CHAPITRE ni
nOCTRLNES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS.
Le 6 août 1762, le parlement de Paris rendit l'arrêt qui prononça la suppression de la Compagnie de Jésus. D'après les termes qui précèdent le dispositif i]e cet arrêt, et qu'on peut bien regarder ici comme l'expression
(1) Il n'est peut-être pas inutile de faire observer ici que robéissance religieuse est essentiellement libre et volontaire. Le vœu n'a plus de force ni de valeur aux yeux de la loi ; le religieux ne saurait être contraint par aucune autorité extérieure et civile à l'accomplissement de ses devoirs, comme il pouvait Fêtre autrefois. La conscience est aujourd'hui son seul maître et son seul juge. Il conserve donc légalement toute sa liberté, et à aucun instant son obéissance ne saurait être forcée Quelques esprits pourront ainsi se rassurer et ne nous croiront plus tant à plaindre dans un état que nous avons choisi, que nous conservons par le libre usage de notre volonté de chaque jour.
des motifs qui ne s'énonçaient pas autrefois dans les jugements, les Jésuites sont reconnus coupables d'avoir enseigné en tout temps et persévéramm'ent avec l'appi'obation de leurs supérieurs et généraux : « la simo- " nie, le blasphème, le sacrilège, la magie et le maléfice, « l'astrologie, l'irréligion de tous les genres, l'idolâtrie et « la superstition, l'impudicité, le parjure, le faux lémoi- « gnage, les prévarications des juges, le vol, le parricide, a l'homicide, le suicide, le régicide. »
Le catalogue n'est pas complet. Le même arrêt rapporte plusieurs dénonciations et quatre-vingt-quatre censures qui notent et condamment la morale et la doctrine enseignées dans la Société des Jésuites comme « favora- « blés au schisme des Grecs, attentatoires au dogme de « la procession du Saint-Esprit, favorisant l'arianisme, le « socinianisme, le sabellianisme, le nestorianisme, ébran- « lant la certitude d'aucuns dogmes sur la hiérarchie, « sur les rites du sacrifice et du sacrement, renversant « l'autorité de l'Église et du siège apostolique, favorisant « les luthériens, les calvinistes et autres novateurs du « seizième siècle, reproduisant l'hérésie de Wiclelf, re- « nouvelant les erreurs de Tichonius, de Pelage, des se- « mipélagiens, de Cassien, de Fauste, des Marseillais, « ajoutant le blasphème à l'hérésie ; injurieuse aux saints « Pères, aux apôtres, à Abraham, aux prophètes, à tf S. Jean-Baptiste, aux anges ; outrageuses et blasphé- « matoires contre la bienheui'euse Vierge Marie, ébran- « lant les fondements de la foi chrétienne ; destructives « de la divinité de Jésus-Christ, attaquant le mystère de « la rédemption, favoi isant l'impiété des déistes, ressenft lant l'épicuréisme, apprenant aux hommes à vivre en « bétes et aux chrétiens à vivre en païens. » etc. (1)
(1) Recueil des arrêts concernant les ci-devant soi-disant Jéuiles, in-4"* t. 4, p. 367; Paris, 3imon, 4766.
Ainsi toutes les monstruosités de l'esprit humain, tontes les hérésies, toutes les erreurs, le jansénisme seul excepté, tous les crimes, toutes les impietés, toutes les infaoïies furent enseignées par les Jésuites en tout temps et persévéramment. Voilà ce que j'ai trouvé devant moi sur le seuil de la Compagnie de Jésus, quand Dieu m'inspira la pensée d'y abriter ma vie. J'étais magistrat, j'étais homme : je passai outre.
