DES CONSTITUTIONS DE LA COMPAGNIE DE JESUS
On a vu quelle est la source où nous puisons notre esprit, le creuset où nous retrempons nos âmes.
Peut-être aurait-il semblé que les Constitutions de la Société dussent suffire pour nous faire connaître ; après la lecture du chapitre précédent, on doit être convaincu qu'une analyse exacte et approfondie du livre des Exercices était indispensable.
Combien de fois nos Constitutions n'oni-elles pas été attaquées et défigurées! Pour les justifier, je les exposerai simplement.
Je ne viens point chercher ici à éclairer des esprits qui ne veulent pas l'être; mais il faut que la simple vérité ait été dite une fois : je la dirai.
Le noviciat, les études, la troisième année de probation et les divers ministères que nousremplis^^ons, le gouvernement de la Compagnie , notre vœu d'o-
- 31 ~ béissance: voilà les points principaux dont j'ai à parler.
S. Ignace de Loyola est l'unique auteur des Constitutions comme des lixercices.
Quand j'étudiai cet ensemble de lois si saf:;em('nt conçues et si fortement appropriées à tous les besoins d'une société religieuse, quand je voulus s;ivoir à fond ce qui allait devenir la règle de toute ma vie, je vis clairement que l'esprit vrai de l'I'.vangile avait dicté ces lois.
Pour un catholique il ne saurait y avoir de doute
à cet égard. L'Institut de la (Compagnie de Jésus a
été approuvée par vingt Papes ; Clément XIV, il
est vrai, le supprima, mais sans le condamner;
Pie Yll l'a rétabli en rap})rouvant de nouveau. Le
concile de Trente avait déclaré «n'y vouloir rien
a innover, ni empêcher que les clercs réguliers de
« la Compagnie de Jésus ne servent le Seigneur et
<r son Egli-e, selon leur pieux Institut, qui a été ap-
« prouvé par le Saint-Siège ; [Sancta synodus non
« intendit aliquid innovare aut prokibere qain religio
« ciericorum Socictalis Jcsu, juxtapium eoruni insti-
« tutum à sanctâ Sede approbatuin, Domino et ejus
« ecclesiœ inservire possit.y>) (i) C'est là un grand et
solennel témoignage.
(1) Conril. Trid., sess. i>;>, cap. KJ.
Plusieurs fois l'Eglise de France, par la voix de ses évêques assemblés, s'est hautement déclarée en faveur de la Compagnie de Jésus ; et l'on sait qu'au siècle dernier ils protestèrent contre l'arrêt de suppression, (i)
On a pu dire à certaines époques de quelques ordres religieux qu'ils s'étaient relâchés de l'esprit de leur institution primitive; jamais on ne l'a dit de la Compagnie de Jésus ; jamais on ne lui reprocha de s'être éloignée de l'esprit de son fondateur ni des constitutions qu'il lui donna. C'est beaucoup quand il s'agit d'un ordre religieux; et n'y a-t-il pas dans ce seul fait quelque chose qui doit faire préjuger l'estime pour une semblable institution? S'il est vrai qu'après trois siècles elle garde la force et la vie , n'y a-t-il pas à l'étudier un intérêt qui s'accroît de cette présomption favorable?
Cette étude des Constitutions de la Société de Jésus, je viens la proposer aux hommes sérieux. Je la recommencerai volontiers avec eux ; c'est elle qui m'a fait ce que je suis; qu'elle les fasse justes envers nous ; ce sera pour tous, je crois, un bonheur.
(i) V. l'avis fies évêques et l'inslruclion pasiorale de M. de Beaumont, dans l'ouvrage intKulé : L'Eglise, so7i autorité, ses instilulions et rordrc des Jcsuiles... ; Paris, DebécourI, 1844.
Aussi bien, même en dehors des graves circonstances où nous nous trouvons, c'est un curieux sujet d'observation qu'une législation objet à la fois de tant d'attaques et de tant de louanges.
Et ne serait-ce pas aussi un grand problème historique et moral que de rechercher comment des religieux fidèles à leurs lois, à des lois que l'Eglise approuva, ont pu se voir exposés à une telle contradiction des langues? Car certes ce n'est pas se décerner un éloge qui ne convient pas, que de dire que jamais hommes ne furent tour à tour haïs, détestc3, estimés, chéris à un degré pareil ; que jamais hommes ne furent comme les religieux de la Compagnie de Jésus l'objet de préventions plus violemment hostiles et plus pleinement favorables.
11 est temps peut-être d'arriver à une solution, et de demander à l'opinion un arrêt défmitif. Je crois l'occasion convenable; j'ai assez la confiance que les esprits sincères voudront se rendre compte de ce singulier contraste qui a représenté une société religieuse comme un corps voué, suivant les uns, à tous les travaux et à tous les sacrifices de l'apostolat, comme un foyer permanent, suivant les autres, d'intrigue, de fourberie et d'ambition.
Quand la voix qui m'appelait se fit entendre au fond de mon cœur, quand je balançais en moimême le poids divers de ces contradictions étrani;es, il y eut un jour où je dis : Pascal, votre génie a commis un grand crime, celui d établir une alliance pcul-ette indestructible entre le mensonge et h» langue du peuple IVanc. Vous avez lixé le dictionnaire de la calomnie; il fait règle encore, il ne la fera pas pour moi.
Cette impérissable auloiité acqui:-e au mensonge par la magie du langage, ce règne impérieux exercé depuis deux siècles par un calomniateur de génie, pour emprunter à M. de Chateaubriand ce trait de son éloquence réparatrice, ne m'empêchèrent point alors de prendre et d'exécuter ma résolution d'entrer daiis la Compagnie. Je dois le dire: des pensées plus hautes me préoccupèrent; et me sera-t-il permis de l'avouer dans toute la rudesse de ma foi et de mes convictions? La haine qui poursuit sans cesoc me parut un puissant motif pour estimer et chérir. La philosophie antique pressentant en quelque sorte l'Évangile, l'avait déjà proclamé par son plus sublime organe: Rien n'est plus beau que de souffrir persécution pour la justice. « Et Dieu même, ajoute quelque part Bossuet,
«t a jugé cette destinée si grande qu'il n'a rien trou- « vé de plus digne de son Fils sur la terre. »
Maintenant, et depuis vingt et une années que j'appartiens à la Société de Jésus , cette haine persévérante m'encourage et me console. Ce que je redouterais pardessus tout^ ce serait la mollesse qui îibâtîirdit les âmes; la mollesse n'est pas fiarmi nous : devant les assauts répétés de la persécution et de l'injure on ne s'amollit pas.
Je ne viens donc pas me plaindre; je serais plus près de me réjouir! Je ne viens pas non plus me justifier; je ne viens que rendre un simple et vrai témoignage.
llichelieu et d'autres politiques profonds virent dans les Constitutions de S. Ignace le chef-d'œuvre du génie : moi j'appelle l'œuvre de mon père un monument de sagesse, de piété, de sainteté admira blés.
Deux mots pourraient tout résumer ici : but et moyen. Le but, c'est la gloire de Dieu et le salut des âmes; le moyen , c'est l'obéissance.
Du reste il est très important pour nous connaître qu'on veuille com|;rendrc ces choses; et ce qui les fera mieux comprendre, c't si ce que je vais raconter. Ce n'est pas uae fiction . c'est la simple vérité.
Un homme lassé du monde le quitta. Peut-être les passions ardentes de la jeunesse avaient traversé violemment sou âme ; il cherchait un abri. 11 a conçu un profond désir de se venger de lui-même et de Satan par des fatigues utiles au prochain.
Il crut alors et il croit encore aujourd'hui que le grand mal de notre temps est l'absence totale de su' bordination et d'obéissance parmi les hommes. Désabusé des vaines illusions , des chimères de l'indépendance , il avait soif d'obéir ; il en ressentait le besoin immense; il invoquait l'obéissance comme l'asile sauveur qui devait protéger sa dignité d'homme et lui assurer la possession de la véritable liberté , l'affranchissement de l'âme.
Le travail des exercices spirituels achève de lui montrer la lumière et de lui tracer la voie ; il frappe à la porte de la Compagnie de Jésus.
Ce qui l'émeut dès l'entrée , c'est la paix profonde qui règne dans la religieuse demeure. L'aspect de ces murs silencieux, la démarche recueillie de ceux qui les habitent, le bruit des pas qui retentissent comme au désert , l'ordre , la pauvreté qu'on rencontre partout, l'accueil prévenant et l'expression obligeante du bon frère qui introduit, la douce gravité du père qui reçoit, je ne sais quel air suave et pur que l'on respire , une présence de Dieu plus
intime, ce semble, et plus familière, tout dans ce séjour , quand pour la première fois on l'aborde étranger venant de loin et battu parles orages ,tout y fait ressentir une impression qu'on ne peut guère définir, mais qu'il faut nommer l'impression de Dieu. Un principe inconnu , un esprit bienfaisant soulage les peines, répare les forces, et donne l'avant-goût d'une nouvelle et heureuse existence. Enfln on n'a plus autour de soi que des cœurs ouverts et pieux , des fronts sereins ; la parole qui rarement interrompt un long silence est toujours simple et fraternelle, les rapportslibres, joyeux, faciles. Placé encore sur le seuil , le candidat de la vie religieuse connaîtra d'avance , à cette heure solennelle , toute l'étendue des devoirs que la Compagnie de Jésus dicte à ses membres ; il doit savoir, il saura quel est l'esprit qui l'anime dans toute sa vérité ; libre il se décidera.
