‹ De l'existence et de l'institut des Jésuites (volume 4)Chapitre 1 sur 13 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

t>0USSIELGUE-RUSAlS1), UBRAIRE,

me Hantefeaille, n. 9.

A LYON, CHEZ h. LESNE.

HARVARD COLLEGE UBRAtY ,^

FHOMTHEUBRARYOr /

QMTE ALFH» BOUUAY DC LA «WmTME

Tempas est loquendi, quia jam praeteriit tempus tacendicM .. Dlterius edim tacere difitdentise signuntest, non modestix ratio.

(& HiLAB.)

La prudence a «es lois, elle a ses bornes.

Dans la vie des hommes, il est des circonstances où les explications les plus précises deviennent une haute obligation qu'il faut remplir.

Je l'avouerai : depuis surtout que le pouvoir du faux semble reprendre parmi nous im empire qui paraissait aboli, depuis que des haines vieillies et des fictions surannées viennent de nouveau corrompre la sincérité du langage et dénaturer les droits de la justice, j'éprouve le besoin de le déclarer : Je suis Jésuite, c'est à dire Religieux de la Compagnie de Jésus.

Cette déclaration, je la dois à mol-même; je la dois à mon ministère, à mes ft'ères dans le sacerdoce, à la jeunesse, à tousî les fidèles qui ni'honorent de leur confiance; je la dois à l'Eglise, h Dieu.

Je n'apprends rien au plus grand nombre; mais je satisfais au besoin de ma coiiscîence, au besoin de ma position et de ma liberté.

n y a d'ailleurs en ce moment trop d'ignominie et trop d'outrages à recueillir 'sôus ce nom pour que je ne réclame point publiquement ma part d'un pareil héritage.

Ce nom est mon nom; je le dis avec simplicité : les souvenirs de l'Evangile pourront faire comprendre à plusieurs que je le dise avec joie.

Jésuite, je ne F ai pas toujours été : j'ai suivi pendant quelques années une autre carrière; elle m'a laissé de précieux souvenirs et des amis fidèles ; je m'en honore.

Avant de me faire prêtre et Jésuite, j'étais honmie de mon temps, je le suis encore; Français, je n'ai pas cessé de l'être.

En me faisant Religieux, je n'ai entendu ni abdiquer ma patrie, ni violer ses lois, ni renoncer à mes droits ou à mes devoirs de citoyen.

J'ai eu des préventions contre la Compagnie de Jésus; Pascal et les traditions parlementaires m'avaient trompé comme bien d'autres.

Et je dois le dire, c'est en quelque sorte malgré moi que je connus la vérité sur les Jésuites. Je n'ai point à raconter ici ni par quelle voie il plut à la divine Providence de me faire passer alors,, je ne veux point occuper le public de mon histoire ; ni quel fût ce travail intérieur de la conscience, dont Dieu a le secret, dont le souvenir est ineCFaçable dans mon âme, et qui en m' apportant la lumière amena pour moi un changement si entier d'existence.

Mais ce que je puis bien déclarer, c'est que ma conviction fut formée et ma décision prise alors dans la situation la plus complètement libre de toute influence : il n'a guère été jamais dans ma nature d'en accepter aucune.

Ce que je puis encore affirmer, c'est que ce furent les choses qu'on méconnaît» qu'on défigure

et qu*on attaque le plus dans les Jésuites, qui me déterminèrent à me faire l'un d'eux. Je m'expliquerai sur ces choses.

Oui, l'esprit qui me parut animer la Société de Jésus, l'obéissance même quelle profes.se, l'apostolat qu'elle exerce, les doctrines qu'elle enabrasse eur^it sur ma vie cette immense influence.

Je sentis que Dieu m'appelait là ; j'y entrai.

Et aujourd'hui, quoique l'opinion soit étrangement égarée; quoique certains mot^ prononcés avec mépris exercent quelquefois sur des esprits d'ailleurs éclairés une tyrannie incroyable, je n'en essaierai pas moins de faire entepdr;» la voix de la libre vérité.

L'aveuglement des préventjk)ns ne s'airête pas devant les plus énormes folies. Dans un certain langage que plusieurs parlent de aang-froid, tout prêtre dévoué est un Jésuite, tout catholique de bonne foi, un Jésuite !

