Luc.» x
rois pu vous en avertir à temps. Dieu sait quelle joie j'aurois eue de vous voir et de vous entretenir!
Je ne connois point assez les éditions de saint François de Sales pour pouvoir dire quelle est la meilleure; il y en a un grand nombre : il faudroit se donner la patience de les comparer toutes en détail et de choisir sur chaque morceau celle qui se trouverait la plus ample et la plus exacte. Vous savez qu'il y a dans l'ancienne édition de Lyon un dix-huitième entretien qui n'est pas ailleurs. Je suis ravi de voir que vous aimiez tant ce bon saint. Si les protestants le lisoient, il leur ôteroit peu à peu leurs préventions contre F Église romaine : sans raisonner il instruit plus que tous les savants qui raisonnent. On goûte en lui la « bénignité » du Sauveur, la « douceur » et la « modestie de Jésus-Christ. » il fait sentir que l'Église qui porte de tels saints n'est pas stérile, et qu'elle est encore, selon la promesse, pleine de l'esprit des premiers siècles.
L'estime et l'amitié que j'ai pour vous, Monsieur, m'engagent à demander souvent deux choses à Dieu; souffrez que je vous le dise ici. La première est qu'il vous fasse la grâce de rendre à la véritable Église visible ce qui lui est dû. Ce n'est pas assez de l'aimer, de l'estimer dans votre cœur, de ne lui point imputer les excès que d'autres lui imputent, et de trouver de la consolation à participer à son culte quand vous le pouvez : il n'a jamais été permis de sortir de son sein si elle n'est pas idolâtre, et il n'est pas permis de retarder à y rentrer si cette idolâtrie est imaginaire. L'esprit du Sauveur est un esprit de paix , d'amour et d'union ; il a voulu que les siens fussent consommés dans l'unité : il ne s'est pas contenté d'une unité intérieure et invisible; il a voulu une unité intérieure et extérieure tout ensemble , en sorte que ce fût à ce signe visible et éclatant qu'on reconnût ses vrais « disciples *. » Ainsi malheur à ceux qui se « séparent » ou qui demeurent séparés de la tige qui porte la . cvc dans toutes les branches ! malheur à ceux qui partagent en
f Joan., tm, 35.
deux ou qui laissent dans la division ce que Jésus-Christ a voulu faire un!
Remarquez , s'il vous plaît, que les plus grands saints et les écrivains de la vie intérieure qui ont eu les plus touchantes marques de l'esprit de grâce, étoient, comme saint François de Sales, dans la communion romaine et prêts à mourir plutôt que d'en sortir. Les âmes humbles et pacifiques, qui ne vivent que de recueillement et d'amour, sont toujours petites à leurs propres yeux et ennemies de la contradiction; elles sont bien éloignées de s'élever contre le corps des pasteurs, de décider, de condamner, de dire des injures, comme Luther et Calvin en ont dit d'innombrables. Leur style n'a rien d'acre, ni de piquant, ni de dédaigneux. Us n'entreprennent point une réforme sèche, critique et hautaine, qui aille à rompre l'unité et à soutenir que l'époux a répudié l'épouse. S'ils voient quelques abus ou quelque superstition dans les particuliers, ils en gémissent avec douleur : et le gémissement de la colombe est toujours discret et modeste; elle ne gémit que par un amour tendre et paisible. Alors de telles âmes gémissent en secret avec l'épouse, loin de pousser des cris scandaleux contre elle. Elles n'élèvent jamais leurs voix dans des disputes présomptueuses; elles ne disent point que l'Église s'est trompée pendant divers siècles sur le sens de l'Écriture, et qu'elles ne craignent point de se tromper en expliquant le texte sacré contre la décision de cette ancienne Église; au contraire , ces âmes sont dociles et toujours prêtes à croire qu'elles se trompent; leur cœur n'est ce qu'amour et obéissance. » Les dons intérieurs, loin de leur inspirer une élévation superbe et un sentiment d'indépendance, ne vont qu'à les anéantir, qu'à les rendre plus souples et plus défiantes d'elles-mêmes, qu'à leur faire mieux sentir leurs ténèbres et leur impuissance, enfin qu'à les désapproprier davantage de leurs pensées. Oh ! combien ontelles horreur du <c zèle amer » et de tous les « combats de paroles! » Au lieu de la dispute, elles emploient l'insinuation, la patience et l'édification ; au lieu de parler de Dieu aux hommes» elles parlent des hommes à Dieu, afin qu'il les touche, qu'il les