« Etes-vous prêt, lui demande-t-on , à renoncer « au siècle , à toute possession comme à tout espoir « de biens temporels? Etes-vous prêt à mendier, « s'il le faut , votre pain de porte en porte pour « l'amour de Jésus Christ? — Oui. (i)
(1) Exam., c. 4, § 1, 12, 26, 27; Const. part, vi, c. 2, § 10 ; lus tilut. Soc, t. 1, p. 345 et seq., et p. 41U.
« Etes-vous disposé à vivre en quelque pays du « monde et en quelque emploi que ce puisse être, « où les supérieurs jugeront que vous serez plus « utile pour la plus grande gloire de Dieu et le sa- « lut des âmes? — Oui. (i)
« Ett'S-vous résolu d'obéir aux supérieurs qui « tiennent pour vous la place de Dieu , en toutes « les choses où vous ne jugeriez pas la conscience « blessée par le péché? — Oui. (2)
« Vous sentez-vous généreusement déterminé à « repousser avec horreur sans exception tout ce « que les hommes esclaves des préjugés mondains « aiment et embrassent; et voulez- vous accepter, « désirer de toutes vos forces ce que Jésus-Christ « notre Seigntur aima et embrassa — Oui. (3j
« Consentez-vous à vous revêtir de la livrée d'i- « gnominie qu'il a poriée , à souffrir comme lui, par « amour et par respect pour lui, les opprobres, les « faux témoignages et les injures . sans toutefois y « avoir donné sujet? » (4)
(1) Exani., c. 4, g 3o. -^ Coiisl. pari, m., c. 2 liU. G, îuslitul. Soc. 1.1 p. 550 el 378.
(2) Exam., c. 4, § ^29 -Consl., p. m, c. 1, g 23 el passiai. — Inslitut. Soc, (. !, p. oTÔ.
(3j Exam., c 4, § 44. Instilut. Soc, 1. 1, p. 552,
(4) " Indui eadem vesle ac itisignibus Domini sui, pro ipsius « an;ore i!c levereiilia... coiilutneUas, Talsa lesliinonia et hijuiiag <' pâli... » Ibid.
11 faut réjiondre : et grâces immortelles en soient rendues à la bonté de Dieu; j'ai répondu oui. « Vous passerez pour fou. — Oui, cela me convient. •
Jamais question si étrange ne frappa des oreilles humaines; jamais peut-être l'Evangile de la croix et sa folie sacrée ne furent mieux présentés dans leur rudesse native. Au reste S. Ignace entendait si bien que les soldats de sa Compagnie fussent de véritables disciples du Dieu crucifié , que durant sa vie, tous ses historiens l'attestent, il pria instamment le Seigneur pour que la Société fût toujours ])er.sécutce : il a été bien exaucé, on doit en convenir.
Mais enfin la question est faite, elle est justifiée comme l'est une prophétie exacte par un accomplissement permanent; et quand le postulant, libre encore, a répondu , il est admis.
Ici commence pour lui un nouvel ordre de choses.
JVovifiat.
Le novice passera deux années dans une profonde retraite ; il aura ce temps pour réfléchir , et ce temps est nécessaire avant de se lier par des engagements irrévocables. Les épreuves morales qu'il doit subir soûl grandes. Ausbi sa détermination .
après deux ans de noviciat , sera-t-elle libre, éclairée, forte.
Durant ce même espace de temps , toute étude lui est interdite fi). Conception hardie et puissante qu'on ne saurait bien apprécier par la théorie seule; il faut l'expérience.
Une distance si grande sépare la vie du monde et la vie religieuse , les études d'un homme destiné à marcher dans les voies du siècle et celles du religieux réservé aux travaux apostoliques, que pour l'âme appelée à ce genre de vie dans la Société de Jésus, l'énergique et prudent législateur a voulu créer en quelque sorte un milieu nouveau et toute une existence nouvelle. Dans la longue éducation de ses novices , et dans l'absence même des études, il a entendu, dit-il, préparer le meilleur fondement pour les études elles-mêmes , savoir l'humilité et toutes les vertus solides. (2)
La prière, les méditations prolongées, l'étude pratique de la perfection et surtout de la plus sincère abnégation de soi-même, la réforme courageuse des penchants de la nature, la lutte jour-
Ci) Const., part, m, c. l,§ 27.— Institut. Soc, 1. 1, p. 374.
(2) « Ad praBparandum earum fundamentum, liumilltatis scilicet » ac omnis virlutis. .» Const,, part. III, c l, §27; Institut. Soc. p. 374.
nalière et fidèle contre l'amour d'un vain honneur et des fausses jouissances, l'usage familier des exercices spirituels et de la conversation avec Dieu, la connaissance de tout un monde caché au fond de l'àme , et d'une vie toute intérieure; voilà ce qui remplit les heures du noviciat, (i)
On me pardonnera, en parlant de ce temps déjà bien éloigné de moi, d'y retrouver mes plus doux souvenirs; alors s'accomplirent les jours les plus heureux de ma vie. Berceau chéri de mon enfance religieuse , creuset laborieux de mon âme , épuraration féconde de l'intelligence et du cœur, non je ne vous oublierai jamais!
C'est bien là que viennent mourir les derniers bruits du monde et ses vaines agitations. A l'école de la pénitence et de la prière , on se dépouille peu à peu de cette vie fausse , de ces intérêts factices, de ces affections inférieures qui empêchent d'aspirer aux combats et aux triomphes de la grande gloire de Dieu et de la conquête des âmes. Et cependant l'onction des entretiens divins , et les attraits puissants de la grâce, et le bonheur intima d'une concorde, d'une paix inaltérables pénètrent, encouragent, consolent... Oh! il faut le dire, que
(1) Consl., pari, m, c. 1.— Exam., c. i, § 41 ; Instiliil. Soc, (. I, p. 370 el r>oi.
ces premières années s'écoulent avec une bienlieureuse rapidité!
Le novice, ainsi arraché aux illusions de la vie du siècle, et mieux prémuni désormais contre le danger de leur retour, n'est encore lié par aucun engagement, il est libre. Souvent, très souvent on appela ses réflexions sur les {rraves obligations que les vœux imposent. 11 dut passer par des épreuves répétées et décisives (i). 11 délibère, on l'examine , il est jugé, il juge avec une entière liberté. Il s'offre enfin , la Société l'accepte ; après deux ans révolus, il se donne au Seigneur par une consécration irrévocable.
Je n'essaierai pas de dire ce qui se passe alors dans l'âme.
L'œuvre du noviciat est belle : la noviciat est ce travail régénérateur de l'esprit qui livre autnnt que possible à la grâce divine la possession entière des facultés, des forces, des habitudes de là !ie. C'est une sorte de création, une transformation puissante qui doit affranchir la liberté religieuse dei innombrables entraves dont l'embarrassaient les intérêts, les vues , les affections et les passions de la nature. C'est le foyer où le fer s'amollit pour reprendre un
(1) Exam., c. 4, § 9.— Inslitul. Soc, 1. 1, p. S47.
nouvel être ; c'est la lime qui dégrossit, qui ôte la rouille, qui prépare l'instrument et le remet utile entre les mains de l'ouviier. Alors s'imprime une direction qui remplace dans l'homme toutes les directions purement humaines, par l'unique ambition de la gloire divine et du salut éternel de tous.
A ce but tendent toutes les épreuves que le novice doit subir, toutes les règles qu'il doit obs< rver , toutes les lumières qui lui sont prodiguées. Et S. Ignace, avec une constance qui ne se dément jamais, exprime presque à chaque page cette fin sublime de son œuvre : Ad majorem Sei kIoriaiii: Cette gloire pour laquelle nous sommes faits, qui commence ici-bas par la soumission lidèle de la créature raisonnable à son auteur, qui se consomme dans les cieux au sein de la béatitude et des perfections infinies.
A«l luajoreiii Doi ^loriaiu : Vous ne pouvez croire à celte politique toute surnaturelle et sacrée ; je ne m'en étonne pas. Mais de quel droit osez-vous lui en substitu;r une autre dans vos affirmations inconsidérées, pour traduire à la barre des générations, comme coupables d'une pensée qu'ils n'ont pas, qu'ils n'eurent jamais, une société d'hommes pour qui, ce semble, la justice et la vérité sont faites aussi bien que pour vous?
Mais poursuivons.
Deux années sont écoulées; les vœux sont prononcés ; l'heure des éludes a sonné ; le religieux de la Compagnie entre dans une nouvelle carrière.
Etudes.
Outre la puissance de l'exemple et la vie de l'esprit, il faut encore à l'homme apostolique la science convenable pour mieux aider ses frères à atteindre l'entier accomplissement de leurs destinées.
« Quand donc, dit S. Ignace, le fondement de a l'abnégation et du progrès nécessaire des vertus « aura été jeté dans ceux qui sont admis parmi « nous, on songera pour lors à construire l'édifice « de leurs connaissances. » (i)
Il faudra sans doute prendre garde que , par suite de la ferveur des études, ne vienne à s'attiédir l'amour des vertus solides et de la vie religieuse; mais il faudra aussi apporter de sages tempéraments aux exercices de mortification et de piété ;
(1} Consl.. pari. iv,Proœm.; Inslilul. Soc, t. i, p. 378.
car les études exigent en quelque sorte l'homme tout eutkï, f/uodam modo toliim liomincm rcqtiinnil ( i ) . i\insi voit-on dans les (Constitutions tout «e balancer et s'accorder selon les rèji;ks de la modération la plus sûre et de la plus haute prévoyance.
Parmi les hommes, le noaibre est petit de ceux qui sont en même temps vertueux et savants, boni simul et eruditi paucl inveniunlur. Aussi la pensée des premiers fondateurs de la Compagnie fut-elle d'admettre dans son sein des jeunes gens qu'on s'appliquât à bien former, et qui, par leurs qualités, donnassent l'espérance de voir se réaliser un jour en eux cette double condition de la science et de la vertu à la fois nécessaires pour travailler avec fruit au 6:ilut des âmes.
