‹ De l'exégèse et de la correction des textes avestiquesChapitre 54 sur 54 · VII. TRADUCTIONS COMPARÉES · texte numérisé non relu

VII. TRADUCTIONS COMPARÉES

Comme la prétention principale de l'école anti traditionnelle est de dénoncer et corriger les non-sens qui abondent à l'en croire dans les œuvres des autres éranistes, comme M. Geldner s'est attribué Principalement la mission de mettre en pleine lumière ces absurdités, et de prouver, par ses explications à lui, la supériorité de sa méthode et de donner l'interprétation définitive de l'Avesta, le lexique zend de l'avenir; mon étude resterait incomplète si je n'ajoutais quelques exemples nouveaux à ce que j'ai montré précédemment des résultats et de cette prétention, et de ces efforts.

La question est d'une haute importance ; car il s'agit non point de discussions de mots seulement ; mais des idées religieuses, des institutions, des usages de l'antique Eran, de l'antiquité éranienne ellemême. Il s'agit de savoir si la science éranienne suivra la voie des principes et fondra quelque chose de stable ou si elle sera livrée aux expérimentations d'une imagination fertile et du goût subjectif.

Nous devons donc voir plus complètement si cette liberté d'allure

et ce génie iaventif ont réellement amélioré le sens de TAvesta. Nous ne contesterons pas quelques innovations heureuses ; mais chacun peut revendiquer le môme mérite et il n*y a pas lieu à s'arrêter à quelques cas particuliers ; il s'agit de la grande généralité. Un bon nombre d'entre elles sont d'ailleurs empruntées à d'autres interprètes sans que le lecteur en soit averti.

Nous avons vu que M. Geldner obtient la plupart du temps les explications nouvelles en transformant le sens des mots d'une manière que rien ne justifie et ne permet d'admettre (1).

C'est ainsi que nous avons vu mazù « valeur » changé en « gage « ; Ufrem «double!»» en similitude; garemù «chaud» en feu; raèt^w « revêtir n en se mêler à et gire ; gaya « vie »» en maison ; gaêt 'a « bien terrestre^ possession» en troupeau et même homme (bien que du féminin) ; aidyu « animal courant » en peuple nomade; pi - chasser « en éviter, échapper à ; paiti dara « soutien, résistance » en offrande ; bâ « briller » (changé en va) en voir; haêta (de hi) égalé à sero, sàya -jour baissant» est changé en profondes ténèbres de l'enfer; ag'^ra usaiti ushéb « première lueur de l'aurore » exprimée une seule fois voulant dire l'aurore et le crépuscule ; merezu « faisant périr » et « en deux » etc., etc. Si jamais nous nous croyions pareilles choses permises, certes l'Avesta n'aurait plus de difficultés.

On a vu en outre beaucoup d'explications grammaticalement impossibles, dont nous eussions pu déculper le nombre.

Mais ces interprétations arbitraires ont-elles du moins donné un sens plus rationnel qui les excuse, s'il ne les justifient pas? C'est ce que nous allons examiner en passant en revue un certain nombre d'interprétations prises tant aux Studien z. Av., qu'aux longues pages qui ont été accordées à M. Geldner dans la Kuhn '« Zeitschrift pour développer des traductions qui ne différaient guère des précédentes.

Nous nous abstiendrons ici de toute polémique et nous nous contenterons de mettre sous les yeux de nos lecteurs les traductions comparées, les laissant juges de leur mérite relatif, nous bornant à à quelques notes indispensables.

TRADUCTIONS COBiPARÉES.

Farg. V, 14. Si le contact involontaire de matière morte répandue sur la terre produisait une souillure, bientôt tout le monde corporel

(l) On a vu plus haut pp. 44-48 toutes les innovations apportées aux Fargards II, III, V, leur nombre et leur valeur.

Au F. XIX, 86. L'àme passant à l'autre monde cherche la rétribution.

