VI. — li'obéissaiice
J'achèverai l'analyse des Constitutions en donnant l'idée juste de la grande loi de l'obéissance. Elle est, j'en conviens, notre ame, notre vie, notre force et notre gloire. C'est ici le point capital de l'Institut et le point capital aussi des attaques. J'en parlerai avec la même simplicité et la même précision que des choses qui précèdent.
Voici les paroles de S. Ignace ; je les traduis littéralement :
« Tous s'étudieront à observer principalement l'obéis- « sance et à y exceller.... Il faut avoir devant les yeux « Dieu notre Créateur et Seigneur, à cause duquel on « rend obéissance à l'homme. » C'est ce qui la justifie et l'ennoblit. Il ne faut pas que les cœurs soient ployés sous le joug de la crainte ; aussi le saint législateur ajoute : « Il faut apporter tous ses soins pour agir dans un esprit « d'amour, et non avec le trouble de la crainte, ut in « spiritu amoris et non cum perturbatione timoris pro- « cedatur.... Dans toutes les choses auxquelles Tobéis- « sance peut s'étendre avec charité ( c'est à dire sans pé- « ché), soyons aussi prompts et aussi dociles que possi- « ble à la voix des supérieurs, comme si c'était la voix • même de Jésus-Christ notre Seigneur ; car c'est à lui « que nous obéissons dans la personne de ceux qui tien- « nent pour nous sa place.... Portons-nous donc avec « grande promptitude, avec joie spirituelle et persévé- « rance à tout ce qui nous sera ordonné, renonçant par « une sorte d'obéissance aveugle à tout jugement con- « traire : et cela dans toutes les choses réglées par le « supérieur, et où il ne se trouve point de péché, v
Ici se rencontre le mot célèbre et si souvent commenté : « Que chacun soit bien convaincu qu'en vivant sous la « loi de l'obéissance, on doit sincèrement se laisser por- « ter, régir, remuer, placer, déplacer par la divine Pro- « vidence au moyen des supérieurs, comme si on était « un mort, perindè ac si cadaver essent: ou bien en- « core comme le bâton que tient à la main un vieillard « et qui lui sert à son gré. » Et le saint législateur expliquant sa pensée, ajoute : «Ainsi le religieux obéissant « accomplit avec joie ce dont il est chargé par le supé-
a rieur pour le bien commun ; certain par là de corres- « pondre véritablement à la volonté divine, » bien mieux que si sous l'inspiration du jugement propre il faisait des entreprises au gré d'une liberté inconsidérée et quelquefois par les mouvements d'une volonté capricieuse. (1)
Je voudrais qu'on relût attentivement ces paroles et qu'on tâchât de les bien entendre. On en a fait tant de bruit; et cependant on n'en a pas même compris le sens, ou du moins on Ta étrangement altéré.
Je rendrai aux mots leur sens et à la bonne foi ses droits.
Et d'abord je rappellerai simplement que tous les ordres religieux sont liés par le même vœu d'obéissance, que tous expriment et entendent de même la vertu d'obéissance.
Mais veut-on aller au fond môme des choses? Veut-on parler raison et principe?
Qu'on cherche dans ses souvenirs ce qu'il y a de beau, de grand et de mieux apprécié parmi les hommes.
Serait-ce les magnificences de l'ordre parfait ? Eh bien ! l'ordre est tout entier dans la juste subordination. Graviter vers un centre commun est l'ordre même de la nature : mais c'est l'obéissance.
L'ordre et l'harmonie du corps humain sont aussi admirables : mais la tête commande.
La sagesse et la sûreté des vues sont précieuses et bien rares dans la conduite des aifaires. Mais la sagesse de l'homme, dit quelque part Fénélon, ne se trouve que dans la docilité. Le vrai sage est celui qui agrandit sa sagesse de toute celle qu'il recueille en autrui. Cela est juste.
(4) Const., part, vi, c. 1, § 1 ; Instit. Soc, t. 1, p. 407.
