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De l'existence et de l'institut des jésuites

Il serait bien superflu de le dissimuler : une réaclion contre l'Église s'opère en ce moment, et, comme de coutume, c'est la presse qui en est l'organe. Nous avons les paroles hostiles, en attendant les actes et les effets. Sera-t-il donné aux. ennemis de la religion de reconquérir la part d'influence qu'ils avaient perdue? le progrès de ces dernières années serait-il arrêté? et verrions-nous encore les esprits incertains et timides apporter le secours de leurs craintes et de leur malheureuse prudence aux contradicteurs éternels de Dieu et de son Christ? les maîtres sérieux de l'opinion, qui fut toujours dans ce pays l'arbitre souverain de nos destinées, fléchiraient-ils encore le genou devant des préventions lyranniques, et consentiraient-ils à subir le joug usé des préjugés irréligieux, pour voir recommencer la lutte contre l'action tutélaire de la foi?

Nous l'ignorons. Il ne faut sans doute jamais désespérer de la miséricordieuse protection de la Providence divine; notie France n'est que trop accoutumée à en faire l'épreuve ; mais il est bon néanmoins d'ouvrir les yeux pour reconnaître la situation qui nous est faite : il est bon de constater les efforts qu'une presse ennemie fait chaque jour pour ranimer de vieilles animosiiés, de dévoiler enfin une tactique qui n'est point neuve et à laquelle pourtant les esprits sont toujours prêts à se laisser surprendre; tactique qui consiste à signaler des périls imaginaires, à sonner l'alarme contre les prétendus envahissements de l'Église, à effrayer l'opinion par la puissance menaçante des jésuites, mot magique qui résume tout ce système de fantasmagorie , et sous lequel se cache quelque chose, comme chacun le sait, de très-redoutable.

Et c'est là un bien vulgaire artifice ; est-il donc destiné à réussir toujours? Dans la langue que parlent certains hommes, le jésuite est l'épouvantail dressé devant les peuples pour les asservir et les perdre. Le jésuite est tout ce qu'on déteste : il a commis tons les crimes, enseigné toutes les erreurs, même les plus contradictoires entre elles; il est le fléau, le persécuteur universel, .l'ennemi du genre humain.

On imaginerait difficilement une aberration des esprits plus étrange et plus persévérante : c'est une véritable maladie mentale qui semble guéiir un jour, et qui reparaît le lendemain; cl telle qu'elle est cependant, il nous faut compter avec elle comme

avec quelque chose de sérieux et de raisonnable. Aujourd'hui, plus qu'en d'autres lemps, pouvonsnous espérer d'être compris, quand nous parlerons la langue de l'équité et du bon sens? Je ne sais : je vais néanmoins l'essayer encore une fois en très-peu de mots.

L'Église de Jésus-Christ est une société parfaitement organisée. L'étude de sa constitution toute divine, le spectacle de sa douce et forte hiérarchie, ont ravi d'admiration les esprits éminents qui ont voulu y porter un regard sérieux et attentif.

Les évêques, préposés par l'Esprit-Saint au gouvernement des peuples chrétiens, enseignent, dirigent, et dispensent aux âmes les dons de grâce et de vérité qu'ils ont reçus du ciel. Assistés par de nombreux, coopératcurs, prêtres subordonnés entre eux et soumis à la juridiction épiscopale, ils atteignent ainsi à tous les besoins du troupeau , en saisissent tous les intérêts, et veillent pour écarter les dangers que l'ennemi du salut ne cesse de faire naître sous les pas des fidèles.

L'évèque, gardien constitué de la foi, doit en conserver le dépôt : il combat les erreurs qu'on lui oppose, et au besoin condamne, dans la sphère de sa compétence, l'opiniâtreté scandaleuse et impie.

Dans les rapports avec les gouvernements temporels, l'évèque cherche la paix, la concorde, le bien public, tout en maintenant soigneusement les droits el la juste indépendance de l'Église, pour tout ce qui

tionl à rordre spirituel et siinKiturcl. A Dieu ce qui est à Dieu, à César ce qui est à César; celle parole du maître est pour les évêques, comme pour leur troupeau, une règle inviolable de conscience.

Au-dessus des évêques répandus dans l'univers, règne et gouverne, par l'inslitulion de Dieu même, le pape, chef suprême de l'Eglise, centre de l'unité, dispensateur de la juridiction comme de la doctrine.

Au pape, comme au père et au juge commun de la clirétienté, doivent être déférées et soumises les causes majeures ; au pape appartiennent en dernier ressort la condamnation des erreurs et la décision des vérités dogmatiques.

Les Églises particulières ont-elles à rendre des témoignages, à former des plaintes, à exprimer des vœux ; elles élèvent leur voix vers le pape, et, suivant les occurrences, le vicaire de Jésus-Christ ou interroge la tradition, ou même prend des conseils. Et soit que l'Église ait été consultée dans la solennelle réunion d'un concile, soit qu'elle ait parlé par l'organe de chaque évêque sur son siège, ses sentiments sont toujours connus, l'expression en parvient toujours au siège principal de Pierre. Le pape prononce, règle, définit, ordonne, promulgue les canons, approuve, léforme : son décret est la loi à laquelle tous les fidèles doivent obéissance.

Telle est l'Église : on devrait s'en souvenir; et même quand on a le malheur de ne pas croire, il faudiait au moins conserver, à l'égard de son pouvoir hiérarchique, ce respect qui est dû à la plus grande

expression de sagesse, de conseil cl d'aulorilc qui soil, même Inimaiiiement, présente sur celle terre.

Que deviennent donc, à la vue de celte imposante organisation, si on est pi'udent cl sage, les discussions inquiètes , les difficultés sophistiques, ou les révoltes haineuses? L'Église a parlé; elle a pailé dans cet ordre de vérités qui est son domaine : qui donc est assez autorisé pour la reprendre et la combattre?