Ce sont encore les propres paroles de S. Ignace; elles renferment le sens, le but et la raison de nos études. (2)
Le cours doit en être régulièrement et fidèlement suivi, quand l'âge, le défaut d'aptitude ou de santé, quand les nécessités du saint ministère ou le malheur des temps n'y apportent pas d'obstacle invincible.
Les deux années qui suivent celles du noviciat
(1) Consl., pari, iv, ci, §f.— IiisUlul. Soc, l. 1, p. 3Sô.
(2) Consl., parl.iv,proœm.. litt. A. — Il)iil., p. ô79.
— 6i; sont données d'abord ù la rhétorique et à la littérature; trois ans à la pliiloi^ophie et aux sciences physiques et mathématiques, quelquefois davantage, (i)
Vient ensuite ce que nous nommons la régence^ ou l'enseignement des classes dnns un collège. On fait eu sorte que le jeune professeur, commençant par une classe de grammaire;, monte successivement, et parcoure tous les degrés du professorat l'un après l'autre. Cinq ou six ans se passent ainsi dans le cours de régence. Il y a là utilité grande pour soi et dévouement pour les autres; en apprenant beaucoup, on remplit tous les devoirs d'un zèle assidu auprès de la jeunesse qui en est si digne, et dans les fonctions qui peut-être en demandent le plus.
L'éducation occupe une grande place dans notre vie, quand il nous est permis de suivre nos Constitutions sur ce point.
Vers l'âge de vingt-huit ou trente ans, le religieux e.'^t envoyé en théologie. Cette étude, avec celle de l'Eeriture sainte, de l'histoire ecclésiastique et d( s langues orientales, occupe quatre années, six même pour ceux qui montreraient des disposi-
(1) Coiisl., part. IV, c. 5, § 2 el 5. —Rat. studior. Reg. Prov. 17
fl I . — lîisliîul. Sof.. I. 1, p. r.Hu; (. 2, p. 172.
tions remarquables. Le sacerdoce n'est conféré qu'à la fin des études théologiques, rarement avant trente-deux ou trente-trois ans.
Après chaque année de ce long cours d'études, lin examen sévère est subi; nul ne passe au cours supérieur qu'après un jugement favorable porté par les examinateurs sur l'année qui a précédé.
Toutes les études finies, ceux qui jusque là ont réussi dans les examens annuels subissent un examen général sur l'universalité des sciences philosophiques, physiques et théologiques. Avoir obtenu trois suffrages favorables sur quatre, dans ce dernier examen, est une des conditions nécessaires pour être admis à la profession, (i)
Tel est l'ordre des études pour les jeunes religieux de la compagnie de Jésus.
On le voit; il est conforme au but que le saint fondateur s'est proposé. Pour la plus grande gloire de Dieu et le plus grand bien des âmes, un long apprentissage prépare les ouvriers évangéliques à toutes les positions, à tous les ministères sacrés. S. Ignace veut, autant que possible, des hommes solidement instruits, des hommes qui ne s'égarent poinl, qui marchent d'un pas assuré dans les voies
(I) Consl. part. iv,elUat sliulior, Kcg. Piov. passim.
de ]a vérité, et que les saines doctrines éclairent et cnndiHsent toujours; des liomnu'S qui sachent tou.t ce qu'il faut savoir, qui se placent ûdèlement en présence du mouvement de la science et se maintiennent à sa hauteur; qui en tout, en histoire, en physique, en philosophie, en littérature, comme en théologie ne restent point en arrière de leur siècle, "mais puissent en suivre ou même en aider les progrès, sans jamais oublier toutefois qu'ils sont voués à la défense de la religion et au salut des âmes.
On nous a reproché de ne p.ânt former des hommes de génie.
Parmi les pius ht lies gloires de la France, on comptera, je crois, Corneille, Racine, iMolière, La Fontaine, Bossuet, Fénélon, Bourdaloue, Condé, Turenne, Descartes et Pascal; sur ces onze grands homcies, sept furent les élèves des Jésuites.
Quant à nous-mêmes, ce dont il nous sera peutêtre permis de nous glorifier, c'est de cette multitude d'hommes utiles que la Compagnie a produits dans toutes les branches des connaissances humaines, comme dans tous les genres de fonctions évangéliques.
Et si l'on voulait être juste, ne trouverait-on pas les caractères du génie théologique dans Suarez et Vasquez, que Benoît XIV nomma les deux flambeaux
- G9 de la théologie, duo luminariatheohgiœ, ciansBcllarmin et de Lugo; le génie de l'éloquence de la eLaiie dansSegneri, dansBourdaloue, do.t Bossuet disait: cet homme sera éternellement notre maitre à tous; enfin le génie de la science dans Pétaii, Sirmond, Kirclicr, Clavius, yeibiest?(i)
Après tout, S. Ignace a voulu former des hommes apostoliques; et je ne crains pas de le dire, les différents âges de la Compagnie ont réalisé sous ce rapport la grande pensée du fondateur.
On porte à plus de douze mille le nombre des écrivains jésuites : nous aimons mieux nous rappeler nos huit cents martyrs immolés pour la foi, nos huit Uiilh missionnaires, dont la vie précieuse devant le Seigneur s'est consumée dans les travaux du zèle parmi les sauvages et les infidèles, et ces pères, ces frères vénérés et chéris dont l'Église a canonisé la sainteté et qu'elle a solennellement placés sur les autels.
Cependant toutes les épreuves ne sont point
(Ij Lalande a écrit dans le Dullvlin de l'JÀiropc: « Parmi les caloninii.s que la rage des Trolestaiils el des Janséniles exhalait conlre eux (les Jésuites), je remarquai La Clialolais, qui porta l'ignorance el l'aveuglenienl jusqu'à dire que les Jéi-uiles n'avaienl pas produit de uiatliémalit.iens. Je taisais alors la table de mon as lionomie : j'y uiis un article sur les Jésuites astronomes ; leur nombre m'élonna. J'eus l'occasion de voir La Clialolais à Saintes eu 1773 : je lui reprochai son injustice , il eu convint. »
achevées encore pour Je religieux de la Compagnie ; il y a de bien longues années qu'il est sorti du noviciat; les Constitutions lui ordonnent d'y rentrer.
Troisième année de Prolirstion, ou deriiièi'e épreuve avant l'e^ereiee du saint ministère.
Qu'on me permette de le dire, c'est ici le chefd'œuvre de S. Ignace. L'homme qu'il destine au ministère apostolique a passé comme novice deux années de recueillement et de silence ; puis sont venus neuf ans d'études et quatre ou cinq ans d'enseignement ; il vient d'être ordonné prêtre, et il n'a point encore rempli les fonctions du sacerdoce; le plus souvent il compte trente-trois ans d'âge; et quinze ou seize années de vie religieuse se sont écoulées pour lui : le religieux, le prêtre rentre au noviciat.
Il va, durant une année entière, renoncer encore à toute étude et à toute relation au dehors. On apporta de grands soins à cultiver son intelligence ; il doit maintenant, pour dernière épreuve et pour
in-éparation dernière, s'exercer suivant l'expression remarquable des Constitutions dans l'école du cœur, in sclioia affcclus. Le mot est difficile à comprendre ; il m'a fallu, pour en pénétrer le sens, l'année révolue ; et je ne prétends pas ici l'expliquer.
Je dirai seulement : ce religieux , ce prêtre a pu
acquérir des connaissances étendues et variées ; il
a pu déjà aussi donner des preuves de dévouement
et de zèle ; au sein de la solitude, dans une vie de
retraite et de silence , rendu plus présent à Dieu
et à lui-même, avant d'être livré aux autres , « m
« scliola affectas, on va soigneusement l'appliquer à
« tout ce qui affermit et fait avancer dans une hu-
« milité sincère , dans une abnégation généreuse
« d<; la volonté, du jugement même , dans le dé-
« pouillement des penchants inférieurs de la nature,
a dans une connaissance plus profonde, dans un
« amour plus grand de Dieu ; de cette sorte , après
« avoir fortifié dans son âme , après y avoir fait
« pénétrer plus avant encore cette vie véritablement
« spirituelle, il pourra mieux aider les autres à s'a-
« vancer dans les mêmes voies pour la gloire de
« Dieu et de notre Seigneur ». (i)
(I) Coiisl., pjiii. V, e.tî, §- ]. — i;\;ni.., c. ■;,§. I(i; Iii>li(ii(. ^'oc, l, 1, p. 403 el n'iS.
Voilà ce que nous nommons dans la Compagnie la troisième année de probation , la dernière année de préparation et d'épreuve. 11 passe bien vite ce temps d'un saint repos qui ue reviendra plus. J'en ai joui, il ne me sera plus donné d'en jouir avant ma mort ; et quel que soit le nombre des années que Dieu me réserve encore sur cette triste ttrre, l'année du repos lie s'y retrouvera plus pour moi.
Alors la grande carrière des exercices durant tout un mois est encore parcourue; alors la prière, la méditation se prolongent; l'esprit de l'Institut, les conditions de l'apostolat, la pauvreté, la souffrance, l'obéissance, tout ce qui constitue les devoirs du religieux est de nouveau étudié, approfondi. Quelques catéchismes faits à des petits enfants, quelques missions dans les campagnes viennent seulement interromprela solitude et servir comme de préludes aux ministères les plus cliers pour un cœur d'apôtre. Je me reporte avec bonheur, je l'avoue, à ce temps < ù il me fut donné d'évangéliserquelques pauvres populations des montagnes: je l'ai bien souvent regretté depuis: bien souvent l'apostolat des grandes villes a contristé mon esprit et fatigué D:on cœur ; et la jeunesse , que j'ai le bonheur de voir si souvent rassemblée autour de la chaire sacrée, me pardonnera ce souvenir et ce regret, quand je lui dirai , dans
toute la sincérité de mon âme, qu'elle ne m'a jamais donné que des consolations..
