‹ De l'existence et de l'institut des jésuitesChapitre 10 sur 15 · II. — ÉTUDES · texte numérisé non relu

II. — ÉTUDES

Outre la puissance de l'exemple et de la vie de l'esprit, il faut encore à l'homme apostolique la science convenable pour mieux aider ses frères à atteindre l'entier accomplissement de leurs destinées.

« Quand donc, dit saint Ignace, le fondement de « l'abnégation et du progrès nécessaire des vertus « aura été jeté dans ceux qui sont admis parmi nous, « on songera pour lors à construire l'édifice de leurs (( connaissances*. »

Il faudra sans doute prendre garde que, par suite de la ferveur des études, ne vienne à s'attiédir l'amour des vertus solides et de la vie religieuse ; mais il faudra aussi apporter de sages tempéraments aux exercices de mortification et de piété ; car les études exigent en quelque sorte l'homme tout entier, qiiodam modo totimi hominem reqiiirinit^. Ainsi voit-on dans les constitutions tout se balancer et s'accorder selon les règles de la modération la plus sûre et de la plus haute prévoyance.

Parmi les hommes, le nombre est petit de ceux qui sont en même temps vertueux et savants, ho7ii simuJ et eriiditi pauci inveniuntiir. Aussi la pensée des premiers fondateurs de la Compagnie fut-elle d'ad-

' Comt., IV, Proœm. — InsHt. Soc, 1. 1, p. 378.

' Const., part, iv, c. iv, § 2. — Jnstil. Soc, 1. 1, p. 383.

mettre dans son sein des jeunes gens qu'on s'appliquât à bien former, et qui, par leurs qualités, donnassent l'espéraiicc de voir se réaliser un jour en eux cette double condition de la science et de la vertu, à la fuis nécessaire pour travailler avec fruit au salut des âmes.

Ce sont encore les propres paroles de saint Ignace; elles renferment le sens, le but et la raison de nos études*.

Le cours doit être régulièrement et fidèlement suivi, quand l'âge, le défaut d'aptitude ou de santé, quand les nécessités du saint ministère ou le malheur des temps n'y apportent pas d'obstacle invincible.

Les deux années qui suivent celles du noviciat sont données d'abord à la rhétorique et à la liltérature; trois ans à la philosophie et aux sciences physiques et maihénialiques, quelquefois davantage^.

Vient ensuite ce que nous nommons la i'égence, ou l'enseignement des classes dans un collège. On fait en sorte que le jeune professeur, commençant par une classe de grammaire, monte successivement, et parcoure tous les degrés du professorat l'un après l'autre. Cinq à six ans se passent ainsi dans le cours de régence. Il y a là utilité grande pour soi et dévoûment pour les autres; en apprenant beaucoup, on remplit tous les devoirs d'un zèle assidu auprès de la jeunesse

' Const., part, iv, Proœni. lUt. A; Ibid., p. 379. ^ Consl., part, iv, c. v , § 2 et 3. — liât. Studioi:, Reg. Prnr., 17 et 18. — Inslit. Soc, t. I, p. 385; t. II, p. 172.

qui en est si cligne, et dans les fondions qui peut-être en demandeiU le plus.

L'éducation occupe une grande place dans notre vie, quand il nous est permis de suivre nos constitutions sur ce point.

Vers l'âge de vingt-huit à trente ans, le religieux est envoyé en théologie. Celte étude, avec celle de l'Écriture sainte, du droit canonique, de l'histoire ecclésiastique et des langues orientales, occupe quatre années, six même pour ceux qui montreraient des dispositions remarquables. Le sacerdoce n'est conféré qu"'à la fin des études théologiques, rarement avant trente-deux ou treute-lrois ans.

Après chaque année de ce long cours d'études, un examen sévère est subi ; nul ne passe au cours de l'année suivante qu'après un jugement favorable porté par les examinateurs sur l'année qui a précédé.

Toutes les études tuiies, ceux qui jusque-là ont réussi dans les examens annuels, subissent un examen général sur l'universalité des sciences philosophiques, physiques et théologiques. Avoir obtenu trois suffrages favoiables sur quatre, dans ce dernier examen, est une des conditions nécessaires pour être admis à la profession * .