Hélas! vous êtes bien libre de vous haïr assez vousmême pour vous séparer violemment de la vérité : mais laissez-nous le droit de vous plaindre de vos erreurs et de nous glorifier de notre foi.

L'Eglise, c'est donc le pape et les évêques : leurs décrets, leurs actes canoniques sont les actes de l'Église. C'est là que réside la puissance spirituelle, sa direction, son influence. El certes elle porte assez en elle-même les caractères et les conditions d'une religieuse et souveraine indépendance ; elle en a donné des preuves assez nombreuses et assez éclatantes, pour qu'on n'aille pas inconsidérément la traduire à la barre de l'opinion publique comme asservie à des intérêts tout humains, assujettie à je ne sais quelles influences en dehors et au-dessus de la hiérarchiesacrée.

On me demandera peut-être à quel propos je me suis livré ici à ces réflexions si simples et si élémentaires. C'est un débat récemment élevé qui me les a suggérées, et qui les a rendues, je crois, foit opportunes.

Il laul melii'C chaque chose en sa place; cl je ne cesserai de demander qn'on veuille bien une bonne fois laisser les jésuites en la leur.

Milice leligieuse, sociélë approuvée par l'Église, soumise en tout au chef de l'Église, subordonnée aux évoques dans l'exercice du ministère spirituel , la Compagnie de Jésus n'est en soi qu'une faible et bien faible portion des institutions catholiques. Elle n'a aucun pouvoir, aucun droit dans la hiérarchie ecclésiastique : elle est tout entière obéissante. Il serait donc juste, il serait sensé de renoncer à ces qualifications chimériques, à ces attributs mensongers dont on fait comme l'accompagnement obligé du nom de jésuite. L'équité comme la raison voudrait qu'on restât dans la réalité et qu'on laissât les mots pour les faits.

Quand donc on vient nous dire qu'une décision dogmatique prononcée solennellement à Rome, est nnc machination de la Compagnie de Jésus, c'est en vérité insulter au bon sens public, c'est supposer aux lecteurs qu'on endoctrine trop de crédulité et d'ignorance. De grâce, qu'on daigne considérer l'Église, la compter pour quelque chose ; qu'on daigne croire que le pape et le corps épiscopal tout entier, assistés d'un iimombrable clergé séculier et régulier, ont une pensée, une science, une liberté d'action mieux assurées et plus efTicaces que les efforts supposés de quelques religieux à qui l'on prête une sorte de puissance occulte et malfaisante, comme celle des démons ; fable absurde, accréditée autrefois par le jansénisme, et pour laquelle on réclame aujourd'hui la

créance due aux faiis les mieux avérés de l'histoire K Le pape a parlé : tous, évèques, prêtres, simples lidèles, croient et obéissent. Les jésuites n'ont qu'un rôle, ou plutôt ils n'ont qu'un devoir, celui d'obéir •comme les autres. Et si leurs faibles travaux ont pu être réclamés, s'ils ont apporté un modeste tribut dans le riche trésor des témoignages et des traditions des Églises, ils n'ont compté, ils n'ont valu que ce que valent et ce que comptent parmi deux à trois cents graves autorités, deux ou trois opinions individuelles sérieusement préparées.

' Fcnelon écrivait : « Le parti (janséniste) dira, tant qu'il lui plaira, que je me livre aux jésuites par politique, c'est ce qu'il ne manque jamais de dire de tous ceux, qui ne favorisent pas leur doctrine : ils veulent que personne ne puisse parler autrement qu'eux, qu'en trahissant sa conscience pour plaire à une société qui a du crédit.

« Mais les personnes équitables verront sans peine combien je suis éloigné de rechercher les jésuites par politique. Je suis véritablement leur ami, comme il convient que je le sois. Je leur fais plaisir en ce qui dépend de moi, comme je tâche d'un autre côté d'en faire aux gens qui sont prévenus contre eux. Ma disposition est de vouloir obliger tout le monde, autant que mon ministère le permet. Mais /es jc4'i(i(es )!e gouvernent rien dans mon diocèse J ils n'ont part à aucune alfaire, j'ai un vicariat composé de personnes du pays qui n'ont aucune liaison avec eux. D'ailleurs, si quelque jésuite faisait dans mon diocèse quelque faute ou sur ledogme, ou sur la morale, je serais plus à portée de le i éprendre Ibrtement, et d'engager sa Compagnie à le corriger, qti'un autre évèquc qui serait moins bien avec eux. » — Ce que disait Fénelon de SCS rapports avec les Pères de l'institut d'Ignace, le plus grand nombre des évéques pouvait le dire également ; quant au petit nombre de prélats peu favorables à ces religieux, ils pouvaient à plus forte raison afûrmer que les jésuites ne gouvernaient rien dans leurs diocèses. [Histoire de Fénelon, par le cardinal de Baus- -ET, t."lll, p. 419.)

Ainsi désormais plus d'abus de mots, plus d'insinuations détournées, plus d'équivoques en de si graves et si augustes matières. Il faut dire ce qui est : la voix de l'Église, c'est une voix souveraine, infaillible, divine. Cette voix a prononcé ; pour tout catholique il n'y a qu'à écouter l'Église et à respecter en elle le Dieu qui l'a instituée et qui parle par sa bouche.

Ce premier fait nettement établi, il en découle logiquement une conséquence qui doit dominer, avec l'autorité absolue d'un principe, toutes les discussions relatives aux jésuites, à leur doctrine, à leur conduite, à leur influence , à leur tyrannie dans l'Église et dans l'État, comme on ne craint pas de l'imprimer encore.