Après l'année révolue, les supérieurs s'informent religieusement des progrès faits dans la vertu et dans la science, et suivant le jugement que le Père Général porte lui-même sur les informations transmises, le grade {gradus) est donné. C'est à dire tout simplement qu'on est admis à prononcer les derniers vœux à^Coadjuleur spirituel ou. da Profcs. Car il y a ces deux classes de religieux parmi nous. Les uns et les autres sont égaux en tout : nul privilège, nulle prérogative n'appartient à personne dans la Compagnie. Les places de supérieurs sont même de préférence données aux coadjuteurs spirituels ;"et les profès leur sont le plus souvent .soumis. Quelques charges, en très petit nombre, sont réservées spécialement à ceux-ci ; les profès ont aussi le droit, avec certains supérieurs désignés par la règle, d'assister aux congrégations ou assemblées provinciales et générales de Tordre. Ces réunions sont assez rares et limitées à certains cas.
Ainsi, après les deux ans de premier noviciat \ienuent les trois vœux de religion, simples mais perpétuels ; après quinze ou dix-sept années d'épreuves et d'études, après une troisième année de noviciat viennent les vœux solennels de profès, ou
its derniers vœux de coadjuteur : telle est la gradation régulière, (i)
Si l'on daignait gravement réfléehir à cette économie religieuse d'épreuves et de travaux préparatoires, si l'on voulait se rendre compte de celte législation si prudente, si forte, si digne du génie apostolique de S. Ignace, on aimerait à se représenter ce saint fondateur comme l'ouvrier courbé avec ardeur sur son ouvrage pour le façonner et le perfectionner ; l'essayant, puis le reprenant pour le façonner encore et le refaire ; et ne le livrant à sa destination que lorsqu'il y a épuisé toutes les ressour(5es d'un art patient et courageux.
Le religieux de la Compagnie de Jésus est ainsi préparé longuement et comme travaillé ; on le forme, on l'essaie: on le reprend ensuite et on le retrempe à la source des forces actives de l'esprit dans l'atelier de la solitude et du silence. Et ce n'est pas tout : chaque jour de sa vie, durant de longues heures ; il devra rentrer dans la retraite intérieure de l'âme, pour s'y dépouiller de toutes les influences de la terre et des pensées mondaines, pour y reconquérir les vues élevées de la foi, cette boussole divine à l'aide de laquelle il peut mieux ensuite se jeter
(0 Exam., c. 1, § 7, 8, 9. — Consl., pari, v, c. 1, lill. A. — Inslilut. Soc, t. l.p, 540 el402.
à travers les flots agités des erreurs et des passion3 humaines, et tendre la main aux pauvres naufragés qu'il s'efforce de conduire au port du salut éternel.
On sait maintenant comment se forme un religieux de la Compagnie de Jésus. Certes aucun fondateur ne multiplia, ne prolongea les préparations et les épreuves autant que le nôtre. Il semble avoir voulu laborieusement imiter l'éducation instinctive de l'oiseau qui plane dans les airs. Il veut que ses disciples rendus étrangers aux basses régions des affections terrestres s'élèvent jusqu'à contempler fixement dans leur course le divin soleil de justice, et sachent incessamment renouveler les forces de leur âme et accroître la vigueur de leur action à la chaleur vivifiante de ses rayons.
Daigne la grâce de Dieu accomplir en nous la pensée de notre père ! Puissions-nous tous par d'humbles et généreux efforts répondre aux vœux de sa grande âme et marcher dans les voies qu'il nous a tracées !
Et maintenant, le jour de l'action enfin arrivé, pour la plus grande gloire de Dieu, pour le service de ses frères, le Jésuite sera plus que jamais indifférent à tous les lieux, à tous les emplois, à toutesles situations (i). Il ne repoussera loin de lui, par une dénégation invincible, que les honneurs et les di-
(1) CoDst., part. VII, c. 2, § 1, in fine ; p. ii7 et alibi passim.
gnités (i). 11 les respecte et les admire dans les autres, comme le faîte du dévouement et d'une glorieuse servitude. 11 se dévoue , lui aussi , mais toujours pour obéir, jamais pour commander, sans réserve, sans exception, sans retour.
La classe de septième, au collège, la pénible surveillance du jour et de la nuit entre les murs d'une salle d'étude ou d'un dortoir; la Chine, les Indes, les sauvages, les infidèles; l'Arabe, le Grec; les républiques, les monarchies; l'ardeur des tropiques, les glaces du nord; l'hérésie, l'incrédulité; Ic.^ campagnes, les cités; les résistances sanglantes du barbare, les luttes polies de la civilisation ; la mission, le confessionnal ; la chaire, les recherches studieuses; les prisons, les hôpitaux, les lazarets; l'honneur, l'ignominie; la persécution, la justice; la liberté, les cachots; la faveur, le martyre; pourvu que Jésus-Christ soit annoncé, la gloire de Dieu proclamée, les âmes sauvées, tout est pour le Jésuite d'une égale indifférence. Tel est l'homme que les Constitutions ont voulu donner à l'apostolat catholique. Sans doute nous pouvons gémir devant Dieu de ne pas atteindre toujours ce but avec le courage persévérant qu'il demande; du moins, faut-il i'a-
(1} CoDSl., part.x, § 6, — Io§lUu(. Soc, [, i, p,4i^.
vouer, le but n'est pas sans grandeur; et y consacrer sa vie, c'est peut-être lui donner quelque prix: et j'ai dit la v/rité.
CioiiTcrnciiicut de la Conii>agiiio.
C'est ici peut-être le point de nos Constitutions dont on s'est le plus préoccupé. J'en parlerai simplement encore; et ce que j'en dirai suffira, je l'espère, pour dissiper les préventions.
Dans toute société il faut un gouvernement et un pouvoir; dans la Société de Jésus, pour maintenir la vigueur des lois et l'unité d'esprit et do but, pour conserver l'harmonie des mo3'ens et la subordination de membres nombreux au milieu des travaux les plus divers, il fallait une autorité. Le Général de la Compagnie en est dépositaire II ne l'exerce toutefois, quoi qu'on ait pu avancer à ce sujet, que suivant la grande loi catholique, c'est à dire dans la plus parfaite dépendance à l'égard du vicaire de Jésus-Christ, chef suprême de l'Eglise, (i)
Qu'on me pardonne les détails dans lesquels je vais entrerj je tiens à les donner parce^ue je tiens à nous faire connaître entièrement, et j'affirme
(l)Const.,pnr(. tx, c.ô, §1.— Inslilul. Soc, t. l,p. 4ô6.
qu'en dehors de ce que je vais dire, on ne peut rien supposer qui ne soit faux sur le gouvernement de la Compagnie. Je serai le plus court et le plus précis possible.
La Société, réunie dans ses représentants élus, choisit son général (i); elle lui donne un certain nombre d'assistants tirés des différentes provinces, et qu'il doit consulter pour les choses qui concernent son administration. La Société désigne aussi un À dmoniteur , dont la charge est d'avertir le Général, surtout en ce qui regarde sa conduite personnelle et privée. (2)
Du reste l'autorité du Général n'a point d'autre contrôle régulier et ordinaire : il est obligé de prendre et de recevoir des conseils ; il est seul juge de sa détermination dernière. Dans un cas extrême, qui ne s'est jamais présenté, et qui, Dieu aidant, ne se présentera jamais, les provinces pourraient élire des députés, les assistants pourraient les convoquer afin de déposer le Général devenu indigne ou incapable. (3) Tous les supérieurs provinciaux et locaux, tous les membres de la Compagnie sont soumis au Gé-
(i; Consl., pari, viii, c. 6.— InsUlut. Soc, 1. 1, p. 450.
(2) Coiist., pari. IX, c. 4, § 4, et c. 5. § 2. — Inslilut. Soc, 1. 1,
p. 439 et 440.
(ô) Const., pari. Institut. Soc, t. 1, ix, c. 4, §6etT,p. 4:^9.
néral et lui doivent obéissance. Tous peuvent librement recourir à lui et lui écrire comme aux autres supérieurs (i). Il est le père commun; la subordination est grande, mais les recours sont nombreux et faciles.
(]ommc tous les autres ordres religieux, la Compagnie est divisée en provinces. Dans cbaque province ou subdivision de pays, un Provincial est le supérieur de tous les établissements qu'elle renferme; il les visite par lui-même exactement chaque année ; tous peuvent aller à lui pour leurs besoins et dans leurs peines. Le Provincial a ses co/zsukcw's et son admoniteiu- nommés par le Général; il doit aussi prendre et recevoir le urs avis.
Enfin chaque maison a, sous un titre ou sous un autre, son supérieur propre, soumis au Provincial et au Général. Le supérieur de chaque maison a également un conseil et un admoniteur. Telle est la forme du gouvernement de la Compagnie : l'unité de pouvoir, la multiplicité d'avis consultatifs. La sagesse possède ainsi toute sa lumière et l'action toute sa puissance.
Le Général est à vie; tous les autres supérieurs,
(I) Coiist., parl.ix. c. 5 cl G. — Iiuslilul. i>oc.. 1. 1, p. '.r.U cl '«4-2.
quels qu'ils soient, ne sont nommés que pour trois ans, ils peuvent cependant être continués; et tous s'esliment heureux quand le terme arrive et qu'ils sont délivrés du fardeau, (i)
Cette simple organisation porte avec elle beaucoup de force et de douceur, beaucoup d'éléments d'ordre et de paix, beaucoup de garanties et d'appuis conservateurs. (7est un rouage facile et régulier qui développe tranquillement son action. Toujours plusieurs consciences veillent par devoir auprès de l'autorité, l'éclairent, l'avertissent avec respect, et rendent compte à l'autoiilé supérieure.
