‹ De l'existence de Dieu: Lettres sur la religion. Discours pour le sacre de l'électeur de CologneChapitre 161 sur 165 · DE LA MOTTE A FÉNELON · texte numérisé non relu

DE LA MOTTE A FÉNELON

Sur la lettre du prélat à M. Dacier, touchant les occupations de l'Académie

française.

Paris, 3 novembre 1714.

Monseigneur, c'est me priver trop longtemps de l'honneur de tous entretenir; donnez-moi , je vous prie, un moment d'audience. J'ai lu plusieurs de vos ouvrages, et tous souffrirez, s'il vous plaît, que je vous rende compte de la manière dont j'en ai été touché. M. Destouches m'a lu quantité de vos lettres, où j'ai senti combien il est doux d'être aimé de vous; le cœur y parle à chaque ligne ; l'esprit s'y confond toujours avec la naïveté et le sentiment. Les conseils y sont riants, sans rien perdre de leur force; ils plaisent autant qu'ils convainquent; et je donnerois volontiers les louanges les plus délicates pour des censures ainsi assaisonnées par l'amitié. M. Destouches a dû vous dire combien nous vous aimions en lisant vos lettres, et combien je l'aimois lui-même d'avoir mérité tant de part dans votre cœur... Je passe au discours que vous avez envoyé à l'Académie françoise. Tout le monde fut également charmé des idées justes que vous y donnez de chaque chose; il n'appartient qu'à vous d'unir tant de solidité à tant de grâces. Mais je vous dirai que, sur Homère, les deux partis se flattoient de vous avoir chacun de leur côté. Vous faites Homère un grand peintre ; mais vous passez condamnation sur ses dieux et sur ses héros. En vérité, si, de votre aveu, les uns ne valent pas nos fées et les autres nos honnêtes gens, que devient un poème rempli de ces deux sortes de personnages? Malgré le talent de peintre que je trouve avec

tous dans Homère, la raison n'est-elle pas révoltée à chaque instant par des idées qu'elle ne sauroit avouer, et qui, du côté de l'esprit et du cœur, trouvent un double obstacle à l'approbation? Je ne vous demande pas pardon de ma franchise , j'en ai fait vœu avec vous pour le reste de ma vie , et je suis sûr que vous m'en aimez mieux. Je vous envoie le discours que j'ai prononcé à l'Académie le jour de la distribution des prix : j'étois directeur. J'ai cru devoir traiter une matière dont il semble qu'on auroit dû parler dès la première distribution : on me l'avoit pourtant laissée depuis cinquante années; je m'en suis saisi comme d'un bien abandonné, et qui appartenoit à la place où j'étois. Le discours me parut généralement approuvé; mais j'en appelle à votre jugement : c'est à vous de marquer les fautes qui m'y peuvent être échappées.

Je suis avec le respect le plus profond, etc.

DE FÊNELON A LA MOTTE

Sur la dispute des anciens et des modernes.

Cambrai, 22 novembre 1714.

Chacun se peint sans y penser, monsieur, dans ce qu'il écrit. La lettre que j'ai reçue au retour d'un voyage ressemble à tout ce que j'entends dire de votre personne. Aussi ce portrait est-il fait de bonne main. Il me donneroit un vrai désir de voir celui qu'il représente. Votre conversation doit être encore plus aimable que vos écrits : mais Paris vous retient; vos amis disputent à qui vous aura, et ils ont raison. Je ne pourrois vous

espérer à mon tour que par un enlèvement de la main df M. Destouches.

Omitte mirari beats Famnm, et opes, strepitumque Roms.

Plernmqne gratte diyitibas vices *.

Nous vous retiendrions ici comme les preux chevaliers étoient retenus par enchantement dans les vieux châteaux. Ce qui est de réel est que vous seriez céans libre comme chez vous, et aussi aimé que vous Têtes par vos anciens amis. Je serois charmé de vous entendre raisonner avec autant de justesse sur les questions les plus épineuses de la théologie, que sur les ornements les plus fleuris de la poésie. Vous savez (j'en ai la preuve en

main) transformer le poète en théologien. D'un côté, vous avez réveillé l'émulation pour les prix de l'Académie par un discours d'une très-judicieuse critique et d'un tour très-élégant; de l'autre, vous réfutez en peu de mots, dans la lettre que je garde, une très-fausse et très-dangereuse notion du libre arbitre, qui impose en nos jours à un grand nombre de gens d'esprit.

Au reste, monsieur, je me trouve plus heureux que je ne l'espérois. Est-il possible que je contente les deux partis des anciens et des modernes, moi qui craignois tant de les fâcher tous deux? Me voilà tenté de croire que je ne suis pas loin du juste milieu, puisque chacun des deux partis me fait l'honneur de supposer que j'entre dans son véritable sentiment. C'est ce que je puis désirer de mieux, étant fort éloigné de l'esprit de critique et de partialité. Encore une fois , j'abandonne sans peine les dieux et les héros d'Homère ; mais ce poète ne les a pas faits, il a bien fallu qu'il les prît tels qu'il les trouvoit; leurs défauts ne sont pas les siens. Le monde idolâtre et sans philosophie ne lui fournissoit que des dieux qui déshonoroient la divinité, et que des héros qui n'étoient guère honnêtes gens. C'est ce défaut d§ reli-

f. Hor m lib. III, Oi. xxix, t. 11-13.

gion solide et de pure morale qui a fait dire à saint Augustin * sur ce poëte : Dulcissime vanus est.,. Humana ad deos tramfcrebat. Mais enfin la poésie est, comme la peinture, une imitation. Ainsi Homère atteint au vrai but de l'art quand il représente les objets avec grâce, force et vivacité. Le sage et savant Poussin auroit peint le Guesclin et Boucicaut simples et couverts de fer, pendant que Mignard auroit peint les courtisans du dernier siècle avec des fraises ou des collets montés, ou avec des canons, des plumes, de la broderie et des cheveux frisés. 11 faut observer te vrai, et peindre d'après nature. Les fables mêmes qui ressemblent aux contes des fées ont je ne sais quoi qui plaît aux hommes les plus sérieux : on redevient volontiers enfant pour lire les aventures de Baucis et de Philémon, d'Orphée et d'Eurydice. J'avoue qu'Agamemnon a une arrogance grossière, et Achille un naturel féroce ; mais ces caractères ne sont que trop vrais et trop fréquents. Il faut les peindre pour corriger les mœurs. On prend plaisir à les voir peintes fortement par des traits hardis. Mais pour les héros des romans, ils n'ont rien de naturel ; ils sont faux, doucereux et fades. Que ne dirions-nous point là-dessus, si jamais Cambrai pouvoit vous posséder? Une douce dispute animeroit la conversation.

O noctes cœnaeque deum, quibus ipse, meique,

Ante larem proprium vescor

Sermo oritur non de villis, doniibusve alienis...

Sed qnod magis ad nos

Fertinet, et nescire malnm est, agitamus : utrnranc Divitiis homines, an sint virtnte beati 2 ?

Vous chantiez quelquefois , monsieur, ce qu'Apollon vous inspiroit.

Tarn vero in numenim Fannosqne ferasqne videres Lndere ; tum rigldas motare cacumina quercus 3.

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