Les appréciations que d'Aiembert et Voltaire ont faites de cet arrêt sont assez connues et demeui'ent. La loi du sens commun, qui prévaut toujours en France, a aussi prononcé sans appel. Je me bornerai à citer l'opinion de M. de Lally-Tolendai ; elle est remarquable par sa gravité :
« Nous croyons pouvoir avouer dès ce moment que « dans notre opinion la destruction des Jésuites fut une « affaire de parti et non de justice ; que ce fut un triom- « phe orgueilleux et vindicatif de l'autorité judiciaire sur « l'autorité ecclésiasiique, nous dirions même sur l'auto- « rite royale, si nous avions le temps de nous expliquer; «que les motifs étaient futiles; que la persécution devint « barbare; que l'expulsion de plusieurs milliers de sujets « hors de leurs maisons et de leur patrie, pour des mé- « taphores communes à tous les instituts monastiques, « pour des bouquins ensevelis dans la poussière et com- « posés dans un siècle où tous les casuistes avaient pro- " fessé la même doctrine, était l'acte le plus arbitraire et « le plus tyrannique qu'on pût exercer; qu'il en résulta « généralement le désordre qu'entraîne une grande (' iniquité, et qu'en particulier une plaie jusqu'ici incu- « rable fut faite à l'éducation publique. M. Séguier, obligé « par son corps de prendre une part active à cette guerre « acharnée contre des religieux, y mit au moins tout ce
« qu'il put de niodéralion et de douceur..... élevé par « eux, il pouvait juger combien on les calomniait. » (1) Laissons cela. Deux points m'ont frappé ; ils m'ont paru tout décider, et suffire au bon sens et à la bonne foi.
La Compagnie de Jésus a-t-elle des doctrines qui lui soient propres?
Quel esprit la dirige dans l'enseignement dogmatique et moral de la religion ?
S. Ignace a voulu ces deux choses : la sûreté de la doctrine, l'esprit de charité et de zèle évangélique.
Je dirai d'abord que la Compagnie n'a point, à proprement parler, de doctrine à elle ; elle suit les doctrines les plus communément autorisées dans l'Église ; et quant aux opinions libres, elle laisse aussi la liberté des esprits dans l'union des cœurs. Telle a été la sage pensée de son fondateur.
Un corps a surtout besoin d'harmonie et de paix intérieure ; l'union entre les membres est sa vie. La différence d'opinion et de doctrine, en divisant les esprits, risque trop souvent aussi de diviser les cœius. On conçoit donc que S. Ignace ait recommandé aux religieux de sa Compagnie d'éviter, autant que possible, cette diversité d'enseignement et d'opinion qui avec l'union ôte la force, et devient la ruine de la vérité même. Les supérieurs doivent soigneusement en écarter le danger. (2)
C'est dans ce but, et pour veiller aussi à l'intégrité de la doctrine, que nos constitutions soumettent à un examen et h une autorisation préalables tous les livres qu'un religieux de la Société voudrait publier (3). Cette garantie est nécessaire ; elle est moralement suffisante.
(1) Mercure, 25 jamior 1806,
(2) Gonst., part. m. c. 1, § 18.— E\am. c. 3, § 11 ; Inslit. Soc, t. 1, p. 372 et ol^^.
(3) Const., ibifl., p. 373.
Jamais cependant, je le compris sans peine, la Compagnie, paf l'emploi de ces sages précautions, n'a pu prétendre que le moindre enseignement de chacun de ses écrivains ou de ses professeurs devînt l'enseignement de tout le corps ; ni que l'approbation de trois ou quatre examinateurs et d'un supérieur imprimât au livre d'un Jésuite une sanction de vérité irréfragable. Assurément il est simple d'avouer que des auteurs jésuites, leurs examinateurs et leurs supérieurs ont pu se tromper et se sont trompés.
Mais il me parut évidemment contraire à la justice et au bon sens d'imputer à tout le corps les opinions ou les erreurs de quelques membres ; tout comme il- répugne que les individus soient tenus pour irréprochables, et que le corp^ soit criminel et condamnable. Car enfln des membres sains né formeront jamais un corps vicieux. Combien de fois cependant n'a-t-on pas commis à l'égard de la Compagnie de Jésus l'une ou l'autre de ces inconséquences î
S. Ignace, pour parvenir au but qu'il se proposait, a donc tracé les règles les plus convenables.
Je n'y rencontre rien d'exclusif: rien qui constitue le moins du monde une doctrine singulière et propre de la Compagnie : bien au contraire; et avec la plus légère attention on touchera au doigt l'étrange méprise où est tombé l'aveuglement des préventions.
Quelles sont, à viai dire, les doctrines de la Société de Jésus ? Ce qu'il y a de plus approuvé dans l'Église, ce qui est la voix commune des docteurs , de celui ervant tous qu'on a si justement nommé le prince et l'ange de toutes les écoles.