M. G. Elle est interrogée sur la mémoire des hommes.

Au Y. XXXIII, 9, vers 1 et 2 nous voyons, selon M. G., deux esprits croissant régulièrement dans Tannée et apportant le bien-être, et les deux esprits, mainyû^ sont le soleil et la lune.

On serait curieux de savoir où ces deux astres sont jamais qualifié demam2/u, surtout dans les Gâthâs; où, de plus, le duel mxiinyû les désignent.

Pour en arriver là il faut en outre changer tém^ non en té (chute de m) mais en tê et admettre un pluriel déterminant un duel. Que devient alors Texactitude?

Yt. XYII, 3. Ashi viens à notre aide en sorte que les chemins soient sûrs, etc.

M. G. Alors la paix comme les chemins doivent être sûrs.

Ibid, 1. La sagesse possède, enseigne le bon chemin.

M. G. La foi connaît les chemins.

Vbnd. XIII, 1. Quel est la création du bon esprit qui vient tous les matins comme un ennemi puissamment destructeur pour les dévasî

C'est le Yanhâpara aux dents aiguës (1), à la tête allongée.

M. G. Ce terrible ennemi c'est le chien V... timide et fuyard.

Yt. XIV, 20. L'aigle prend son vol à la première lueur de l'aurore, désirant la fin des ténèbres et le lever du jour.

M. G. L'aigle va avant la nuit cherchant son repas de nuit et avant l'aurore, cherchant son repas du matin. — Ainsi l'aigle passe la nuit à manger et à chasser.

L'afrigan des Gâhâmbârs ou des six grandes époques de Tannée énonce une série de six peines successives prononcées contre le mazdéen qui ne fait pas les offrandes prescrites.

Voici ces peines, selon moi. Le délinquant est déclaré :

1° Exclu des sacrifices;

2® Exclu de la prière commune, liturgique, publique;

30 Incapable de faire des offrandes (de manière à en retirer les ihiits spirituels);

49 Puni d'une amende égale à la valeur d'une béte de trait ou déchue

du droit d'acquérir pour cette valeur;

50 Déchu du droit ultérieur aux dons de toute sorte ; 60 Déchu du droit de faire valoir ses droits en justice.

(i) M. G. ne connaît rien qui permette de donner ce sens à sizhdra. Nous lui rappellerons les mots persans sUd épine, sikh broche, sij pointu.

Et selon M. Geidner, les peines sont :

1° Exclusion du sacrifice ;

fS^ Déclaration que la parole du délinquant n'a plus de valeur;

3° Exil ;

4® Interdiction d'habiter les lieux fortifiés ;

5<* Bannissement de la mémoire des hommes, interdiction de parler des coupables.

6° Exclusion complète de la communauté civile et religieuse, privation de tous droits.

Je laisse à mes lecteurs de juger si ces peines sont en proportion avec les délits, si de plus elles sont bien graduées ; (Comment, par exemple, Tinterdiction partielle du 3» pourra-t-elle suivre Tinterdiction complète, Texil, prononcé au 2°) et par conséquent si TAvesta est rendu par là plus rationnel.

Notons après cela que M. Geldner, dit des autres traductions, qu'elles sont remplies d'erreurs (Missgriffe) sans en citer aucune, et, qu'après avoir fait montre de sa science, il ajoute : Voilà une page d'histoire que l'on ne trouve pas dans les manuels écrits jusqu'ici. — Heureusement!

Pour nous le Vend. IV, 166 punit le faux témoignage.

Pour M. Geldner, il châtie celui qui, accusé d'avoir manqué à une convention, veut se justifier en demandant ï Ordalie, c'est-à-dire en usant d'un moyen légitime ; ou bien peut-être celui qui, convaincu d'avoir violé une convention, demande la même épreuve. — Cette demande mérite* t-elle un châtiment cruel? Non sans doute.

Yt. XIV, 41. Selon M. G. Verethraghna enveloppe, couvre la maison de lumière par des murs et fossés.

Farg. XXII, 1. Ahura Mazda créa la terre;

M. G. Ahura Mazda se construisit un château.

Fa. XIII, 129, ss. Le chien reçoit de maigres dons comme le prêtre.

