De l'exégèse et de la correction des textes avestiques
Depuis que les principes posés par le fondateur de TEranisme ont été mis à l'écart par l'école indianiste, l'Avesta est devenu pour elle comme un champ d'expérimentation où chacun vient exercer sa perspicacité et son génie inventif et dont la face se renouvelle sans cesse.
Le texte de l'Avesta y prend à chaque instant une nouvelle physionomie; l'interprétation change d'un jour à l'autre non seulement entre les mains d'exégëtes différents, mais sous la plume du même interprète.
Le texte lui-même n'est pas plus stable; chacun veut avoir le sien. L'un y fait des entailles profondes, l'autre se contente de coupes plus modestes. Mais ce que le second rejette est précisément ce que le premier conserve. Celui-ci déclare rhythmé et transforme en conséquence, ce que celui-là reconnaît comme écrit en prose et maintient pour cette raison. L'un corrige d'une façon, l'autre tout différemment ; et la vérité qu'on croit tenir un moment s'évanouit l'instant d'après.
La multiplicité et la variabilité des solutions est bien faite pour arrêter et dégoûter ceux qui voudraient s'adonner à ce» études et qui devront croire naturellement qu'il n'y a point de vérité à en attendre.
Il n'y aurait pas g.-and mal à cela s'il ne s'agissait que d'un jeu d'esprit auquel chacun aime à prendre part; mais ce sont au contraire les bases même de plusieurs sciences qui sont ainsi
parliellemenl ébranlées. Et si les spécialistes savent à quoi s'en tenir de ces controverses, le public lettré qui les suit, doit augurer peu favorablement d'une science sujette à de telles fluctuations.
tf II faut croire », disait dernièrement un philologue illustre, « que les éranisles devinent mais ne comprennent pas. »
On ne peut en disconvenir, certains zendisants (i) ont mérité ce reproche en innovant pour le plaisir de le faire.
Il ne pouvait en être autrement dès que l'on abandonnait les vrais principes, le terrain des faits et la voie tracée par Texpérience et que l'on prétendait traiter l'Avesta comçie les Védas, et les Mages comme les Brahmanes (î).
Si l'on rejette systématiquement tous les renseignements qui ne sont point fournis par la science des Védas, il ne restera pour tout ce qui ne peut s'expliquer de cette manière, c'est-àdire, pour l'immense majorité des textes, d'autres moyens d'élucidation que les conjectures subjectives (3). Si tout le monde
(1) On ne peut appeler éranîste celui qui ne connaît que la langue de TAvesta.
(2) Qu'il me soit permis de donner dès maintenant quelques exemples des conséquences de cet abandon.
Un zendisant croyait dernièrement avoir découvert que pôi est une forme de pâ protéger et daèna, l'intelligence; or ce sont là précisément les interprétations données il y a 1800 ans dans la version pehlevie. — Il me demande, dans son dernier livre, de quel droit je donne à la R. per (dans peretotanu) le sens de périr ; or peu auparavant il traduisait lui môme le causatif pàraya = faire périr, mourir ; au moyen = se tuer. — Au Farg. V il reconnaissait forcément le vrai sens de mazô (= valeur); puis oubliant cela il en fait tout-à-coup « un gage «. — On verra plus loin combien cette méthode est peu favorable au progrés de l'interprétation.
(3) Voici un exemple des idées que se font certains éranistes et des fondements de leurs théories concernant l'âge de l'Avesta et la valeur de la tradition. Au Farg. XVII, lauteur prescrit de réciter, pendant qu'on se coupe les ongles (srvé)y un vers des Gàthâs ainsi conçu : Ashâ^ Vohù manahhA y à sruyé paré magaonô, et qui n'a en réalité aucun rapport avec la dite coupe.
M. Geldner soupçonne l'auteur du Fargard d'avoir pris sruyé pour un cas de srua ongle. Si l'on en était là, ajoute-t-il à l'époque de la compo-
suivait la méthode d'une certaine critique relativement au texte de TÀvesta, une partie notable de ce précieux monument de Fantiquité serait bientôt perdue pour toujours.
C'est dans Tespérance de contribuer à rendre un peu de fixité aux résultats des recherches avestiques que je me permets de rappeler les principes sur lesquels devrait reposer la science éranienne, sans prétendre les avoir toujours fidèlement suivis. Je laisse à d'autres de se donner comme modèles.
Il est encore un autre but bien digne d'effort que je ne veux point perdre de vue.