Dans cette sage direction donnée -à notre" enseignement dogmatique et moral, je ne vois aucune trace de
cette prétendue servitude imposi^e h nos esprits. J'y trouve une lil)erlé saine^ une liberté fort étendue même dans l'ordre et dans la charité, traduction fidèle et vraie de la belle maxime de S. Augustin : In necessariis imitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas. Voilà donc le sens des paroles de nos constitutions :
« Que les nôtres suivent en chaque faculté la doctrine « la plus approuvée et celle qui offre le plus de sécurité, « securiorem et magis approbatam doctrinani (1). » En théologie S. Thomas, Tune des plus belles gloires de l'Église et l'honneur de l'ordre illustre de Saint- Dominique, est déclaré le docteur propre des maîtres et des élèves de la Compagnie de Jésus (2), sans que l'on soit asservi toutefois à suivre en aveugle ses moindres opinions. Aussi dans les questions librement controversées entre les théolo;>ienF, le Jésuite est libre lui-même d'embrasser le parti qui lui convient. Seulement on lui recommande la modération et la charité (3), in omnibus charitas. Les auteurs de la Compagnie sont rempHs de ces libres dissentiments entre eux. On peut les lire ; et que deviennent en présence d'un fait aussi facile à vérifier, que deviennent, je le demande, et cette docirinc particulière aux Jésuites, et cet enseignement de corps qui n'appartient qu'à eux? Non, encore une fois, nous n'avons pas de doctrines propres; nous pouvons avoir un esprit à nous, ce qui est fort différent.
Plus je rélléchis ici , plus j'admire à quel point l'on a pu se jouer de la crédulité publique ; je ne puis m'empècher de me demander où l'on est allé chercher ces
(1) Const, part, rv, c. 5, § 4 ; Inslit, Soc, t. 1, p. 385.
(2) Ibid., c. 14, § 1, p. 307.
(3) Congr. V. Decr. 41, S 5 ; Instit. Soc., t. 1, p. 653.
monstrueuses chimères inventées au sujet clos doctrines (le la Compagnie. Une seule et mystérieuse pensée dicte et asservit toutes les pensées ; le corps entier enseigne et parle par la bouche de chacun ; le Jésuite n'a plus Tusage de sa propre intelligence ; tout lui est imposé dans ce qui est même le plus inoffensif et le plus libre, l'opinion. L'on s'étonne peut-être ; il faut bien cependant prendre au sérieux ces extravagances, puisqu'il s'est trouvé tant de gens pour y ajouter foi. Mais j'oserais demander que l'on consentît à croire que nous sommes des hommes comme les autres, et que nous n'avons abdiqué vraiment ni la dignité, ni la liberté d'un esprit raisonnable.
J'ai rétabli les principes qui nous dirigent et que les faits expriment. Il en résulte que la Société ft'a point, qu'elle ne peut même avoir de doctrine qui lui soit exclusivement propie. Nous adoptons la doctrine la plus communément reçue dans l'Église. Quand sur une question il n'y a pas d'enseignement commun et autorisé, nous sommes libres entre nous dans la charité, comme le sont tous les chrétiens et tous les prêtres, de choisir l'opinion qui nous convient. L'intention de S. Ignace n'a pas été d'asservir ni d'abrutir les esprits, mais de les régler ; de proscrire toute Hberté d'opinion, mais de prévenir les abus qui en pourraient naître.
Telles sont nos règles quant à la doctrine, et tel est le véritable caractère que présentent les nombreux auteurs de la Compagnie de Jésus. Ceux qui en parlent autrement ne les connaissent pas.
Et c'est ce qui fait éclater dans tout son jour l'injustice manifeste des accusations portées contre quelques-uns de nos théologiens au sujet de certaines propositions répréhensibles, lesquelles sont, il est bon qu'on le sache, en fort petit nombre du reste, quand on les réduit,
comme on le doit faire, à la règle qui décide tout dans l'Église, à l'autorité de ses définitions.
Eh bien ! ces propositions, dont on fait tant de bruit, ces subtilités casuistiques si condamnables, on les a scrupuleusement vérifiées. Lalîcponse aux assenions contient à cet égard des preuves irréfragables : ces i)ropositions n'ont pas des Jésuites pour auteurs ; elles étaient communes à un bon nombre de théologiens dominicains, augustiiiS, franciscains, à des membres du clergé séculier, à des docteurs de Sorlionne ; elles étaient enseignées antérieurement à l'institution de la Compagnie; ce sont des faits acquis et démontrés.
