LES CONSTITUTIONS DE LA COMPAGME DE JÉSUS
On a vu quelle est la source où nous puisons nôtre esprit, le creuset où nous retrempons nos âmes.
Peut-être aurait-il semblé que les Constitutions de la Société dussent suffire pour nous faire connaître ; après la lecture du chapitre précédent, on doit être convaincu qu'une analyse exacte du livre des Exercices était indispensable.
Combien de fois nos Constitutions n'ont-elles pas été attaquées et déligurées ! Pour les juslilicr, je les exposerai simplement.
Je ne viens point chercher ici à éclaijcr des esprits qui ne veulent pas l'être ; mais il faut que la simple vérité ait été dite une fois : je la dirai.
Le noviciat, les études^ la troisièuic année de probation et les divers ministères que nous remplissons, le gouvernement de la Compagnie, notre vœu d'obéissance : voilà les points principaux dont j'ai à parler.
S. Ignace de Loyola est l'unique auteur des Constitutions comme des Exercices.
Quand j'étudiai cet ensemble de lois si sagement conçues et si fortement appropriées à tous les besoins d'une
société religieuse, quand je voulus savoir à fond ce qui allait devenir la règle de toute ma vie, je vis clairement que Tesprit vrai de l'Évangile avait dicté ces lois.
Pour un catholique il ne saurait y avoir de doute à cet égard. L'Institut de la Compagnie de Jésus a été approuvé par vingt Papes. Clément XIV, il est vrai, le sup-' prima, mais sans le condamner; Pie VII l'a rétabli en l'approuvant de nouveau. Le concile de Trente avait déclaré « n'y vouloir rien innover, ni empêcher que les « clercs réguliers de la Compagnie de Jésus ne servent « le Seigneur et son Église, selon leur pieux institut, « qui a été approuvé par le Saint-Siège ; Sancta syno- « dus non intendit aliquid innovare aut prohibere « quin religio clericorum Societatis Jesu, juxta piiiin « eorum institutum à sancta Sede approbatuin. Do- « mino et ejus Ecclesiœ inservire possit. » (1) C'est là un grand et solennel témoignage.
Plusieurs fois l'ÉgUse de France, par la voix de ses évêques assemblés, s'est hautement déclarée en favemde la Compagnie de Jésus ; et l'on sait qu'au siècle dernier ils protestèrent contre l'arrêt de suppression. (î2)
On a pu dire à certaines époques de quelques ordres religieux qu'ils s'étaient relâchés de l'esprit de leur institution primitive; jnmais on ne l'a dit de la Compagnie de Jésus ; j amais on ne lui reprocha de s'être éloignée de l'esprit de son fondateur ni des constitutions qu'il lui
(1) Concil. Trid., sess. 25, cap. 16.
(2) On trouvera l'avis des évêques et rinsfriiotion pastorale de M. de Beaumont, dans Touvrage intitulé : L'Erjtisc, son auloritéj ses iiistitiitions et l'ordre des Jésiiiie^...: Paris, Debécourt, 1844; et dans les Documents hislorujiies concernant lu Compagnie de Jésus, Paris, Waille, rue Cassette, 6.
donna. Et n'y a-t-il pas dans ce seul fait quelque chose qui doit inspirer de Testinie pour une semblable institution? S'il est vrai qu'après trois siècles elle garde la force et la vie, n'y a-t-il pas à l'étudier un intérêt qui s'accroît de cette présomption favorable ?
Cette étude des Constitutions de la Société de Jésus, je viens la proposer aux hommes sérieux. Je la recommencerai volontiers avec eux ; c'est elle qui m'a fait ce que je suis ; qu'elle les fasse justes envers nous ; ce sera pour tous, je crois, un bonheur.
Aussi bien, même en dehors des graves circonstances où nous nous trouvons, c'est un curieux sujet d'observation qu'une législation objet à la fois de tant d'attaques, et de tant de louanges.
Et ne serait-ce pas aussi un grand problême historique et moral que de rechercher comment des religieux fidèles à leurs lois, à des lois que l'Église approuva, ont pu se voir exposés à une telle contradiction des langues ? Car certes ce n'est pas se décerner un éloge qui ne convient pas, que de dire que jamais hommes ne furent tour à tour haïs, détestés, estimés, chéris à un degré pareil; que jamais hommes ne furent comme les religieux de la Compagnie de Jésus l'objet de préventions plus violemment hostiles et plus pleinement favorables.
Il est temps peut-être d'arriver à une solution, et de demander à l'opinion un arrêt définitif. Je crois l'occasioii convenable ; j'ai assez la confiance que les esprits sincères voudront se rendre compte de ce singulier contraste qui a' représenté une société religieuse comme un corps voué, suivant les uns, à tous les travaux et à tous les sacrifices de l'apostolat, comme un foyer permanent, suivant les autres, d'intrigue, de fourberie et d'ambition. Quand la voix qui m'appelait se fit entendre au fond
(le mon cœur, quand jo balançais on moi-même le poids divers de ces conlradiclions étranges, il y eut un jour où je dis : Pascal, voire génie a commis un gr^md crime, celui d'établir une alliance peut-être indestructible entre le mensonge et la langue du peuple fianc. Vous avez fixé le dictionnaire de la calomnie; il fait règle encore, il ne la fera pas pour moi.
