostolique, c'est, et c'est seulement, le moyen efficace

de présenter le Christ à la conscience hindoue. L'amour de l'Inde est son unique mobile dans cette recherche d'une autorité religieuse parlant au nom du Christ. Le moment précis de la conversion de cet homme serait celui où il percevrait que l'autorité n'est pas seulement requise comme base du travail apostolique, mais encore comme condition essentielle de la foi de l'apôtre.

La foi en effet dépend du Livre saint mais la valeur divine du Livre dépend du corps autorisé qui garantit la valeur divine du Livre et la signification authentique de son texte. La personne de Jésus suscite la question terrible : « Charpentier de village ou fils de Dieu ? » Qui tranchera ce nœud ? Jésus lui-même ou, Lui disparu, quelqu'un qui aura reçu, comme lui, le pouvoir de parler au nom de Dieu. En dehors de cela, il n'y a que jugement propre, jugement individuel, jugement sans autorité.

Certes, l'Esprit de Dieu peut, à travers le Livre, produire par lui-même la foi dans l'âme du lecteur de bonne volonté, et c'avait été le cas pour Wallace, vingt ans plus tôt, lorsqu'il avait trouvé la foi dans le texte fameux « sic Deus dilexit mundum ut Filium suum unigenitum daret », mais même alors, c'est le texte qui est le fondement de la foi et si ce texte n'est pas divin, que vaut le phénomène intérieur d'illumination attribué à l'Esprit de Dieu ? Illu-

sion, peut-être, illusion du jugement propre. Au contraire si une autorité reconnue infaillible, garantit le caractère divin du texte, la crainte d'illusion disparaît parce qu'en fait la responsabilité de la foi a été prise, non par l'individu, mais par un « corps» possédant tous les titres pour parler comme ayant autorité « tanquam auctoritatem haben* .

Réduite à ce schéma logique, la longue crise de W. Wallace est déjà passablement intéressante. Ce que l'on ne peut saisir qu'en le lisant lui-même, c'est l'intérêt passionnant que l'analyse psychologique ajoute à cette rapide enfilade de raisonnements plus ou moins abstraits. Car chacun des éléments de chacun de ces raisonnements est puisé par Wallace, non dans son esprit, mais dans sa conscience pressée et torturée par la réalité. Chaque trait de lumière est le produit d'une longue souffrance et l'élaboration de son système apparaît comme un douloureux et interminable enfantement où l'âme à tout instant menace de périr.

Et quelle âme! Une grande âme et belle âme religieuse droite, pure, claire, passionnée de vérité. altérée de Dieu, fascinée par l'apostolat.

Son « amour de l'Inde » est exprimé d'une manière qui fait involontairement songer à saint Paul, lorsqu'il est envahi du désir de porter le Christ dans quelque région nouvelle ou de retourner dans

quelque autre où il l'a porté jadis. Comme aussi du reste, cette préoccupation d'apostolat le possédant au point de lui faire sacrifier sa propre conscience au salut de l'Inde, fait songer au même Paul souhaitant de devenir anathème pour ses frères.

Et à d'autres moments, c'est la figure d'Augustin qui s'évoque tout naturellement, à la lecture de certaines de ces pages, par exemple, dans ce délicieux épisode des deux irlandaises catholiques qui se sont vouées à la tâche de convertir le jeune Wallace, leur locataire, et qui, au moment où elles croient entrevoir le but, apprennent sa résolution de quitter l'Irlande pour les Indes et en demeurent consternées. On croit relire la page célèbre des « Confessions » au moment ou Monique voit partir son enfant pour l'Italie et en devient comme folle de douleur, alors pourtant que ce voyage sera le salut de l'enfant tant aimé (i).

Mais toute cette ardeur et tout ce mysticisme se doublent d'un sens du réel qui n'est plus de l'Orient mais décèle bien l'anglo-saxon. Témoin, ces cinq années de préparation que s'impose le jeune missionnaire avant d'aborder l'âme hindoue et qu'il

(i) Liv. V, ch. FUI. — Cette même nuit, je partis à la dérobée, et elle demeura à prier et à pleurer. Et que vous demandait elle, mon Dieu, avec tant de larmes ? de ne pas permettre mon voyage. Mais vous, dans la hauteur de vos conseils, touchant le point vital de ses désirs, vons n'avez tenu compte de sa prière d'un jour, pour faire de moi selon sa prière de chaque jour.

consacre à l'étude des langues, de la littérature, des mœurs de l'Inde. Cela nous vaut, sur l'Inde et l'hindouisme, des pages merveilleuses.

C'est une joie de suivre son analyse de cette race et de cette religion, cette race que son cœur aime, cette religion que son âme sent, pénètre, admire, au point de la placer au-dessus du Christianisme anglican. Spn explication du célèbre « nirvana autour duquel les historiens des religions ont amoncelé tant de nuages, au point de nous le donner finalement comme un produit du cerveau hindou irréductible à nos catégories occidentales, est au contraire une merveille de réduction de la fameuse conception hindoue à l'un de nos états mystiques chrétiens les plus familiers. Il y a là des pages que les hiérographes de l'Inde feront bien de méditer avant de produire leurs jugements sur l'ascèse et la mystique hindoues.

Quant aux autres, qui ne sont pas des spécialistes de l'histoire des religions, ils liront néanmoins avec un plaisir très vif, ce récit attachant, d'une langue sobre et ferme, claire et précise, où l'image fleurit d'une manière à la fois si exacte et si pittoresque, comme ils goûteront l'art avec lequel le traducteur a su conserver à la pensée et à la manière de l'auteur leur allure anglaise, tout en les coulant dans une forme française parfaitement pure.