Ce nom est heureux pour la baiijie : .il dispense de la vérité ; il remplace la justices

Au besoin il aurait la terrible puissance d'ameuter les passions populaires et peut-être de déchaîner de nouveau les révolutions. On le sait trop; et n'est-ce pas pour cela qu'on veut imposer la peur de ce nom, la peur qui fut toujours une lâche et mauvaise conseillère?

Il est évident au reste que c'est le clergé tout entier, et avec lui la religion et l'Ëg^se qu'on attaque sous notre nom; je dois au clergé, je dms à tous de dégager les positions.

Ne voir dans l'Eglise de France que la domination et le despotisme des Jésuites çst une supposi-

tion si ab«uMe qu^elIe ne peut être avancée par un homme sérieux*

Il y a cependant quelque chose de plus inconcevable encore que cette supposition elle-même : c'est la crédulité qui Taccepte.

Cette imputation n*est pas nouvelle, Fénélon la signalait de son temps : « On ne veut voir, disait- « il, que les seuls Jésuites dans tout ce qui s*est « fait sans eux. ficoutez le parti (janséniste) : les fclésuitei oiit fait les censures des facultés de « théologie dont Us sont exclus. Ils ont présidé « aux asscmbléres pour régler les délibérations de « l'Eglise de Prahce. Ils ont conduit la plume de « tous les évêques dans leurs mandements. Ils « ont donné des leçons à tous les papes pour h composer leurs brefs ; ils ont dicté les constîtu- «tions du Saînt^Éiiége. L'Eglise entière devenue « imbécile* maljgré les promesses de son époux « n'est plus que Forgane de cette compagnie pé- « lagienne. Il ne faut plus écouter VEglise, parce- « qu'eUe est conduite par les Jésuites, au lieu de « Fètre pai* le Saint-Esprit. If est-ce pas ainsi que « les protestants ont récusé le concile de Trente, « comme tin tribunal suborné par les cabales de « leurs etinèmis? Les Jésuites doivent servir TE- * glise et lui tAéir, Icrfn de la gouverner. (1) »

Et cepen4ant au siècle de Louis XlV on eût pu, ce semMè, àvee quelque apparence, attribuer une large pirt d'inluence h la Société de Jésus en Frtince»

(i) Fénâon, Instruction pastorale sur U système de Janséniu$0 iKant^ comiflètes, 1. 17, p. 120, Paris. Lebel, 1823.

Le peut-on aujourd'hui de bonne foi?

Que sepasse-t-il donc?

Quelques Français, quelques prôtres, deux cent six, je Taflirme, pour toute la France (1), libres dans l'intérieur de leur conscience de choisir le genre de vie et les habitudes qui leur conviennent, ont choisi les trois vœux de pauvreté, de chasteté, d'obéissance, et Finstitut de la Compagnie de Jésus que le concile de Trente a déclaré pieux^ptum iorum institutum. (2)

11 rfy a, il ne peut y avoir ici ni infraction d'aucune loi, ni assurément aucun danger pour l'état.

Il y a l'exercice de la liberté de conscience, inexplicable autrement.

Et bien que je ne vienne pas dans cet écrit discuter la question légale de notre existence, (S) je ne puis m'empêcher de dire ce que le bon sens ne permet pas de taire, et ce que la bonne foi ne permet pas de récuser.

Catholique et Français, jouissant de tous les droits de citoyen, assuré de la liberté de conscience par la loi fondamentale, j'ai éprouvé un

(i) Deux cent six prêtres disséminés dans vingt diocèses : ToOà toute ia Sodété de Jésus en France. Les novices, les frères nesont pas compris dans ce nonibre.

UtA vrai ipie trois ceat ^uinie Jésuites français bobI em" l^és éum les paysétnuigerB k Vwi^ff^eme^i et anx ipissWmk

{2) Coi^. Tn499^, se^ ^h c^p. f^. %

(3) M. de yatiiné3Ail» ii¥>n a^ei^i collègue» iCAawlté ^ rad, m'a adressé un mémoiw que je puJ^Ue avec Textrait d'up ^vail antérieur sur la position lég^e des associations religieuses en France. La questiong^einement et savamment traitée y est résolue d*une manière péremptoire.

^ 10 jour le besoin de me rapprocher de la perfection éyangélique, autant qu'il pouvait m' être donné de le faire.

La profession religieuse m'apparut comme la voie de perfection que je cherchais; approuvée par l'Eglise, elle avait en même temps à mes yeux cet autre caractère d'être du domaine exclusif de la conscience.