Tel est l'ordre des études pour les jeunes religieux de la Compagnie de Jésus.

On le voit, il est conforme au but que le saint fondateur s'est proposé. Pour la plus grande gloire de

' Coj'if.jpait. IV, et Ralio studior,, Reg. Prov., passim.

Dieu et le plus grand bien des âmes, un long apprentissage prépare les ouvriers cvangéliques à toutes les positions, à tous les ministères sacrés. Saint Ignace veut, autant que possible, des hommes solidement instruits, des hommes qui ne s'égarent point, qui marchent d'un pas assuré dans les voies de la vérité, et que les saines doctrines éclairent et conduisent toujours; des ïîommcs qui sachent tout ce qu'il faut savoir, qui se placent fidèlement en présence du mouvement de la science et se maintiennent à sa hauteur ; qui en tout, en histoire, en physique, en philosophie, en littérature, comme en théologie, ne restent point en arrière de leur siècle, mais puissent en suivre ou même en aider les progrès, sans jamais oublier toutefois qu'ils sont voués à la défense de la religion et au salut des âmes.

On nous a reproché de ne point former des hommes de génie.

Parmi les plus belles gloires de la France on comptera, je crois, Corneille, Racine, Molière, La Fontaine, Bossuet, Fénelon, Courdaloue, Coudé, Turenne, Descartes et Pascal ; sur ces onze grands hommes, sept fulent les élèves des jésuites.

Quant à nous-mêmes, il nous sera peut-être permis de rappeler celte multitude d'hommes utiles que la Compagnie a produits dans toutes les branches des connaissances humaines, comme dans tous les genres de fonctions évangéliques.

El si on voulait être juste, ne trouverait-on pas les caractères du génie théologique dans Suarez et Vas-

quez, que Benoît XIV nomma les deux flambeaux de la théologie, duo luminaria theologiœ, dans Bellarmin et de Liigo ; le génie de l'éloquenee de la chaire dans Segneri, dans Bourdaloue, dont Bossuet disait : Cet homme sera éternellement noire maître à tous; enfin le génie de la science dans Pélau, Sinnond, Kirclier, Clavius, Gaubil, Grimaldi^?

Après tout, saint Ignace a voulu former des hommes apostoliques; et je ne crains pas de le dire, les différents âges de la Compagnie ont réalisé sous ce rapport la grande pensée du fondateur.

On porte à plus de douze mille le nombre des écrivains jésuites : nous aimons mieux nous rappeler nos huit cents martyrs immolés pour la foi, nos huit mille missionnaires dont la vie précieuse devant le Seigneur s'est consumée dans les travaux du zèle parmi les sauvages et les infidèles , et ces pères , ces frères vénérés et chéris dont l'Église a canonisé la sainteté et qu'elle a solennellement placés sur les autels.

Cependant toutes les épreuves ne sont point achevées encore pour le religieux de la Compagnie ; il y a

' Lalande a éciit : « Parmi les calomnies que la rage des protestants et des jansénistes exhalait contre eux ( les jésuites), je remarquai La Chaiotais, qui porta l'ignorance et l'aveuglement jusqu'à dire que les jésuites n'avaient pas produit de mathématiciens. Je faisais alors la table de mon astronomie : j'y mis un article sur les jésuites astronomes; leur nombre m'élonna. J'eus l'occasion de voir La Chaiotais à Saintes en 1773 : je lui reprochai son injustice, il en convint. »

de bien longues années qu'il est sorti du noviciat : les constitutions lui ordonnent d'y rentrer.

m. — TROISlîi.ML: AMNÉE Dl- PROBATION OU DERNIÈRE ÉPREUVE AVANT L'EXERCICE DU SAINT MINISTÈRE.

Qu'on nie permette de le dire, c'est ici le chefd'œuvre de saint Ignace. L'homme qu'il destine au ministère apostolique a passé comme novice deux années de recueillement et de silence ; puis sont venus neuf ans d'études et cinq à six ans d'enseignement ; il vient d'être ordonné prêtre, et il n'a point encore rempli les fonctions du sacerdoce; le plus souvent il compte trente-trois ans d'âge ; et quinze à seize années de vie religieuse se sont écoulées pour lui : le religieux, le prêtre rentre au noviciat.