Si l'Église est une hiérarchie de pouvoirs constitués ; si tous, dans tous les degrés, au sein de la société chrétienne, lui sont soumis sous le rapport spirituel ; si un ordre religieux, suivant toutes les lois canoniques, ne peut exister, enseigner, agir, exercer le saint ministère, que par l'institution même et sous l'approbation et le contrôle permanent de l'Église; il faut nécessairement conclure que le jugement de cet ordre, de sa doctrine, de ses actes, appartient à l'Église. Il faut conclure, à moins de donner un démenti complet aux plus simples notions de l'équité et du bon sens, comme aux faits de l'histoire, que la sollicitude universelle du corps épiscopal et de son chef suprême, n'a pas pu, durant un espace de deux à trois siècles, non-seulement tolérer, mais

protéger, mais bénir, louer, encourager, forlifier une société d'hommes pervers, artisans de troubles et d'intrigues, corrupteurs de la morale, instigateurs de tous les crimes, et ne se couvrant du manteau de l'apostolat, n'usant des saints privilèges de l'enseignement religieux, que pour acquérir une influence consacrée tout entière à rassasier leur cupidité, à fonder leur domination, à courber sous leur joug peuples, rois et pontifes.

On a peine à le croire, mais ces couleurs fantastiques sont encore, à l'heure où j'écris, celles sous lesquelles on se plaît à dépeindre les jésuites. Rien n'a veilli, rien n'a changé : il faut compter en vérité sur la puissance indestructible des mots et la crédulité incorrigible de l'esprit humain, pour lenir au public intelligent un pareil langage.

Cet idéal de perversité, d'intrigues et de pouvoir ne s'est réalisé nulle part au monde, que je sache, sinon dans la société de Jésus, telle que l'ont faite ses ennemis.

Passe encore le roman 1 Qu'on enfante, pour le composer, les plus prodigieuses énormités ; qu'on évoque le fantôme, qu'on décrive ses machinations ténébreuses, ses crimes tout-puissants, son empire absolu : soit. Mais sérieusement, après deux à trois siècles de débats, après toutes les vérifications historiques, et en présence des jugements solennels de l'Église ; que dans des écrits qui ont la prétention de dire la vérité, on présente encore le jésuite comme un être monstrueux, voué par un engagement so-

lonnel au rôle le plus iuléressé, le plus bas, le plus houleux sur la Icrre; qu'où imprime à satiété, en plein xix^ sièele, que la soeiété de Jésus n'a jamais vécu que d'erreurs et de crimes, constamment l'émule des usuriers et des escrocs, l'appui ou même le modèle des tyrans, n'apparaissant au monde et n'y marquant sa place que par les perfidies, les intrigues, et les persécutions les plus cruelles : à cette vue, je l'avoue, je me demande si je rêve ou si je veille. Cependant celle langue, elle est encore parlée : ses excès, sa fausseté, sa folie ne sont pas choses usées \

'- Voici, relativement à la position et à la conduite politiques des jésuites, ce qu'écrivait, dans une lettre adressée de Rome le 14 septembre IS-iT, au rédacteur du Courrier Français, le P. Roothaan,

dernier général de la Compagnie de Jésus : « La politique est

étrangère à la Compagnie de Jésus; elle n'a jamais lié son sort à un parti, quei qu'il puisse être. Sa mission est plus grande et au-dessus de tous les partis. Fille soumise de l'Église, elle est à son service partout où elle veut l'employer; la calomnie peut bien se complaire à répandre des insinuations perfides et à représenter les jésuites mêlés aux intrigues politiques, mais j'en suis encore à attendre qu'on me signale un seul des religieux qui me sont subordonnés, qui se soit écarté sur ce point de l'esprit et des prescriptions les plus formelles de notre institut.... »

Dans cette même lettre, le P. Roothaan saisissait « l'occasion d'expliquer, une fois pour toutes, quelle est la position que la compagnie de Jésus a prise et qu'elle tient à conserver vis-à-vis de tous les gouvernements sous lesquels ses membres sont appelés à vivre.

« Comme l'Église, la Compagnie de Jésus n'a pour les constitutions politiques des divers États ni antipathie, ni prédilection. Ses membres acceptent avec sinci'rité la forme du gouvernement sous laquelle la Providence marque leur place, soit qu'un pouvoir ami les encourage, soit qu'il se borne à respecter en eux les droits qu'il reconnaît aux autres citoyens.

« Si les inslitulions politiques du pays qu'ils habitent sont défec-

Mais l'Église, où est-elle donc? qu'a-t-elle fait?

Au moment où tous les orages amoncelés menaçaient l'existence de la société de Jésus, quand les attaques se multipliaient contre elle de toutes parts, au milieu du xviii' siècle , avant la suppression définitive et pendant quinze années , que répondit l'Église? Que dirent le Pape et les évêques, ces juges seuls compétents, seuls aussi témoins légitimes et impartiaux des crimes des jésuites, sils en avaient comblé la mesure, comme on ose le prétendre encore; quelle sentence a été l'expression de la pensée, de la conscience de l'Église et de. sa hiérarchie suprême et sacrée ?

Clément XIII et deux cents évêques, de toutes les

tueuses, ils en supportent les défauts; si elles se perfectionnent, ils applaudissent à leurs améliorations ; si elles proclament pour les peuples de nouveaux droits, ils en revendiquent pour eux-mêmes le bénéfice; si elles élargissent les voies de la liberté, ils en profitent pour donner plus d'extension aux œuvres de la bienfaisance et du zèle, l^artout ils fléchissent sous le niveau des lois, ils respectent les pouvoirs publics; ils prennent tous les sentiments des bons et loyaux citoyens; ils en partagent les charges, les épreuves et les jouissances : c'est, Monsieur, qu'aux yeux des jésuites un suprême intérêt domine tous les autres : la félicité des hommes dans une vie meilleure et plus durable. Partout où ce but peut être atteint, les jésuites s'acclimatent sans répugnance et sans peine.

« Voilà, Monsieur le rédacteur, quels sont les principes des jésuites par rapport aux gouvernements et à leurs diverses constitutions politiques.

« Voilà quelle est la ligne de conduite qu'ils se sont tracée et dont ils espèrent ne s'écarter jamais....