Les règles, les conseils, les libres communications, les recours toujours ouverts et le principe intérieur de charité qui est l'âme de tout, se réunissent pour produire un état de choses où nulle autorité n'est indépendante ni absolue. Les lois seules ont un souverain empire.
Ainsi tous contribuent eh quelque sorte à l'exercice de l'autorité et tous obéissent.
Et voilà pourtant ce qu'on a osé nommer despolisme, délation, servitude ; quand il n'y a en réalité qu'ordre, respect, légitime surveillance et vraie liberté.
(1) Const., part, ix, c. 3 et 6. —Institut. Soc, 1. 1, p. 436 et 442.
Là devaient évidemment, pour un corps religieux et apostolique, s'arrêter les combinaisons et les prescriptions de la prudence. A Dieu même, à son esprit, à sa providence attentive il fallait abandonner le maintien et le succès. D'ailleurs quand on est moralement certain par les longues préparations et les épreuves qui dirigent les choix, de n'avoir pour gouvernants que des hommes probes, consciencieux, désintéressés, capables, quelle autre mesure de prudence pourrait mieux répondre à un corps de son avenir? Quoi qu'on fasse, la garantie la plus sûre et même la seule efficace en fait de gouvernement sera toujours la probité, la religion, le dévouement des dépositaires de l'autorité.
Et quant à ceux qui ne veulent rien juger que d'après les courtes vues de la politique humaine, qui ne savent tenir compte à l'égard d'une société religieuse ni de l'élément divin déposé dans ses lois, ni de la puissance régulatrice d'une yéritable charité, ils parleront toujours en aveugles de notre Institut, de sa force vitale et de son régime intérieur. Vous ne supposez que défiance mutuelle et triste esclavage dan? notre vie; tous ne la connaissez pas. Il n'y a pas une seule appréciation exacte d;ins tous vos jugements. Vous avoz fait bien du binit et dos discours san'^ vérité. Vous ignoriez:
mais quand on ignore, le silence est la loi de l'honneur ; et là où vous avez prodigué l'injure, moi qui sais, j'ai dit la vérité.
Voulcz-voujs au reste mieux juger ces hommes? Sachez quelle est la vie qu'il mènent.
Journée tlu Jé^nife*
A quatre heures du matin la cloche sonûe le réveil; le îxère E^xcitaUur^^ixvcouvt aussitôt les chambres,, et avertit par le pieux salut : Benedlcamus Domino. Un quart d'heure après il repasse pour constater l'obéissance ponctuelle de tous à ce premier devoir de la règle. Et c'est ainsi qu'une exacte discipline vient toujours en aide à la bonne volonté personnelle. L'usage appelle alors les religieux de la Compagnie dans la chapelle, au pied du très saint Sacrement., Â. quatre heures et demie on rentre dans sa cellule pour y vajqueç seul à la méditation durant une heure. ' ;
La cloche de Y Angélus met fin à la méditation : les prêtres, disent successivement leur messe; et après l'action de grâces terminée commence le cours des occupations journalières. Elles ne nous manquent pas; et je pourrais le dire, le temps est
un bien qu'au dedans on \ient arracher au Jésuite autant peut être qu'on lui dispute au dehors, mais dans des vues fort différentes, l'honneur et la liberté. En général, une fois qu'on est appliqué aux fonctions du saint ministère, il reste peu de place au loisir. Si l'impérieuse nécessité d'un travail solitaire ne fait sévèrement interdire par le religieux l'accès de sa pauvre cellule, elle est presque constamment assiégée. Et là se présentent librement les hommes de toutes les conditions, de toutes les opinions : tous les genres d'infortune, toutes les afQictions de l'âme viennent tour à tour exciter notre compassion et notre zèle. La statistique des visiteurs d'une seule journée, chez l'un d'entre nous, serait quelquefois une bien curieuse histoire. Souvent la police y aura sa part, les intrigants y chercheront la leur; la plus grande restera toujours à ceux qui souffrent, et qui, sans nous connaître, viennent avec confiance nous demander consolation et vérité. A tous on tâche de faire entendre le langage de la foi et de la charité ; ceux qui étaient venus pour nous tenter et nous prendra' dans nos paroles, se retirent souvent confus, quelquefois peut-être désabj^sés; d'autres en plus grand nombre, nous l'espérons, consolés dans leurs douleurs. Des hommes ennemis sont ainsi devenus les amis dévoués
— Hï —
(le ceux qu'ilsneconnaissaient pas et qu'ils ont appris à connaître.
Que dire maintenant des demandes qu'on nous adresse comme à des hommes en crédit? Bonnes gens ({ui finissent par croire ce qu'on leur débite sur la puissance des Jésuites. Comment leur en vouloir? Mais, il faut bien l'avouer, ils nous font passer entre nous, dans nos heures de récréation, quelques moments d'une franche gaieté.
Le religieux, le prêtre se doit à tous : les femmes chrétiennes, et celles aussi qui sentent le besoin de le redevenir, le demandent; il descend dansleparloir commun, où seulement elles peuvent être reçues; et la charité ne lui permet pas de remonter toujours aussitôt qu'il le voudrait. Elles l'appellent aussi au confessionnal; il s'y rend; et quoiqu'il s'y trouve assurément un grand bien à faire, quoiqu'on y rencontre de ces âmes fortes qui sont les anges de leurs familles, les mères des pauvres, les soutiens de toutes les bounes œuvres, nous préférons ce ministère rempli auprès de la jeunesse des écoles et du monde qui veut bien encore avoir confiance en nous et nous rendre dépositaires de ses faiblesses, de ses combats, de ses vertus.
Les relations du ministère, ou quelques heures de travail qu'on leur dérobe, voilà donc ce qui rem-
l)lil la première partie de la journée et ce qui vi'VAplira la seconde.
Midi arrive; c'est un temps d'arrêt dans la vie de communauté. Un quart d'heure est d'abord employé à l'examen de conscience sur la matinée, afin lie retrouver Dieu et soi-même de plus près. Puis on descend au réfectoire; le silence, la lecture assaisonnent un frugal repas, qui dure une demiheure. On visite ensemble le saint Sacrement; on se réunit ensuite pour la récréation. Franchement, je voudrais qu'on vît alors de quelque observatoire ces redoutables Jésuites; peut-être qu'à la libre cordialité, aux simples épancliements, à la joie loyale de leurs entretiens, on ne les reconnaîtrait plus pour ces êtres ténébreux et malfaisants qu'on a si souvent dépeints des plus noires couleurs. Ces odieuses préventions sont si contraires ;'i ma nature, que je ne puis sans tristesse en rappeler le souvenir, et que le langage même que je viens d< tenir me blesse.
On se quitte après trois quarts d'heure. On retourne au silence, au travail, et le plus souvent au confessionnal ; on recommence à entendre la longue histoire des jieines et âc^ infirmités des eon sciences mondaines. On écoute le pauvre corn me le riche, l'enfant et l'homme l';iil. S'il est besoin
aussi, on va consoler sur leur lit de douleur les malades ou les mourants; et c'est dans les heures de l'après-midi surtout qu'on remplit ces religieux devoirs. Mais on s'abstient de toute visite qui ne serait que pure distraction ou simple bienséance. Jamais un Jésuite ne paraît dans le monde ; il ne prend jamais ses repas hors de la communauté, à moins qu'il n'en soit momentanément séparé pour une mission évangélique.
Le soir vient ; il a fallu trouver cependant le temps de la prière et de l'office divin : on l'a saisi dès qu'on l'a pu. A sept heures le souper réunit les habitants de la maison ; quelques instants de récréation suivent encore ; à huit heures un quart les litanies des saints se récitent en commun à la chapelle ; chacun se retire alors dans sa chambre et consacre seul une demi-heure à la lecture spirituelle et à l'examen de sa conscience. A neuf heures on sonne le repos. Quelques-uns, avec la permission des supérieurs, pourront bien encore prolonger le travail ou la prière; quelques autres, le matin, devanceront l'heure du réveil commun ; mais tous obéiront à la sage autorité qui veille au maintien de la santé et des forces nécessaires.
Les jours se suivent ainsi et se ressemblent. Ils sont remplis, souvent pénibles, doux cependant.
Et voilà dans la réalité ces hommes qu'on trouve si dangereux à l'état, à l'Eglise, à la cause dus libertés publiques, au bien des familles.
Ij'obél8san«e.
J'achèverai l'analyse des Constitutions en donnant l'idée juste de la grande loi de l'obéissance. Elle est, j'en conviens, notre âme, notre vie, notre force et notre gloire. C'est ici le point capital de l'Institut et le point capital aussi des attaques. J'en parlerai avec la même simplicité et la même précision que des choses qui précèdent.