M. G. Le chien a une petite propriété comme le prêtre.

— Il est à maigre mesure (on lui donne peu de chose). M. G. II prend son repas dans l'intérieur de la maison.

(Notons ici que le thryafsman se rapporte probablement à ce que dit le Sadder : Quand vous faites votre repas, réservez trois bouchées pour le chien. — M. G. traduit « il fait trois repas.) »

— Le chien est difficile à arrêter, entraver comme le voleur.

M. G. Le chien est difficile à conserver (durnihita) comme le voleur, -- Le chien cherche à plaire comme le serviteur. M. G. Le chien salue bien comme le serviteur. Y. LXI, 29. Le feu bénit : « Vis d'une vie heureuse tous les jours que tu vivras ». Telle est la bénédiction du feu.

M. G. Travailles pendant ta vie par désir du gain toutes les nuits, etc. — Telle est la bénédiction du feu.

Yt. XIX, 7. Le fidèle montant une montagne doit faire une offrande.

M. G. Il doit répandre une propriété.

Y. XXXII, 12. Ahura Mazda maudit celui qui excite à tuer le bétail.

M. G. Âhura Mazda maudit celui qui tourmente le bétail... par des moqueries.

Yt. XXIV, 6. Donnez-nous les dons, la nourriture propre aux troupeaux.

M. G. Donnez-nous la propre propriété du bétail.

Au Farg. IV, § XLVIÏI, il est dit que l'homme qui a une maison, qui a des biens, qui a des enfants est supérieur à celui qui n'en a pas et que l'homme qui a une femme est aussi supérieur à celui qui n'en use point.

M. G. traduit ce dernier membre de phrase :

L'homme qui a une femme est plus que de la puberté de l'enfant (quam ex pube pueri). Ainsi d'abord la symétrie est détruite et de plus qu'est-ce que \Q,pube8 de l'enfant qui est précisément impubesf

Au § 4. Les supplices et la mort sont comminés contre l'impie qui

enseigne l'abstinence parce qu'en affaiblissant le corps on en rend les dévas maîtres.

D'après M. G. ils le sont contre celui qui demande une épreuve judiciaire pour se justifier; ce qui n'est certes pas un crime même aux aux yeux des zoroastriens.

Y. XXXI, 7. Dieu a formé la lumière pour qu'elle se répande par les astres.

M. G. Dieu a revêtu les astres de bonne respiration, de bien-être. — C'est du moins la conséquence du sens qu'il donne à hvât'ra.

Au Yesht VI, il est dit : Quand le soleil ne luit point,

Les dévas tuent tout ce qui habite les sept kashvars et nul Yazata céleste ne trouve moyen de les arrêter ni de leur résister.

M. G. Les Yazatas ne trouvent plus leurs autels (qui n'existent point) ni les offrandes (paitidara).

Le héros Keresàspa, l'Hercule de l'Eran, dont toute l'action se borne à pourfendre des monstres, n'est plus caractérisé comme ce jeune guerrier « qui porte le gésa (longue chevelure ou arme) et la massue;» c'est «< celui qui favorise la vie et écarte les maladies, n En sorte que c'est un médecin qui accomplit tous ces exploits guerriers, et que les Janis ou le Jânaya du Vd. VIII sont munis d'un « triple favorisant la vie n frivata gaêsâus'.

Au Yesht X, 71, Mithra s'élance au milieu de la bataille pour acca-

bler les méchants, il frappe d*6stoc et de taille et ne cesse que quand il a atteint les soutiens de la vie, les sources du principe vital :

Pour M. Geldner il frappe jusqu'à ce qu'il ait coupé en deux la maison de ses ennemis (sur le champ de bataille) et les canaux du corps.

F. III, 108. Les déyas sont ennemis de l'agriculture qui détruit leur puissance. *< Quand le pain est fait les dévas s'enfuient. »

M. G. « Quand le pain est fait les dévas pètent, »

Mais c'est assez, je pense, pour éclairer mes lecteurs.