Mais, bien entendu, on n'a pas voulu en faire un crime aux autres ; les seuls Jésuites sont coupables. Point de mauvaises doctrines qui ne soient leur fait et leur propriété exclusive : à la bonne heure. Pauvie Escobar ! vous avez payé pour tous : et cependant vous n'étiez pas le seul criminel; bien d'autres l'étaient avant vous. Mais par une commode et facile jurisprudence, pour nos adversaires tout est permis et légitime, tout est iionorable, j usqu'aux neuf cents falsifications démontrées dans leur • œuvre des Extraits des assertions. Paix à leurs cendres ! Est-ce pourtant trop demander que du moins elles ne mentent plus dans la mort?
Cependant s'il demer.re établi que nous n'avons pas de doctrine particulière et propre, il est vrai de dire que nous avons, et je l'ajouterai, q-iie nous devons avoir un esprit à nous. Le but apostolique de la Compagnie, la plus grande gloire de Dieu qu'elle se propose, le salut des âmes auquel elle est spécialement dévouée, l'universalité des lieux et des ministères qu'elle eml)rasse, demandent une sorte d'esprit et de direction religieuse qui inllue sur les doctrines et caractérise un enseignement.
Tout corps religieux a nécessairement un esprit qui lui est propre, qui est en harmonie avec son but, avec les circonstances qui l'ont fait naître, avec les besoins qui l'ont fait instituer et adopter. Pour les uns, cet esprit sera relatif au soulagement des pauvres, au rachat des captifs, au travail ou à la prière solitaire ; pour nous et pour d'autres, c'est le zèle des âmes, la défense de la vérité, la propagation du règne sacré de l'Évangile.
Pour peu que Ton étudie avec attention les auteurs de notre Société, chez tous on retrouvera cet esprit bien marqué. Et ici, je ne craindrai pas de heurter de front le préjugé, et d'avancer, au sujet de l'esprit qui caractérise notre enseignement et nos doctrines, une assertion qui va paraître fort singulière ; mais j'ai besoin de' dire ma pensée hbrement et avec franchise ; car s'il est vrai que l'opinion soit la reine du monde, elle signale son empire par les plus étranges caprices.
Je le dirai donc : On fait un crime à des gens de ce qu'ils ont repoussé, combattu partout et toujours plus que tous les autres ; on reproche à leur enseignement de manquer du principe qui en fait le fond et l'âme, et lorsqu'ensuite on est obligé d'y reconnaître la doctrine qu'on cherchait, on leur fait un crime alors de professer ce qu'on les accusait de ne professer pas.
Telle est notre histoire : une fois au moins voudra-t-on l'étudier avec justice?
On nous a reproché naguère d'abrutir la raison et d'asservir la liberté humaine. Eh mon Dieu ! toutes les clameurs réunies nous reprochèrent jadis de les favoriser trop ; nous étions la Compagnie pélagienne : et qui ne sait que Pelage fut le promoteur outré et faux de la raisoji et de la liberté naturelles ? Parmi toutes c^^s imputations contradictoires à quoi s'arrêter? Nous nous sommes
constamment tenus entre les deux extrêmes, debout auprès (le la colonne immuable de vériié.
Je puis l'affirmer, notic esprit consista toujours dans une vraie tendance à garder les droits de la 'i'îerié humaine.et de la raison. Luther, Calvin, le jansénisme, un grand nombie de philosophes du derniei' siècle voulurent imposer à l'homme le dogme abrutissant du fatalisme ; noire Compagnie lutta constamment en faveur de la liberté. Est-ce là son crime? De fait, elle n'a été l'objet d'une haine si invétérée, elle n'est devenue la victime de tant de per sécutions, que pour avoir sans cesse repoussé de l'enseignement catholique des do(tiines oppressives et désespérantes. Le protestantisme d'Allemagjie et le jansénisme de France suffisent à le prouver.