Un homme est seul avec lui-même ; il se fie à ses propres idées et s'airranchil de tout conseil : il n'a plus ni sagesse ni prudence.
Le religieux est donc vraiment sage ; car pour lui le supérieur est par état le conseil, l'appui, la raison d'un père. Voyez encore une famille paisible et bien réglée ; l'âme de sa prospérité n'est-ce pas la subordination et Tobéissance ?
Mais je dois poser ici le grand principe; il n'est point sans doute du domaine étroit de la philosophie humaine ; il appartient à la foi. Qu'on la suppose du moins pour un moment, si on est assez malheureux pour ne la plus avoir.
Quel est donc le sens de l'obéissance du Jésuite et, pour parler plus juste, de tout religieux sans exception ? Le voici au point de vue de la foi, le seul pratique et vrai en celte matière :
Dieu, dans sa providence surnaturelle et spéciale, a établi au sein de l'Eglise un genre de vie et de perfection évangélique dont le vœu d'obéissance est le fondement et le caractère essentiel.
C'est à Dieu même que le religieux voue son obéissance; Dieu l'accepte, et s'oblige ainsi en quelque manière à diriger et à gouverner par une autoiiié toujours présente les actions de celui qui veut et qui doit obéir.
Dieu vit. Dieu agit, et il préside dans l'Eglise aux fonctions de tout le corps, et surtout aux fonctions de la hiérarchie. Cette hiérarchie, divine et non humaine, constitue, approuve, inspire les règlements et les supérieurs des ordres religieux : en sorte que l'obéissance de chacun de leurs membres, par une vue de foi certaine et pure, doit remonter à l'autorité de Dieu même.
J'obéis à Dieu, non à l'homme : je vois Dieu, j'en-
tends Jésus-Christ lui-même dans mon supérieur : telle est ma foi pratique, tel est le sens de mon vœu d'obéissance et des règles qui l'expliquent. Laissez donc l'homme, sa servitude ou sa tyrannie : laissez-moi : j'obéis à Dieu, non à l'homme.
Et maintenant élevons-nous : il y a là une théorie magnilique. Elle est surnaturelle et divine ; mais cela ne nuit à rien. Le supérieur commande avec la conscience de l'autorité qui lui vient de Dieu ; l'inférieur obéit avec la conviction de l'obéissance qu'il doit à Dieu. Le supérieur vit de la foi ; l'inférieur vit de la foi.
Il vous plaît à vous de retrancher la foi ; vous éteignez le flambeau d'où vient ici toute la lumière, et vous nous jugez en aveugles à travers les ténèbres qui sont votre
ouvrage.
Non, il n'y a ici qu'un seul principe, principe absolu et souverain qu'il faut envisager et hors duquel on déraisonne nécessairement en matière d'obéissance religieuse : Dieu reconnu, Dieu respecté dans les supérieui's.
Après tout, qu'y a-t-il donc là de si étrange ?
S. Ignace a beaucoup insisté sans doute sur la vertu et la perfection de l'obéissance ; mais il n'a rien dit de plus fort, ni même d'aussi fort que les autres fondateurs de sociétés religieuses : et c'est ce qu'un examen sincère ne devait pas laisser ignorer à ceux qui nous ont attaqués.
S. Ignace nous permet d'adresser toujours aux supérieurs nos humbles représentations, après avoir consulté Dieu dans la prière ; il nous permet de leur manifester avec respect nos sentiments contraires aux leurs ; et dans cette langue de modération et de prudence qu'il savait si bien parier, il a cru devoir tempérer le conseil de l'obéissance aveugle {cœca quadam obedientia) là où les au-
très, tous les autres l'imposent avec une rigueur qui n'admet point de ménagement, avec une étendue qui ne connaît point de limites.