Cette impérissable autorité acquise au mensonge par la magie du. langage, ce règne impérieux exercé dejjuis deux siècles par un calomniateur de génie, pour emprunter à IM. de Chateaubriand ce trait de son éloquence réparatrice, ne m'empcclièi'ent point alors de prendre et d'exécuter ma résolution d'entrei- dans la Compagnie. Je dois le dire : des pensées plus hautes me préoccupèrent; me sera-t-il permis de l'avouer dans toute la rudesse de ma foi et de mes convictions? La haine qui poursuit sans cesse me parut un puissant motif pour estimer et chérir. La philosophie antique pressentant en quelque sorte TÉvangile, l'avait déjà proclamé par son plus sublime organe : Rien n'est plus l)eau que de soullrir persécution pour la justice. « Et Dieu mém.e, ajoute « quelque part Bossuet, a jugé cette destinée si grande (( qu'il n'a rien trouvé de plus digne de son Fils sur la « terre. »
Maintenant, et depuis vingt et une années que j'appartiens à la Société de Jésus, celte haine persévérante m'encourage et me console. Ce que je redouterais pardessus tout, ce serait la mollesse qui abâtardit les âmes ; la mollesse n'est pas parmi nous : devant les assauts répétés de la persécution et de l'injure on ne s'amollit pas.
Je ne viens donc pas me plaindre ; je serais plus près de me réjouir ! Je ne viens pas non plus me justifier; je ne viens (|ue rendre un simple et vrai témoignage.
Richelieu et d'autres politiques profonds virent dans les Constitutions de S. Ignace le chef-d'œuvre du génie : moi j'appelle l'œuvre de mon père un monument de sagesse, de piété, de sainteté admirables.
Deux mots pourraient tout résumer ici : but et moyen. Le but, c'est la gloire de Dieu et le salut des âmes; le moyen, c'est l'obéissance.
Du reste, il est très important, pour nous connaître, qu'on veuille comprendre ces choses; et ce qui les fera mieux comprendre, c'est ce que je vais raconter. Ce n'est pas une fiction, c'est la simple vérité.
Un homme lassé du monde le quitta. Peut-être les passions ardentes de la jeunesse avaient tiaversé violemment son âme ; il cherchait un abri. Il a conçu un profond désir de se venger de lui-même et de Satan par des fatigues utiles au prochain.
Il crut alors, et il croit encore aujourd'hui que le grand mal de notre temps est l'absence totale de subordination et d'obéissance parmi les hommes. Désabusé des vaines illusions, des chimères de l'indépendance, il avait soif d'obéir ; il en ressentait le besoin immense ; il invoquait l'obéissance comme l'asile sauveur qui devait protéger sa dignité d'homme et lui assurer la possession de la véritable liberté, l'affranchissement de l'âme.
Le travail des exercices spirituels achève de lui montrer la lumière et de lui tracer la voie ; il frappe à la porte de la Compagnie de Jésus.
Ce qui l'émeut dès l'entrée, c'est la paix profonde qui règne dans la religieuse demeure. L'aspect de ces murs silencieux, la démarche recueillie de ceux qui les habitent, le bruit des pas qui retentissent comme au désert, l'ordre, la pauvreté qu'on rencontre partout, l'accucH prévenant et l'expression obligeante du J)on frère qui introduit, la
douce gravité du père qui reçoit, je ne sais quel air suave et pur que Ton respire, une présence de Dieu plus intime, ce semble, et plus familière, tout dans ce séjour, quand pour la première fois on l'aborde, étranger venant de loin et battu par les orages, tout y fait ressentir une impression qu'on ne peut guère définir, mais qu'il faut ndmmer l'impression de Dieu. Un principe inconnu, un esprit bienfaisant soulage les peines, répare les forces, et donne Tavant-goût d'une nouvelle et heureuse existence. Enfin on n'a plus autour de soi que des cœurs ouverts et pieux, des fronts sereins; la parole, qui rarement interrompt un long silence, est toujours simple et fraternelle, les rapports libres, joyeux, faciles.
Placé encore sur le seuil, le candidat de la vie religieuse connaîtra d'avance, à celte heure solennelle, toute l'étendue des devoirs que la Compagnie de Jésus dicte à ses membres ; il doit savoir, il saura quel est l'esprit qui l'anime dans toute sa vérité ; libre il se décidera.
« Etes-vous prêt, lui demande-t-on, à renoncer au « siècle, à toute possession comme à tout espoir de biens « temporels ? Etes-vous prêt à mendier, s'il le faut, votre « pain de porte en porte pour l'amour de Jésus-Christ ? « — Oui. (1)
« Etes-vous disposé à vivre en quelque pays du monde « et en quelque emploi que ce puisse être, où les supé- « rieurs jugeront que vous serez plus utile pour la « plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes ? — « Oui. (2)
(1) Exam., c. 4, § 1, 12, 26, 27 ; Const. pari, vi, c. 2, § 10 ; Instit. Soc, t. 1, p. 345 et scq., et p. liiO.
(2) Exam., c. A, § 35. — Const. part, m, c. 2, litt. G. ; Iiistil. Soc, 1. 1, p. 350 et 178.
