De l'existence et de l'institut des Jésuites
Dans la vie des hommes, il est des circonstances où les explications les plus précises deviennent une haute obligation qu'il faut remplir.
Je l'avouerai : depuis surtout que le pouvoir du faux semble reprendre parmi nous un empire qui paraissait aboli, depuis que des haines vieillies et des fictions surannées viennent de nouveau corrompre la sincérité du langage et dénaturer les droits de la justice, j'éprouve le besoin de le déclarer: Jesuis un Jésuite, c'est à dire un Religieux de la Compagnie de Jésus.
Cette déclaration, je la dois à moi-jjiême ; je la dois à mon ministère, à mes frères dans le sacerdoce, à la jeunesse, à tous les fidèles qui m'honorent de leur confiance; je la dois à l'Église, à Dieu.
Je n'apprends rien au plus grand nombre ; mais je satisfais au besoin de ma conscience, au besoin de ma position et de ma liberté.
Il y a d'ailleurs en ce moment trop d'ignominie et trop d'outrages à recueillir sous ce nom, pour que je ne réclame point publiquement ma part d'un pareil héritage.
Ce nom est mon nom; je le dis avec simplicité; les souvenirs de l'Évangile pourront faire comprendre à plusieurs que je le dise avec joie.
Jésuite, je ne l'ai pas toujours été; j'ai suivi pendant quelques années une autre carrière ; elle m'a laissé de précieux souvenirs et des amis fidèles; je m'en honore.
Avant de me faire prêtre et Jésuite, j'étais homme de mon temps, je le suis encore ; Français, je n'ai pas cessé de l'être.
En me faisant Religieux, je n'ai entendu ni abdiquer ma patrie, ni violer ses lois, ni renoncer à mes droits ou à mes devoirs de citoyen.
J'ai eu des préventions contre la Compagnie de Jésus; Pascal et les traditions parlementaires m'avaient trompé comme bien d'autres.
Et je dois le dire, c'est en quelque sorte malgré moi que je connus la vérité sur les Jésuites. Je n'ai point à raconter ici ni par quelle voie il plut à la
divine Providence de me faire passer alors, je ne veux point occuper le public de mon histoire ; ni quel fut ce travail intérieur de la conscience, dont Dieu a le secret, dont le souvenir est ineffaçable dans mon âme et qui en m'apportant la lumière amena un changement si entier dans mon existence. Mais ce que je puis bien déclarer, c'est que ma conviction fut formée et ma décision prise alors dans la situation la plus complètement libre de toute influence ; il n'a guère été jamais dans ma nature d'en accepter aucune.
Ce que je puis encore affirmer, c'est que ce furent les choses qu'on méconnaît, qu'on défigure et qu'on attaque le plus dans les Jésuites, qui me déterminèrent à me faire l'un d'eux. Je m'expliquerai sur ces choses.
Oui, l'esprit qui me parut animer la Société de Jésus, l'obéissance même qu'elle professe, l'apostolat qu'elle exerce, les doctrines qu'elle embrasse eurent sur ma vie cette immense influence. Je sentis que Dieu m'appelait là; j'y entrai. Et aujourd'hui , quoique l'opinion soit étrangement égarée; quoique certains mots prononcés avec mépris exercent quelquefois sur des esprits d'ailleurs éclairés une tyrannie incroyable, je n'en essaierai pas moins défaire entendre la voix de la libre vérité.
I/aveiiglrmcnt des préventions ne s'arrête pns devant les plus énormes folies. Dans un eertain langage que plusieurs parlent de sang-froid, tout prêtre dévoué est un Jésuite, tout catholique de bonne foi, un Jésuite !
Ce nom est heureux pour la haine: il dispense de la vérité ; il remplace la justice.
Au besoin il aurait la terrible puissance d'ameuter les passions populaires et peut-être de déchaînerde nouveau les révolutions. On le sait trop; et n'est-ce pas pour cela qu'on veut imposer la peur de ce nom ; la peur qui fut toujours une lâche et mauvaise conseillère?
