‹ De l'évangélisme au catholicisme par la route des IndesChapitre 2 sur 23 · Chapitre I LES ORIGINES ET LE MILIEU · texte numérisé non relu

Chapitre I LES ORIGINES ET LE MILIEU

Mon père appartenait à une ancienne famille presbytérienne du Nord de l'Irlande. Cependant, la branche à laquelle nous nous rattachions avait, depuis plusieurs générations, gagné le Sud et, à peu près à la même époque, était entrée dans l'Église d'Irlande. Lui-même faisait partie du clergé de cette Église, mais, au temps dont je parle, il avait cessé toute fonction active et vivait dans une belle propriété, à la campagne, à quelques milles de la capitale. Sa famille comptait huit enfants ; j'étais l'aîné des garçons.

Très cultivé, jouissant de nombreux loisirs, il aima mieux se consacrer lui-même à l'éducation de ses enfants que de les envoyer à une école officielle. Comme il se tenait assez à part des rares voisins de campagne de notre entourage, il se fit que mes frères et moi connûmes à peine des compagnons de notre âge avant la fin de l'adolescence. Nous avons donc grandi dans une ignorance presque totale du monde bon ou mauvais.

Notre éducation fut bien différente de celle dont la facilité indulgente règne à présent. Si le régime n'en était point Spartiate, il était, du moins, d'une simplicité extrême. Nous n'avions aucun des jeux et amusements qui, d'ordinaire, sont le partage des enfants de notre condition, et, en revanche, nous avions à travailler, faisant à peu près tous les métiers, dans le jardin et la propriété. L'argent de poche était chose inconnue; si nous en avions eu, nous aurions à peine su quel usage en faire dans cette vie retirée aux champs, où jamais nous ne rencontrions de divertissement ou de réunion d'aucune sorte. Dans notre vie d'intérieur, une stricte discipline régnait, faite de règle et de mesure, jusqu'au pain sec inclusivement — car le beurre était un luxe — et la mesure et la règle ne se trouvaient que rarement d'accord avec nos jeunes appétits. Au sortir de l'adolescence, cette vie nous apparut monotone. Elle était saine, cependant, pour l'esprit et pour le corps; cette préparation nous endurcissait pour l'avenir. Tout jeunes, nous avions appris le renoncement, et aussi le contentement des simples plaisirs rustiques spontanés et peu coûteux; nous ne songions pas à courir au large en quête des joies du monde.

Un point du caractère de mon père doit être signalé à cause de, son influence sur ma vie. Quoique

fortement évangéliste, il avait une grande indépendance de pensée et des idées d'une largeur peu commune. Il pensait par lui-même et apprenait à ses enfants à faire de même. Une opinion reçue était, pour lui, peu de chose, — trop peu de chose, à vrai dire, comme il le reconnut par la suite — et plus d'une fois, il encourut la suspicion de ses frères en évangélisme pour la liberté de ses vues. Il avait coutume de dire : « Cherchez par vous-même; ne vous en remettez aveuglément à l'enseignement de personne ; tenez fortement ce que vous avez vérifié et reconnu de bon aloi ». Il aimait à raconter comment, encore enfant, il s'était refusé obstinément à suivre son maître dans l'étude d'une règle sans avoir compris la raison de la précédente. Bref, c'était un penseur vigoureux et personnel, assez irrévérencieux pour l'opinion conventionnelle, plus enclin à se frayer lui-même un chemin qu'à suivre le sentier battu, (i) Comme il faisait il nous apprit à faire. Nous apprîmes jeunes que nous devions examiner les choses pour notre compte et non les prendre toutes faites et nous ranger, pour cette unique raison que c'étaient les choses reçues et que tout le monde autour de nous les recevait telles quelles. A première vue, il semblerait que

(i) Après ma propre conversion au catholicisme, j'ai appris qu'il avait, lui aussi, passé par une terrible lutte, sur ce même point, dans sa jeunesse.

c'était là, de toutes les formations, celle qui avait le moins de chances d'amener un homme à l'Église de l'Autorité; or, ce fut elle, en fait, qui posa la condition indispensable pour ce lointain résultat.

De tout cela l'on gardera l'impression que nous n'avions pas reçu l'éducation conforme aux routines et menant au type convenu. Étrangers à toute fréquentation d'école, à l'écart des enfants de notre âge, presque sans contact avec le monde, nous étions d'un genre à part, comme notre père avant nous. Il fallait s'attendre que chacun de nous se fravât sa route plutôt que de suivre le chemin ouvert par d'autres et agît individuellement pour son compte plutôt que — tels les soldats dans le régiment — de prendre rang à côté des autres. Il y avait à cela, tout à la fois, avantage et inconvénient. L'avantage était la chance d'échapper à l'erreur commune; mais, en revanche, nous étions coupés de ces réserves de savoir et d'expérience dont héritent ceux qui se livrent avec plus de simplicité au courant de la vie et de la pensée ambiantes et n'ont même jamais rêve de rompre avec la pensée et la pratique de leurs pères.