Les vœux qui constituent le religieux ne sont pas, il est vrai, reconnus par la loi. Qu'importe? La loi ne s'occupe pas de ces vœux : on peut les faire, elle les ignore; les violer, elle demeure indifférente.

Hais les proscrire, elle ne le peut pas sans armer le pouvoir de l'inquisition et de l'intolérance les plus odieuses.

Interdire à des hommes qu'on proclame libres le fait tout intérieur et privé de la vie religieuse, c'est tomber dans une contradiction flagrante, c'est attenter à la liberté de conscience dans ce qu'elle a de plus intime et de plus sacré.

Aux yeux de l'état, des hommes, des prêtres réunis dans des habitudes communes et purement religieuses, peuvent n'avoir sans doute aucun droit politique ou civil de corporation; et nous ne réclamons rien à cet égard : mais ces prêtres réunis, qui du reste n'exercent au dehors d'autres fonctions quecelle#qu'ils tiennent comme tons les autres prêtres de la juridiction épiscopale, sont légalement inattaquables; ou bien la liberté religieuse est un mensonge, et le droit public des Français, la loi fondamentale une déception : car alors le s

paroles ont perdu leur vrai isens, et les Qiou n'eocr priment plus les idées.

La charte a-t-elle prononcé la liberté de conscience, oui ou non ?

La perfection évangélique est-elle U9 0iH)it d^ la conscience, oui ou non?

Eh bien I la vie religieuse n'est que la perfection évangélique : c'est l'enseignement solennel de l'Eglise, comme la liberté de conscience est la promesse solennelle de la charte.

Si je veux donc, moi Français, être en France religieux bénédictin, dominicain ou jésuite 9 de quel droit m'en empécberez-vous.?

Je ne vous demande ni existence publique et reconnue, ni la moindre part de la fortune de Télat ; je demande seulement à respirer comme vous Faîr . libre de la patrie. Je prétends, dans ma vie privée et dans ma conscience, -pouvoir faire des vœux et suivre avec mes frères, dans une habitation et une paix communes, des règles approuvées par l'Eglise catholique.

Et en quoi, je vous prie, cette liberté gêne-t-elle la vôtre ? Gêne-t-elle une liberté quelconque?

Mais en Angleterre, en Belgique, aux Etats-Unis, là où la liberté de conscience est une réalité, les religieux, les Jésuites comme d'autres, ont publiquement des collèges et des établissements nombreux de tout genre; personne ne pense qu'il so^t juste et légal de les bannir.

Pourquoi le ferait-on en France, où ils. ne possèdent assurément p,as une aussi large part du droit commun? . ,

Heureusement pour l'honneur du pays^ aucune

-laides teî8 ài^durtf huî en vîgueuf ne saurait tes atteindre et les frapper dans le droit sacré de leur existence personnelle et delà liberté de leur cooscience.

Ouoiî c'eBit ce mode si légitime, si simple, si paisible, si obscur d'existence, qui soulève les plus violentes tempêtes de l'opinion ! Est-ce sérieux?

Ou' avons-nous donc fait, qu'avons-nous dit, nous prêtres de la Compagnie de Jésus? D'où vient ce bruit? D'où naissent tant d'Orages ? Gomment sommes-nous devenus de nouveau l'objet de tant de haines, le but de tant d'attaques, la cause de tant de craintes?

Vous qui appelez sur nous, sur des prêtres, sur des Français, sur des citoyens libres et dévoués, toute la liseur des proscriptions, nous connais- 8e«-vous? Nous aves&-vous vus, nous avez-vous entendus ?

Quelle parole sortie de notre boudie a compromis la tran<pillité publique et le respect dû aujt lois ? Cependant nos deux cents voix ont retenti dans un grand nombre de chaires, depuis les cités les plus populeuses jusqu'aux plus humbles hameaux.

Où sont les autorités civiles qui nSous accusent? Où soi^ lés autorités ecclésiastiques qui nous condamnent?

Un fait répréhensible et positif est-il imputé à f un d'entre nous?

Des préventions, des susceptibilités, des présomptions ne suffisent pas : elles ne sauraient tenir lieu nf des faits, M des preuves; et la culpabilité

fFtme société ne peut avoir une expression pratique et juste que dans les fautes de ceux qui la composent. A ceux-ci, aux individus, appartiennent l'action, le crime, la vertu.