S. Benoît, ce patriarche de la vie religieuse en Occident, lui dont les disciples ont défriché l'Europe, et à qui les lettres et les sciences doivent la conseivation de leurs plus beaux trésors; S. Benoît, dont l'esprit plana longtemps sur d'innombrables générations pour les civiliser et les instruire; S. Benoît, instituteur de la vie monastique, ordonna textuellement à ses disciples d'obéir dans les choses même impossibles : on comprend que c'est ici l'écho de la parole évangélique ; on peut le voir dans la préface de ses règles et dans les chapiU'es 5 et 68.
S. Ignace n'ignorait pas le mystère de celte sainte témérité qui s'en remet à Dieu du soin de transporter les montagnes pour faire éclater les triomphes de la foi : mais il n'en a point laissé la leçon par écrit.
S, Ignace exliorte à se laisser porter et régir par la Divine Providence (1) comme si on était un mort, perindè ac si cadavcr essent. Celte iuiage n'est pas de lui, il l'a prise évidennnent du grand et admirable S. François d'Assises. Cet homme si extraordinaire, si puissant • et si doux, auquel il fut donné de réaliser tant de merveilles, qui vint montrer à la terre l'évangile vivant de la pauvreté et de la croix dans un apostolat si beau et si vrai, S. François d'Assises ne regardait comme réellement obéissant, au rapport de S. Bonaventure, autre lumière éclatante du moyen âge, que celui qui se laissait toucher, remuer, placer, déplacer sans aucune résistance,
(1) Loc, cil,
Q-k-kk
comme un corps sans vie, covpus examine (1) . Il exprimait la même pensée à peu près encore dans les mêmes ternies lorsqu'il disait son sentiment à ses religieux en les instruisant sur l'obéissance : « Ce sont des morts que je veux pour disciples, non des vivants, mortuos non vives ego meos volo (î2), et Cassien, longtemps avant lui, s'était servi de cette énergique image pour exprimer la perfection de l'obéissance (3) .
Enfin, pour omettre tous les autres, S. Basile, le législateur des moines d'Orient et l'une des plus mâles figures des anciennes Églises, comme l'une des plus belles gloires de l'épiscopat et de la science sacrée, S. Basile, au chapitre 22 de ses Constitutions monastiques (^i), veut que le religieux obéissant soit comme l'outil dans la main de l'ouvrier, ou bien encore comme la coignée dans la main d'un bûcheron. Le bâton du vieillard, si singulièrement reproché à S. Ignace, est moins redoutable, on l'avouera.
Mais quoi ! dira-t-on toujours, obéir en aveugle, soumettre sa volonté, son jugement, est-ce là penser, vivre en homme? Oui; et c'est même avoir fait de glorieuses conquêtes dans la carrière de la dignité humaine, et, dût l'horreur s'en accroître encore, j'exposerai cette affreuse doctrine.
« Malheur, dit l'Ecriture, à celui qui marche dans sa « voie, et qui se rassasie des fruits de ses propres conseils! « Malheur à celui qui se croit fibre quand il n'est point
(1) s. Bonav., vita S. Fiancisci, c. (50.
(2) S. Fransciscî Assis, opéra, colloq. AO, in-fol. ; Lugduni, 1653, p. 80.
(3) Deinst. rciiunl., 1. 12, c. o2.,
{'.\) S. Basil, opéra, edit. Bened., t. 2, p. 573.
« déterminé par autrui, et qui ne sent pas qu'il est ence traîné au dedans par un orgueil tyrannique, par des (' passions insatiables, et même par une sagesse qui, sous « une apparence trompeuse, est souvent pire que les « passions même ! » C'est Fénélon qui parle ainsi (1) ; je dirai après lui :
0 mon Dieu ! que je Voudrais être mort à moi-même, être anéanti comme l'entendaient S. Ignace et S. François! mon ambition tout entière serait remplie en ce monde. Il est des âmes pieuses et recueillies qui accepteront et comprendront ce langage : et pour le faire entendre à tous, les beaux et puissants génies qui ont fécondé l'Église et versé en abondance les fruits de vie au sein des nations, viendront à mon aide et diront mieu\ que moi comment il faut mourir à soi-même pour bien vivre.