« Etes-vous résolu d'obéir aux supérieurs, qui tiennent « pour vous la place de Dieu, en toutes les choses où « vous ne jugeriez pas la conscience blessée par le pé- « ché? — Oui. (1)
« Vous sentez-vous généreusement déterminé à re- « pousser avec horreur sans exception tout ce que les « hommes esclaves des préjugés mondains aiment et em- « brassent : et voulez-vous accepter, désirer de toutes « vos forces ce que Jésus-Christ notre Seigneur aima et « embrassa ? — Oui. (2)
« Consentez-vous à vous revêtir de la livrée d'ignomi- « nie qu'il a portée, à souffrir comme lui, par amour « et par respect pour lui, les opprobres, les faux témoi- « gnages et les injures, sans toutefois y avoir donné su- «jet? » (3)
Il faut répondre ; et, grâces immortelles en soient rendues à la bonté de Dieu , j'ai répondu oui. « Vous passerez pour fou. — Oui, cela me convient. »
Jamais question plus étrange ne frappa des oreilles humaines ; jamais peut-être TEvangile de la croix et sa folie sacrée ne furent mieux présentés dans lem' rudesse native. Au reste S. Ignace eiitendait si bien que les soldats de sa Compagnie fussent de véritables disciples du Dieu crucifié, que durant sa vie, tous ses historiens l'attestent, il pria instamment le Seigneur pour que la So-
(1) Exam., c. k, % 29.— ConsL, part, m, c. 1, § 23 et passim ; Instit. Soc, t. 1, p. 373.
(2) Exam., c. A, § 44; InsUl. Soc, t. 1, p. 352.
(3) « Intîui eadem veste ac insignibus Domini sut, pro ipsius « amore ae révèrent! a... contumelias, falsa testimonia et injurias c pati... » Ibid.
ciété fût toujours persécutée : il a été bien exaucé, on doit en convenir.
Mais enfln la question est faite; elle est justifiée comme l'est une prophétie exacte par un accomi lissement permanent; et quand le postulani, libre encore, a répondu, il est admis au noviciat.
Ici commence pour lui un nouvel ordre de choses.
Le novice passera deux années dans une profonde retraite ; il aura ce temps pour rétléchir, et ce temps est nécessaire avant de se lier par des engagements irrévocables. Les épreuves morales qu'il doit subir sont grandes. Aussi sa détermination, après deux ans de noviciat, serat-elle libre, éclairée, forte.
Durant ce même espace de temps toute étude lui est intertlite (1). Conception hardie et puissante qu'on ne saurait bien apprécier par la théorie seule ; il faut l'expérience.
Une distance si grande sépare la vie du monde et la vie religieuse, les études d'un homme destiné à marcher dans les voies du siècle et celles du religieux réservé aux travaux apostoliques, que pour l'ùme appelée à ce genre de vie dans la Société de Jésus, l'énergique et prudent législateur a voulu créer en quelque sorte un milieu nouveau et toute une existence nouvelle. Dans la longue éducation de ses novices, et dans l'absence même des études, il a entendu, dit-il, préparer le meilleur fonde-
(i) Const., part, m, c. 1. § 27; InsUt. Soc, t. 1, p. 374.
ment pour les études elles-mêmes, savoir Thumilité et toutes les vertus solides. (1)
La prière, les méditations prolongées, l'étude pratique de la perfection et surtout de la plus entière abnégation de soi-même, la réforme courageuse des penchants de la nature, la lutte journalière el fidèle contre l'amour d'un vain honneui' et des fausses jouissances, l'usage familier des exercices spirituels et de la conversation avec Dieu, la connaissance de tout un monde caché au fond de l'âme et d'une vie tout intérieme ; voilà ce qui remplit les heures du noviciat. (2)
On me pardonnera, en parlant de ce temps déjà bien éloigné de moi, d'y retrouver mes plus doux souvenirs ; alors s'accomplirent les jours les plus heureux de ma vie. Berceau chéri de mon enfance religieuse, creuset laborieux de mon âme, épuration féconde de l'intelUgence et du cœur, non , je ne vous oublierai jamais î
C'est bien là que viennent mourir les derniers bruits du monde et ses vaines agitations. A l'école de la pénitence et de la prière, on se dépouille peu à peu de cette vie fausse, de ces intérêts factices, de ces affections inférieures qui empêchent d'aspirer aux combats et aux triomphes de la grande gloire de Dieu et de la conquête des âmes. Et cependant l'onction des entretiens divins, et les attraits puissants de la grâce, et le bonheur intime d'une concorde, d'une paix inaltérables pénètrent, encouragent, consolent Oh! il faut le dire, que ces
(1) « Ad praeparandum earum fundamentum , humililatis « scilicet ac omnis virtutis. » Const., part, m, c. 1, § 27; Iiistit. Soc, p. 374.
(2) Const., part, m, c. 1. — Exam,, c. 4» § 41; Instit, Soc, 1. 1, p. 370 et 371.
premières années s'écoulent avec une bienheureuse rapidité!