« L'esprit souffle où il veut, et vous en percevez le bruit, mais vous ne pouvez dire d'où il vient ni où il va ; ainsi en est-il de quiconque est né de l'Esprit . Telle est la manière dont Xotre-Seigneur parle de ceux qu'il veut appeler. Tel fut mon cas. Je reçus si

jeune mes premières impressions religieuses que je ne pourrais en marquer le point de départ. Il est certain que, avant l'âge de quatre ans, j'éprouvais de vagues aspirations, des souffles qui me passaient sur l'âme. Cela ressemblait plus à des élans vers quelque chose venant du passé qu'à des désirs vers un bien futur ; c'étaient des aspirations qui se tendaient d'une manière impossible à décrire et dont je ne saurais dire si elles me causaient plus de plaisir que de peine. Cela resta toujours rare, le devint de plus en plus et fit place à des désirs plus nets du ciel et de Dieu qui l'habite. Les histoires très simples de Jésus et de son amour, contées par une pieuse tante qui nous venait voir souvent, les beaux cantiques qu'elle nous apprenait firent sur mon âme d'enfant une impression profonde. Plus tard, quand je me mis à lire; cette impression fut accrue par les descriptions colorées de l'enfer et du ciel que je découvris dans l'Apocalypse. Mon imagination enfantine fut entièrement séduite par les tableaux célestes "Ah ! si je pouvais avoir ma part des promesses faites aux anges des sept Églises ! Si je pouvais avoir le front marqué du signe de Dieu!" Et puis, le Trône sur l' Arc-en-ciel, et cette mer vitreuse, claire comme le cristal, et cette innombrable foule, vêtue de blanc et des palmes dans les mains, chantant les chants de la victoire! Alors, c'étaient les terreurs des sept

sceaux et des sept coupes, de la mer de feu dont la fumée s'élève sans cesse. Mais, toujours, l'attrait du ciel l'emportait sur l'horreur de l'enfer. Par la suite, les récits religieux pour enfants que je trouvai, particulièrement ceux des méthodistes, firent naître en moi une grande admiration pour leurs héros et un désir ardent de leur ressembler quand je serais grand. Ceci, évidemment, se rapporte à plus tard ; cependant, dès avant ma septième année, je tenais à « être sauvé », à « être converti », à être « chrétien ». comme ils Tétaient tous. Mais comment faire ? Par un sort indéfinissable, je me sentais au dehors, dans le froid, et la question était d'entrer. J'ignorais absolument comment m'y prendre, et jamais je ne songeai à entretenir qui que ce fût de ce qui se passait dans mon esprit ; cependant, avec le temps, le désir de savoir s'accrut jusqu'à l'importunité. Quoi de plus naturel pour un petit protestant que de se tourner vers le livre qui se trouvait sur la table et dont il avait toujours entendu parler comme du Li\ re, de la Bible, la Parole de Dieu ? C'est de la sorte que, dès avant sept ans, j'avais entrepris mon premier labeur systématique pour trouver ce que je voulais: prenant la Bible et partant du chapitre premier de saint Matthieu, je me décidai à poursuivre régulièrement jusqu'à ce que j'eusse découvert ce que je recherchais

Mais, à cet âge, les résolutions ne durent point. Je me cahotai consciencieusement à travers tous les noms de la généalogie initiale, non seulement parce qu'ils étaient, eux aussi, la parole de Dieu, mais dans la crainte de passer ce qui pouvait me fournir ce que je cherchais. Je n'allai pas loin dans cette première épreuve : peut-être cinq ou six chapitres. De loin en loin, en ces années, l'effort fut repris et, tout aussi souvent, abandonné. Et c'était toujours le même succès : un chapitre ou deux de plus ou de moins (toujours à partir du début du Nouveau Testament) marquaient la seule différence d'un essai au suivant. Il va de soi que je n'avais pas de maître et que je ne disais mot à personne de ma tentative ■ je ressentais une certaine timidité et jamais nos parents, ou bien rarement, ne nous parlaient de religion; des textes de la Bible, des Collectes du Livre de la Prière Commune à apprendre par cœur constituaient toute notre instruction religieuse; et les prières du matin avec le Service du Dimanche , chaque semaine, notre pratique.