« J. ROOTHAAN,

« Général de la Compagnie de Jésus. »

(.liiit de la RelUjion, 28 septembre 1847.)

contrées du moiido, ont parle, écrit, jugé. En présence de toutes les forces conjurées, de toutes les puissances réunies pour accuser la Compagnie de Jésus, l'Église n'a eu de voix que pour la défendre, pour la justifier, pour l'approuver ; et le plus solennel des décrets, le plus approbateur, la bulle AjtostoJicif?ti,en 1765, fut la manifestation de la justice de l'Église, l'expression du jugement de l'épiscopat uni, la sentence contradictoire et suprême, prononcée après les débats les plus animés et les accusations les plus formidables.

Qu'on prenne donc la peine de relire l'histoire ; et si l'on ne veut pas du récit d'un homme, qu'on examine consciencieusement les documents, les pièces du procès. Elles viennent d'être recueillies et publiées * : qu'on les lise sans commentaires, mais aussi sans préventions ; et qu'on voie ce que pensa, ce que jugea l'Église dans cette lutte qui précéda la suppression de la Compagnie de Jésus. Car je puis bien et je dois le dire, le hvei Dotnitius ac redetnptor de Clément XIV ne fut pas un jugement ; et l'on y chercherait en vain les caractères d'une condamna-

' Clément XIII et Clément XIV. Vohiuie supplémentaire : Documents Jiistoriques et critiques. — Il résulte de ces pièces authentiques qu'outre les deux cents évoques qui avaient sollicité l'intervenlion de Clément XIII en faveur des jésuites, plus de cinquante autres prélats, archevêques ou évoques, écrivirent à ce pape pour le féliciter de la bulle Apostolicum . Dans la même année 1705, l'assemblée du clergé de France, composée de trente et un membres, auxquels vinrent s'unir, par une adhésion expresse, (piatre-vinglquinze évèqucs du royaume, présenta au roi Louis XV une requête dans le sens de la bulle Apostolicum. (Pages Id et 329, Notes.)

lion. Mesure adminislraiivc ou économique, souveraine sans doute, mais adoptée sous l'empire de la menace et de la conti'ainte, pour essayer de rendre la paix aux États catholiques, tel fut le bref de l'infortuné pontife Clément XIV. Et quelles en ont été les suites? On vit trop que ce n'était là que le prélude de la guerre la plus violente et la plus désastreuse faite à l'Église. Pie VI et Pie VII en sont les témoins et les victimes.

S'il y a donc une chose évidente au monde, c'est la règle que doit s'imposer à lui-même tout homme juste et sage qui veut se former un jugement sain et éclairé sur un ordre religieux. Ce n'est pas dans les déclamations d'une polémique passionnée qu'il y a chance pour lui de trouver la vérité ; il ne la trouvera que dans le jugement même de l'Église, c'està-dire des évêques, du pape, de cette auguste et sainte hiérarchie, digne entre toutes de confiance et de respect.

Je sais bien qu'aux arrêts de ce saint tribunal , le seul compétent dans la matière, on oppose celui qui fut rendu en 1762 par le parlement de Paris, et dans lequel sont mentionnés près de cent bulles ou décrets des papes et un nombre égal de censures épiscopales ou autres, portant condamnation de la conduite ou de la doctrine des jésuites.

Mais qui peut ignorer aujourd'hui d'où ont été tirées les assertions mensongères pompeusement étalées dans le préambule de cet arrêt? qui ne sait que

ce sont autant d'emprunts faits aux libelles jansénistes dont la France était alors inondée? qui ne sait que dans le fameux livre des Exlrails des assertions, la société de Jésus est représentée comme atteinte et convaincue de tous les crimes et de toutes les erreurs, l'hérésie janséniste seule exceptée? On est allé jusqu'à mettre au nombre des condamnations doctrinales certaines censures des facultés de théologie, quand ces censures étaient elles-mêmes des erreurs défendues conire la vérité. Toutes ces prétendues sentences dont nous avions été frappés, m'étaient chose inconnue : j'ai donc dii chercher, vérifier; et, je n'ose pas dire que ce soit avec surprise, j'ai trouvé non pas des exagérations, mais de pures inventions, tout un romand Et si les condamnations n'ont pas été portées, ce n'est pas que les dénonciations , que les accusations aient manqué ; l'histoire ■est là pour en rendre témoignage.

Cependant nous nous empressons de l'avouer, certaines condamnations sont réelles; elles furent juste-

^ Et en efl'et la chose ne tient-elle pas ici du roman? Une cour judiciaire prononce un arrêt de suppression contre un ordre religieux, et dans cet arrêt rsont cités ou visés, entre autres motifs, près de cent décrets ou censures des papes contre la doctrine de ladite société. Or, de toutes ces prétendues condamnations pontificales, il n'existe en réalité qu'une douzaine au plus de censures proprement dites, portées, non contre le corps entier de la société, non contre sa doctrine, mais contre des individus et pour des faits personnels ou particuliers. Toutes les autres pièces sont alléguées faussement, ou ne condamnent rien. (Voir VAppendice, à la fin du volume, note 1. Des censures portées par les papes contre les jésuites.)

ment prononcées et religieusement acceptées ; en voici quelques-unes :

iîellarniin , pour une opinion relative au souverain ponlife, avait été atteint par un décret pontifical ; son procès de canonisation en fait foi : mais cette condamnation fut bientôt retirée et annulée ; elle n'existe donc plus, ^eftfî/u: /' at i^^,^,

Suarez, le docte et pieux Suarez, fut aussi mis à l'index à raison d'une interprétation donnée à un décret de Clément VIII. Suarez parlait de ce décret à propos de l'absolution des moribonds. On rapporte môme que l'illustre docteur fit exprès le voyage de Kome pour soumettre au souverain pontife d'humbles explications sur cet objet. Plusieurs papes s'étaient promptement succédé : le décret fut maintenu ; Suarez obéit pleinement, et avec la plus filiale docilité il réforma son opinion.