Le novice, ainsi arraché aux illusions de la vie du siècle, et mieux prémuni désormais contre le danger de leur retour, n'est encore lié par aucun engagement ; il est libre. Souvent, très souvent on appela ses réflexions sur les graves obligations que les vœux imposent. Il dut passer par des épreuves répétées et décisives (1). Il délibère, on l'examine, il est jugé, il juge avec une entière liberté. Il s'oflre enfin, la Société l'accepte ; après deux ans révolus, il se donne au Seigneur par une consécration irrévocable.
Je n'essaierai pas de dire ce qui se passe alors dans l'âme. >
L'œuvre du noviciat est belle : le noviciat est ce travail régénérateur de l'esprit qui livre autant que possible à la grâce divine la possession entière des facultés, des forces, des habitudes de l'âme. C'est une sorte de création, une transformation puissante qui doit affranchir la liberté religieuse des innombrables entraves dont l'embarrassaient les intérêts, les vues, les afl'ections et les passions de la nature. C'est le foyer ofi le fer s'amollit pour reprendre un nouvel être ; c'est la lime qui dégrossit, qui ôte la rouille, qui prépare Tinstruinent et le remet utile entre les mains de l'ouvrier. Alors s'imprime une direction qui remplace dans l'homme toutes les directions purement humaines, par l'unique ambition de la gloire divine et du salut éternel de tous.
A ce but tendent toutes les épreuves que le novice doit subir, toutes les règles qu'il doit observer, toutes les lumières qui lui sont prodiguées. Et S. Ignace, avec une
(1) Exam., c. i» S 9 ; Instit. Soc, 1. 1, p. 847.
constance qui ne se dément jamais, exprime presque à chaque page cette fin sublime de son œuvre : Ad nia- Joreiii Deî s;loi*iaiii : Cette gloire pour laquelle nous sommes faits, qui commence ici-bas par la soumission fidèle de la créature raisonnable à son auteur, qui se consomme dans les cieux au sein de la béatitude et des perfections infinies.
Ad niajoreiii Dei glorlaiii : Vous ne pouvez croire à cette politique toute surnaturelle et sacrée ; je ne m'en étonne pas. Mais de quel droit osez-vous lui en substituer une autre dans vos affirmations inconsidérées, pour traduire à la barre des générations, comme coupables d'une pensée qu'ils n'ont pas, qu'ils n'eurent jamais, une société d'hommes pour qui, ce semble, la justice et la vérité sont faites aussi bien que pour vous ?
Mais poursuivons.
Deux années se sont écoulées ; les vœux sont prononcés ; l'heure des études a sonné ; le religieux de la Compagnie entre dans une nouvelle carrière.
II, — £mdes.
Outre la puissance de l'exemple et la vie de l'esprit, il faut encore à l'homme apostolique la science convenable pour mieux aider ses frères à atteindre l'entier accomplissement de leurs destinées.
« Quand donc, dit S. Ignace, le fondement de l'abné- « gation et du progrès nécessaire des vertus aura été «jeté dans ceux qui sont admis parmi nous, on sob- <' géra pour lors à construire l'édifice de leurs connaii- « sauces. » (1)
(1) Const., part, iv, Proœm.; Instit. Soc, 1. 1, p. 378.
Il faudra sans doute prendre garde que, par suite de la ferveur des études, ne vienne à s'attiédir l'amour des vertus solides et de la vie religieuse ; mais il faudra aussi apporter de sages tempéraments aux exercices de mortification et de piété ; car les études exigent en quelque sorte riiomme tout entier, cfuodam modo lotwn Iwminem requirunt (1). Ainsi voit-on dans les Constitutions tout se balancer et s'accorder selon les règles de la modération la plus sûre et de la plus haute prévoyance.
Parmi les hommes, le nombre est petit de ceux qui sont en même temps vertueux et savants, boni simul et eruditi paucl inveniuntiir. Aussi la pensée des premiers fondateurs de la Compagnie fut- elle d'admelire dans son sein des jeunes gens qu'on s'appliquât à bien former, et qui, par leurs qualités, donnassent l'espérance de voir se réaliser un jour en eux cette douljle condition de la science et de la vertu à la fois nécessaires pour travailler avec fruit au salut des âmes.
Ce sont encore les propres paroles de S. Ignace ; elles renferment le sens, le but et la raison de nos études. (2)
Le cours doit en être régulièrement et fidèlement suivi, quand l'âge, le défaut d'aptitude ou de santé, quand les nécessités du saint ministère ou le malheur des temps n'y apportent pas d'obstacle invincible.
Les deux années qui suivent celles du noviciat sont données d'abord à la rhétorique et à la littérature ; trois ans à la philosophie et aux sciences physiques et mathématiques, quelquefois davantage. (3)
(1) Const., part, iv, c. 4, § 2 ;Instit. Soc, t. 1, p. 383.
(2) Const., part, iv, Proœm., litt. A; Ibid., p. 379.
(3) Const., part, iv, c. 5, § 2 et 3 ; Rat. studior. Reg. Prov. 17 et 18 ; Inslit. Soc, t. 1, p. 385 : t. 2, p. 172.