Il est évident au reste que c'est le clergé tout entier, et avec lui la religion et l'Église qu'on attaque sous notre nom ; je dois au clergé, je dois à tous de dégager les positions.
Ne voir dans l'Eglise de France que la domination et le despotisme des Jésuites est une supposition si absurde qu'elle ne peut être avancée par un homme sérieux.
Il y a cependant quelque chose de plus inconcevable encore que cette supposition elle-même : c'est la crédulité qui l'accepte.
Cette imputation n'est pas nouvelle, Fénélon la signalait de son temps : « On ne veut voir, disait-
„ 9 - « il, que les seuls Jésuites dans tout ce qui s'est « fait sans eux. Ecoutez le parti (janséniste) : les « Jésuites ont fait les censures des facultés de théo- « logie dont ils sont exclus. Ils ont présidé aux « assemblées pour régler les délibérations de l'Eglise « de France, Ils ont conduit la plume detous les évê- « ques dans leurs mandements. Ils ont donné des « leçons à tous les papes pour composer leurs brefs; a ils ont dicté les constitutions du Saint-Siège. « L'Eglise entière devenue imJDécile malgré les « promesses de son époux, n'est j)lus que l'organe « de cette compagnie pélagienne. Il ne faut plus « écouter l'Eglise, parcequ'elle e^t conduite par « les Jésuites, au lieu de l'être par le Saint-Esprit. a N'est-ce pas ainsi que les protestants ont récusé « le concile de Trente, comme un tribunal suborné a par les cabales de leurs ennemis? Les Jésuites « doivent servir l'Eglise et lui obéir, loin de la gou- « verner (i). »
Et cependant au siècle de Louis XIV on eût pu ce semble , avec quelque apparence , attribuer une large part d'influence à la Société de Jésus en France.
Le peut-on aujourd'hui de bonne foi?
(1) Fénélon, Inslruclion pastorale sur le système de Jansénius. OEuvrcs compléles, I. 15, p. 120. Taris, Lebel, 18:23.
Que se passe-t-il donc?
Quelques Français, quelques prêtres, deux cent six, jerafTirmejpour toute la France (i), libres dans l'intérieur de leur conscience de choisir le genre de vie et les habitudes qui leur conviennent , ont choisi les trois vœux de pauvreté, de chasteté , d'obéissance, et l'institut de la Compagnie de Jésus que le concile de Trente a déclaré pieux , pitim corum institutum (2).
Il n'y a , il ne peut y avoir ici ni infraction d'aucune loi , ni assurément aucun danger pour l'état.
11 y a l'exercice de la liberté de conscience, inexplicable autrement.
Et bien que je ne vienne pas dans cet écrit discuter la question légale de notre existence, (3) je ne puis m 'empêcher de dire ce que le bon sens ne permet pas de taire, et ce que la bonne foi ne permet pas de récuser.
(1) Deux cent six prèlres disséminés dans vingt diocèses : voilà toute la Sociélé de Jésus eu France. Les novices, les frères ne sont pas compris dans ce nombre.
Il est vrai que trois cent quinze Jésuites français sont employés dans les pays étrangers à l'enseignement et aux missions.
(2) Conc. Trident., sess. 25, cap. 16.
(3) M. de Vatimesnil, mon ancien collègue, consulté par moi, m'a adressé un mémoire que je publie avec l'extrait d'un travail antérieur sur la position légale des associations religieuses en France. La question pleinement et savamment traitée y est résolue d'une manière péremptoire.
Catholique et Français, jouissant de tous les droits de citoj^en, assuré de la liberté de conscience par la loi fondamentale, j'ai éprouvé un jour le besoin de me rapprocher de la perfection évangélique, autant qu'il pouvait m'être donné de le faire.
La profession religieuse m'apparut comme la voie de perfection que je cherchais; approuvée par l'Eglise, elle avait en même temps à mes yeux cet autre caractère d'être du domaine exclusif de la conscience.
MaiSj me disait-on, les vœux qui constituent le religieux ne sont pas reconnus par la loi. Que m'importe ? La loi ne s'occupe pas de ces vœux; on peut les faire, elle les ignore; les violer, elle demeure indifférente.