D'un point de vue plus général, les « Confessions » du P.William Wallace constituent, dans notre milieu continental, une « actualité » des plus opportunes. Assurément, le problème que pose ce livre est d'abord intéressant pour le public anglican, puisque c'est le problème de l'autorité en matière de fci, c'est à dire le point litigieux par excellence entre catholiques et protestants. Mais le problème se pose pour le libre-penseur à peu près de la même manière que pour le libre-exaministe. L'insuffisance du jugement propre, avec ou sans l'aide de la Bible, reste le vice profond de tous les systèmes qui affranchissent la conscience de la règle extérieure d'une tradition authentique.

Qu'une telle règle soit nécessaire, c'est la thèse catholique en matière de foi ; mais ce qui devient singulièrement intéressant c'est de voir la confirmation que cette thèse obtient depuis quelques années, en matière sociale. Nous ne sommes peutêtre pas éloignés du jour où, à la lumière de l'expérience, les sociologues inscriront parmi les lois essentielles de la vie, la subordination du jugement propre à la règle, pour avoir reconnu l'incompatibilité entre le libre examen et le devoir social.

Et en effet, il est trop évident que l'exercice du jugement personnel se voit prescrire certaines li-

mites par la communauté soucieuse de son intérêt. Suis-je libre, quand mon pays est en guerre, d'adhérer à la doctrine des Doukhobortsy déclarant toute guerre criminelle et proclamant le devoir de la désertion ? Suis-je libre, quand mon pays est tenu aux derniers efforts pour faire face à la concurrence mondiale, de décréter la grève générale du chemin de fer qui accule toute la nation à la ruine ou la condamne à la famine ? Mais de quel droit et à quel titre, si vraiment la liberté du jugement propre est absolue, me sera-t-il interdit de penser de la sorte? par quel abus de la force, serai-je contraint d'agir contrairement à ma pensée libre ?

Et qui ne voit que pour sortir de cette impasse, il n'y a que la thèse catholique de l'autorité, de l'autorité déterminant une règle générale des mœurs à laquelle les jugements particuliers doivent se soumettre, sous peine d'errer et d'introduire par leur erreur, dans le corps entier de la société, de terribles éléments de désordre et de ruine ?

C'est en somme toute la question des droits de la conscience individuelle dans son rapport avec la société. Ni l'individu ne sera certain de la vérité, ni la société ne sera assurée de sa sécurité, que s'il y a quelque part dans le « corps > social un organe qui définit, avec autorité, la vérité. Faute de cette noble contrainte morale, c'est la contrainte physique

par quoi le groupe le plus fort imposera alors ses limites aux individus ou aux groupes les plus faibles ; c'est une mentalité de guerre civile qui régnera parmi les concitoyens, en attendant que la mentalité entre en acte — et alors, la parole décisive est à la mitrailleuse.

Et la publication du P. Humblet possède un second aspect de haute opportunité : elle jette dans le public belge, une grande question de psychologie religieuse. Alors que dans tous les autres pays du monde — y compris la France qui commence enfin à s'émouvoir dans ce sens, — ces sortes de questions passionnent les meilleurs esprits et intéressent le public, les belges sont demeurés jusqu'à cette heure à peu près inertes. En Angleterre, on voit un homme d'Etat de la valeur de M. Balfour, occuper ses loisirs à scruter la psychologie de la foi; un romancier comme H. G. Wells, passer des « contes extraordinaires « au roman social, pour aboutir enfin récemment à un essai religieux sur « Dieu, l'Invisible Roi ». William James, en Amérique, consacre les années les plus fécondes de sa carrière de philosophe aux recherches religieuses proprement dites. La presse de ces pays, la presse quotidienne et populaire n'hésite pas à aborder les grands problèmes de l'âme, et le peuple s'y intéresse; des orateurs improvisés grouperont dans les allées de Hyde-Park

vingt-cinq, cinquante auditeurs en annonçant tout à coup : « Les représailles sont-elles chose morale ? — Peut-on haïr l'ennemi? » etc.. Les belges, eux, demeurent inertes. Où sont nos hommes d'Etat curieux du mystère ? où, nos philosophes et nos romanciers ? Et que lit-on dans nos journaux, quelle que soit du reste leur couleur ou leur nuance, qui dépasse vraiment l'hémicycle étroit de la petite politique au jour le jour ? Quand nos Universités auront-elles une chaire d'histoire des Religions et où l'on fasse vraiment de l'histoire?...

Le fait religieux, la psychologie religieuse intéressent au plus haut point les autres ; nous en sommes encore à la honteuse mentalité voltairienne qui oppose aux questions de cet ordre, si graves et si émouvantes, l'indifférence dédaigneuse ou l'ironie légère. Pour l'honneur de l'intelligence dans notre pays, il serait temps d'exciter chez nous le goût de ces hauts problèmes de vie et d'y en développer l'étude.

Certains symptômes, certains tressaillements des esprits, semblent indiquer que nos compatriotes, ceux de la génération montante surtout, accueilleraient avec plus de faveur qu'on ne faisait jadis, des

initiations de cette nature. C'est pourquoi nous présentons avec confiance au public belge, ce livre passionnant, - un des plus beaux documents d'expérience religieuse qui aient paru depuis Newman.

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