Vient ensuite ce que nous nommons la régence, ou renseignement des classes dans un collège. On fait en sorte que le jeune professeui', commençant par une classe de grammaire, monte successivement, et parcoure tous les degrés du professorat l'un après l'autre. Cinq ou six ans se passent ainsi dans le cours de régence. Il y a là utilité grande pour soi et dévouement pour les autres ; en apprenant beaucoup, on remplit tous les devoirs d'un zèle assidu auprès de la jeunesse qui en est si digne, et dans les fonctions qui peut-être en demandent le plus.
L'éducation occupe une grande place dans notre vie, quand il nous est permis de suivre nos Constitutions sur ce point.
Vers l'âge de vingt-huit ou trente ans, le religieux est envoyé en théologie. Cette étude, avec celle de l'Écriture sainte, du droit canonique, de l'histoire ecclésiastique et des langues orientales, occupe quatre années, six même pour ceux qui montreraient des dispositions remarquables. Le sacerdoce n'est conféré qu'à la fin des études théologiques, rarement avant trente-deux ou trente-lrois ans.
Après chaque aiînée de ce long cours d'études, un examen sévère est subi ; nul ne passe au cours de l'année suivante qu'après un jugement favorable porté par les examinateurs sur l'année qui a précédé.
Toutes les études finies, ceux qui jusque là ont réussi dans les examens annuels, subissent un examen général sur l'uni versaUté des sciences philosophiques, physiques et théologiques. Avoir obtenu trois suffrages favorables sur quatre, dans ce dernier examen, est une des conditions nécessaires pour être admis à la profession. (1)
(1) Consl., part, iv, el Ratio studior. Reg. Prov. passim.
Tel est Tordre des études pour les jeunes religieux de la Compagnie de Jésus.
On le voit ; il est conforme au but que le saint fondateur s'est proposé. Pour la plus grande gloire de Dieu et le plus grand bien des âmes, un long apprentissage prépare les ouvriers évangéliques à toutes les positions, à tous les ministères sacrés. S. Ignace veut, autant que possible, des hommes solidement instruits, des hommes qui ne s'égarent point, qui marchent d'un pas assuré dans les voies de la vérité, et que les saines doctrines éclairent et conduisent toujours ; des hommes qui sachent tout ce qu'il faut savoir, qui se placent fidèlement en présence du mouvement de la science et se maintiennent à sa hauteur; qui en tout, en histoire, en physique, en philosophie, en littérature, comme en théologie ne restent point en arrière de leur siècle, mais puissent en suivre ou même en aider les progrès, sans jamais oublier toutefois qu'ils sont voués à la défense de la religion et au salut des âmes.
On nous a reproché de ne point former des hommes de génie.
Parmi les plus belles gloires de la France on comptera, je crois, Corneille, Racine, Molière, La Fontaine, Bossuet, Fénélon, Bourdaloue, Condé, Turenne, Descartes et Pascal ; sur ces onze grands hommes, sept furent les élèves des Jésuites.
Quant à nous-mêmes, il nous sera peut-être permis de rappeler cette multitude d'hommes utiles que la Compagnie a produits dans toutes les branches des connaissances humaines, comme dans tous les genres de fonctions évangéliques.
Et si l'on voulait être juste, ne trouverait-on pas les caractères du génie théologique dans Suarez et Vasquez,
que Benoît XIV nomma les deux flambeaux de la tfiéolog'Wy duo luminaria tlieologiœ, dans Bellarmin et de Lugo ; le génie de l'éloquence de la chaire dans Segneri, dans Bourdaloue, dont Bossuet disait : cet honime sera éternellement notre maître à tous : enfin le génie de la science dans Pétau, Sirmond, Kircher, Clavius, Gaubil, Grimaldi? (1)
Après tout, S. Ignace a voulu former des hommes apostoliques ; et je ne crains pas de le dire, les différents âges de la Compagnie ont réalisé sous ce rapport la grande pensée du fondateur.
On porte à plus de douze mille le nombre des écrivains jésuites : nous aimons mieux nous rappeler nos huit cents martyrs immolés pour la foi, nos huit mille missionnaires dont la vie précieuse devant le Seigneur s'est consumée dans les travaux du zèle parmi les sauvages et les infidèles, et ces pères, ces frères vénérés et chéris dont l'Église a canonisé la sainteté et qu'elle a solennellement placés sur les autels.
Cependant toutes les épreuves ne sont point achevées encore pom* le religieux de la Compagnie : il y a de bien longues années qu'il est sorti du noviciat; les Constitutions lui ordonnent d'y rentrer.
(1) Lalande a écrit : « Panni les calomnies que la rage des Protestants et des Jansénistes exhalait contre eux (les Jésuites), je remarquai La Chalotais, qui porta l'ignorance et Taveuglement jusqu'à dire que les Jésuites n'avaient pas produit de mathématiciens. Je faisais alors la table de mon astronomie : j'y mis un article sur les Jésuites astronomes; leur nombre m'élonna. J'eus l'occasion de voir La Chalotais à Saintes en 1773 : je lui reprochai son injustice, il eu convint. »
III. — Troisième année tle Probaiâoii ou dernière égireiiYe avant l*e:K.ercice du saint ministère.
Qu'on me permette de le dire, c'est ici le chef-d'œuvre de S. Ignace. L'homme qu'il destine au ministère apostolique a passé comme novice deux années de recueillement et de silence ; puis sont venus neuf ans d'études et cinq ou six ans d'enseignement ; il vient d'être ordonné prêtre, et il n'a point encore rempli les fonctions du sacerdoce; le plus souvent il compte trente-trois ans d'âge ; et quinze ou seize années de vie religieuse se sont écoulées pour lui : le religieux, le prêtre rentre au noviciat.
