REMARQUES PRÉLIMINAIRES
L'extirpation totale ou partielle du corps thyroïde atteint de goitre a été considérée jusque dans ces derniers temps, et l'est même encore aujourd'hui, par l'immense majorité des chirurgiens, comme une opération qui n'a pas droit de. cité dans la thérapeutique chirurgicale. Quelques-uns l'admettent, il est vrai, en théorie, comme autorisée in extremis, pour sauver le patient d'une mort imminente ; mais, pour la plupart, c'est une opéiation des plus redoutables, dont l'indication ne peut presque jamais se présenter.
Cette crainte, qu'on pourrait presque qualifier de superstitieuse, avait sa raison d'être à une époque où la technique opératoire n'avait pas encore atteint ce degré de perfection qui la caractérise aujourd'hui, et où les patients échappés aux dangers de l'hémorragie étaient menacés des coniplications ordinaires des grandes opérations : la pyohémie, la septicémie, le phlegmon septique, férysipèle, etc. Mais à l'heure qu'il est, ces appréhensions ne sont plus fondées. D'abord, le manuel opératoire et en particulier la technique de l'hémostase se sont tellement perfectionnés, qu'un chirurgien prudent peut opérer presque sans perte de sang, même dans les régions où l'on ne peut pas pratiquer l'anémie locale. Ensuite, grâce au traitement antiseptique des plaies, les relations que nous donnent les
(1) J'ai préféré le terme d'excision l\ celui d'extirpation, parce qu'il désigne en un seul mot le cadre dans leciuel je me suis renfermé : l'ablation au moyen du bistouri. J'aurais pu dire : thyroïdectomie, mais quelques auteurs réservent ce terme à l'ablation totale de la glande thyroïde hypertrophiée.
4 DE l'excision DU GOÎTUE PARENCHYMATEUX.
auteurs de ces redoutables complications des plaies énumérées plus haut, ne nous apparaîtront bientôt plus que comme les redets d'un passé inconnu ou comme les souvenirs d'un mauvais rêve. Enfin, l'emploi des anesthésiques, d'une part, permet au chirurgien d'opérer avec tout le calme et la prudence nécessaires, et de l'autre, en réduisant le patient à l'immobilité et en régularisant la respiration, supprime ces hémorragies veineuses qui, comme nous le verrons plus loin, constituaient une des complications les plus graves de cette opération.
Au surplus, fada loquimlur. Les beaux résultats obtenus dans ces dernières années, notamment par les chirurgiens allemands et suisses, doivent convaincre même les plus timides que la thyroïdectomie n'est pas beaucoup plus grave que l'extirpation de toute autre tumeur profonde du cou. Malheureusement, les travaux de ces chirurgiens ne sont presque pas connus chez nous. Jusque tout récemment, il n'existait en français aucun travail quelque peu complet sur la matière. Michel (de Nancy) s'était borné à analyser les quinze opérations faites jusqu'alors par les chirurgiens français et à résumer six observations de cas opérés en France et aux Etats-Unis. La thèse de Brière s'arrêtait ù l'année 1870, et c'est surtout depuis lors que cette opération a fourni les résultats les plus favorables. Ce n'est que dans ces derniers temps que Boursier a publié un excellent travail sur ce sujet. Mais cet auteur s'occupe de toutes les modalités du traitement chirurgical du goitre, de sorte que l'extirpation, qui finira probablement par se substituer à tous les autres modes, du moins dans la majorité des cas, n'est pas traitée d'une façon assez approfondie. Du reste, aucun de ces auteurs n'a publié de statistique détaillée.
Tels sont les motifs qui m'ont déterminé à faire ce travail dans lequel je me suis efforcé de donner un tableau aussi complet et en même temps aussi bref que possible de tout ce qui a rapport à cette intéressante opération.
Peut-être trouvera-t-on que j'ai reproduit les observations avec trop de détails. J'ai cru cette façon de procéder préférable : 1° afin que 'chacun soit à même de se former une opinion personnelle et de contrôler mes assertions et mes déductions; 2° comme je me suis donné beaucoup de peine pour consulter autant de sources originales que possible, sources dont un grand nombre ne sont pas à la portée de la plupart des lecteurs, j'ai voulu fournir un repertorium où d'autres auteurs, qui voudraient traiter le même sujet ou quelques points seulement, après moi, puissent trouver tous les renseignements nécessaires; 3° cette statistique devant servir de base à mon travail, je devais y trouver moi-même tous les renseignements nécessaires, attendu qu'il eût été impossible d'avoir constamment et simultanément sous les yeux tous les auteurs où ces observations se trouvaient disséminées et dont bon nombre n'étaient que temporairement à ma disposition.
Pour les mêmes motifs j'ai cru devoir recueillir toutes les observations publiées, quelle que fût l'époque à laquelle l'opération avait été faite.
Il me reste à expliquer pourquoi j'ai circonscrit ma tâche à l'histoire du goitre parenchymateux et spécialement à son extirpation au moyen du bistouri.
En ce qui concerne les autres tumeurs solides du corps thyroïde, tels que carcinomes, sarcomes, enchondromes, ostéomes, etc., elles ne sont justiciables que d'un seul mode de traitement : l'extirpation. Il serait donc superflu d'en
démontrer les avantages ou la nécessité. Quant aux kystes proprement dits du corps thyroïde, ceux que Billroth a désignés sous le nom de goîtres kystiques primUifs, on peut, dans la grande majorité des cas, en avoir raison au moyen de l'une des nombreuses méthodes préconisées contre cette forme de goitre : les ponctions simples ou suivies d'injections irritantes, le séton, l'incision, l'excision d'une partie de la poche avec fixation des bords du sac à la peau, l'électrolyse, le drainage antiseptique, etc.
Mais il n'en est pas de même des goîtres kyslo-parenchymateux, dus au ramollissement du tissu hyperplasié de la glande. Ceux-ci doivent être entièrement assimilés aux goîtres parenchymateux. (V. aux chapitres de VAnatomie patliologicjue et des Indicalions.)
Quant aux motifs qui m'ont engagé à ne pas parler des autres méthodes de traitement, je les exposerai en parlant des Indications de l'extirpation.