DE LA MOTTE A FÉNELON
Il se montre sensible au souvenir et à l'estime de l'archevêque de Cambrai.
Paris, 28 août 1713.
Monseigneur, je viens de voir entre les mains de M. l'abbé Dubois 1 un extrait d'une de vos lettres où vous daignez vous souvenir de moi; elle m'a donné une joie excessive, et je vous avoue franchement qu'elle a été jusqu'à l'orgueil. Le moyen de s'en défendre, quand on reçoit quelque louange d'un homme aussi Jouable et autant loué que vous Têtes? Je n'en suis revenu,
}. Depuis car.^/naj et ministre,
monseigneur, qu'en me disant à moi-même que vous aviez voulu me donner des leçons sous l'apparence d'éloges, et qu'il n'y avoit là que de quoi ra'encourager ; c'en est encore trop de votre part, monseigneur, et je vous en remercie avec autant de reconnoissance que d'envie d'en profiter. Je me proposerai toujours votre suffrage dans ma conduite et dans mes écrits, comme la plus précieuse récompense où je puisse aspirer. J'ai grand regret à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et que je n'ai pas reçue ; je ne puis cependant m'en tenir malheureux, puisque cet accident m'a attiré de votre part une nouvelle attention dont je connois tout le prix. De grâce, monseigneur, continuez-moi des bontés qui me sont devenues nécessaires depuis que je les éprouve.
Je suis, monseigneur, avec le plus profond respect et le plus parfait dévouement, etc.,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
DE FÉNELON A LA MOTTE
Sur les défauts de la poésie françoise, et sur la traduction de l'Iliade en vers françois, que La Motte étoit sur le point de publier
Cambrai, 9 septembre 1713,
Les paroles qu'on vous a lues, monsieur, ne sont point des compliments; c'est mon cœur qui a parlé. Il s'ouvriroit encore davantage avec un grand plaisir, si j'étois à portée de vous entretenir librement. Vous pouvez faire de plus en plus honneur à la poésie françoise par vos ouvrages \ mais cette poésie, si je nq me trompe, auroit encore besoifl fle certajn.es choses, faute des*
quelles elle est un peu gênée, et elle n'a pas toute l'harmonie des vers grecs et latins. Je ne saurois décider là-dessus, mais je m'imagine que si je vous proposois mes doutes dans une conversation, vous développeriez ce que je ne pourrois démêler qu'à demi. On m'a dit que vous allez donner au public une traduction d'Homère en françois. Je serai charmé de voir un si grand poète parler notre langue. Je ne doute point ni de la fidélité de la version ni de la magnificence des vers. Notre siècle vous aura obligation de lui faire connoitre la simplicité des mœurs antiques, et la naïveté avec laquelle les passions sonl exprimées dans cette espèce de tableau. Cette entreprise est digne de vous; mais comme vous êtes capable d'atteindre à ce qui est original, j'aurois souhaité que vous eussiez fait un poème nouveau, où vous auriez mêlé de grandes leçons avec de fortes peintures. J'aimerois mieux vous voir un nouvel Homère, que la postérité traduiroit, que de vous voir le traducteur d'Homère même. Vous voyez bien que je pense hautement pour vous : c'est ce qui vous convient. Jugez par là, s'il vous plaît, de la grande estime, du goût et de l'inclination très-forte avec laquelle je veux être parfaitement tout à vous, monsieur, pour toute ma vie.
Fit., AR., DUC DE CAMBRAI.
DE LA MOTTE A FÉNELON Sur le même sujet.
Paris, 14 décembre 1713.