Il y eut encore dans la suite quelques écrivains jésuites qui payèrent leur tribut à l'infirmité humaine ; quelques censures furent prononcées par l'Église, ù diverses époques, contre un nombre très-restreint de disciples de l'institut de saint Ignace : nous en convenons. Mais ce qui n'est pas moins certain, c'est que tous se soumirent, et que l'erreur fut abandonnée dès que Rome eut parlé'.

Des condamnations partielles et isolées comme celles-là ne suffisaient pas au jansénisme : ses libelles, depuis les Provinciales iusqvCà X Extrait des asser-

* Voir Apipendice, note I.

fions, ont accusé les jésuites d'avoir enseigné tout ce qui peut blesser la morale : l'usure, la simonie, l'adultère, l'impudicité, l'homicide, le régicide, etc. ; et d'avoir, à ce titre, toujours mérité et souvent subi les censures de ITglise. Pour plus d'exactitude, on prétend énumérer chacun des articles de ce monstrueux enseignement ; et le parlement de Paris les a tous acceptés de confiance et portés en compte dans son arrêt. Les réponses aux Provinciales et à VExtrait des assertions ont démenti les accusations et prouvé jusqu'à neuf cents altérations ou falsificatiouîs de textes; mais qui lit ces réponses? Le jansénisme a parlé : c'est bien plus que l'Église sans doute. Il est d'usage, dans un certain monde, de professer une sorte de culte pour la mémoire et les ouvrages des jansénistes : ils ont été les docteurs, les historiens, les victimes les plus irréprochables. Les jésuites n'ont été que des persécuteurs, des docteurs de perversité et de mensonge, et jamais des victimes, comme l'histoire l'atteste.

Pour tout catholique, cependant, «n seul mot finit le débat : l'Église a condamné le jansénisme ; elle n'a pas condamné la Compagnie de Jésus. Et il faut bien, puisque le cours de mes idées m'y conduit, que je rappelle quelle était l'origine de la querelle.

Le jansénisme détruisait, presque au même degré que la doctrine de Calvin, la liberté de l'homme. Il établissait un vrai fatalisme, anéantissait le mérite, l'espérance et toute vertu. Les jésuites, avec , tous les disciples fidèles de l'Église , soutenaient la liberté

de l'homme, son accord avec la grâce, l'espérance chrétienne, le principe dn mérite et des vertus. Cependant les jésuites étaient les corrupteurs de la morale, les jansénistes seuls la comprenaient et l'enseignaient. C'est ce que l'Église n'a point pensé.

Elle s'est expliquée ; et le jansénisme confondu a affecté de ne la pas comprendre. Jamais, en effet, il n'y eut secte plus opiniâtre et plus rebelle, et plus habile en même temps à masquer ses défaites par des agressions audacieuses ; jamais opinion ne s'enveloppa de plus méprisables subterfuges ; jamais on ne vit porter dans aucun débat plus de haine, plus d'acharnement pour soutenir le mensonge. C'est là un fait qu'à plusieurs reprises , durant le cours de soixante ans, les évêques de France et les papes ont constaté et jugé. JMais de ces constatations solennelles, de ces jugements répétés, ce qui reste uniquement pour des esprits aveuglés par la prévention, c'est que les jésuites sont seuls coupables.

Et quand cette secte rebelle à l'Église, et fidèle à un système de résistance obstinée, eut lassé toutes les indulgences, et fini par troubler la paix publique aussi bien que les consciences-, lorsque, poussés à bout par cet opiniâtre refus de se soumettre, un monarque absolu et des ministres puissants crurent devoir adopter des mesures de rigueur pour faire rentrer le fanatisme révolté dans la loi de l'obéissance, ce furent les jésuites et les jésuites seuls qui persécutèrent des innocents. Ce qui fut dit alors, on le croira encore aujourd'hui , que Louis XIV, ses mi-

iiistrcs, son conseil, n'éiaiciil (iiio les dociles instruments du violent P. Letellier. Kt l'on ne songe pas à se demander sérieusement si cette fabuleuse puissance des confesseurs de rois a jamais vu les princes n'avoir plus devant elle ni pensée ni volonté propres. Et l'on ne s'avise pas d'un fait écrit dans toutes les pages de l'histoire, c'est que pour Louis XIV et ses ministres, comme pour tous les hommes en général, surtout quand ils ont par devers eux le pouvoir et le savoir, un confesseur, en dehors de ses attributions <.'ssenlielles , devait être assez peu de chose.

Il y a peu de mois, un homme élevé en dignité me rapportait, d'après des affirmations qu'il avait entendues, que dans une certaine ville toutes les administrations étaient soumises à l'influence des jésuites, que cette influence était toute-puissante et arrêtait l'action du gouvernement... en 1854!! Je lui dis pour toute réponse : « Que penseriez-vous, si l'on venait prétendre auprès de vous, parce que vous avez voulu établir entre nous des rapports tout religieux, que je conduis votre ministère, que je vous dicte votre conduite politique, etc.? » L'illustre personnage haussa les épaules, et ne me dit plus rien.

C'est là, à vrai dire, l'histoire des confesseurs de rois.

Triste position du reste, occasion de beaucoup de malheurs pour la Compagnie de Jésus que celte mission de confesser les rois ! Et je ne nierai pas que certains religieux n'y aient failli. Mais je nierai la toutepuissance, la domination universelle exercée par ce

moyen ou par des moyens analogues. La naïui'c des choses et la vérilé des fails résistent aux fables entassées sur ce sujet'. 11 ne paraît pas, Dieu merci! que ce danger soit à craindre aujourd'hui; et ce n'est certes pas nous qui nous en plaindrons.