J'entends S. Paul : « Vous êtes morts, et votre vie est
« cachée en Dieu avec Jésus-Christ Nous sommes
« ensevelis avec lui dans la mort Quant à moi je
(' mears chaque jour Je suis mortel crucifié pour le
« monde, et le monde est mort et crucifié pour moi
« Aussi ma vie est Jésus-Christ seul Nous sommes
« comme des mourants, et nous vivons cependant. » (2)
Si le langage de S. Ignace est étrange, au moins conviendra-t-on que S. Paul lui avait donné bon exemple. S. Paul nous révèle ici tous ses plus admirables secrets ;
(!) Christianisme présenlé aux hommes du monde, t. 6, p. 27.
(2) Mortui estis et vita vcslra est abscondita cum Christo in Deo. Coloss., c. 3, v. 3. — Consepulti sumus cum illo in mortem. Rom., c. 6, v. h. — Quotidie moiior. 1 Cor., c. 15, v, 31. Mihimundus crucifixus est, et ego mundo. Gai., c. 6, v. 14. — Mihi autem vivere Christus est. Philip., c. 1, v. 21.— Quasi morientes et eccc vivimus. ii Cor,, c. 6, v. 9.
il nous découvre la source à laquelle, parmi les longues luttes de son apostolat, il est allé puiser la force et la victoire. C'est donc en mourant ainsi au monde, à luimême, à ses volontés, à ses désirs, à tout ce qui n'était pas Dieu, qu'il accomplit tant d'incroyables travaux, quïl fournit une carrière si glorieuse, qu'il sauva tant d'àmes.
Cette langue de S. Paul avait été parlée avant lui par une bouche divine. Et que signifie donc cette leçon : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce « lui-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive, » sinon encore cette abnégation intime qui est la mort en nous de la volonté et de la pensée propres, de cette fausse énergie qui nous tue, tandis qu'en l'abdiquant nous vivons de cette noble vie que le Seigneur enseigna ?
Que signifie cet autre enseignement du Sauveur : « Il faut naître de nouveau ? » Mais, pour renaître, il faut bien qu'aupaiavantonsoit mort : et mourir, c'est surtout obéir ; car c'est en obéissant surtout que l'âme se dépouille de cette vie factice et corrompue que l'orgueil lui a faite, et qu'elle se régénère au sein de la vie nouvelle que l'humilité lui apporte avec la grâce.
]\îais il est une parole de Jésus-Christ que l'homme apostolique doit méditer profondément entre toutes les autres : « Le grain de froment, s'il ne meurt pas, reste « seul; s'il meurt, il produit beaucoup. Ainsi celui qui (' aime son âme la perdra : et celui qui hait son âme en « ce monde la gaide pour la vie éternelle. » (1) Eh
(1) Si qais vult post me venire, abneget semetipsum et tollat crucem suam et sequatur me. Matlh., c. 16, v. 24. — Oportet vos iiasci donuo. Joan., c. 3, v. 7. — Nisi granum frumenti... mortuuiu fueril, ipsuni soliuii manet ; siaulem morluum fueril, Diulluiii fi'uctura afferl, — Qui çimat unimam buum pcrdet
bien ! je le demande encore, qu'est-ce que cette haine de soi, cette mort volontaire et souverainement désirable pour vivre et fructifier? Qu'est-ce ? Blasphémerait-on contre la parole évangélique?
Oui ,nous dit la sagesse incréée, il faut que vous mouriez, que vous soyez enseveli dans la terre, que vous disparaissiez dans l'abaissement de vous-même et dans l'abnégation ; et puis après vous revivrez. On vous reverra, vous reparaîtrez portant les fruits de vie. Par la mort vous serez devenu le sel qui conserve, la lumière qui éclaire, la nourriture des âmes et le froment de Jésus-Christ.
