NOTIONS PRÉLIMINAIRES
Tous mes soins pour douter ne me peuvent donc plus empêcher de croire certainement plusieurs vérités. La première est que je pense quand je dpute. La seconde, que je suis un être pensant, c'est-à-dire dont Ja nature est de penser; car je ne connois encore que cela de moi. La troisième, d'où les deux autres premières dépendent, est qu'une même chose ne peut tout ensemble exister et n'exister pas ; car si je pouvois tout ensemble être et n'être pas, je pourrois aussi penser et n'être pas. La quatrième, que ma raison ne consiste que dans mes idées claires, et qu'ainsi je puis affirmer d'une chose tout ce qui est clairement renfermé dans l'idée de cette chose-là; autrement je ne pourrois conclure que je suis, puisque je pense. Ce raisonnement n'a aucune force qu'à cause que l'existence est clairement renfermée dans l'idée de lu pensée. Penser est une action et une manière d'être; donc il est évident, par cet exemple, qu'on peut assurer d' une chose tout ce qui est clairement renfermé dans son idée : hésiter encore là-dessus, ce n'est plus exactitude et force d'esprit pour douter de ce qui est douteux, c'est légèreté et irrésolution ; c'est inconstance d'un esprit flottant, qui ne sait rien saisir par
un jugement ferme, qui n'embrasse ni ne suit rien, à qui la vérité connue échappe et qui se laisse ébranler contre ses plus parfaites convictions, par toutes sortes de pensées vagues.
Ce fondement immobile étant posé, je me réjouis de connoître quelques vérités; c'est là mon véritable bien, mais je suis bien pauvre; mon esprit se trouve rétréci dans quatre vérités; je n'oserois passer au delà sans crainte de tomber dans l'erreur. Ce que je connois n'est presque rien ; ce que j'ignore est infini; mais peut-être que je tirerai insensiblement du peu que je connois déjà quelque partie de cette infini qui m'est jusqu'ici inconnu.
Je connois ce que j'appelle mot, qui pense, et à qui je donne le nom d'esprit. Hors de moi je ne connois encore rien ; je ne sais s'il y a d'autres esprits que le mien ni s'il y a des corps. Il est vrai que je crois apercevoir un corps, c'est-à-dire une étendue qui m'est propre, que je remue comme il me plaît, et dont les mouvements me causent de la douleur ou du plaisir. Il est vrai aussi que je crois voir d'autres corps à peu près semblables au mien, dont les uns se meuvent et les autres sont immobiles autour de moi. Mais je me tiens ferme à ma règle inviolable, qui est de douter sans relâche de tout ce qui peut être tant soi peu douteux.
Non-seulement tous ces corps qu'il me semble apercevoir, tant le mien que les autres, mais encore tous les esprits qui me paraissent en société avec moi, qui me communiquent leurs pensées, et qui sont attentifs aux miennes ; tous ces êtres, disje, peuvent n'avoir rien de réel et n'être qu'une pure illusion qui se passe tout entière au dedans de moi seul : peut-être suisje moi seul toute la nature. N'ai-je pas l'expérience que quand je dors je crois voir, entendre, toucher, flairer, goûter ce qui n'est point et qui ne sera jamais? Tout ce qui me frappe pendant mon songe, je le porte au dedans de moi, et au dehors il n'y a rien de vrai. Ni les corps que je m'imagine sentir, ni les esprits que je me représente en société de pensée avec le mien ne sont ni esprits ni corps; ils ne sont, pour ainsi dire, que mon
erreur. Qui me répondra, encore une fois, que ma vie entière ne soit pas un songe et un charme que rien ne peut rompre? Il faut donc par nécessité suspendre encore mon jugement sur tous ces êtres qui me sont suspects de fausseté.
