‹ De l'existence de Dieu: Lettres sur la religion. Discours pour le sacre de l'électeur de CologneChapitre 68 sur 165 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

quoique immédiatement voisines, ne se couperont jamais, quand même on les pousseroit à l'infini. Ainsi, pendant toute l'éternité, il ne peut résulter aucun accrochement, ni par conséquent aucune composition, de ce mouvement des atomes en ligne droite.

Les épicuriens, ne pouvant fermer les yeux à l'évidence de cet inconvénient, qui sape les fondements de tout leur système, ont encore inventé comme une dernière ressource ce que Lucrèce nomme clinomen. C'est un mouvement qui décline un peu de la ligne droite, et qui donne moyen aux atomes de se rencontrer. Ainsi ils les tournent en imagination comme il leur plaît, pour parvenir à quelque but. Mais où prennent-ils cette petite inflexion des atomes, qui vient si à propos pour sauver leur système? Si la ligne droite pour le mouvement est essentielle aux corps, rien ne peut les fléchir, ni par conséquent les joindre pendant toute l'éternité ; le cîinamen viole l'essence de la matière, et ces philosophes se contredisent sans pudeur. Si au contraire la ligne droite pour le mouvement n'est pas essentielle à tous les corps, pourquoi nous allègue-t-on d'un ton sy affirmatif des lois éternelles, nécessaires et immuables pour le mouvement des. atomes, sans recourir à un premier moteur? et pourquoi élève- t-on tout un système de philosophie sur le fondement d'une fable si ridicule? Sans le cîinamen, la ligne droite ne peut jamais rien faire, et le système tombe par terre. Avec le cîinamen, inventé comme les fables des poètes, la ligne droite est violée, et le système se tourne en dérision. L'un et l'autre, c'est-à-dire la ligne droite et le cîinamen, sont des suppositions en l'air et de purs songes. Mais ces deux songes s'entre-détruisent; et voilà à quoi aboutit la licence effrénée que les esprits se donnent de supposer comme vérit' éternelle tout ce que leur imagination leur fournit pour autori er une fable, pendant qu'ils refusent de reconnoltre l'art avec lequel toutes les parties de l'univers ont été formées et mises en leurs places.

Pour dernier prodige d'égarement, il falloit que les épicuriens osassent expliquer encore par ce cîinamen, qui est lui-même si inexplicable, ce que nous appelons l'Ame de l'homme et son libre

arbitre. Ils sont donc réduits à dire que c'est dans ce mouvement où les atomes sont dans une espèce d'équilibre entre la ligne droite et la ligne un peu courbée que consiste la volonté humaine.

Étrange philosophie! les atomes, s'ils ne vont qu'en ligne droite, sont inanimés, incapables de tout degré de connoissance et de volonté ; mais les mêmes atomes, s'ils ajoutent à la ligne droite un peu de déclinaison, deviennent tout à coup animés, pensants et raisonnables ; ils sont eux-mêmes des âmes intelligentes, qui se connoissent, qui réfléchissent, qui délibèrent et qui sont libres dans ce qu'elles font. Quelles métamorphoses plus absurdes que celles des poètes l Que diroit-on de la religion, si elle avoit besoin, pour être prouvée, de principes aussi puérils que ceux de la philosophie, qui ose la combattre sérieusement?

Mais remarquons à quel point ces philosophes s'imposent à eux-mêmes. Qu'est-ce qu'ils peuvent trouver dans le chnamen qui explique avec quelque couleur la liberté de l'homme ? Cette liberté n'est point imaginaire ; et il faudroit douter de tout ce qui nous est le plus intime et le plus certain, pour douter de notre libre arbitre. Je sens que je suis libre de demeurer assis, quand je me lève pour marcher ; je le sens avec une si pleine certitude, qu'il n'est pas en mon pouvoir d'en douter jamais sérieusement, et que je me démentirois moi-même si j'osois dire le contraire. Peut-on pousser plus loin l'évidence de la preuve de la religion? Il faut douter de notre liberté même, pour pouvoir douter de la Divinité : d'où je conclus qu'on ne sauroit douter de la Divinité sérieusement ; car personne ne peut entrer en un doute sérieux sur sa propre liberté* Si, au contraire, on avoue de bonne foi que les hommes sont véritablement libres, rien n'est plus facile que de montrer que la liberté de la volonté humaine ne peut consister en aucune combinaison des atomes.

S'il n'y a aucun premier moteur qui ait donné à la matière des lois arbitraires pour son mouvement, il faut que le mouvement soit essentiel aux corps, et que toutes les lois du mouvement soient aussi nécessaires que les essences des natures le sont.

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