S. Paul a voulu énergiquement exprimer dans la person;ie même du Sauveur ce principe divin de gloire et de vie, quand il a dit : Il s'est anéanti, exinanivit; il s'est fait obéissant jusqu'à la mort, obediens usque ad mortem. S. Ignace dans sa loi d'obéissance n'a pas voulu exprimer d'autre mort que cette belle et fécond.^ vie de l'apostolat défnii par Jésus-Christ et par S. Paul.
0 mon bienheureux père ! je n'avais pas besoin que l'autorité de vos préceptes fût jamais devant moi justifiée. La parole par laquelle vous m'ordonnez de mourir en obéissant est le plus pur et le plus généreux esprit de l'Évangile. Je le crois de toutes les forces de mon âme, et je le proclame à la face de ce siècle, qui peut-être maintenant comprendra mieux mon langage : je n'ai trouvé la paix et la vie que dans la pensée de celte mort à moi-même.
Qu'on me cite un des grands noms dont s'honore l'Église catholique, par qui cette sublime doctrine n'ait été
eam : et qui odit animara suam in hoc muudo, in vitam œternam custodit eam. Joan., c. 12, v. 2l^,
enseignée. Vous admirez Bossuet; prenez son discoui'S sur la vie cachée : e'est un magnifique commentaire du texte de l'Évangile et en même temps de la célèbre parole de S. Ignace (1). Ce discours est trop long pour que je le rapporte, trop beau pour que je le déciiire en citations. Il faut le lire tout entier. Je ne rappellerai que ce seul mot de Bossuet : « Tel qu'est un mort à l'égard « d'un mort, tel est le monde pour moi et moi pour le « monde. » (2)
Le génie si profond, si pieux de Fénélon n'avait garde d'oublier cet état de mort spirituelle; combien de lois il y revient ! « Que faut-il donc;? » écrivait-il. « Il faut se « renoncer, s'oublier, se perdre... ô mon; Dieu, n'avoir « plus ni volonté ni gloire que la vôtre... — Dieu veut « que je regarde ce moi comme je regarderais un être « étranger... que je le sacrifie sans retour, et que je le « rapporte tout entier et sans condition au Créateur de « qui je le tiens... » (3) Et ce cri de S. Augustin qu'on a regardé comme un des clans les plus sublimes de sa grande âme ne serait donc qu'une folie ! « 0 mourir à « soi, ô aimer, ô aller à Dieu... ôperire sibi,ô amare, « ô ire ad Deum! » Fénélon encore que voulait-il en s'écriant : « 0 Sauveur, je vous adore, je vous aime « dans le tombeau, je m'y renferme avec vous... je ne i< suis plus du nombre des vivants? 0 monde, ô hommes! « oubliez-moi, louiez-moi aux pieds, je suis mort, et la « vie qui m'est préparée sera cachée avec Jésus-Christ « en Dieu. « [li)
(1) OEuvres de Bossuet : Versailles, 1816, t. 10, p. 315.
(2) Ibid., t. 9, p. 523.
(3) OEuvres de Fénélon. — Nécessité de connaître Dieu, t 18, p. 281 et 285; Paris, 1823.
(4) Ibid. , Samedi-Saint, p. 125.
Telle est donc la mort précieuse que réalise merveilleusement l'obéissance religieuse : holocauste vivant et véritable où riiomme tout entier s'immole à Dieu, à ses frères, à toutes les œuvres grandes et glorieuses.
Vous ne le comprenez pas, esprits superbes de ce temps, instruits à vous complaire dans tous les rêves ambitieux de la raison humaine, dans toutes les chimères d'indépendance ; je le conçois : mais de grâce, gardezvous de blasphémer ce que vous ignorez ; ce que les saints et les plus beaux génies ont connu, ce qu'ils nous ont légué après eux dans leurs testaments religieux.