Voici les paroles de S. Ignace ; je les traduis httéralement :
« Tous s'étudieront ù observer principalement « l'obéissance et à y exceller... Il faut avoir devant a les yeux Dieu notre Créateur et Seigneur, à cause « duquel on rend obéissance à l'homme. » C'est ce qui la justifie et l'ennoblit. Il ne faut pas que les cœurs soient ployés sous le jôug de la crainte; aussi le saint législateur ajoute ; «Il faut apporter tousses « soins pour agir dans un esprit d'amour, et non « avec le trouble de la crainte, ut m spirttu nmuris
« cl non ciim perturbatione timoris procedatur... Dsiiis « toutes les choses auxquelles l'obéissance peut « s'étendre avec charité (c'est à dire sans péché), a soyons aussi prompts et aussi dociles que possible « à la voix des supérieurs, comme si c'était la voix « même de Jésus-Christ notre Seigneur ; car c'est « à lui que nous obéissons dans la personne de « ceux qui tiennent pour nous sa place... Portons- « nous donc avec grande promptitude, avec joie « spirituelle et persévérance à tout ce qui nous sera « ordonné, renonçant par une sorte d'obéissance « aveugle à tout jugement contraire : et cela dans « toutes les choses réglées par le supérieur, et où il « ne se trouve point de péc/ie. »
Ici se rencontre le mot célèbre et si souvent commenté : « Que chacun soit bien convaincu « qu'en vivant sous la loi de l'obéissance, on doit « sincèrement se laisser porter, régir, remuer, pla- « cer, déplacer par la divine Providence au moyen « des supérieurs, comme si on était un mort, pe- « rindè ac si cadaver essent ; ou bien encore comme « le bâton que tient à la main un vieillard et qui « lui sert à son gré. » Et le saint législateur, expliquant sa pensée, ajoute : « Ainsi le religieux « obéissant accomplit avec joie ce dont il est « chargé par le supérieur pour le bien commun ;
« certain par là de correspondre véritablement à la « volonté divine, » bien mieux que si sous l'inspiration du jugement propre il faisait des entreprises au gré d'une liberté inconsidérée et quelquefois par les mouvements d'une volonté capricieuse, (i)
Je voudrais qu'on relût attentivement ces paroles et qu'on tâchât de les bien entendre. On en a fait tant de bruit, et cependant on n'en a pas même compris le sens ; ou du moins on l'a étrangement altéré.
Je rendrai aux mots leur sens et à la bonne foi ses droits.
Et d'abord je rappellerai simplement que tous les ordres religieux sont liés par le même vœu d'obéissance, que tous expriment et entendent de même la vertu d'obéissance.
Mais veut-on aller au fond même des choses ? Veut-on parler raison et principe?
Qu'on cherche dans ses souvenirs ce qu'il y a de beau, de grand et de mieux apprécié parmi les hommes.
Serait-ce les magnificences de l'ordre parfait? Eh bien ! l'ordre est tout entier dans la juste subordination. Graviter vers un centre commun est
(1) Const., part. VI, c. I, § 1 .— Institut. Soc. t.l,p. 407.
l'ordre même dans la nature : mais c'est l'obéissance.
L'ordre et l'harmonie du corps Immain sont aussi admirables : mais la tête commande.
La sagesse et la sûreté des vues sont précieuses et bien rares dans la conduite des affaires. Mais la sagesse de l'homme, dit quelque part Fénélon, ne se trouve que dans la docilité. Le vrai sage est celui qui agrandit sa sagesse de toute celle qu'il recueille en autrui. Cela est juste.
Un homme est seul avec lui-même ; il se fie à ses propres idées et s'affranchit de tout conseil : il n'a plus ni sagesse ni prudence.
Le religieux est donc vraiment sage; car pour lui le supérieur est par état le conseil, l'appui, la raison d'un père. Voyez encore une famille paisible et bien réglée ; l'âme de sa prospérité n'est-ce pas la subordination et l'obéissance ? .t
Mais je dois poser ici le grand principe; il n'est point sans doute du domaine étroit de la philosophie humaine ; il appartient à la foi. Qu'on la suppose ici, du moins pour un moment, si on est assez malheureux pour ne la pas avoir.
Quel est donc le sens de l'obéissance du Jésuite et, pour parler plus juste , de tout religieux sans exception ? Le voici au point de vue de la
foi, le seul pratique et vrai en cette matière :
Dieu, dans sa providence surnaturelle et spéciale, a établi au sein de l'Eglise un genre de vie et de perfection évangélique dont le vœu d'obéissance est le fondement et le caractère essentiel.
C'est à' Dieu même que le religieux voue son obéissance; Dieu l'accepte, et s'oblige ainsi en quelque manière à diriger et à gouverner par «ne autorité toujours présente les actions de celui qui veut et qui doit obéir.
Dieu vit, Dieu agit, et il préside dans l'Église aux fonctions de tout le corps, et surtout aux fonctions de la hiérarchie. Cette hiérarchie, divine et non humaine, constitue, approuve, inspire les règlements et les supérieurs des ordres religieux : en sorte que l'obéissance de chacun de leurs membres, par une vue de foi certaine et pure, doit remonter à l'autorité de Dieu même.
J'obéis à Dieu, non à l'homme : je vois Dieu, j'entends Jésus-Christ lui-même dans mon supérieur : telle est ma foi pratique, tel est le sens de mon vœu d'obéissance et des règles qui l'expliquent. Laissez donc l'homme, sa servitude ou sa tyrannie; laissez-moi; j'obéis à Dieu, non à l'homme. Et maintenant élevons-nous ; il y a h\ une théorie magnifique. Elle est surnaturelle et divine : mais
cela ne nuit à rien. Le supérieur commande avec la conscience de l'autorité qui lui vient de Dieu ; l'inférieur obéit avec la conviction de l'obéissance qu'il doit à Dieu. Le supérieur vit de la foi ; l'inférieur vit de la foi.
Il vous plaît à vous de retrancher la foi ; vous éteignez le flambeau d'où vient ici toute la lumière, et vous nous jugez en aveugles à travers les ténèbres qui sont votre ouvrage.
Non , il n'y a ici qu'un seulprincipe, principe absolu et souverain qu'il faut envisager et hors duquel on déraisonne nécessairement en matière d'obéissance religieuse : Dieu reconnu, Dieu respecté dans les supérieurs.
Et après tout, qu'y a-t-il donc là de si étrange?
S. Ignace a beaucoup insisté sans doute sur la vertu et la perfection de l'obéissance ; mais il n'a rien dit de plus fort, ni même d'aussi fort que les autres fondateurs de sociétés religieuses : et c'est ce qu'un examen sincère ue devait pas laisser ignorer à ceux qui nous ont attaqués.
S. Ignace nous permet d'adresser toujours aux supérieurs nos humbles représentations, après avoir consulté Dieu dans la prière; il nous permet de leur manifester avec respect nos sentiments contraires aux leurs; et dans cette langue de modération et de
prudence qu'il savait si bien parler, il a cru devoir tempérer le conseil de l'obéissance aveugle {cœca (jiiadam obedientia) là où les autres, tous les autres, l'imposent avec une rigueur qui n'admet point de ménagement, avec une étendue qui ne connaît point de limites.
S. Benoît, ce patriarche de la vie religieuse en Occident, lui dont les disciples ont défriché l'Europe, et à qui les lettres et les sciences doivent la conservation de leurs plus beaux trésors; S.Benoît, dont l'esprit plana longtemps sur d'innombrables générations pour les civiliser et les instruire; S.Benoît, instituteur de la vie monastique, ordonna textuellement à ses disciples d'obéir dans les choses même impossibles : on comprend que c'est ici l'écho de la parole évangélique; on peut le voir dans la préface de ses règles et dans les chapitres 5 et 68.
S. Ignace n'ignorait pas le mystère de cette sainte témérité qui s'en remet à Dieu du soin de transporter les montagnes pour faire éclater les triomphes de la foi; mais il n'en a point laissé la leçon par écrit.
S. Ignace exhorte à se laisser porter et régir par ]^ divine Providence (i) comme si on était un mort,
(1) loc. cit.
perindè ac si cadaver essent. Cette image n'est pas de lui, il l'a prise évidemment du grand et admirable S. François d'Assise. Cet homme si extraordinaire, si puissant et si doux, auquel il fut donné de réaliser tant de merveilles , qui vint montrer à la terre l'évangile vivant de la pauvreté et de la croix dans un apostolat si beau et si vrai, S. François d'Assise ne regardait comme réellement obéissant , au rapport de S. Bonaventure , autre lumière éclatante du moyen âge, que celui qui se laissait toucher, remuer, placer, déplacer sans aucune résistance, comme un corps sans vie, corpus exanlme (i). Il exprimait la même pensée à peu près encore dans les mêmes termes lorsqu'il disait son sentiment à ses religieux en les instruisant sur l'obéissance : « Ce sont des morts que je veux pour disciples, non des vivants, mortuos non vlvos ego meos volo (2), et Cassien, longtemps avant lui, s'était servi de cette énergique image pour exprimer la perfection de l'obéissance. (3)
Enfin, pour omettre tous les autres, S. Basile, le législateur des moines d'Orient et l'une des plus
(1) s. Bonav., vita S. Francisci, c. 60.
(2) S. Francisci Assis, opéra, coUoq. 40, ia-fol. ; Lugduai, 1653 , p. 80.
(3) De Inst. renuQt., 1.12, c. 52.
mâles figures des anciennes églises, comme l'une des plus belles gloires de l'épiscopat et de la science sacrée, S. Basile, au chapitre 22 de ses Constitutions monastiques (1), veut que le religieux obéissant soit comme l'outil dans la main de l'ouvrier, ou bien encore comme la coignée dans la main d'nn bûclieron. Le bâton du vieillard, si singulièrement reproché à S. Ignace, est moins redoutable, on l'avouera.
Mais quoi! dira-t-on toujours, obéir on aveugle,' so-umettre sa volonté, son jugement, est-ce là penser, vivre en homme? Oui; et c'est même avoir fait de glorieuses conquêtes dans la carrière de la dignité humaine, et,, dût l'horreur s'en accroître encore, j'exposerai cette affreuse doctrine.
« Malheur, dit l'Écriture, à celui qui marche « dans sa voie, et qui se rassasie du fruit de sespro- « près conseils! Malheur à celui qui se croit libre « quand il n'est point déterminé par autrui et qui ne a sent pas qu'il est entraîné au-dedans par un orgueil « tyranniquc,par des passions insatiables, et même « par une sagesse qui, sous une apparence trom- « peuse, est souvent pire que les passions même ! » C'est Fcnélon qui parle ainsi (2); je dirai après lui:
(1) s, llosil., oi)era, edil. iJcued., (. i, p.,->73.