J'en reviens donc à dire que ce n'est ni aux parlements, niauxsectairesjansénistesetà leurs héritiers, ni enfin à l'histoire écrite sous leur influence, qu'il a pu jamais appartenir de prononcer un jugement fondé en droit sur la doctrine d'un ordre religieux : l'Église seule étant compétente en cette matière.

Et je redis en même temps qu'à l'époque des grands débats du wm" siècle, alors que plus de deux cents évêques unis au pape ont défendu, vengé et approuvé l'enseignement des jésuites, leurs mœurs, leurs travaux, leur zèle apostolique, c'est véritablement l'Église qui a parlé ; et que pour tout homme impartial, c'est là, dans l'imposant recueil de ces témoignages, publiés à la suite de l'histoire de Clément XIII et de Clément XIV, qu'il faut chercher le véritable arrêt sur la Compagnie de Jésus.

On a voulu infirmer l'autorité de cet arrêt et du concert unanime de l'épiscopat ; on a été heureux d'opposer certains noms d'évèques, certaines décisions contraires aux jésuites, à leur action, à quelques opinions de détail.

Deux noms surtout sont encore mis en avant, Fitz-

' \o\v Appendice, note lll. Du pouvoir fabuleux attribué aux jésuites.

James, évoque de Soissons, chef du paili jansénislc en France, et Palafox, cvêquc d'Osma. Mais qui ne sait que l'itz-James fut réprouvé, on peut le dire, par tous ses collègues, et condamné solennellement par le pape? Si donc Fitz-James approuva Y Extrait des assertions et les actes des parlements , ses attaques nous justifient; il se joignait aux ennemis de l'Église, et c'est dans leurs rangs que la censure pontificale est allée l'atteindre.

Je parlerai avec un tout autre respect de Palafox ; et je m'inclinerai devant son nom qui rappelle le souvenir de grandes vertus. C'est une bonne fortune, en effet, pour nos ennemis, de pouvoir dire qu'un évêque aussi vénérable ait été opposé aux jésuites et qu'il les ait dénoncés au siège apostolique.

Mais l'autorité de Palafox, quelle qu'ait été sa piété, n'est pas celle de l'Église : sa voix est isolée et discordante parmi toutes celles de l'épiscopat. Il a pu être, et en effet il a été induit en erreur sur des faits passés loin de lui, cl qu'une renommée mensongère avait dénaturés. Comme les âmes honnêtes et sans défiance, Palafox a cru trop facilement aux inventions de la malveillance et de la calomnie, qui lui furent présentées avec les couleurs de la vraisemblance, affirmées avec toute l'assurance de la vérité. Palafox s'est trompé ou fut trompé ; et celte erreur, quoique involontaire, a été, pour le pieux évêque d'Osma, le plus grand ou plutôt l'unique et insurmontable obstacle qu'a éprouvé et qu'éprouve encore la cause de sa béatification, cause appuyée par les plus puissants

prolecleurs, tant de fois reprise et tant de fois abandonnée par l'Eglise'.

J'entends la réponse qu'on va nous faire : après sa mort, Palafox est la victime des jésuites, comme il le fut pendant sa vie. Ils persécutèrent sa sainte mémoire à Rome, comme ils l'emprisonnèrent en Amérique. . Ainsi en avaient-ils fait du cardinal de ïournon à Pékin.

Étrange avilissement de l'histoire, de la faire ainsi l'écho des libelles les plus mensongers qu'ont pu enfanter au dernier siècle le jansénisme et l'incrédulité ! En vérité, je me crois fondé à dire qu'il y a une justice historique toute spéciale à l'usage des jésuites. Quand il s'agit d'eux, point de critique, point d'examen des faits : tout ce qui accuse et flétrit, par cela seul est certain.

Vraiment, je me croyais aguerri, et je ressens une affliction profonde à la vue de ces écarts nouveaux de la presse périodique en ce qui nous touche. Non que je pense que ces injures puissent nous atteindre, ni qu'elles nous inspirent le moindre ressentiment; mais comment ne pas gémir de voir que l'erreur soit aussi indestructible, que son règne ait le triste privilège de se perpétuer ainsi de génération en génération, et qu'elle captive des esprits et des cœurs faits pour la justice et pour le vrai?

* Voir à ce sujet dans YAppendice, note II, Du prétendu commerce des jésuites, le témoignage du cardinal Calini dans la cause de la béatilicalion «le Palafox, vers la fin.

Ce que j'ai dit de la doclrine des jésuites, je n'aurais qu'il le répéter à l'égard de leur conduite, de leur commerce, comme on le rappelle encore, et de leurs tijranniqucs influences.

Où sont les jugements de lÉglise sur ces diverses imputations? où se trouve l'expression de la pensée des évoques et des papes? car voilà nos juges et nos maîtres.

J'admire comment on s'est fait sur l'existence des jésuites, qui dure depuis trois siècles, une sorte de théorie, toujours admise comme une suite d'axiomes et qui subsiste dans quelques esprits, malgré tous les monuments et tous les faits.

La Compagnie de Jésus est un corps religieux voué aux travaux apostoliques. Les missions sur toutes les plages infidèles, parmi les nations civilisées, le ministère des âmes sous toutes ses formes, la chaire, le confessionnal, l'éducation de la jeunesse, la défense de l'Eglise et de la foi : telles sont les choses qui ont rempli la vie de nos pères et remplissent la nôtre ; tel est l'ordre des faits qui constituent toute la suite de notre histoire.

Mais voici le phénomène qui a droit de surprendre j; ces pénibles travaux au milieu des idolâtres et des sauvages, ces fatigues et ces soins prodigués à l'enfance, aux pécheurs, aux intérêts éternels des peuples; tout cela disparaît. En vain le bon sens et la justice crientils tout haut que c'est là la vie même de notre institut et que c'est là notre véritable histoire. — N'importe i nous sommes nés, nous ne vivons que pour marcher

à la coiiqiuHc d'une duiniiiaiion absolue cl universelle, dans l'Église, dans l'Étal. Tout se rapporte à ce but.