Il va, durant une année entière, renoncer encore à toute étude et à toute relation au dehors. On apporta de grands soins à cultiver son intelligence ; il doit maintenant, pour dernière épreuve et pour préparation dernière, s'exercer, suivant l'expression remarquable des Constitutions, dans l'école du cœur, in scliola affectus. Le mot est diiTicile à comprendre ; il m'a fallu, poiu' en pénétrer le sens, l'année révolue; et je ne prétends pas ici l'expliquer.
Je dirai sculeinent : ce religieux, ce prêtre a pu acquérir des connaissances étendues et variées ; il a pu déjà aussi donner des preuves de dévouement et de zèle ; au sein de la soHlude, dans une vie de retraite et de silence, rendu plus présent à Dieu et à lui-même, avant d'être livré aux autres, on va soigneusement l'appliquer « in « scliola affectus à tout ce qui affermit et fait avancer « dans une humilité sincère, dans une abnégation géné- « reuse de la volonté, du jugement même, dans k; dé-
« pouillement des penchants inférieurs de la nature, dans « une connaissance plus profonde, dans un amour plus « grand de Dieu ; de cette sorte, après avoir fortifié dans « son âme, après y avoir fait pénétrer plus avant encore « cette vie véritablement spirituelle, il pourra mieux aider (' les autres à s'avancer dans les mêmes voies pour la « gloire de Dieu et de notre Seignem'. » (1)
Voilà ce que nous nommons dans la Compagnie la troisième année de probation,, la dernière année de préparation et d'épreuve. Il passe bien vite ce temps d'un saint repos qui ne reviendra plus. J'en ai joui, il ne me sera plus donné d'en jouij- avant ma mort ; et quel que soit le nombre des années que Dieu me réserve encore sur cette triste terre, l'année du repos ne s'y retrouvera plus pour moi.
Alors la grande carrière des exercices durant tout un mois est encore parcourue; alors la prière^ la méditation se prolongent; l'esprit de l'Institut, les conditions de l'apostolat, la pauvreté, la souffrance, l'obéissance, tout ce qui constitue les devoirs du religieux est de nouveau étudié, approfondi. Quelques catéchismes faits à des petits enfants, quelques missions dans les campagnes viennent seulement interrompre la solitude et servir comme de préludes aux ministères les plus chers pour un cœur d'apôtre. Je me reporte avec bonheur, je l'avoue, à ce temps où il me fut donné d'évangéliser quelques pauvres populations des montagnes ; je l'ai bien souvent regretté depuis : bien souvent l'apostolat des grandes villes a contristé mon esprit et fatigué mon cœur; et la jeunesse, que j'ai le bonheur de voir si souvent rassemblée autoui*
(1) Const., part v, c. 2, § 1, — Exam., c. A, § 16; Instit. Soc, 1. 1, p, 403 et 3/i«.
-sodé la chaire sacrée, me pardonnera ce souvenir et ce regret, quand je lui dirai, dans toute la sincérité de mon âme, qu'elle ne m'a jamais donné que des consolations.
Après l'année révolue, les supérieurs s'informent religieusement des progrès faits dans la vertu et dans la science, et suivant le jugement que le Père Général porte lui-même sur les informations transmises, le grade (gradus) est donnr. C'est à dire tout simplement qu'on est admis à prononcer les derniers vœux de Coadjuteur spirituel ou de Profès. Car il y a ces deux classes de religieux parmi nous. Les uns et les autres sont égaux en tout : nul privilège, nulle prérogative n'appartient à personne dans la Compagnie. Les places de supérieurs sont même de préférence données aux coadjuteurs spirituels ; et les profès leur sont le plus souvent soumis. Cependant quelques charges, en très petit nombre, sont réservées spécialement à ceux-ci ; les profès ont aussi le droit, avec certains supérieurs désignés par la règle, d'assister aux congrégations ou assemblées provinciales et générales de l'ordre. Ces réunions sont assez rares et limitées à certains cas.
Ainsi, après les deux ans de premier noviciat viennent les trois vœux de religion, simples mais perpétuels ; après quinze ou dix-sept années d'épreuves et d'études, après une troisième année de noviciat viennent les vœux solennels de profès, ou les derniers vœux de coadjuteur : telle est la gradation régulière. (1)
Si l'on daignait gravement réfléchir sur cette économie religieuse d'épreuves et de travaux préparatoires, si l'on voulait se rendre compte de cette législation si prudente,
(1) Exam., c. 1, § 7, 8, 9. — Coiist., part, v, c. 1, litt. A; Instit. Soc, 1. 1, p. 340 et 402,
si forte, si digne du génie apostolique de S. Ignace, on aimerait à se représenter ce saint fondateur comme l'ouvrier courbé avec ardeui' sur son ouvrage pour le façonner et le perfectionner ; l'essayant, puis le reprenant pour le façonner encore et le refaire ; et ne le livrant à sa destination que lorsqu'il y a épuisé toutes les ressources d'un art patient et courageux.