Étant ainsi comme repoussé par tout ce que je m'imagine connaître au dehors de moi, je rentre au dedans, et je suis encore étonné dans cette solitude au fond de moi-même. Je me cherche, je m'étudie : je vois bien que je suis; mais je ne sais ni comment je suis ni si j'ai commencé à être, ni par où j'ai pu exister. prodige ! je ne suis sûr que de moi-même; et ce moi où je me renferme m'étonne, me surpasse, me confond et m'échappe dès que je prétends le tenir. Me suis-je fait moimême ? Non, car pour faire il faut être ; le néant ne fait rien : donc, pour me faire, il auroit fallu que j'eusse été avant que d'être; ce qui est une manifeste contradiction. Ai-je toujours été ? suis-je par moi-même? Il me semble que je n'ai pas toujours été; je ne connois mon être que par la pensée, et je suis un être pensant. Si j'avais toujours été, j'aurais toujours pensé ; si j'avais toujours pensé, ne me souviendrois-je point de mes pensées? Ce que j'appelle mémoire, c'est ce qui fait connaître ce que l'on a pensé autrefois. Mes pensées se replient sur ellesmêmes; en sorte qu'en pensant je m'aperçois que je pense, et ma pensée se connoît elle-même : il m'en reste une connoissance après même qu'elle est passée, qui fait que je la retrouve quand il me plaît; et c'est ce que j'appelle souvenir. 11 y a donc bien de l'apparence que si j'avois toujours pensé je m'en souviendrois.
U peut néanmoins se faire que quelque cause inconnue et étrangère, quelque être* puissant et supérieur au mien, auroit agi sur le mien, pour lui ôter la perception de ses pensées anciennes et auroit produit en moi ce que j'appelle oubli. J'éprouve en effet que quelques-unes de mes pensées m'échappent, en sorte que je ne les retrouve plus. Il y en a même quelquesunes qui se perdent tellement qu'à cet égard-là je ne pense point d'avoir jamais pensé. •
Mais quel seroit cet être étranger et supérieur au mien, qui auroit empêché ma pensée de se replier ainsi sur elle-même et de s'apercevoir, comme elle le fait naturellement ? Dans cette incertitude je suspends mon jugement, suivant ma règle, et je me tourne d'un autre côté par un chemin plus court. Suis-je par moi-même ou suis-je par autrui ? Si je suis par moi-même , il s'ensuit que j'ai toujours été ; car je porte, pour ainsi dire, au dedans de moi essentiellement la cause de mon existence : ce qui me fait exister aujourd'hui a dû me faire exister éternellement et d'une manière immuable. Si, au contraire, je suis par autrui, d'une manière variable et empruntée, cet autrui, quel qu'il soit, m'a fait passer du néant à l'être. Qui dit un passage du néant à l'être dit une succession dans laquelle on commence à être et où le néant précède l'existence. Tout consiste donc ù examiner si je suis par moi-même ou non.
Pour faire cet examen, je ne puis manquer en m'ai tachant à une de mes principales règles, qui est comme la clef universelle de toute vérité, qui est de consulter mes idées et de n'affirmer que ce qu'elles renferment clairement.
Pour démêler ceci, j'ai besoin de rassembler certaines choses qui me paroissent claires. L'être, la vérité et la bonté ne sont qu'une même chose; en voici la preuve. La bonté et la vérité ne peuvent convenir au néant, car le néant ne peut jamais être ni vrai, ni bon à aucun degré : donc la vérité et la bonté ne peuvent convenir qu'à l'être. Pareillement l'être ne peut convenir qu'à ce qui est vrai, car ce qui est entièrement faux n'est rien; et ce qui est faux en partie n'existe aussi qu'en partie. Il en est de même de la bonté : ce qui n'est qu'un peu bon n'a qu'un peu d'être; ce qui est meilleur est davantage; ce qui n'a aucune bonté n'a aucun être. Le mal n'est rien de réel, il n'est que l'absence du bien, comme une ombre n'est qu'une absence do la lumière.
Il est vrai qu'il y a certaines choses très-réelles et très-posifives que l'on nomme mauvaises, non à cause de leur nature Veille et véritable, qui est bonne en elle-même en tout ce qu'elle
contient, mais par la privation de certains biens qu'elles devraient avoir et qu'elles n'ont pas. Je ne saurois donc me tromper en croyant que la vérité et la bonté ne sont que l'être. La bonté et la vérité étant réelles et n'y ayant point d'autre réalité que l'être, il s'ensuit clairement qu'être vrai, être bon et être simplement c'est la même chose; mais comme je puis concevoir qu'une chose soit plus ou moins, je la puis concevoir aussi plus ou moins vraie, plus ou moins bonne.