Mais les proscrire, elle ne le peut pas sans armer le pouvoir de l'inquisition et de l'intolérance les plus odieuses.
Interdire à des hommes qu'on proclame libres le fait tout intérieur et privé de la vie religieuse, c'est tomber dans une contradiction flagrante, c'est attenter à la liberté de conscience dans ce qu'elle a de plus intime et de plus sacré.
Aux yeux de l'état , des hommes, des prêtres réunis dans des habitudes communes et purement religieuses, peuvent n'avoir sans doute aucun droit politique ou civil de corporation ; et nous ne récla-
- d2 mons rien à cet égard : mais ces prêtres réunis, qui du reste n'exercent au dehors d'autres fondions que celles qu'ils tiennent comme tous les autres prêtres de la juridiction épiscopale, sont légalement inattaquables; ou bien la liberté religieuse est un mensonge,etle droitpublicdes Français, laloi fondamentale une déception : car alors les paroles ont perdu leur vrai sens, etles mots n'expriment plus les idées.
La charte a-t-elle prononcé la liberté de conscience, oui ou non?
La perfection évangélique est-elle un droit de la conscience, oui ou non?
Eh bien ! la vie religieuse n'est que la perfection évangélique : c'est l'enseignement solennel de l'Eglise, comme la liberté de conscience est la promesse solennelle de la charte.
Si je veux donc, moi Français, être en France religieux bénédictin, dominicain ou jésuite, de quel droit m'en empêcherez-vous?
Je ne vous demande ni existence publique et reconnue, ni la moindre part de la fortune de l'état; je demande seulement à respirer comme vous l'air libre de la patrie. Je prétends, dans ma vie privée et dans ma conscience, pouvoir faire des vœux et suivre avec mes frères, dans une habitation et une paix communes, des règles approuvées par l'Église catholique.
Et en quoi, je vous prie, celte liberté gêne-t-ello la vôtre? Gêne-t-elle une liberté quelconque?
Mais en Angleterre, en Belgique, aux États-Unis, là où la liberté de conscience est une réalité, les religieux, les Jésuites, comme d'autres, ont publiquement des collèges et des établissements nombreux de tout genre ; personne ne pense qu'il soit juste et légal de les bannir.
Pourquoi le ferait-on en France, où ils ne possèdent, où ils ne réclament même pas une aussi large part du droit commun ?
Heureusement pour l'honneur du pays, aucune des lois aujourd'hui en vigueur ne saurait les atteindre et les frapper dans le droit sacré de leur existence personnelle et de la liberté de leur conscience.
Quoi! c'est ce mode si légitime, si simple, si paisible, si obscur d'existence , qui soulève les plus violentes tempêtes de l'opinion! Est-ce sérieux? Que s'est-il donc passé?
Qu'avons-nous fait, qu'avons-nous dit, nous prêtres de la Compagnie de Jésus? D'où vient ce bruit? D'où naissent tant d'orages? Comment donc sommes-nous devenus de nouveau l'objet de tant de haines, le but de tant d'attaques, la cause de tant de craintes?
Vous qui appelez sur nous, sur des prêtres, sur des Français, sur des citoyens libres et dévoués, toute la rigueur des proscriptions, nous connaissezvous? Nous avez-vous vus , nous avez-vous entendus?
Quelle parole sortie de notre bouche a compromis la tranquillité publique et le respect dû aux lois? Cependant nos deux cents voix ont retenti dans un grand nombre de chaires, depuis les cités les plus populeuses jusqu'aux plus humbles hameaux.
Où sont les autorités civiles qui nous accusent? Où sont les autorités ecclésiastiques qui nous condamnent ?
Un fait répréhensible et positif est-il imputé à l'un d'entre nous ?
Des préventions, des susceptibilités, des présomptions ne suffisent pas ; elles ne sauraient tenir lieu ni des faits, ni des preuves; et la culpabilité d'une société ne peut avoir une expression pratique et juste que dans les fautes de ceux qui la composent. A ceux-ci, aux individus, appartiennent l'action, le crime, la vertu.
Quels sont parmi nous les coupables?