Si l'Avesta, expliqué de la sorte, est régénéré; s'il devient pjus sensé et de meilleur goût, on en sera réduit à renoncer au progrès et à préférer la critique à l'éloge.

Et cependant M. Geldner n'est point dans le cas des traducteurs de TAvesta, obligés à donner un sens quelconque à tout passage pour accomplir leur tâche; tout ce qu'il traduit est choisi expressément pour servir de modèle.

Aux exemples d^à si nombreux que j'ai apportés jusqu'ici, je pourrais en ajouter de plus nombreux encore; on y verrait des choses bien étonnantes. Mais je ne veux pas pousser la chose plus loin; à moins que M. Geldner ne m'y force.

Je passerai même sous silence et ses procédés insolites et les contre vérités dont il émaille ses critiques. On en trouvera des exemples dans le Muséon, 1882, n® 3, p. 397 et dans la Philologische Wochenschrift, 1883, n® 9, (1). Si j'ai pris la plume, c'est qu'il m'a contraint de mettre en pleine lumière la valeur de ses prétentions et de ses attaques. J*eusse préféré de beaucoup n'avoir qu'à l'encourager dans ses essais.

(l) Je prie seulement nos lecteurs de vouloir bien vérifier par ex. ce que M. Geldner dit à propos de hvaètû (Stud. z. Av. p. 143), de hita (p. 169), de srvé (p. 151) et de l'âme de ragriculture(p. 152). Ils constateront aisément que personne n'a jamais pris hvaètû pour un nominatif, ni méconnu la nature de srvé (que, tout au contraire, je lui opposais comme preuve) ni celle de l'âme de l'agriculture (dont il ne s'agissait nullement) ni mal compris l'allemand de M. G., ni avalé, eingesohluckt (sic) le Yesht XXIV comme un morceau censé (Cp. mon Avesta traduit, pp. 329, 510, 558, Journal asiatique, 1879, 1. 596-597), que tous les interprètes ont traduit le passage où se trouve htta^ etc. Ils constateront du premier coup d'œil que M. Geldner les a tout simplement trompés avec un sans façon dont personne n'a jamais usé jusqu'ici.

Nos lecteurs verront aussi dans la PhÛ, WocA.qne mr<7a(Véd.) ne signifie jamais oiseau, ni raiu « saison », et que mainyu n'a rien de commun avec manyu quant au sens, qu'ainsi M. Darmesteter ne s'est point creusé sa fosse. (Cp. Stud, p. 2.)

J'aime de le dire en terminant; en analysant les traductions de M. Geldner je n'ai éprouvé qu'un sentiment, celui d'un profond regret. S'il eût été formé à une autre méthode; si, au lieu de lui enseigner à mépriser tout le passé et tout ce qui ne se range pas à son avis, à écouter les préjugés et le goût personnel au lieu de l'enseignement des faits, si on lui eût appris à suivre des principes scientifiques, à respecter ce qui est respectable et à consulter les faits plutôt que des conceptions subjectives, ses efforts, ses connaissances et son imagination eussent produit des résultats d'une toute autre nature.

Mais tels qu'ils sont aujourd'hui, telle qu'est la méthode qui lui a servi de guide, on n'en peut dire qu'une chose. S'il persiste à marcher à l'aventure, négligeant les lois de la langue et de l'exactitude, et visant à l'idéal, plutôt qu'au réel, si l'œuvre qu'il nous annonce reproduit des explications telles que celles de ishasem bande (de htshas), de dahma non excommunié, de vyareta demeure, 'ùinaV envelopper, yâiem gaèCanâm souvenir des hommes, garemovarahh igné interdictus, etc., etc., et des pages d'histoire semblables à celle qu'il déduit de l'Afrigàn des Gàhàmbârs (v. p. 253), le livre qu'il nous promet sera, non point le dictionnaire, mais le roman de l'Avesta.

Il pourra obtenir certains succès, grâce aux influences du moment. Mais ce succès ne saurait être de longue durée ; la science reprendra tôt ou tard ses droits.

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