Vous lie pouvez comprendre, et cependant quelquefois vous gémissez ; ah ! la terre tremble sous vos pas, et vous posez des questions savantes pour définir quel fléau ravage l'humanité. Chose étrange! on vous voit en même temps ivres d'un loi orgueil chanter sur un abîme ; et sans cosse chancelanis dans la vie, vous célébrez le pouvoir eliréné de tout penser, de tout dire, dont vous redoutez aussi l'exrès. \ous triomphe', de cette force qui renverse toujours sans édilier jamais : bien; mois d'autres ont j lige qu'ils rocoiiquéraient ia liberté, l'ordre et la paix de U urs âmes en sounuttaiit leur volonté aux volontés divines, en abjurant dans les mains de Dieu et d'une autorité qu'il institua cette puissance <i'eireur, de trouble et de crime que porte le cœur de l'homme. Se révolter contre Dieu, rejeter insolemment son joug est aussi facile que désastreux. Dompter l'orgueil frémissant, la pensée inquiète, les passions aveugles et tout ce moi déréglé dont l'indépendance nous avilit et nous tue, c'est s'iiffranchir et vivre : c'est rentrer dans un empire vraiment fort et paisible où Dieu règne, où l'homme obéissant règne aussi ; car il fait le plus noble usage de sa puissance et de sa liberté. Et s'il en coûte de mourir
ainsi à celte fausse et funeste vie ; s'il en coûte de conformei- l'intelligence et les désirs à la sage direction que la religion donne et que Dieu lui-même revêt de son autorité, il y a là aussi le plus courageux, le plus glorieux, le plus fécond des sacrifices, le sacrifice de soi-même, et la victoire remportée sur les plus indomptables ennemis de riiomme, son esprit et son cœur.
Qu'est-ce qui meurt donc ici ? Ce qui n'est pas digne de vivre, ce qui donne la vie à l'âme en se retirant : l'orgueil, la frivolité, la vanité, le caprice, la faiblesse, le vice et la passion.
On ne fait pas mourir, au contraire on ranime, on fortifie ce qui est digne de la vie, c'est à dire l'oubli de soi, la vertu, le dévouement, le vrai courage.
C'est ainsi que l'homme obéissant devient maître de lui-même, s'élève et grandit avec une simplicité magnanime de toute la distance qui sépare la vraie servitude de la vraie liberté.
O esclavage, que l'insolence humaine n'a pas honte de nomme)' liber lé l disait Fénélon ; et c'était le cri d'un grand cœur et d'un beau génie.
Ainsi le religieux n'est plus esclave ; il ne sert plus l'humeur, le caprice, les sens, l'orgueil ni les passions; il a foulé aux pieds ses tyrans. Il est libre dans les voies sûres; la vérité, la prudence règlent ses pas. Il est libre; car il obéit à la sagesse de Dieu ; et il obéit pour se dévouer à toutes les œuvres utiles, à tous les sacrifices et à tous les travaux pour le bien éternel de l'humanité.
« Soldat, tu iras te placer à la tête de ce pont; tu y « resteras; tu mourras, nous passerons. — Oui, mon gé- « néial. »
Telle est l'obéissance guerrière, perinclè ac cadaver. Elle sert, elle meurt ; et voilà pourquoi la patrie n'a pas
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assez de couionnos, n'a pas assez de voix pour célébrer son héroïsme et sa grandeur.
« Demain vous partirez pour la Chine ; la persécution « vous y attend, peut-être le martyre. — Oui, mon père. » Perindè ac enclave?-; telle est l'obéissance religieuse. Elle fait l'apôtre, le n.nrîyr; elle envoie ses nobles victimes mourir aux extiémités du monde pour le salut de frères inconnus. Et voilà pourquoi l'Église lui élève ses autels, lui décerne son culte, ses pompes et ses chants glorieux.
Telle est l'obéissance 'Jomandée au Jésuite. Vous avez cru pouvoir la livrer à la dérision publique ; il vous a pUi de la mépriser; laissez-moi penser que jusqu'à ce jour vous ne l'aviez pas comprise. (1)