C2} Chrisliauisuie prcseulc aux houiuies du monde, f. 6, p. 27.
O jDon Dieu ! que je voudrais être mort à moimême, être anéanti comme l'entendaient S. Ignace et S. François ; mon ambition tout entière serait remplie en ce monde. Il est des âmes pieuses et recueillies qui accepteront et comprendront ee langage : et pour le faire entendre à tous, les beaux et puissants génies qui ont fécondé l'Église et versé en abondance les fruits de vie au sein des nations, viendront à mon aide et diront mieux que moi comment il faut mourir à soi-même pour bien vivre. J'entends S. Paul : « Vous êtes morts, et vo- « tre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ. ..
« Nous sommes ensevelis avec lui dans la mort
« Quant à moi je meurs chaque jour... Je suis mort « et crucifié pour le monde, et le monde est mort « et crucifié pour moi... Aussi ma vie est Jésus- « Christ seul... Nous sommes comme des mou- « rants, et nous vivons cependant. » (i)
Si le langage de S. Ignace est étrange, au moins conviendra-t-on que S. Paul lui avait donné bon exemple. S. Paul nous révèle ici tous ses plus ad-
(1) MortuI eslis et vila vestra est abscondita cum Christo in Deo. Coloss., c. 3, Y. 3. — Consepulti sumus cum lUo in mortem. Rom., c. C, V. 4.— Quolidie roorior. i. Cor., c. 15, v. 31.— Mihl mundus cnicifixusest,et ego muado.Gal., c. 6, v.l4.— Mihi autemvivereChristus est. Philip., c. 1, v. 21. — Quasi morienles et ecce vivimus. II. Cor., e. 6, V. 9.
mirables secrets ; il nous découvre la source à laquelle, parmi les longues luttes de son apostolat, il est allé puiser la force et la victoire. C'est donc en mourant ainsi au monde, à lui-même, à ses volontés, à ses désirs, à tout ce qui n'était pas Dieu, qu'il accomplit tant d'incroyables travaux, qu'il fournit une carrière si glorieuse, qu'il sauva tant d'àmes.
Cette langue de S. Paul avait été parlée avant lui par une bouche divine. Et que signifie donc cette leçon : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il « se renonce lui-même, qu'il porte sa croix et qu'il « me suive,» sinon encore cette abnégation intime qui est la mort en nous de la volonté et de la pensée propres, de cette fausse énergie qui nous tue, tandis qu'en l'abdiquant nous vivons de cette noble vie que le Sauveur enseigna?
Que signifie cet autre enseignement du Sauveur: a II faut naître de nouveau? » Mais, pour renaître, il faut bien qu'auparavant on soit mort : et mourir, c'est surtout obéir; car c'est en obéissant surtout que l'âme se dépouille de cette vie factice et corrompue que l'orgueil lui a faite, et qu'elle se régénère au sein de la vie nouvelle que l'humilité lui apporte avec la grâce.
M ais il est une parole de Jésus-Christ que l'homme apostolique doit méditer profondément entre tdu-
tes les autres : « Le grain de froment, s'il ne meurt « pas, reste seul; s'il meurt, il produit beaucoup. « Ainsi celui qui aime son âme la perdra ; et celui (f qui hait son âme en ce monde la garde pour la « vie éternelle. » (i) Eh bien ! je le demande encore, qu'est-ce que cette haine de soi, cette mort volontaire et souverainement désirable pour vivre et fructifier? Qu'est-ce? Blasphémerait-on contre la parole évangélique?
Oui, nous dit la sagesse incréée, il faut que vous mouriez, que vous soyez, enseveli dans la terre, que vous disparaissiez dans l'abaissement de vousmême et dans l'abnégation ; et puis après vous revivrez. On vous reverra, vous reparaîtrez portant les fruits de vie. Par la mort vous serez devenu le sel qui conserve, la lumière qui éclaire, la nourriture des âmes et le froment de Jésus Christ.
Et S. Paul a voulu énergiquement exprimer dans la personne même du Sauveur ce principe divin de gloire et de vie, quand il a dit : Il s'est anéanti, exinanivit; il s'est fait obéissant jusqu'à la mort,
{\) Si quis vult post me venire,abneget semelipsum el lollal crucem suara et sequatur me. Mallh., c. 16, v, 24. — Oportet vos iiasci denuo. Joan,. c, 3, v. 7. — Nisi granum frumenti... morluum fuerit, ipsiim solum manet; si autem morluum luerit, mullum fruclum afferl.— Qui amal animam suam perJet eam : et qui odil animam suam in hoc muado, in vilara aeternam cuslodit eara. Jean., c. 12, V. 24.
obedlens usque admortem. S. Ignace dans sa loi d'obéissance n'a pas Toulu exprimer d'autre mort que cette belle et féconde vie de l'apostolat défini par Jésus-Christ et par S. Paul.
0 mon bienheureux père ! je n'avais pas besoin que l'autorité de vos préceptes fût jamais devant moi justifiée. La parole par laquelle vous m'ordonnez de mourir en obéissant est le plus pur et le plus généreux esprit de l'Evangile. Je le crois de toutes les forces démon âme, et je le proclame à la face de ce siècle, qui peut-être maintenant comprendra mieux mon langage. Je n'ai trouvé la paix et la vie que dans la pensée de cette mort à moimême.
Qu'on me cite un des grands noms dont s'honore l'Eglise catholique, par qui cette sublime doctrine n'ait été enseignée. Vous admirez Bossuet; prenez son discours sur la vie cachée : c'est un magnifique commentaire du texte de l'Evangile et en même temps de la célèbre parole de S. Ignace (i). Ce discours est trop long pour que je le rapporte ; trop beau pour que je le déchire en citations. Il faut le lire tout entier. Je ne rappellerai que ce seul mot de Bossuet : «Tel qu'est un mort à l'égard d'un mort,
{\) Olùivres de Bossue! ; Versailles, I81(j, t. lu, p. nin.
«tel est le monde pour moi et moi pour le m^)!!de. » ( 1 )
Le génie si profond, si pieux de Fénélon n'avait garde d'oublier cet état de mort spirituelle ; combien de fois il y revint! «Que faut-il donc?» écrivait-il. « Il faut se renoncer, s'oublier, se per- « dre... ô mon Dieu, n'avoir plus ni volonté ni gloire « qucla vôtre... — Dieu veut que je regarde ce moi « comme je regarderais un être étranger... que je « le sacrifie sans retour, et que je le rapporte tout « entier et sans condition au Créateur de qui je le « tiens...» (2) Et ce cri de S. Augustin qu'on a regardé comme un des élans les plus sublimes de sa grande âme ne serait donc qu'ime folie ! « 0 « mourir à soi, ô aimer, ô aller à Dieu... ô perire « sibL ô amai-e, ô ire ad Deiim ! » Et Fénélon encore que voulait-il en s'éciiant : « 0 Sauveur, je « vous adore, je vous aime dans le tombeau, je m'y « renferme avec vous. . . je ne suis plus du nombre des « vivanîs. 0 monde, ôhomnir s! oubliez-moi, foulez- « moi aux pieds, je suis mort, et la vie qui m'est préfl parée s.ra cachée avec Jésus-Christ en Dieu.» (5)
(1) Ibid., l 9, p. 523.
{2) OEuvres de Fénélon. — Nécessilé de connaître Dieu, 1. 18, p. 281 et !2So; Paris, 18-2Ô.
(3} Ibid., Saraedi-Sain(,p. 12-i.
Telle est donc la mort précieuse que réalise merveilleusement l'obéissance religieuse: holocauste vivant et véritable où l'homme tout entier s'immole à Dieu , à ses frères, à toutes les œuvres grandes et glorieuses.
Vous ne le comprenez pas , esprits superbes de ce temps, instruits à vous complaire dans tous les rêves ambitieux de la raison humaine, dans toutes les chimères d'indépendance ; je le conçois : mais de grâce , gardez-vous de blasphémer ce que vous ignorez ; ce que les saints et les plus beaux génies ont connu, ce qu'ils nous ont légué après eux dans leurs testaments religieux.
Vous ne pouvez comprendre, et cependant quelquefois vous gémissez ; ah ! la terre tremble sous vos pas, et vous posez des questions savantes pour définir quel fléau ravage l'humanité. Chose étrange ! on vous voit en même temps ivres d'un fol orgueil chanter sur un abîme; et sans cesse chancelants dans la vie, vous célébrez le pouvoir effréné de tout penser, de tout dire, dont vous redouiez aussi les excès. Vous triomphez de cette force qui renverse toujours sans édifier jamais : Bien ; mais d'autres ont jugé qu'ils reconquéraient la liberté, l'ordre et la paix de leurs âmes en soumettant leur volonté aux volontés divines, en abjurant dans les mains de Dieu et d'une au-
torité qu 'il institua , cette puissance d'erreur, de trouble et de crime que porte le cœur de l'homme. Se révolter contre Dieu , rejeter insolemment son joug est aussifacile que désastreux. Dompter l'orgueil frémis» sant, la pensée inquiète, les passions aveugles et tout ce moi déréglé dont l'indépendance nous avilit et nous tue, c'est s'affranchir et vivre. C'est rentrer dans un empire vraiment fort et paisible où Dieu règne, où l'homme obéissant règne aussi ; car il fait le plus noble usage de sa puissance et de sa liberté. Et s'il en coûte de mourir ainsi à cette fausse et funeste vie ; s'il en coûte de conformer l'intelligence et les désirs à la sage direction que la religion donne et que Dieu lui-même revêt de son autorité, il y a là aussi le plus courageux, le plus glorieux, le plus fécond des sacrifices, le sacrifice de soi-même, et la victoire remportée sur les plus indomptables ennemis de l'homme, son esprit et son cœur.