Nous avons placé en dehors de notre existence les dignités et les honneurs; nos apôtres, nos martyrs ont donné leurs sueurs, leur sang, pour convertir les âmes; nous vouons et nous pratiquons, dans nos habitudes privées Cl publiques, la pauvreté religieuse.

Mensonge! tout cela n'est que pour la forme; au fond nous ne voulons qu'une chose : l'empire et les richesses ; et il n'est sorte d'intrigues que nous nous refusions, il n'est sorte de trafic et de commerce à laquelle répugnent nos consciences, pour satisfaire notre cupidité et notre ambition. Voilà ce qu'on imprimait au dernier siècle, alors que la calomnie avait au moins pour elle le mérite de la nouveauté ; voilà ce qu'on imprime encore aujourd'hui, et ce que l'on croit dans un monde qui veut d'ailleurs paraître instruit et ami de la vérité.

]\ous avons répondu cent fois de toutes les manières à ces allégations mensongères : mais on ne lit pas nos réponses, ou Ton feint de ne pas les comprendre, et l'on continue à répéter gravement les mômes fables. Que faire? redire une fois de plus à nos calomniateurs qu'ils nous calomnient, et adjurer une fois de plus aussi les âmes honnêtes et timorées de ne croire qu'après avoir examiné K

^ Voir dans VAppendice, notes II et I!I, des considéralions plus approfondies ot plus détaillées sur le 'pouvoir fabuleux, sur Je commerce prétendu des jésuites.

Qu'on veuille bien l'observer : dans la conduite, comme dans la doctrine, c'est la Compagnie de Jésus, c'est le corps que nous justifions, et non pas chacun des membres. Et qui a jamais prétendu ou pu prétendre que, malgré la sainteté de l'institut, malgré la constante et fidèle pratique de ses règles, il n'y ait pas eu d'abus partiels, pas de fautes commises, pendant le cours de trois siècles, parmi je ne sais combien de milliers de religieux? Ce serait excepter les jésuites de la condition humaine ; ce serait, en voulant prouver trop, ne rien piouver.

Mais ce que commande la justice, ce que commande la consciencieuse appréciation des faits de l'histoire, c'est de ne pas confondre la cause de l'Église , non plus que celle des ordres religieux, avec les prévarications de quelques membres du clergé ou des instituts réguliers.

El enfin il faut toujours en revenir à la règle souveraine, le jugement de l'Église, autorité nécessaire et compétente pour connaître des abus et les réprimer.

Quand Pombal accusait la Compagnie de Jésus de tous les crimes, il put bien l'accabler de persécutions et d'outrages, et enfermer dans des cachots, ou plutôt dans des tombeaux infects, un grand nombre de ses membres, n'osant faire davantage; mais aucune sentence canonique ne confirma ses odieuses calomnies. 11 faudrait savoir enfin les prendre pour ce qu'elles sont.

Et que dire donc encore de l'influence des jésuites,

de celte aspiration coiitiiuic à la domination, à la monarchie universelle peut-être?

Je ne sais vraiment comment cette opinion a pu s'enraciner dans des esprits d'ailleurs graves et instruits ; en sorte que pour eux les jésuites sont toujours des hommes suspects ou dangereux.

Ce sont des prêtres, des religieux, que l'on lient volontiers pour irréprochables : on n'a aucune objection contre leurs personnes prises isolément. Mais s'agit-il du corps, c'est tout autre chose. On ne saurait trop s'en défier et le craindre. Il est l'adversaire redoutable et permanent de l'ordre, de la paix, et d'une juste indépendance dans l'Église et dans l'État.

Que répondre donc à cette imputation toujours vivante dans un certain nombre d'esprits? La nier simplement, ce me semble, comme on l'affirme sans preuve; et ajouter peut-être qu'il faut avoir les yeux étrangement fascinés, pour croire que dans l'Europe, cl dans la France surtout, telle que l'ont faite les révolutions, il puisse y avoir place pour une domination comme celle qu'on nous accuse de lêver. En cela, certes, nous connaissons mieux notre siècle que ceux qui nous reprochent tous les jours de le méconnaître'.

L'histoire, malheureusement, s'est beaucoup trop occupée de nous. Elle nous a rencontrés luttant contre

' Des volumes entiers ne suffiraient pas pour discuter les assertions qu'on a débitées en ce genre avec une assurance et un aplomb t\ui déconcerte et qui confond. Nous lâcherons cependant, dans V Appendice, de fixer d'une manière nette et précise l'état de la

le proteslanlismc à sa naissance et à la nôtre •■ puis osl venu le jansénisme que nous devions aussi combattre. Plus tard le pliilosophisnie nous a déclaré la guerre ; une politique et une théologie d'opposition contre la cour romaine nous ont constamment tiaités en ennemis.

Pendant un temps assez long quelques gouvernements nous ont accordé protection et faveur; il était passé comme en habitude que les familles royales se confiassent à nous pour diriger leurs consciences. Celte protection, celte faveur, celte confiance, nous ne pouvions les refuser ; mais elles ont eu pour nous ce triste effet de déchaîner contre l'institut bien des répulsions et bien des haines. A vrai dire cependant, et tout compte fait, nous avons été encore plus distingués par les persécutions subies, les peines inlligées, les expulsions, les spoliations et les attaques de tout genre, que par les faveurs constantes et les situations avantageuses. Mais ce n'est pas celU; pnrlie de notre histoire qui a été étudiée par nos ennemis : il leur est plus commode d'exploiter le thème usé de l'influence des jésuites, de leurs prétentions ambitieuses, et d'en faire un aliment sans cesse offert à la crédulité et aux mauvaises passions de la foule, pour l'ameuter contre nous.