Il va, durant une année entière, renoncer encore à toute étude et à toute relation au dehors. On apporta de grands soins à cultiver son intelligence ; il doit maintenant, pour dernière épreuve et pour préparalion dernière, s'exercer, suivant l'expression l'emarquable des constitutions, dans l'école du cœur, in schola affectus. Le mot est difficile à comprendre; il m'a fallu, pour en pénétrer le sens, l'année révolue; et je ne prétends pas ici l'expliquer.

Je dirai seulement : ce religieux , ce prêtre a pu acquérir des connaissances étendues et variées; il a pu déjà aussi donner des preuves de dévoiiment et de zèle; au sein de la solitude, dans une vie de

retraite et de silence, rendu plus présent à Dieu et à lui-même, avant d'être livré aux autres, on va soigneusement l'appliquer, « in scJiola affectas, « à tout ce qui affermit et fait avancer dans une hu- ({ milité sincère, dans une abnégation généreuse de « la volonté, du jugement même, dans le dépouille - « ment des penchants inférieurs de la nature, dans « une connaissance plus profonde , dans un amour «plus grand de Dieu; de cette sorte, après avoir « fortifié dans son âme , après y avoir fait pénétrer (' plus avant encore cette vie véritablement spiri- « tuelle, il pourra mieux aider les autres à s'avancer « dans les mêmes voies pour la gloire de Dieu et de « Notre-Seigneur*. »

Voilà ce que nous nommons dans la Compagnie la troisième année de probation, la dernière année de préparation et d'épreuve. II passe bien vite ce temps d'un saint repos qui ne reviendra plus. J'en ai joui, il ne me sera plus donné d'en jouir avant ma mort ; et, quel que soit le nombre des années que Dieu me réserve encore sur cette triste terre, l'année du repos ne s'y retrouvera plus pour moi.

Alors la grande carrière des Exercices durant tout un mois est encore parcourue; alors la prière, la méditation se prolongent; l'esprit de l'institut, les conditions de l'apostolat, la pauvreté, la souffiance, l'obéissance, tout ce qui constitue les devoirs du

' Const., part, v, c. n, § l. — £',ici)/i.,c. iv, § IG. — Itist. Soc , I. I,p. 403 et 348.

religieux est de nouveau étudié, approfondi. Quelques catéchismes faits à de petits enfants, quelques missions dans les campagnes viennent seulement interrompre la solitude et servir comme de préludes aux ministères les plus chers pour un cœur d'apôtre. Je me i-eporte avec bonheur, je l'avoue, à ce temps où il me fut donné d'évangéliser quelques pauvres populations des montagnes; je l'ai bien souvent regretté depuis : bien souvent l'apostolat des grandes villes a contristé mon esprit et fatigué mon cœur; et la jeunesse, que j'ai le bonheur de voir si souvent rassemblée autour de la chaire sacrée, me pardonnera ce souvenir et ce regret, quand je lui dirai, dans toute la sincérité de mon àme, qu'elle ne m'a jamais donné que des consolations.

Après l'année révolue, les supérieurs s'informent religieusement des progrès faits dans la vertu et dans la science, et suivant le jugement que le père général porte lui-même sur les informations transmises, le grade {gradus) est donné. C'esi-à-dire tout simplement qu'on est admis à prononcer les derniers vœux de coadjuteur spirituel ou de profcs. Car il y a ces deux classes de religieux parmi nous. Les uns et les autres sont égaux en tout; nul privilège, nulle prérogative n'appartient à personne dans la Compagnie. Les places de supérieurs sont même de préférence données aux coadjuteurs spirituels; et les profès leur sont le plus souvent soumis. Cependant quelques charges, en très petit nombre, sont résel'vées spécialement à ceux-ci ; les profès ont aussi le droit , avec

certains supérieurs désignés par la règle, d'assister aux congrégations ou assfMiiblées provinciales el générales de l'ordre. Ces réunions sont assez rares et limitées à certains cas.

Ainsi, après les deux ans de premier noviciat vieu' nent les trois vœux de religion , simples mais perpétuels; après quinze à dix-sept années d'épreuves ou d'études , après une troisième année de noviciat viennent les vœux solennels de profès, ou les derniers vœux de coadjuteur : telle est la gradation régulière*.