Monseigneur, c'en est fait, je compte sur votre bienveillance, et je l'ai sentie parfaitement dans la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Ainsi, monseigneur, vous essuierez, s'il
vous plaît, toute ma sincérité; je ferois scrupule de vous déguiser le moins du monde mes sentiments. On vous a dit que j'allois donner une traduction de l'Iliade en vers françois, et vous vous attendiez, ce me semble, à beaucoup de fidélité; mais, je vous l'avoue ingénument, je n'ai pas cru qu'une traduction fidèle de Y Iliade pût être agréable en françois. J'ai trouvé partout, du moins par rapport à notre temps, de grands défauts joints à de grandes beautés; ainsi je m'en suis tenu à une imitation trèslibre, et j'ai osé même quelquefois être tout à fait original. Je ne crois pas cependant avoir altéré le sens du poème; et quoique je l'aie fort abrégé, j'ai prétendu rendre toute l'action, tous les sentiments, tous les caractères. Sans vouloir vous prévenir, monseigneur, il y a un préjugé assez favorable pour moi : c'est qu'aux assemblées publiques de l'Académie françoise, j'en ai déjà récité cinq ou six livres, dont quelques-uns de ceux qui connoissent le mieux le poème original m'ont félicité d'un air bien sincère; ils m'ont loué même de fidélité dans les imitations les pjus hardies, soit que, n'ayant pas présent le détail de Y Iliade, ils crussent le retrouver dans mes vers, soit qu'ils comptassent pour fidélité les licences mêmes que j'ai prises pour tâcher de rendre ce poème aussi agréable en françois qu'il peut l'être en grec. Je ne m'étends pas davantage, monseigneur, parce qu'on imprime actuellement l'ouvrage; vous jugerez bientôt de la conduite que j'y ai tenue, et de mes raisons bonnes ou mauvaises, dont je rends compte dans une assez longue préface. Condamnez, approuvez, monseigneur; tout m'est égal, puisque je suis sûr de la bienveillance. Permettez-moi de vous demander vos vues sur la poésie françoise. J'y sens bien quelques défauts, et surtout dans nos vers alexandrins une monotonie un peu fatigante; mais je n'en entrevois pas les remèdes et je vous serai trèsobligé si vous daignez me communiquer là-dessus quelquesunes de vos lumières.
Je suis avec le plus profond et le plus tendre respect, etc.
DE FÉNELON A LA MOTTE
Snr la nouvelle traduction de l'Iliade par La Motte.
Cambrai, 16 janvier 1714.
Je reçois, monsieur, dans ce moment votre Iliade. Avant que de rouvrir j'y vois quel est votre cœur pour moi, et le mien en est fort touché. Mais il me tarde d'y voir aussi une poésie qui fasse honneur à notre nation et à notre langue. J'attends de la préface une critique au-dessus de tout préjugé, et du poëme l'accord du parti des modernes avec celui des anciens. J'espère que vous ferez admirer Homère par tout le parti des modernes, et que celui des anciens le trouvera avec tous ses charmes dans votre ouvrage. Je dirai avec joie : Proxima Phœbi versibus ille facit. Je suis avec l'estime la plus forte, monsieur, votre, etc.
DE FÉNELON A LA MOTTE Sur le même sujet.
Cambrai, 26 janvier 1714.
Je viens de vous lire, monsieur, avec un vrai plaisir; l'inclination très-forte dont je suis prévenu pour l'auteur de la nouvelle Iliade m'a mis en défiance contre moi-même. J'ai craint d'être partial en votre faveur, et je me suis livré à une critique scrupuleuse contre vous; mais j'ai été contraint de vous recon-
noître tout entier dans un genre de poésie presque nouveau à votre égard. Je ne puis néanmoins vous dissimuler ce que j'ai senti. Ma remarque tombe sur notre versification et nullement sur votre personne. C'est que les vers de nos odes, où les rimes sont entrelacées, ont une variété, une grâce et une harmonie que nos vers héroïques ne peuvent égaler. Ceux-ci fatiguent l'oreille par leur uniformité. Le latin a une infinité d'inversions et de cadences. Au contraire, le françois n'admet presque aucune inversion de phrases : il procède toujours méthodiquement par un nominatif, par un verbe et par son régime. La rime gêne plus qu'elle n'orne les vers. Elle les charge d'épithètes; elle rend souvent la diction forcée et pleine d'une vaine parure. En allongeant les discours elle les affaiblit. Souvent on a recours à un vers inutile pour en amener un bon. Il faut avouer que la sévérité de nos règles a rendu notre versification presque impossible. Les grands vers sont presque toujours ou languissants ou raboteux. J'avoue ma mauvaise délicatesse; ce que je fais ici est plutôt ma confession que la censure des vers françois. Je dois me condamner quand je critique ce qu'il y a de meilleur.
La poésie lyrique est, ce me semble, celle qui a le plus de grâce dans notre langue. Vous devez approuvez qu'on la vante, car elle vous fait grand honneur.
Totom muneris hoc foi est, Qnod monstror digito praetereuntium
Romana fidicen lyrae :
Qnod spiro et placeo, si piaceo, tnum est *.
Mais passons de la versification françoise à votre nouveau poëme. On vous reproche d'avoir trop d'esprit. On dit qu'Homère en montrait beaucoup moins ; on vous accuse de briller sans cesse par des trait vifs et ingénieux. Voilà un défaut qu'un grand nombre d'auteurs vous envient: ne Ta pas qui veut. Votre parti conclut de cette accusation que vous avez surpassé