Le religieux de la Compagnie de Jésus est ainsi préparé longuement et comme travaillé : on le forme, on l'essaie, on le reprend ensuite et on le retrempe à la source des forces actives de l'esprit dans l'atelier de la solitude et du silence. Et ce n'est pas tout : chaque jour de sa vie, durant de longues heures, il devra rentrer dans la retraite intérieure de l'àme, pour s'y dépouiller de toutes les influences de la terre et des pensées mondaines, pour y reconquérir les vues élevées de la foi, cette boussole divine à l'aide de laquelle il peut mieux ensuite se jeter à travers les flots agités des erreurs et des passions humaines, et tendre la main aux pauvres naufragés qu'il s'efl"orce de conduire au port du salut éternel.
On sait maintenant comment se forme un religieux de la Compagnie de Jésus. Certes aucun fondateur ne multiplia, ne prolongea les préparations et les épreuves autant que le nôtre. Il semble avoir voulu laborieusement imiter l'éducation instinctive de l'oiseau qui plane dans les airs. Il veut que ses disciples rendus étrangers aux basses régions des allections terrestres s'élèvent jusqu'à contempler flxement dans leur course le divin soleil de justice, et sachent incessamment renouveler les forces de leur âme et accroître la vigueur de leur action à la chaleur vivifiante de ses rayons.
Daigne la grâce de Dieu accomplir en nous la pensée de notre père! Puissions-nous tous par d^humbles et
généreux eflorts répondre aux vœux de sa grande ame et marcher dans les voies qu'il nous a tracées !
Le jour de l'action enfin arrivé, pour la plus grande gloire de Dieu, pour le service de ses frères, le Jésuite sera plus que jamais indillerent à tous les lieux, à tous les emplois, à toutes les situations (1). Il ne repoussera loin de lui, par une dénégation invincible, que les honneurs et les dignités (2) . Il les respecte et les admire dans les autres, comme le faîte du dévouement et d'une glorieuse servitude. Use dévoue, lui aussi, mais toujours poui' obéir, jamais pour commander, sans réserve, sans exception, sans retour.
La classe de septième au collège, la pénible sur\eillance du jour et de la nuit entre les murs d'une salle d'étude ou d'un dortoir; la Chine, les Indes, les sauvages, les infidèles ; l'Arabe, le Grec ; les répujjliques, les monarchies; l'ardeur des tropiques, les glaces du nord; l'hérésie, l'incrédulité ; les campagnes, les cités ; les résistances sanglantes du barbare, les luttes polies de la civilisation; la mission, le confessionnal; la chaire, les recheiches studieuses ; les prisons, les hôpitaux, les lazarets, les armées ; l'honneur, l'ignominie ; la persécution, la justice ; la liberté, les cachots ; la faveur, le martyre ; pourvu que Jésus-Christ soit annoncé, la gloire de Dieu propagée, les âmes sauvées, tout est pour le Jésuite d'une égale indillérence. Tel est l'homme que les Constitutions ont voulu donner à l'apostolat catholique. Sans doute nous pouvons gémir devant Dieu de ne pas atteindre toujours ce but avec le courage persévérant qu'il de-
(1) Const., part, vu, c. 2, § 1, in fine ; p. 417 et alibi passim.
(2) Const. paît, X, § 6; lustiu Soc, 1. 1, p. 4/)6.
mande ; du moins, il faut Tavouer, le but n'est pas sans grandeur; et y consacrer sa vie, c'est peut-être lui donner quelque prix : et j'ai dit la vérité.
IV* — Goui^eriieiiieiit de la Coiupa^iiie.
C'est ici peut-être le point de nos Constitutions dont on s'est le plus préoccupé. J'en parlerai simplement encore ; et ce que j'en dirai suffira, je l'espère, pour dissiper les préventions.
Dans toute société il faut un gouvernement et un pouvoir : dans la Société de Jésus, pour maintenir la vigueur des lois et l'uniié d'esprit et de but, pour -conserver l'harmonie des moyens et la subordination de membres nombreux au milieu des travaux les plus divers, il fallait une autorité Le Général de la Compagnie en est dépo> sitaire. Il ne l'exerce toutefois, quoi qu'on ait pu avancer à ce sujet, que suivant la grande loi catholique, c'est à dire dans la plus parfaite dépendance à l'égard du vicaire de Jésus-Christ, chef suprême de l'Eglise. (1)
Qu'on me pardonne les détails dans lequels je vais entrer; je tiens à les donner parceque je tiens à nous faire, connaître entièrement, et j'affirme qu'en dehors de ce que je vais dire, on ne peut rien supposer qui ne soit faux sur le gouvernement de la Compagnie. Je serai le plus court et le plus précis possible.