persuade et qu'il fasse en eux ce que nul autre rv'a pu faire. L'oraison supprime toutes les disputes. Dans la véritable oraison personne n'abonde en son sens, chacun fait taire sa propre raison. C'est l'esprit d'oraison qui est l'âme de tout le corps des fidèles; c'est cet esprit unique et commun qui réuniroit bientôt à l'Église mère toutes les sectes, si chacun, au lieu de disputer, se livroit au recueillement. D'un côté, voyez la pure spiritualité de saint François de Sales; de l'autre, voyez ses principes sur l'Église dans ses Controverses : c'est le même saint qui parle avec l'onction du même esprit de vérité dans ces deux sortes d'écrits. Tels sont ces aimables saints qui ont été nourris et perfectionnés dans le sein de l'Église mère. Ne voulez-vous pas être de leur communion et aimer comme eux la mère qu'ils ont si tendrement aimée? Il faut devenir comme eux simple et petit enfant, pour sucer le lait de ses mamelles. Le lait qui coule, c'est l'esprit d'amour et d'oraison; l'esprit d'oraison et l'esprit d'unité sont la même chose. Cherchez tant qu'il vous plaira hors de cette sainte unité, vous n'y trouverez guère que des cœurs hautains , contentieux et desséchés : vous y trouverez des docteurs secs et éblouis de leur science, qui languissent sur des questions sans fin et qui s'évaporent dans leurs propres pensées ; vous y trouverez des pratiques exactes et sévères en certains points de discipline ; vous y trouverez l'horreur de certains vices grossiers; vous y trouverez une attention curieuse au sermon et un chant de psaumes qui excite l'imagination, avec des prières où les paroles arrangées et multipliées frappent les auditeurs; mais vous n'y trouverez point cette oraison tout intérieure qui a fait chez nous tant de grands saints. Il est vrai que vous remarquerez chez nous beaucoup de docteurs vides de Dieu et pleins d'eux-mêmes, beaucoup d'ignorance et même de superstition dans les peuples; mais la vraie Église n'est pas exempte de scandales. Il faut laisser croître le mauvais grain avec le bon « jusqu'à la moisson, » de peur qu'une réforme téméraire n'arrache le bon grain avec le mauvais et qu'elle ne ravage au lieu de réformer. La vraie Église est celle qui nourrit le pur grain
&4 LETTRES StfR I/ÉGtISE
mêlé avec l'ivraie, et qui tolère l'ivraie, dans l'espérance q«e te Seigneur en séparera un jour lui-même le pur grain. Encore une fois, Monsieur, ce n'est que dans l'Église catholique que tous trouverez cette oraison que vous aime? tant et qui vous donne un si grand attrait d'amour pour Dieu. Ailleurs on parle, oui chante, on loue Dieu, on raisonne, on dispute, on exporte, on fait des règlement* : dans l'ancienne Église on se tait, oa se ftpetisse, on rentre dans l'enfance par simplicité, on s» compte pour rien, on s'anéantit, on est l'holocauste d'amour. Le nombre de ces âmes, dont le monde n'est pas digne, est petit, il est virai; mais enfin H n'est que là* Comparez ces saints avec les réformateurs et avouez ht différence : il n'y a que l'unité qrçj fwte de tels fruits.
La seconde chose que je vous souhaite, c'est que vous marchiez dans la voiede pure foi, pour éviter toute illusion. Prenez garde que la plupart des âmes qui s'imaginent marcher par cette voie n'y marchent point; on tient infiniment plus qu'il ne paroît aux expériences intérieures qu'on fait. Si on n'est en garde contre soi-même, on tend toujours insensiblement à chercher un appui et une certitude intérieure dans ses goûts, dans ses sentiments les plus vifs , et dans toutes les choses qui ont saisi l'imagination. On regarde son propre goût comme un attrait de grâce, ses propres vues comme des lumières surnaturelles, et ses propres désirs comme des volontés de Dieu. On s'imagine que tout ce qu'on éprouve en soi est passif et imprimé de Dieu : par là on se fait insensiblement à soi-même une direction intérieure fondée sur l'inspiration immédiate. Il n'y a plus ni autorité ni loi extérieure qui arrête et qui puisse contre-balancer cette inspiration. Voilà le danger du fanatisme pour les âmes qui se croient désappropriées et transformées sans l'être : si elles l'étoient, leur véritable désappropriation les éloigneroit infiniment de cette illusion par laquelle elles s'approprient leur lumière, et s'en font un appui pour être indépendantes. Oh ! que les profondes ténèbres de la pure foi sont bien différentes de cette fausse voie! On né voit rien de paftj-.