La vie, l'influence politiques nous sont étrangères : serviteurs de l'Église, nous vivonspour elle et poursuivons avec elle, dans tous les temps, dans tous les
lieux, sous tous les genres de gouvernement, l'œuvre du ministère évangëlique.
On nous transforme en ennemis des libertés et des institutions de la France ; qu'en sait-on? Pourquoi le serions-nous ?
Et quand nous sommes les seuls menacés, ou même les seuls exclus des bienfaits d'une législation libérale, comm ent nous traduire en oppresseurs?
Le ridicule n'est-il pas ici égal à l'injustice?
Une polémique ardente s'est élevée pour réclamer la liberté d'enseignement promise par la charte ; nous devons partager et nous partageons à cet égard l'opinion unanime de l'épiscopat français et du clergé : qui peut nous le reprocher? Cependant nous sommes restés simples spectateurs du débat. Nous nous taisons; n'importe, notre calme est séditieux, notre sile nce conspire.
Aujourd'hui comme autrefois les Jésuites ont tout fait, tout inspiré, tout dicté contre l'Université.
Les auteurs des livres se nomment, ils sont connus. Parceque leurs attaques déplaisent, ils ont pris de faux noms; les vrais auteurs sont des Jésuites.
Mais si le soleil luit pour tout le monde, est-ce que la justice et le bon sens s'éteignent quand il s'agit de nous ? Oui réellement, dans un grand
nombre d'esprits, et il y a longtemps que cela dure.
Je viens dans cet écrit en appeler aux hommes réfléchis, et leur proposer de résoudre enfin sérieusement eux-mêmes les questions qui s'agitent toutes les fois que notre nom est prononcé.
Il faut que ces questions soient résolues : nous en avons besoin pour nous, pour ces jeunes hommes qui viennent frapper au seuil de nos demeures, et demandent à partager notre existence. Nous devons leur dire, et ils doivent savoir si réellement nos lois excluent du sol de la patrie les Français catholiques qui embrassent la vie religieuse.
Qu'on nous le déclare la main sur la conscience, la main sur la charte ; plus de déclamations, plus d'injures! quelque chose de sérieux enfin; ce sera peut-être une solennelle injustice; nous plaindrons le pays, nous ne nous plaindrons pas. Nous saurons nous exiler encore, et nous irons chercher la jouissance de nos droits de citoyens et la liberté de nos consciences chez les sauvages de l'Amérique ou parmi les païens de l'Inde et de la Chine.
Nous sommes déjà trois cent quinze jésuites français hors de France ; nous y serons plus nombreux. Toute la terre est au Seigneur que nous servons.
Je dirai donc ce que nous sommes; on l'ignore : je l'expliquerai avec précision.
Quatre choses'Inous feront bien connaître :
L'esprit que nous puisons dans le livre des j^j'^rclces spirituels de S. Ignace ;
L'obéissance que ses constitutions nous imposent;
L'apostolat que la Compagnie exerce dans les missions ;
Les doctrines qu'elle embrasse.
Je parle de ce que je sais ; rien dans ma vie n'est plus certain ni mieux connu pour moi que ce que je vais dire, et ce sera la simple vérité. Les hommes peuvent la repousser; Dieu la voit et me juge (i).
(I) Ce n'est point une apologie que je fais. SI l'on désirait connaître la réponse pôremploire à toutes le« accusations, soit anciennes, soit nouvcllesconlre la Snciétéde Jésus, on In trouverait dans les -ouvrages suivants : Instruction pastorale de M. de Braumonl, archevêque de Paris, sur lesatfeintesporlres. eic, avec les témoignages divers réunis dans le livre inlilulé : L'Eglise , son aulori,'!', ses institutions, etc.... Paris, Debécourt, iSii. — Apologie dc< Jésuites, par CiiraUi.—Lavérilé prouvée par les /"«i^s, parle P. llozavcn. — F/e de S. Ignace par le P. lionboQTs.—Documenlshisloriques, critiques, etc., concernant la Compagnie de Jcsus^ — Réponse au recueil des assertions.
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CIHAFI^BE PBBmïEB,