Je lisais dernièrement dans la Philologische Wochenschrift ces paroles bien dignes d'attention — Il s'agit des Kleine philologiache Abhandlungen de A. Zingerlé — : « Besonders wohlthuend ist der milde, ruhige, von aller Herbigkeit freie Ton in welchem die entgegenstehende Ànsichten wiederlegt werden. Môchte der H. Verfasser auch hierin recht viele Nachfolger finden! »
sition de ce chapitre, comment supposer que les commentateurs, mille ans plus tard, eussent encore quelque connaissance de la langue de TAvesta. Ainsi un soupçon du savant interprète fait de l'auteur du Farg. XVII un ignorant qui ne savait plus rien à la langue de TAvesta et de plus il attribue au Fargard mille ans d antériorité sur la version pehlevie et aux Gâthâs À peu prés autant probablement sur TAvesta. — Tout ce système est donc basé sur ce soupçon. Or, si M. Qeldner avait lu la version de ce passage il aurait constaté que non-seulement Fauteur du Fargard XVII ne s'était pas mépris, mais que le traducteur lui même avait parfaitement compris le sens de sru^ et lavait rendu très exactement par une forme passive du verbe srûktno entendre. Du reste en se reportant cinq lignes plus haut, M. Geldner eut vu un autre verset, indiqué pour la coupe des cheveux et dépourvu de même de tout rapport avec cette opération.
Que de théories bâties sur un soupçon ou sur quelque chose d'aussi peu solide !
Comment d'ailleurs supposer que l'écrivain, capable de composer le Farg. XVII en bon avestique, fut assez ignorant pour commettre une bévue de cette espèce. M. Qeldner soutient le parfait bon sens de tous les textes avestiques et, d'un autre côté, il croit notre auteur assez dépourvu de ce même bon sens pour introduire des ongles dans ce vers des Qâthâs. Ces deux assertions ne concordent pas bien entre elles. De la même manière on rejette la tradition héritière de l'Avesta sous prétexte qu'elle ne reflète que les idées de son temps; mais on admet, comme norme, les Védas, comme s'ils ne représentaient point non-seulement les conceptions de leur temps, mais aussi une religion et une civilisation toutes différentes.
Certain zendisant semble ne pas comprendre la convenance de ces paroles. Il ne discute pas, il fait la guerre. Et comme en guerre tous les moyens sont permis, il n'hésite pas à recourir à tous les expédients possibles pour s'élever en abaissant ou dénigrant injustement les autres tout en leur empruntant leur bien sans mot dire; tantôt en leur attribuant sciemment des erreurs qu'ils n'ont jamais commises et falsifiant les faits avec une désinvolture sans exemple; tantôt en leur répondant par des paroles injurieuses ou des plaisanteries d'un goût plus que douteux, qu'il serait facile de lui rendre avec usure (i).
Fait étrange et caractéristique du reste! Alors que pour lui
l'Avesta est irréprochable de raison et de poésie ; il ne voit dans les œuvres de ses collègues, même des plus illustres, qu'erreur
et déraison. On verra par la suite de ce travail qui aurait le mieux le droit d'employer ces termes, s'ils entraient dans notre vocabulaire.
L'école à laquelle je me fais honneur d'appartenir parce que je la crois seule dans le vrai, n'admet pas plus que l'autre, moins peut-être, de non-sens dans TAvesta; mais elle ne juge pas qu'une interprétation fausse, impossible ou sans base, bien qu'ingénieuse, puisse être de quelque utilité; elle préfère en ce cas la défiance et l'attente (cp.p.l87,XI),et ne voit point de mérite dans une innovation quand elle n'est pas sérieuse. Sa méthode se distingue spécialement en cela qu'elle n'a point d'idées préconçues et mal justifiées. Elle ne croit ni à l'antiquité fabuleuse de l'Avesta, ni à l'identité des Védas et de l'Avesta, ni à l'inutilité de la tradition. Elle demande à tous les moyens d*élucidation, et sans préférence pour aucun, tous les services qu'ils peuvent rendre : elle pense qu'un livre, une civilisation, un peuple doit être étudié en lui-même avant tout et non chez une nation éloignée et différente à tous les points de vue. Elle croit que la lumière est dans les faits et non dans les vues de ses chefs même les plus illustres; elle demande que partout on
(l) Voy. Muséon 1883. n° 3, p. 475 et no 4, p. 494. Ce que j'ai dit est suffisant. Cp. cependant ci-dessous p. 255, note .
suive la réalité objective et les règles de la philologie comme rie la critique. Elle n'admet pas que l'on puisse à volonté transformer et texte, et forme, et signification des mots pour avoir un sens à sa convenance.
Elle accepte les corrections à la condition qu'elles soient motivées. Elle ne croit pas qu'il suffise d'avoir mis sur pied un quatrain, par des modifications de textes arbitraires, pour avoir retrouvé le texte primitif (cp. p. 218).
Elle ne se contente pas d'apparences spécieuses, d'analogies^ extérieures, d'inventions plus ou moins ingénieuses en ellesmêmes; elle demande en plus qu'elles soient vraies ou tout au moins probables. Elle n'admet pas que l'on décrète d'intuition des interprétations qui ne reposent sur aucun fondement ou que les faits contredisent. En un mot elle n'est point Técole du goût personnel, de l'imagination, de la subjectivité, mais celle ries faits et des principes.