eulier, et on ne cherche à rien voir : on se contente d3 croire comme les plus petits d'entre le peuple; on ne sait qu'obéir, que se laisser contredire et corriger, que se défier de soi, que sentir sans cesse son impuissance totale; on n'a aucun besoin de chercher curieusement dans l'avenir pour se consoler du présent, ni de se flatter de prédictions. Quand on a le cœur pleinement content de la seule volonté de Dieu en chaque mo^ ment de te vie, on n'a besoin de rechercher aucun soutien dans ces vues de l'avenir; on mérite d'y être trompé dès qu'on les cherche par une inquiétude secrète, dans l'état présent où la seule volonté de Dieu ne suffit pas à un cœur malade* Mais celte vue de foi si nue est le plus long et le plus grand de tous les martyres; il faut s'y laisser dépouiller de tout ce qui console et qui soulage la nature. Il est facile de parler affectueusement de cet état; mais il est terrible de le porter jusqu'à la mort. En cet état, si on faisoit des miracles, on les feroit sans s'y arrêter; on les feroit par pure fidélité, comme on pratique les vertus les plus journalières, comptant pour rien ce qu'on a fait, et passant outre pour continuer à être fidèle. En cet état l'homme reçoit ses bonnes pensées comme d'emprunt, de même qu'un pauvre se couvriroit d'un manteau prêté charitablement. Cet homme n'est pourtant ni inconstant ni irrésolu : mais sa fermeté ne vient d'aucune confiance en sa propre lumière; au contraire, c'est par défiance de sa propre lumière et par simple docilité qu'il est tranquille dans la main de Dieu. Sa voie est toute fondée sur la désappropriation de ses propres vues, qui seraient toujours incertaines : ainsi ce n'est point par une décision fondée sur les forces de son esprit qu'il se détermine avec tant de paix et de constance, mais par simple fidélité à la lumière du moment présent et par le retranchement de toutes les recherches inquiètes de l'amour-propre. En cet état, loin de se passer de l'autorité de l'Eglise, on sent de plus en plus le besoin d'être porté sans cesse entre ses bras comme un petit enfant : on n'est jamais surpris de voir qu'on s'est trompé, on le confesse de bon cœur : on quitte sans peine une pensée qu'on avoit sans appro-
prialion : on jette sans regret une feuille d'arbre qu'on a cueillie sans y être attaché; mais on ne jetteroit pas de même un diamant faux qu'on auroit acheté comme étant d'un grand prix. Quand on a besoin de juger, on tâche de le faire avec conseil, et sur toutes les lumières tant naturelles que surnaturelles qu'on a alors. Quand on a fait devant Dieu le moins mal qu'on a pu, on est encore tout prêt à se laisser montrer par autrui qu'on s'est trompé et qu'on a manqué à toutes les règles. Si on est dans cette docilité pour toutes les choses communes de la vie, à l'égard de toute personne qui nous reprend, à combien plus forte raison doit-on être, par cette désappropriation intérieure, dans une docilité sans réserve et dans une absolue soumission d'esprit à l'égard de cette Église visible, qui aura, par les promesses, l'autorité de Jésus-Christ jusqu'à la fin des siècles! Tels sont les petits enfants , les enfants bien-aimés. L'onction leur enseigne tout, parce qu'elle leur enseigne au-dessus de tout à sentir leur ignorance et leur impuissance, à écouter l'Église et à ne se point écouter eux-mêmes, à croire ce qu'elle enseigne et non ce qu'ils ont pensé. Cette profonde leçon, que l'onction intérieure leur donne, comprend toutes les autres; elle contient toute vérité et les préserve de toute erreur. « Dieu cache » ses vérités « aux sages et aux prudents, » c'est-à-dire à ces docteurs superbes qui veulent juger l'Église au lieu de se laisser juger par elle. En même temps il « révèle aux petits » ses miséricordes, parce qu'il se complaît dans leur petitesse : ils sont bienheureux, parce qu'ils sont pauvres d'esprit et qu'ils se sont désappropriés de leurs propres lumières et de leur propre volonté, comme un homme riche doit se désapproprier de ses trésors, quand il se donne à Dieu dans un désert. Oh! qu'il seroit beau de voir tous les « biens en commun » pour l'esprit comme pour le corps, et que chacun ne regardât pas plus sa pensée, son opinion, sa science, ses lumières, ses vertus et ses plus grands sentiments comme son bien particulier, que de bons religieux regardent comme propres les biens de la communauté dont ils usent pour leurs besoins! C'est ainsi que les saints dans le ciel
ont tout en Dieu, sans avoir jamais rien à eux. C'est un bien infini et commun , dont le flux et reflux fait l'abondance et le rassasiement de tous les bienheureux; ils reçoivent chacun selon sa mesure, ils renvoient tout; Dieu est lui seul « toutes choses en tous, » et rien n'est à aucun de ceux qu'il comble de biens : ils sont tous dénués dans cette possession de l'infini. Leur béatitude vient de leur pauvreté; l'une et l'autre est parfaite. Si les hommes entroient ici-bas dans cette pauvreté d'esprit et dans cette communauté des dons les plus spirituels, on verroit tomber toutes les disputes et tous les schismes; ou ne réformerait l'Église qu'à force de se réformer soi-même; il n'y auroit plus de savants présomptueux et jaloux de leur science; ce on ne penserait, on ne goûterait, » on ne voudroit tous ensemble qu'une même chose; un seul esprit, qui seroit celui d'amour et de vérité, seroit l'âme de tous les membres du corps de l'Église, et les réunirait intimement; on se déférerait, on se supporterdit réciproquement : on n'entendrait plus ces froides paroles de <c tien et de mien; » nous serions tous pauvres et riches tout ensemble dans l'unité, pauvres sans murmure et sans jalousie, riches sans envie et sans distinction; nous serions les enfants • doux et humbles de cœur, » qui trouveraient le « repos de leurs âmes; » ce seroit un petit commencement de la nouvelle créature et du paradis réservé au siècle futur. Prions, Monsieur, pour un si grand bien : je le souhaite pour vous et pour votre ami que vous m'avez nommé; et je serai toute ma vie du fond du cœur tout à vous.