Ainsi allèrent doucement les choses dans notre demeure campagnarde jusqu'au jour où j'eus atteint ma quinzième année; alors, mon père, qui désirait m'appliquer au commerce, m'envoya dans une importante banque de la Cité. Cela me plut beaucoup, mais le brusque changement de la libre vie des

champs à l'existence confinée dans un bureau de ville fut nuisible à ma santé. Au bout de quelques mois, mes forces fléchirent, et tout ce dont je fus capable, pendant deux ans et plus, à mon retour, le soir, dans la famille, c'était d'envisager le jour suivant. Dans un si pauvre état de santé, j'avais peu de loisir et de cœur pour pousser, durant cette période, mes recherches dans la Bible ; pendant des mois entiers, rien ne se faisait; et cependant, je ne lâchai jamais entièrement la partie. Après plus de deux ans de santé chancelante, occasionnant de nombreuses absences, force me fut de renoncer à la banque et de reprendre ma vie antérieure à la maison. La santé revint bientôt et se rétablit même suffisamment.

J'étais maintenant de loisir pour recommencer, en m'y appliquant, la recherche de la foi et de la conversion. Dans la Basse Eglise, à laquelle appartenaient tous les miens, il n'y avait qu'une réponse à donner à quiconque s'intéressait à son salut, c'était : « Crois au Seigneur Jésus et tu seras sauvé . Par là je connaissais, du moins d'une manière générale, l'objet de la recherche, à savoir : la foi au Seigneur Jésus. La difficulté était précisément de l'atteindre. Comment croire ? L'idée que mon baptême avait rien à faire là-dedans ne me venait pas même à l'esprit. Quant à l'Église du Christ, elle n'était pour

moi qu'un nom, si même elle était cela : je ne l'avais guère entendu mentionner en dehors du credo répété le dimanche, au Service. Mais, il y avait la Bible. Ah! ceci, c'était différent. Ceci, je le connaissais, et je l'avais, et c'était <da Parole de Dieu capable de nous donner la sagesse pour le salut». Donc, la seule chose à faire était de l'étudier méthodiquement, en priant pour obtenir la direction de l'Esprit Saint ; de pousser droit à travers tout le livre, jusqu'à ce que j'eusse trouvé comment croire; de faire alors l'Acte de Foi et ainsi de gagner Jésus et le Salut.

Ainsi donc, une fois de plus, je recommençai, âgé, maintenant d'environ dix-huit ans. Cette fois, je pris par jour trois chapitres, partant en même temps de la Genèse, d'Isaïe, et, comme d'habitude, de saint Matthieu, scrutant chaque phrase, bien décidé à ne pas laisser passer un mot — crainte que ce mot ne fût précisément celui qui m'eût conduit à la foi. Comme précédemment, ma timidité m'empêcha de solliciter aucune aide et même de parler de mon entreprise et personne ne s'offrit pour me parler de religion. Une fois, il est vrai, revenant de l'église, je demandai à mon père ce qu'il avait voulu dire en parlant de « passer de la mort à la vie ». Il me donna une explication quelconque, dont je ne me souviens plus maintenant, mais qui me découragea

de lui poser de ces questions qui ramenaient les maux de tête auxquels il était sujet. Rejeté sur moimême, je me mis à lire les biographies de « convertis*; qui me tombaient sous la main, cherchant à quel moment de leur vie ils avaient trouvé le Christ, comment ils s'étaient comportés, comment enfin ils avaient réussi. J'écoutais avec soin les sermons hebdomadaires à l'église paroissiale, j'étudiais de près les ouvrages religieux que je rencontrais. A peine ai-je besoin d'ajouter qu'il n'y en avait point de catholiques. De la sorte les jours s'unirent en semaines et les semaines en mois, et la révélation si ardemment attendue ne vint point. Rien d'étonnant : je ressemblais fort à celui qui chercherait partout du regard ses propres yeux. Plus d'une fois, je tentai même d'enlever les choses de force. Je m'en allais seul, bien loin, à un endroit remarquable, de manière à fixer le lieu et le temps de la crise finale, et, en les fixant ainsi, à la provoquer. Je m'agenouillais, je regardais fixement et droit vers le ciel : « Je crois, — Oui, je crois ». En vain, — point de réponse, — point de révélation : toutes choses comme devant. Déçu dans mon espoir, je me levais, je rentrais, pour reprendre la recherche.

Cela dura un certain temps, je ne saurais dire au juste combien. Il me semblait que je n'avais rien

gagné, que j'étais aussi loin que jamais du but visé. Mais jamais je n'eus la pensée d'abandonner la lutte. Où tant d'autres avaient réussi, je pouvais certainement espérer de réussir enfin,

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