Allranchir réellen^ent les âmes, rendre à la liberté, à la raison humaine, leurs véritables prérogatives, sans jamais les en laisser déchoir; leur faire noblement accepter la dignité, les droits éminemment raisonnables de la foi et de l'autorité, qui ne détruisent en nous que l'orgueil des préjugés et les soullVances du désordre; relever la faiblesse de la nature, la consoler et l'encourager, pour la conduire sous l'action de la grâce au grand but des destinées immortelles, c'est ce qu'une société d'apôtres doit se proposer dans tous ses efforts ; c'est le sens et le vœu exprimé par toutes les doctrines dé la Compagnie; tel est son esprit.
Et quant au probabilisme, dont le plus souvent on parle sans savoir ce que l'on dit, je ne ferai pas ici une leçon de théologien sur un point de doctrine si longuement, trop longuement débattu. Je ne dirai qu'un mot; et ce mot suffira.
Je dirai uniquement la raison sur laquelle s'appuient les théologiens graves et nombreux qui ont embrassé le
probabilisme ; cette raison n'est pas méprisable. On verra que le probabilisme ne consiste pas da:)s cette sottise de beaucoup de gens qui entendent par là que le bien et le mal sont en tout cas également probables.
L'homme est libre : la loi du devoir ne peut enchaîner la li!)erté qu'autant que l'obligation est certaine. Une loi incertaine ou inconnue n'est pas une loi : elle n'enlève pas à l'homme le droit certain de la lil)erté de ses actes. Quand donc pour la conscience il y a doute piudeni et fondé touchant l'existence de la loi ou du devoir; quand il se présente de graves motifs et de graves autorités qui sont de nature à persuader un homme sage, et qui tendent à établir que l'obligation n'existe pas, qu'elle est au moins douteuse et incertaine : alors il y a en laveur de la liberté ce qu'on nomme Vojiinion probable. Ainsi, continuent ces théologiens, dans le doute, après un examen raisonnable, et dans ces conséquences éloignées et obscures de la loi première où l'obligation n'est point suffisamment certaine et délinie, l'homme est libre et n'est point lié par le précepte : ce précepte n'est pas loi ; il est véritablement probable qu'il n'existe pas; la liberté dure encore et n'est point restreinte. Voilà le probabilisme sainement entendu. Il ne fait qu'énoncer un principe profondément philosophique et moral : c'est que toute loi certaine oblige, mais qu'une loi incertaine n'oblige pas. On pourra conseiller le plus parfait, le plus sûr; y exhorter, le choisir surtout pour soi-même : mais y obliger toujours les autres est une rigueur qui n'est écrite dans aucun de nos codes divins. Telle est 'opinion des théologiens dont je parle. Ce que je viens d'en dire fera sentir peut-être que c'était là une question réellement sérieuse, et sur laquelle la frivolité des opinions mondaines n'a pas à se jouer.
IMiisieurs théologiens de Ja Gompac^nie de Jésus ont combattu le probabilisme. L'un de nos Généiaux, le P. Thyrsus Gonzalès, a écrit contre cette doctrii^c ce que je connais de plus fort. D'autres en grand nombre parmi nous l'ont admise. G'était au reste une doctrine communément enseignée avant que les Jésuites existassent ; et si tout d'un coup on la fait sortir des écoles pour la produire au grand jour d'une controverse débattue sous les yeux du monde, c'est qu'il y avait là un facile épouvantait pour les consciences mal éclairées : c'est que ce mot de pro])abilisme devenait un cri de guerre d'autant mieux l'ait pour allumer les passions qu'il ne disait rien à l'intelligence.
Aussi malgré le génie de Pascal, dont les lignes railleuses ne sauraient soutenir une discussion vraiment sérieuse et théoîogique, je dirai : les excès de quelques casuistes, leurs subtilités, les moqueiies et les injures faciles de leurs adversaires, ne changent rien aux fondements sur lesquels de savants théologiens ont cru que le probabilisme, renfermé dans de justes bornes, n'était qu'une expression de l'esprit de liberté et de charilé évangéliquc ; de grands saints l'ont ainsi enseigné.
Je ne m'étendrai pas davantage, je me borne à résumer trois faits : avant l'existence de la Gompagnie, le probabilisme était communément enseigné dans toutes les écoles de théologie ; dans la Gompagnie il fut attaqué par les plus fortes raisons; il fut enseigné cependant aussi pat^ plusieurs Jésuites, et c'est à nous seuls qu'on le l'eprochc Il est ime autre doctrine dont le nom i-essemble à la tempête, et paraît encore amonceler sur nous de sombres, nuages ; je veux parler du tyrannicide.
