LORS
« Que représente le rendement de l’Indo-Chine, en comparaison de notre situation financière, de l’hypothèque énorme que l’étranger a sur nous ! Je reconnais qu’une transaction pure et simple touchant une de nos grandes colonies heurterait beaucoup l'opinion publique. On pourrait trouver une solution dans le système des mandats. Notre pavillon y flotterait toujours, mais, en fait, le Gouvernement passerait en d’autres mains, qui sauraient tirer de ces territoires un profit autre que nous n’avons pu le faire jusqu’à présent. Et si, en échange, les Etats-Unis ou l’Angleterre voulaient nous céder leurs créances, ce serait la plus sage des politiques. Le Gouvernement qui réussirait une telle combinaison ferait un coup de maître... »
À notre humble avis, l’assertion du grand économiste parait quelque peut osée. N’est-il pas allé trop loin, et devrions-nous ainsi renoncer de gaieté de cœur à l’un des plus beaux fleurons de notre domaine colonial ? Aussi, nous semble-t-il que M. René Besnard, ancien ministre des colonies, a parlé avec plus de justesse, lorsqu'il s’est écrié :
« Je ne comprendrais, en aucune façon, que la France aliénat une de ses colonies pour alléger sa dette. Nous avons, fort heureusement, assez de ressources, de travail et d'énergie pour nous relever, même si nos alliés témoignent à notre égard d’un égoïsme regrettable ; je suis donc opposé à toute cession coloniale...
» Vendre une colonie française pour alléger notre dette, non, cent fois non ! Nos colonies font maintenant partie de la mère patrie, et ce serait une abdication sans nom que de vouloir les en séparer ! »
À l’appui de cette manière de voir militent utilement les déclarations que fit M. Klotz, alors ministre des Finances, à la Chambre des députés, le 19 décembre 1919:
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« Pour évaluer nos ressources, disait M. Klotz, il ne faut pas nous borner à ne considérer que le territoire métropolitain. On paraît croire que la France ne commence au nord qu'à la Frontière belge, pour finir au sud à la Méditerranée et aux Pyrénées. Non, la France s'étend aussi jusqu'au Congo et à l'Oubanghi, c’est-à-dire au sud de l'Equateur, formant comme un domaine d’un seul tenant, où la Méditerrannée a l'air d'un lac intérieur. Avec l’Indo-Chine, avec Madagascar, avec nos vieilles colonies, nous avons un immense domaine, qui comprend toutes les variétés de climat, de population, toutes les richesses terrestres et souterraines... »
Telle nous semble être la vérité.
D'autre part, tout ne semble-t-il pas nous indiquer qu'en dehors de l’Europe de vastes régions seront ouvertes à l’activité humaine. Panama ne va-t-il pas bisatôt devenir tout au moins l’égal de Suez comme grand cartère des trafics maritimes, et déposséder l'Atlantique d’une partie de son importance commerciale au profit du Pacifique ? N'est-ce point dans un ensemble des îles les plus importantes de ce dernier et sur l’une de ses rives, que sont installés deux peuples jeunes et puissants, riches d'énergie, le Japon et les Etats-Unis? N’est-il pas loisible, dès à présent, de pressentir que c’est là qu’auront lieu les grandes luttes d'influence de lavenir ?
Et, ce serait le moment où l’Indo-Chine pourrait ne plus nous intéresser ? Non, une grande puissance ne saurait, sans cesser de l’être instantanément, renoncer à la place qu’elle occupe en Asie. Y renonceraitelle, elle perdrait le prestige aux yeux de ce monde asiatique, traité jadis comme un monde millénaire, et qui, curieux retour des choses, devient le monde nouveau.
Et, près de ce vaste marché de près de 500 millions
= Le
d’âmes, l’Indo-Chine représente pour la France un magnifique poste avancé. « Dans les années qui viendront », a constaté le Docteur Legendre, dans un très intéresssant travail sur « l’'Extrême-Orient et ses possibilités économiques », « on verra se dessiner une formidable évolution économique, le début de la mise en valeur du plus vaste empire du monde, dont les ressources naturelles aussi variées que considérables sont encore inexploitées ou mal exploitées. Dans les ports ouverts de Chine, sur les concessions européennes, il y a toutes facilités pour installer des comptoirs commerciaux ou créer des industries avec écoulement sur place, avec matières premières trouvées également sur les lieux. L’Indo-Chine est admirablement bien placée pour nous servir de base d’opération. Sa population intelligente est susceptible d’utilisations diverses, même d’ordre industriel et cette main-d'œuvre, docile et relativement bon marché est d'autant plus appréciable que notre colonie possède du charbon en abondance, d’intéressants minerais et que certaines matières, de grande valeur économique se trouvent chez elle ou à la portée immédiate. La Chine est aussi extrêmement riche en houille à bas prix de toute catégorie. Nous pourrions donc travailler pour le marché d’Extrême-Orient à des conditions de revient, certainement très inférieures, non seulement à toute production d'Europe, mais encore à celle du Japon dont la main d’œuvre est relativement chère avec production médiocre, comme quantité et qualité, dès qu’il s’agit de grande industrie. » L’Indo-Chine, comme nôs concessions territoriales en Chine, pourraieñt donc jouer un rôle de « Suppléance » de première utilité, développer notre crédit à l'extérieur par une exportation indirecte, irréalisable pour la métropole.
Pour toutes ces raisons, nous avons cru bon et utile
de consacrer nos faibles efforts à l'étude de l’organisation actuelle et si bien comprise de notre belle colonie d’'Extrême-Orient. Nous saisissons ici l’occasion de rendre hommage à M. A. Sarraut, aujourd’hui ministre des Colonies, à son successeur, le très regretté M. Maurice Long, qui se donnèrent successivement, sans relâche et de toute leur âme, à la grande œuvre civilisatrice et éducatrice de la France en Asie. Nous essaierons, tout d’abord, de retracer les institutions du pays antérieures à la conquête, la prise de contact, et la période de tàtonnements qui suivirent celle-ci. Ainsi nous pourrons mieux apprécier, dans la proisième partie de ce travail, l’œuvre admirable que le génie français a réalisé en Extrême-Orient.