Une part d'action et d'influence telle qu'elle appar-

qucslion ; et nous y joindrons quelques faits historiques capables de l'éclairer et même de la résoudre auprès des esprits droits et impartiaux. Voir note III, Du Pouvoir fabuleux attribué aux jésuites.

lioiil à un ordre religieux, aelif cl nombreux, pour le service de rÉglisc: voilà ce que nous avons eu, voilà ce que nous cherchons à avoir toujours, je suis loin de le nier. Mais de là à cette induence souveraine, à celte domination qu'on nous accuse d'avoir exercée et do vouloir exercer encore dans l'Église et dans les États, il y a (oui un abîme, il y a toute la différence qui sépare le vrai du faux, le réel du fantastique.

Nous commencions bien faiblement, quand François I" et Charles-Quint remplissaient le monde de leur rivalité : nous y fûmes complètement étrangers. Sous les derniers Valois, et dans les monarchies de la puissante maison d'Autriche, nous étions violemment attaqués et combattus. Le protestantisme voyait en nous^ sous l'autorité du pape et des évèques, les défenseurs du concile de Trente : mais je ne sache pas que nous ayons gouverné le monde en ce temps-là.

Nous étions ligueurs comme beaucoup d'autres; mais Henri IV l'a dit et reconnu ensuite, en nous défendant lui-même de sa vive et loyale parole contre le parlement de Paris : nous voulions avant tout la conservation de la foi catholique en France et sur le trône. Et je suis de ceux qui pensent que la ligue, malgré ses excès, n'en a pas moins eu l'honneur de sauver, dans notre pays, la religion.

Les luttes contre le jansénisme ont surtout mis en évidence la Compagnie de Jésus. Il y eut, dans les rangs de l'erreur, de rudes jouteurs et des génies éminents : nous n'avions pas des talents égaux à leur opposer, sans doute. Mais Fénelon , Bossuet, quoi

qu'on en dise, runauimilé des évèqiics de France (deux ou trois exceptés; luttaient avec bien plus de force et d'autorité que la Compagnie de Jésus, contre la plus déloyale et la plus opiniâtre des hérésies; et le jansénisme feignait de n'avoir pour ennemis que les jésuites, quand l'Eglise hiérarcliique tout entière le fiappait de ses condamnaiions répétées. Ce fut alors que con)mcnc;a, d'une manière toute spéciale, contre les jésuites, une guerre de mensonge et de fictions odieuses qui a conservé jusqu'à nos jours ses armes et sa puissance. El si l'on veut tiouver une influence cl une domination autre que celle de la vérité, il faut la voir où elle est , dans le jansénisme. Port-Royal et ses solitaires ont encore un prestige et un pouvoir que le temps n'a pas aflaiblis.

L'habileté fut de crier à l'intolérante domination des jésuites , et de les poursuivre de sarcasmes et de calomnies. Cette habileté a porté ses fruits ; et je ne crois pas me tromper en rapportant surtout à celte source malheureuse, à cette guerre du jansénisme, les accusations et les préventions qui pèsent encore sur nous.

Mais dans la réalité , et pour réduire chaque chose :i sa juste valeur, dans les faits , dans l'histoire véridique, dans les témoignages éclairés et impartiaux, où est celte immense influence , cette domination exercée par la Compagnie? 11 est impossible de la trouver : ce n'est qu'un être de raison, qu'une pompeuse chimère sortie du cerveau de nos ennemis. La position éminente de quelques jésuites put servir

à accréditer celte fable; mais il n'y a eu de léel que la haine qui l'a iuveulée.

J'en appellerai toujours au jugement de l'Église : vingt papes nous ont approuvés. Si Clément XIV nous supprima, Pic VI nous conserva, Pic YII nous rétablit. L'épiscopat nous défendit, nous couvrit de sa protection et nous honorera constamment de sa confiance : les États se gouvernèrent et se perdirent sans nous. Ne nous laissera-t-on jamais en paix, dans l'ordre et la sphère où la divine Providence nous a placés et où nous voulons fidèlement demeurer?

Enfin, pour terminer, je répéterai ce qui est pour ma conscience le résultat acquis d'une étude approfondie de nos tristes et longues luttes : c'est l'Église qu'on attaque en passant par nous. Nuire pauvre nom, chargé des préventions calomnieuses et des haines persévérantes du jansénisme et des parlements, a été légué à la postérité comme une arme facile pour le jour du combat. Les ennemis de la religion ei de l'ordre s'en emparent ; ils rencontrent de nombreux alliés. Des âmes honnêtes acceptent aussi , ou plutôt subissent les influences de cette ardeur de commande contre le jésuitisme.

Quelques amis cependant, esprits élevés, cœurs généreux, catholiques indépendants et dévoués, ont admirablement soutenu notre cause et n'ont jamais dédaigné de témoigner leurs sentiments courageux en faveur de la société de Jésus, société non de vainqueurs mais de vaincus, non d'oppresseurs, mais bien plutôt d'opprimés. Qu'ils reçoivent ici l'hommage de

Jiolrc éleniellc reconnaissance. Nos cœurs sont profondément émus à leur souvenir ; leurs noms y demeurent gravés. Que le Dieu de toute consolation leur rende avec usure, en bénédictions du temps et de l'éternité, l'appui et les bienl'ails qu'ils nous ont prodigués dans nos mauvais jouis.

Je me suis laissé aller trop longuement peut-être à épancher mon âme dans ces pages. Ma pensée était d'abord d'avertir simplement le lecteur qu'il trouverait, dans l'opuscule qu'on réimprime, une réponse aux nouvelles attaques, ou, pour parler plus justement, aux vieilles attaques aujourd'hui renouvelées contre la Compagnie de Jésus. Mais mon émotion m'a cntraîiK' plus loin que je ne voulais ; et raverlissement est devenu une longue préface.

Ce petit livre parut pour la première fois en IS^i^i : rien n'y a été changé. Il reste ce qu'il était, une exposition simple et nette des principes constitutifs de la Compagnie de Jésus, de sa raison d'éire et de son esprit véritable.

Paris, 31 doccnibre 185i.

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