Si l'on daignait gravement réfléchir sur cette économie religieuse d'épreuves et de travaux préparatoires , si l'on voulait se rendre compte de cette législation si prudente, si forte, si digne du génie apostolique de saint Ignace, on aimerait à se représenter ce saint fondateur comme l'ouvrier courbé avec ardeur sur son ouvrage pour le façonner et le perfectionner ; l'essayant , puis le reprenant pour le façonner encore et le refaire, et ne le livrant à sa destination que lorsqu'il y a épuisé toutes les ressources d'un art patient et courageux.

Le religieux de la Compagnie de Jésus est aijisi préparé longuement et comme travaillé : on le forme, on l'essaye, on le reprend ensuite et on le retrempe à la source des forces actives de l'esprit, dans l'atelier de la solitude et du silence. Et ce n'est pas tout : cha-

' Exam., c. i,§ 7,8, 9. — Const., part.v, c. i, litt. X. — Instit. Soc, t. I,p. 340 et 402.

que jour de sa vie, durant de longues heures, il devra rentrer dans la retraite intérieure de l'àme, pour s'y dépouiller de toutes les influences de la terre et des pensées mondaines , pour y reconquérir les vues élevées de la foi , cette boussole divine à l'aide de laquelle il peut mieux ensuite se jeter à travers les flots agités des erreurs et des passions humaines, et tendre la main aux pauvres naufragés qu'il s'efl'orce de conduire au port du salut éternel.

On sait maintenant comment se forme un religieux de la Compagnie de Jésus. Certes aucun fondateur ne multiplia, ne prolongea les préparations et les épreuves autant que le nôtre. Il semble avoir voulu laborieusement imiter l'éducation instinctive de l'oiseau qui plane dans les airs. Il veut que ses disciples, rendus étrangers aux basses régions des affections terrestres, s'élèvent jusqu'à contempler fixement dans leur course le divin soleil de justice, et sachent incessamment renouveler les forces de leur âme et accroître la vigueur de leur action à la chaleur vivifiante de ses rayons.

Daigne la grâce de Dieu accomplir en nous la pensée de notre père! Puissions -nous tous, par d'humbles et généreux efforts , répondre aux vœux de sa grande âme et marcher dans les voies qu'il nous a tracées !

Le jour de l'action enfin arrivé, pour la plus grande gloire de Dieu , pour le service de ses frères , le jésuite sera plus que jamais indifférent à tous les lieux,

à tous les emplois, à toutes les b.lliiaiions'. Il ne repoussera loin de lui, pnr une dénégation invincible, que les honneurs et les dignités-. Il les respecte et les admire dans les autres, comme le faîte du dévoîiment et d'une glorieuse servitude. Il se dévoue, lui aussi, mais toujours pour obéir, jamais pour commander , sans réserve , sans exception , sans retour.

La classe de septième au collège, la pénible surveillance du jour et de la nuit entie les murs d'une salle d'étude ou d'un dortoir; la Chine, les Indes, les sauvages, les infidèles ; l'Arabe, le Grec; les républiques , les monarchies ; l'ardeur des tropiques , les glaces du Nord ; l'hérésie , l'incrédulité ; les campagnes, les cités ; les résistances sanglantes du barbare, les luttes polies de la civilisation ; la mission, le confessionnal ; la chaire, les recherches studieuses ; les prisons, les hôpitaux, les lazarets, les armées; l'honneur, l'ignominie; la persécution, la justice; la liberté, les cachots; la faveur, le martyre; pourvu que Jésus-Christ soit annoncé, la gloire de Dieu propagée, les âmes sauvées, tout est pour le jésuite d'une égale indifférence. Tel est l'homme que les constitutions ont voulu donner à l'apostolat catholique. Sans doute nous pouvons gémir devant Dieu de ne pas atteindre toujours ce but avec le courage persévérant qu'il demande; du moins, il faut l'avouer, le but n'est pas

' Co)isf.,part. VII, c. ii, § 1, in flne ; p. 417 et alibi passim. * Const. , part, x, § 6. — Instit. Soc, t. I, p. 446.

sans grandeur ; et y consacrer sa vie , c'est peutêtre lui donner quelque prix : et j'ai dit la vérité.

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