PREMIÈRE PARTIE
Un exemple achèvera d'éclaircir ceci. Je suppose un nombre infini de. combinaisons des lettres de l'alphabet formées successivement par le hasard : toutes les combinaisons possibles sont sans doute renfermées dans ce total, qui est véritablement infini. Or est-il que YUiade d'Homère n'est qu'une combinaison de lettres? L'Iliade d'Homère est donc renfermée dans ce recueil infini de combinaisons des caractères de l'alphabet. Ce fait étant supposé, un homme qui voudra trouver de l'art dans YUiade raisonnera très-mal. Il aura beau admirer l'harmonie des vers, * la justesse et la magnificence des expressions, la naïveté des peintures, la proportion des parties du poème, son unité parfaite et sa conduite inimitable; en vain il se récriera que le hasard ne peut Jamais faire rien de si parfait, et que le dernier effort de l'art humain peut à peine achever un si bel ouvrage : tout ce raisonnement si précieux portera visiblement à faux. 11 sera certain que le hasard ou concours fortuit des caractères les assemblant tour à tour avec une variété infinie, il a fallu que la combinaison précise qui fait YUiade vînt à son tour, un peu plus tôt ou un peu plus tard. Elle est enfin venue, et YUiade entière se trouve parfaite, sans que l'art d'un Homère s'en soit mêlé. Voilà l'objection rapportée de bonne foi, sans l'affoiblir en rien. Je demande au lecteur une attention suivie pour les réponses que j'y vais faire.
I. Rien n'est plus absurde que de parler de combinaisons successives des atomes qui soient infinies en nombre. L'infini ne peut jamais être successif ni divisible. Donnez-moi un nombre que vous prétendez être infini; je pourrai toujours faire deux choses qui démontreront que ce n'est pas un infini véritable : 1° j'en puis retrancher une unité : alors il deviendra moindre qu'il n'étoit et sera certainement fini; car tout ce qui est moindre que l'infini a une borne par l'endroit où l'on s'arrête, et où Ton pourrait aller au delà : or le nombre qui est fini dès qu'on retranche une seule unité ne pouvoit pas être infini avant ce retranchement. Une seule unité est certainement finie : or un fini joint à un autre fini ne saurait faire l'infini. Si une
seule unité ajoutée à un nombre uni faisoit l'infini, il faudrait dire que le fini égalerait presque l'infini; ce qui est le comble de l'absurdité; 2° je puis ajouter une unité à ce nombre, et par conséquent l'augmenter; or ce qui peut être augmenté n'est point infini, car l'infini ne peut avoir aucune borne; et ce qui peut recevoir de l'augmentation est borné par Fendrait où Ton s'arrête, pouvant aller plus loin, et y ajouter quelque unité. II est donc évident que nul composé divisible ne peut être l'infini véritable.
Ce fondement étant posé, tout le roman de la philosophie, épicurienne disparaît en un moment. Il ne peut jamais y avoir aucun corps divisible qui soit véritablement infini en étendue, ni aucun nombre, ni aucune succession qui soit un infini véritable. De là il s'ensuit qu'il ne peut jamais y avoir un nombre successif de combinaisons d'atomes qui soit infini. Si cet infini chimérique étoit véritable, toutes les combinaisons possibles et concevables d'atomes s'y rencontreraient, j'en conviens; par conséquent il serait vrai qu'on y trouverait toutes les combinaisons qui semblent demander la plus grande industrie : ainsi . on pourrait attribuer au pur hasard tout ce que l'art fait de plus merveilleux.
Si on voyoit des palais d'une parfaite architecture, des meubles, des montres, des horloges et toutes sortes de machines les plus composées dans une lie déserte, il ne serait plus permis de conclure qu'il y a eu des hommes dans cette île, et qu'ils ont fait tous ces beaux ouvrages. Il faudrait dire : Peut-être qu'une des combinaisons infinies des atomes, que le hasard a faites successivement, a formé tous ces composés dans cette île déserte, sans que l'industrie d'aucun homme s'en soit mêlée. Ce discours ne serait qu'une conséquence très-bien tirée du principe des épicuriens : mais l'absurdité de la conséquence sert à faire sentir celle du principe qu'ils veulent poser.
Quand les hommes, par la droiture naturelle de leur sens commun, concluent que ces sortes d'ouvrages ne peuvent venir du hasard, ils supposent visiblement, quoique d'une manière