Quels sont parmi nous les coupables?

La vie, Finlluencc politiques nous sont étrangères : serviteurs de f Eglise, nous vivons pour elle et ponrsuivons avec elle, dans tous les temps, dans tous les Kèux, sous tous les genres de gouvernement, l'œuvre du ministère évangélique.

On nous transforme en ennemis des libertés et des institutions de la France : qu'en sait-on ? Pourquoi le serions-nous?

Et quand nous sommes les seuls menacés, ou même les seuls exclus des bienfaits d'une législation libérale, comment nous traduire en oppresseurs ?

Le ridîctile n'est-il pas ici égal à l'injustice?

Une polémique ardente s'est élevée pour réclàmet la liberté d'enseignement promise par la charte ; nous devons partager et nous partagecHis à cet égard Topimon unanime de l'épiscopat français et du clergé : qui peut nous le reprocher?

Bien 4les écrits ont paru : aujourd'hui comme autrefois les Jésuites ont tout fait, tout inspiré, tout dicté contre TUniversîté.

Les auteurs des livres se nomment. Ils isont connus. Parceque leurs attaques déplaisent, ils ont pris de faux noms : les vrais auteurs 'k)nt des Jésuites.

Mais SI le sdeB lûît pour tout ïe monde, est-ce que la justice et le bon sens s'éteignent quand il s'agit de nous? Oui réellement, dans un grand

nombre d'esprits, et il y a longtemps que cela dure.

Je viens dans cet écrit en appeler aux hommes réfléchis, et leur proposer de résoudre enfin sérieusement eux-mêmes les questions qui s'agiotent toutes les fois que notre nom est prononcé.

Il faut que ces questions soient résolues : nous en avons besoin pour nous, pour ces jeunes hommes qui viennent frapper au seuil de nos demeures, et demandent à partager notre existence. Nous devons leur dire, et ils doivent savoir si réellement nos lois excluent du sol de la patrie les Français catholiques qui embrassent la vie religieuse.

Qu'on nous le déclare la main sur la conscience, la main sur la charte; plus de déclamations, plus d'injures; quelque chose de sérieux enfin : ce sera peut-être une solennelle injustice ; nous plaindrons le pays, nous ne nous plaindrons pas. Nous saurons nous exiler encore, et nous irons chercher la jouissance de nos droits de citoyens et la liberté de nos consciences chez les sauvages de l'Amérique ou parmi les païens de l'Inde et de la Chine.

Nous sommes déjà trois cent quinze Jésuites français hors de France; nous y serons plus nombreux. Toute la terre est au Seigneur que nous servons.

Je dirai donc ce que nous sommes; on l'ignore : je l'expliquerai avec précision.

Quatre choses nous feront bien connaître :

L'esprit que nous puisons dans le livre des A^rercices sfriritueli de S. Ignace;

L'obéissance que ses constitutions nous impo^ sent;

L'apostolat que la Compagnie exerce dans les missions;

Les doctrines qu'elle embrasse.

Je parle de ce que je sais : rien dans ma vie n'est plus certain ni mieux connu pour moi que ce que je vais dire, et sera la simple vérité. Les hommes peuvent la repousser : Dieu la voit et me juge. (1)

(i) Ce n^est point une apalogie que je fais. Si Voa désirait connaître la rép<M]8e péremptoire à toutes les accusations, soit andennes, soit nouyeUes contre la Société de Jésus, on la trouverait dans les ouvrages suivants : Inètruetion pasioraU de BL de Beaumont, archevêque de Paris, êur Ut atteintes ffor~ téeSf etc^ avec Us témoignages divers réunis dans le tivre intitulé : L'Eglise, son autorité, ses institutions, etc.. Paris, Debécourt, iSM. — ApologU des Jésuites, par Gérutti. — La véritée prouvée par Us faits, par le P. Roiaven. -— VU de S, Igntiee, par le P. Bouhours. — Documents historiques, cri' tiques, etc, concernant la CompagnU de Jésus, Paris, WaUle éditeur, rue Cassette, 6. — - Réponse au recueil des assertions, — Des Jésuites,^par un Jésuite (le P. Cahour), Paris, Poussielg^e-Rosand, rue Hautefeuille, 9. Ce dernier ouvrage, en deux parties, est la rectification exacte des textes et des faits altérés dans dies attaques récentes.

ET DE LINSTITUT

DE8 JÉSIIITE8.

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