Ici je ne discuterai pas non plus; une loi sévère de la Compagnie me l'interdit ab{Johiment. Le 1" août 161^.
le P. Général Aquaviva rendit un décret qui est encore en vigueur. Par ce décret il est défendu, en vertu de la sainte obéissance et sous peine d'excommunication, à tout religieux de la Société, d'affirmer en public ou en particulier, dans l'enseignement, dans les écrits, ou en répondant à ceux qui demanderaient un conseil, qu'il soit permis sous prétexte de tyrannie de tuer les rois, etc. Je ne ferai donc pas de théologie, je raconterai l'histoire.
Aux temps du moyen âge, la question de la légitimité du tyrannicide en certaines circonstances avait occupé les esprits les plus graves , et S. Thomas {de Regimine principum, lib. 1 cap. 6 et 8) n'avait pas hésité à la résoudre dans le sens de l'affirmative. La profonde stabilité du principe des gouvernements s'alliait avec la profonde indépendance des théories en matière de philosophie et de théologie.
Vinrent des temps où cette formidable doctrine, qui avait comme sommeillé dans les livres, fut transportée dans l'arène des passions politiques et des dissensions religieuses : ce fut au seizième siècle.
Un zèle ardent, quelquefois impitoyable, avait comme absorbé la charité, et ne laissait plus guère dans les cœurs que les instincts de la défense, instincts aussi redoutables . dans les collections d'hommes que dans l'individu livré à lui-même. On faisait alors arme de tout ; coniment ne se serait-on pas emparé de la doctrine du tyrannicide ? Catholiques et protestants, dans l'ardeur de leurs passions enflammées^ s'en saisirent.
Mais cette doctrine, imputée aux Jésuites, était si loin de leur être particulière que ce fut la Sorbonne qui, en janvier 1589, donna le signal du débordement des passions tyrannicides contre le roi Henri Ilf. Lés plus fougueux prédicateurs de ce dogme sanglant furent des
hommes dont je ne veux point redire ici les noms, mais qui notoirement n'api)artenaient pas à la Compagnie de Jésus. Les récits de la ligue sont aux mains de tout le monde, et Ton peut y vérifier cette assertion. Plus tard seulement on entend parler de l'adhésion donnée par quelques Jésuites -i rette doctrine; encore se contentèrent-ils de reproduire Topiiiion de S. Thomas. Un seul d'entre eux, Mariana, homme d'une intelligence supérieure, mais d'un caractère ardent et indocile, dépassa la limite posée par l'illustre et saint docteur. Le livre (In Rege parut ; il fut désappouvé à Rome par le P. Général Aquaviva, et l'édition fut supprimée, ^-ais un exemplaire tomba entre les mains des protestants ; c'était une bonne fortune ; il fallait pouvoir l'opposer éternellement aux Jésuites. Par les soins des protestants, le livre de Bpge fut réimprimé et répandu (1).
Ce fut alors que le P. Aquaviva rendît son décret. Ainsi depuis 16i/i aucun auteur jésuite n'a parlé du tyrannicide et n'a pu en parler ; n'importe : en 1762 tous les Jésuites furent condamnés comme fauteurs du régicide; en \Sl^^ ils sont encore sous le poids de cette absurde inculpation. 11 faut reconnaître que la justice et la vérité sont singulièrement entendues et appliquées quelquefois.
Je me résume : nous n'avons pas de doctrines qui nous soient propres; nous suivons les doctrines les plus communément enseignées dans les écoles catholiques. Nous avons et nous devons avoir un esprit propre, comme
(1) Sur ce fait on peut consulter entre autres monuments une lettre adressée à la reine régente, mfre de Louis XIII, par le P. Coton. Cette lettre est rapportée par les auteurs de la Réjwrne aux assertions , et se trouve dans divers recueils.
toutes les sociétés religieuses en ont un. Le nôtre , qui est un esprit de zèle pour le salut des âmes, nous porta toujouis à défendre les vrais principes qui protègent contre tous les excès et maintiennent dans leurs justes droits la liberté et la raisqn humaines.
Quant au probabilisme et au tyrannicide, ce que j'ai dit a démontré plus que sulfisamment comment la justice distributive est pratiquée à notre égard.