Quand il y a lieu de nommer le Général, la Société s'assemble en congrégations provinciales, c'est à dire que dans chaque province de la Compagnie, les profès et certains supérieurs sont convoqués et se réunissent. Le Père Provincial et deux profès élus par la congréga-
(1) Const., piirl. IX, c. o, § 1 ; Inslit. Soc, t. 1, p. k^Q.
tion provinciale se rendent à Rome pour composer la congrégation générale. Celle-ci procède également par voie d'élection; et c'est ainsi que la Société représentée par les députés des provinces choisit son Général. (1)
Elle lui donne un certain nombre d'assistants tirés des différentes nations, et qu'il doit consulter pour les choses qui concernent son administration. La Société désigne aussi un Admoniteiir, dont la charge est d'avertir le Général, surtout en ce qui regarde sa conduite personnelle et privée. (2)
Du reste l'autorité du Général n'a pas d'autre contrôle régulier et ordinaire : il est obligé de prendre et de recevoir des conseils : il est seul juge de sa détermination dernière. Dans un cas extrême qui ne s'est jamais présenté, et qui, Dieu aidant, ne se présentera jamais, les provinces pourraient élire des députés, les assistants pourraient les convoquer, afin de déposer le Général devenu indigne ou incapable (3)
Tous les supérieurs, tous les membres de la Compagnie sont soumis au Général et lui doivent obéissance. Tous peuvent librement recourir à lui et lui écrire comme aux autres supérieurs (4). Il est le père commun; la subordination est grande, mais les recours sont nombreux et faciles.
Comme tous les autres ordi-es religieux, la Compagnie
(1) Const., part, viii, c. 6 ; Instit. Soc, t. 1, p. 430.
(2) Const., part, ix, c. A, S 4, et c. 5, § 2 ; Instit. Soc. t. 1, p. A30 et A40.
(3) Const., part, ix, c. 4, § 6 et 7; InsUt. Soc, t. 1, p. 439.
(4) Const.. part, ix, c 3 et 6; Instit. Soc, t. 1, p. 436 et 442.
est divisée en provinces. Dans chaque province ou subdivision de pays, un Provincial est le supérieur de tous les établissements qu'elle renferme ; il les visite par luimême exactement chaque année ; tous peuvent aller à lui pour leurs besoins et dans leurs peines. Le Provmcial a ses consulteurs et son admoniteur nommés par le Général ; il doit aussi prendre et recevoir leurs avis.
Enfln chaque maison a, sous un titre ou sous un autre, son supérieur propre, soumis au Provincial et au Général. Le supérieur de chaque maison a également un conseil et un admoniteur. Telle est la forme du gouvernement de la Compagnie : Tunité de pouvoir, la multiplicité d'avis consultatifs. La sagesse possède ainsi toute sa lumière et l'action toute sa puissance.
Le Général est à vie ; tous les autres supérieurs, quels qu'ils soient, ne sont nommés que pour trois ans : ils peuvent cependant être continués ; et tous s'estiment heureux quand le terme arrive et qu'ils sont délivrés du fardeau. (1)
Cette simple organisation porte avec elle beaucoup de force et de douceur, beaucoup d'éléments d'ordre et de paix, beaucoup de garanties et d'appuis conservateurs. C'est un rouage facile et régulier qui développe tranquillement son action. Toujours plusieurs consciences veillent par devoir auprès de l'autorité, l'éclairent, l'avertissent avec respect, et rendent compte à l'autorité supérieure.
Les règles, les conseils, les libres communications, les recours toujours ouverts et le principe intérieur de charité qui est l'âme de tout, se réunissent pour produire un
(1) Const., part, ix, c. 3 et 6 ; Instit. Soc^t. 1. p. 436 et 442.
état de choses où nulle autorité n'est indépendante ni absolue. Les lois seules ont un souverain empire.
Ainsi tous contribuent ea quelque sorte à l'exercice de l'autorité et tous obéissent.
Voilà pourtant ce qu'on a osé nommer despotisme, délation, servitude ; quand il n'y a en réalité qu'ordre, respect, légitime surveillance et vraie liberté.
Là devaient évidemment, pour un corps religieux et apostolique, s'arrêter les combinaisons et les prescriptions de la prudence. A Dieu même, à son esprit, à sa providence attentive il fallait abandonner le maintien et le succès. D'ailleurs quand on est moralement certain par les longues préparations et les épreuves qui dirigent les choix, de n'avoir pour gouvernants que des hommes probes, consciencieux, désintéressés, capables, quelle autre mesure pourrait mieux répondre à un corps de son avenir ? Quoi qu'on fasse, la garantie la plus sûre et même la seule efficace en fait de gouvernement sera toujours la probiié, la religion, le dévouement des dépositaires de l'autorité.
Et quanta ceu\ qui ne veulent rien juger que d'après les courtes vues de la politique humaine, qui ne savent tenir compte à l'égard d'une société religieuse ni de l'élément divin déposé dans ses lois, ni de la puissance régulatrice d'une véritable charité, ils paileront toujours en aveugles de notre Institut, de sa force vitale et de son régime intérieur. Vous ne supposez que défiance mutuelle et triste esclavage dans notre vie ; vous ne la connaissez pas. 11 n'y a pas une seule appréciation exacte dans tous vos jugements. Vous avez fait bien du bruit et des discours sans vérité. Vous ignoriez : mais quand on ignore, le silence est la loi de l'honneur ; et là où vous avez prodigué l'injure, moi qui sais j'ai dit la vérité.
Voulez-vous au reste mieux juger ces hommes? Sachez quelle est la vie qu'ils mènent.