Il est très beau sans doute de nous représenter le simple sacrificateur mazdéen fulminant contre le fidèle oublieux des offrandes, la sentence d'exil, d'interdit igné et aquà que le magistrat romain prononçait dans les occasions les plus graves; ou de nous montrer les mazdéens enveloppant, par humanitét la tête du porteur de cadavres devenu vieux, pour le livrer vivant et sans défence à la dent des loups et à la serre des vautours, — au lieu de lui donner le coup de grâce avant de l'abandonner aux animaux féroces, — ou enfin de nous faire voir dans l'urvazis'tàm sarém des Gâihâs, le bvhat sarma védique et dans mazô «valeur» un gage donné au créancier; mais pour nous, nous demandons en plus qu'on veuille bien nous montrer que ce genre d'interdit était connu en Eran et que les mots garemô varahh peuvent avoir ce sens, comment aussi vinat' «délier» peut signifier « couvrir, envelopper», comment en outre urvazistàm adjectif au féminin, peut qualifier sarém qui est du neutre, et mazô passer de « valeur » ou même « don de magnificence » à gage déposé.
Nous demandons enfin qu'en métamorphosant le texte ou en
le transfigurant on apporte au moins un commencement de justification sérieuse et pas seulement un placet.
Car il ne suffit pas de créer une phrase intelligible ou d'avoir rhythmé tellement quellement un passage pour avoir retrouvé la forme originaire. Ce qu'il faut avant tout c'est qu'on observe en avestique les lois que toute philologie s'impose.
Il n'est point, sans doute, d'interprète qui puisse se croire exempt de toute erreur ou de toute défaillance, surtout quand il traduit un ouvrage en entier et ne choisit pas à son gré certains passages qu'il donne comme modèles. Pour ma part, je reconnais volontiers qu'il eût été mieux de suivre la tradition en ce qui concerne pdi et sadaya^ etc.) (i), comme aussi des réflexions ultérieures me détermineraient à modifier la traduction de quelques mots (2). Mais il est assez curieux de voir les adhérants à certaine école se donner comme les champions de l'exactitude; comme les seuls représentants de la science alors même qu'ils nous donnent l'exemple de la plus parfaite inexactitude. Tel autre critique ce qu'il n'a pas même compris (s).
(1) On en verra plus loin différents exemples. Ceci suffirait pour faire juger Tappréciation de notre méthode que M. Luq'uiens a présentée à la Société orientale américaine.
(2) Ainsi je traduirais duzhnid'àto = difficile à réprimer, empêcher (Vd. XVII) et [hyshta vasma apayèUi (Yt. XIV, 20) il file avec la rapiilité du trait.
(3) Souvent un instant de réflexion leur ferait saisir les fondements d'une explication qu'ils critiquent sans la bien comprendre. On en verra un exemple à la p.223. On ne peut natureUement tout dire dans des notes marginales mais la traduction est elle-même le commentaire, et quand elle ne concorde pas parfaitement avec le texte, on doit supposer que ce texte a été corrigé par le traducteur, comme dans l'exemple cité p. 223, et l'on verra que ce n'est point sans juste motif. La loyauté exigerait donc que l'on s'abstint de ce genre de critique.
Voici, du reste, un cas bien curieux : au § 63 du Yesht V un éraniste ajoute un haca qui ne s'y trouve pas; puis, comme Spiegel et moi n'avons naturellement pas traduit ce mot dont on ne pouvait soupçonner l'introduction posthume, et non justifiée, il ajoute : depuis quand haca signifie-t-il «jusqu'à» hin zuî — Traduction bien incorrecte, sans doute, celle qui ne tient pas compte d'un mot qui n'existe aucunement.
A propos de pairi iaca^, pairi jasa f^, Y oiv le Zeiischr. D. M. G. 1883, 1.
Les considérations exposées dans cet opuscule le montreront, à tous ceux qui ne sont point arrêtés par le parti pris : les rôles n'ont été, que trop souvent, intervertis et la vraie science suit Tobservateur des faits et des principes.
Rien n'est plus funeste à la science que l'intervention, dans le débat, des petites passions humaines.
C'est pour remettre les choses dans leur vrai jour que j'ai consenti à prendre la plume. Je m'estimerais heureux s'il m'était donné de réussir, si je pouvais contribuer à rendre un peu de fixité à l'exégèse aveslique et à ramener dans la discussion, en rendant à chacun sa place, ces procédés qui, selon l'expression de la Wochenschrifï, font réellement du bien. La science en profilerait largement.
25 mai 1883.
N. Dans les citations, la division des chapitres et des paragraphes est celle de l'édition de Spiegel. Il y avait, pour l'adopter, les deux raisons suivantes : P c'est la seule qui repose sur un fondement quelconque, et 2^ elle facilite les recherches et la confrontation du texte. Il en est de môme de Tordre des livres de TAvesta.
Quelques remarques complémentaires ont dû. par suite ees circonstances, être ajoutées à l'ouvrage déjà achevé.