Qu'est-ce qui meurt donc ici? Ce qui n'est pas digne de vivre, ce qui donne la vie à l'âme quand il n'est plus : l'orgueil, la frivolité, la vanité, le caprice, la faiblesse, le vice et la passion.
On ne fait pas mourir, au contraire on ranime, on fortifie ce qui est digne de la vie, c'est à dire la force, l'oubli de soi, la vertu, le dévouement, le vrai courage.
Et c'est ainsi que l'homme obéissant devient maître de lui-même, s'élève et i^raadit avec une simplicité magnanime de toute la distance qui sépare la vraie servitude de la vraie liberté.
0 esclavage, que L'insolence humaine n'a pas Iwat de nommer liberté! disait encore Fénélon ; et c'étai le cri d'un grand cœur et d'un beau génie!
Ainsi le religieux n'est plus esclave ; il ne sert plus l'humeur, le caprice, les sens, l'orgueil ni les passions; il a foulé aux pieds ses tyrans. Il est libre dans les voies sûres; la vérité, la prudence règlent ses pas. Il est libre ; car il obéit à la sagesse de Dieu; et il obéit poir se dévouer à toutes les œuvres utiles , à tous les sacrifices et à tous les travaux pour le bien éternel de l'humanité.
« Soldat, tu iras te placer à la tête de ce pont, « tu y resteras; tu mourras, nous passerons. — Oui, « mon général. »
Telle est l'obéissance guerrière, perindè ac cadaver. Elle sert, elle meurt; et voila pourquoi la patrie n'a pas assez de couronnes, n'a pas assez de voix pour célébrer son héroïsme et sa grandeur.
« Demain vous partirez pour la Chine; la pcr- « sécution vous y attend, peut-être le martyre, — K Oui, mon père. » Perindè ac cadaver;Xe\\e est l'obéissance rehgieuse. Elle lait l'apôtre, le martyr;
elle envoie ses nobles victimes mourir aux extrémités du monde pour le salut de frères inconnus. Et voilà pourquoi l'Eglise lui élève ses autels, lui décerne son culte, ses pompes et ses chants glorieux.
Telle est l'obéissance demandée au Jésuite. Vous avez cru pouvoir la livrer à la dérision publique ; il vous a plu de la mépriser; laissez-moi penser que jusqu'à ce jour vous ne l'aviez pas comprise, (i)
(1) Il n'est peut-êlre pas inutile de faire observer ici que l'obéissance religieuse est essentiellement libre et volontaire. Le vœu n'a plus de force ni de valeur aux jeux de la loi: le religieux ne saurait être contraint par aucune autorité extérieure et civile à l'accomplissenient de ses devoirs, comme il pouvait l'être autrefois. La ( onscience est aujourd'liui son seul maître et son seul juge. Il conserve donc légalement toute sa liberté, et à aucun instant son obéissance ne saurait être forcée. Quelques esprits pourront ainsi se rassurer et ne nous croiront plus tant à plaindre dans un état que nous avons choisi, que nous conservons par le libre usage de notre volonté de chaque jour.
DOCTRINES DE LA COMPAGNIE DE jÉSL'S.
Le 6 août 1762, le parlement de Paris rendit l'arrêt qui prononça la suppression de la Société de Jésus. D'après les termes qui précèdent le dispositif de cet arrêt, et qu'on peut bien regarder ici comme l'expression des motifs qui ne s'énonçaient pas autrefois dans les jugements, les Jésuites sont reconnus coupables d'avoir enseigné en tout temps et persévéramment avec l'approbation de leurs supérieurs et généraux: 0 la simonie, le blasphème, le « sacrilège, la magie et le maléfice, l'astrologie, « l'irréligion de tous les genres, l'idolâtrie et la su- < perstition, l'impudicité, le parjure, le faux té- « moignage, les prévarications des juges, le vol, le « parricide, l'homicide, le suicide, le régicide. »
Le catalogue n'est pas complet. Le même arrêt rapporte plusieurs dénonciations et quatre-vingtquatre censures qui notent et condamnent la morale et la doctrine enseignées dans la Société des Jésuites comme « favorables au schisme des Grecs,
« attentatoires au dogme de la procession du Saint- « Esprit, favorisant l'arianisme, le socinianisme, le « sabellianisme, le nestorianisme, ébranlant la cer- « titude d'aucuns dogmes sur la hiérarchie, sur les « rites du sacrifice et du sacrement, renversant l'au- « torité de l'Eglise et du siège apostolique, favori- « sant les luthériens, les calvinistes et autres nova- « teurs du seizième siècle, reproduisant l'hérésie de « Wicleff, renouvelant les erreurs de Tichonius, de « Pelage, des semipélagiens,de Cassien, de Fauste, « des marseillais ; ajoutant le blasphème à l'héré- « sie; injurieuse aux saints Pères, aux apôtres, à « Abraham, aux prophètes, à S. Jean-Baptiste, aux « anges; outrageuses et blasphématoires contre la « bienheureuse Yierge Marie, ébranlant les fonde « ments de la foi chrétienne ; destructives de la foi « de la divinité de Jésus-Christ, attaquant le mys- « tère de la rédemption, favorisant l'impiété des « déistes, ressentant l'épicuréisme, apprenant aux « hommes à vivre en bêtes et aux chrétiens à vivre « en païens, etc. » (i)
Ainsi toutes les monstruosités de l'esprit humain, toutes les hérésies, toutes les erreurs, le jansénisme
(1) Voyez le recueil des arrêts concernant les ci-devant soi-disant Jésuites, iD-4, U i, p. 567 ; Alias, p. 2, Paris, SimoB, 1766.
seul excepté, tous les crimes, toutes les impiétés, toutes les infamies furent enseignés par les Jésuites en tout temps et persévéramment. Yoilà ce que j'ai trouvé devant moi sur le seuil de la Compagnie de Jésus, quand Dieu m'inspira la pensée d'y abriter ma vie. J'étais magistrat, j'étais homme : je passai outre. Les appréciations que d'Alembert et Voltaire ont faites de cet arrêt sont assez, connues et demeurent. La loi du sens commun, qui prévaut toujours en France, a aussi prononcé sans appel. Je me bornerai à citer l'opinion de M. de Lally-Tolendal ; elle est remarquable par sa gravité :
« Nous croyons pouvoir avouer dès ce moment « qu(! dans n(jtre opinion la destruction des Jésuites « fut une affaire de parti et non de justice ; que ce « fut un triomphe orgueilleux et vindicatif de l'au- « torité judiciaire sur l'autorité ecclésiastique, nous « dirions même sur l'autorité royale, si nous avions « le temps de nous expliquer ; que les motifs étaient 0 futiles ; que la persécution devint barbare ; que « l'expulsion de plusieurs milliers de sujets hors de « leurs maisons et de leur patrie, pour des méta- « phores communes à tous les instituts monasti- « quLS, pour des bouquins ensevelis dans la pous- « sière et composés dans un siècle où tous les « casuistts avaient professé la même doctrine, était
« l'acte le plus arbitraire et le plus tyrannique qu'on « put exercer i gu' il enrésulta généralement k désordre « qu'entraîne une grande iniquitéj, et qu'en particu- « lier une plaie jusqu'ici incurable fut faite à rédu- « cation publique. M. Séguier, obligé par son corps « de prendre une part active à cette guerre acharnée « contre des religieux, y mit au moins tout ce qu'il « put de modération et de douceur. .. élevé par eux, « il pouvait juger combien on les calomniait. »(i)
Laissons cela. Deux -points m'ont frappé; ils m'ont paru tout décider, et suffire au bon sens et à la bonne foi.
La Compagnie de Jésus a-t-elle des doctrines qui lui soient propres?
Quel esprit la dirige dans l'enseignement dogmatique et moral de la religion?
S. Ignace a voulu deux choses : la sûreté de la doctrine, l'esprit de charité et de zèle évangélique.
Je dirai d'abord que la Compagnie n'a point de doctrine à elle ; elle suit les doctrines les plus communément autorisées dans l'Église ; et quant aux opinions libres, elle laisse la liberté des esprits dans l'union des cœurs. Telle a été la sage pensée de son fondateur.
(1) Mercure, 25 janvier J806.
Un corps a surtout besoin d'harmonie et de paix intérieure; l'union entre les membres est sa vie. La différence d'opinion et de doctrine, en divisant les esprits, risque trop souvent aussi de diviser les cœurs. On conçoit donc que S. Ignace ait recommandé aux religieux de sa Compagnie d'éviter, autant que possible, cette diversité d'enseignement et d'opinion qui avec l'union ôte la force, et devient la ruine de la vérité même. Les supérieurs doivent soigneusement en écarter le danger, (i)
C'est dans ce but, et pour veiller aussi à l'intégrité de la doctrine, que nos constitutions soumettent à un examen et à une autorisation préalable tous les livres qu'un religieux de la Société voudrait publier (a). Cette garantie est nécessaire ; elle est moralement suffisante.
Jamais cependant, je le compris sans peine, la Compa?;nie, par l'emploi de ces sages précautions, n'a pu prétendre que le moindre enseignement de chacun deses écrivains ou de ses professeurs devînt r<,'nseignement de tout le corps; ni que l'approbation de trois ou quatre examinateurs et d'un supérieur imprimât au livre d'un Jésuite une sanction
(1) Const., part, m, c. 1, § 18.— t:xan\. c 3, § 1 1.— Iiislilul. Soc l. I, p. 37'2elr>ii.
(2) Const.. ibi(l.,p. r,72.