I. — NOVICIAT
Le novice passera deux années dans une profonde retraite ; il aura ce temps pour réfléchir, et ce temps est nécessaire avant de se lier par des engagements irrévocables. Les épreuves morales qu'il doit subir sont grandes. Aussi sa détermination, après deux ans de noviciat, sera-t-elle libre, éclairée, forte.
Durant ce même espace de temps, toute étude lui est interdite^ Conception hardie et puissante, qu'on ne saurait bien apprécier par la théorie seule ; il faut l'expérience.
Une distance si grande sépare la vie du monde et la vie religieuse, les études d'un homme destiné à marcher dans les voies du siècle et celles du religieux réservé aux travaux apostoliques, que pour l'âme appelée à ce genre de vie dans la société de Jésus, l'énergique et prudent législateur a voulu créer en quelque sorte un milieu nouveau et toute une existence nouvelle. Dans la longue éducation de ses novices, et
* Comt., part, m, c. i, ,^ 27. — Inslit. Soc.,U I,p. 3Ti.
dans l'absence même des éuides, il a enlendu, dit-il, prépiïi'orle meilleur fondement pour les études ellesmêmes, savoir: riiumilitcet toutes les vertus solides \
La prière, les méditations prolongées, l'élude pratique de la perfection et surtout de la plus entière abnégation de soi-même, la réforme courageuse dés penchants de la nature, la lutte journalière et fidèle contre l'amour d'un vain honneur et des finisses jouissances, l'usage familier des Exercices spirituels et de la conversation avec Dieu, la connaissance de tout un monde caché au fond de l'àme et d'une vie tout intérieure: voilà ce qui remplit les heures du noviciat^
On me pardonnera, en parlant de ce temps déjà bien éloigné de moi, d'y retrouver mes plus doux souvenirs ; alors s'accomplirent les jours les plus heureux de ma vie. Berceau chéri de mon enfance religieuse, creuset laborieux de mon âme, épuration féconde de l'intelligence et du cœur, non, je ne vous oublierai jamais!
C'est bien là que viennent mourir les derniers bruits du monde et ses vaines agitations. A l'école de la pénitence et de la prière, on se dépouille peu à peu de cette vie fausse, de ces intérêts factices, de ces affections inférieures qui empêchent d'aspirer aux combats et aux triomphes de la grande gloire de Dieu et de la
* « Ad prœparandum eaium fundamentum, humilitatis scilicet « ac omnis virtuti.s. » Const., part, m, c. i, § 27. — Inst. Soc, p. 372.
» Const., part, m, c. i. — Exam., c. iv,S "il- — instU. Soc, t. 1, p. .370 et 371.
conquête des âmes. Et cependant l'onction des entretiens divins, et les attraits puissants de la grâce, et le bonlieur intime d'une concorde, d'une paix inali<>rables, pénètrent, encouragent, cojisolent .. Oh 1 il faut le dire, que ces premières années s'écoulent avec une bienheureuse rapidité I
Le novice, ainsi arraché aux illusions do la vie du siècle, et mieux prémuni désormais contre le danger de leur retour, n'est encore lié par aucun engagement ; il est libre. Souvent, irès-souvent, on appela ses réflexions sur les graves obligations que les vœux imposent. Il dut passer par des épreuves répétées et décisives'. Il délibère, on l'examine; il est jugé, il juge avec une entière liberté. Il s'offre enfin, la société l'accepte; après deux ans révolus, il se donne au Seigneur par une consécration irrévocable.
Je n'essayerai pas de dire ce qui se passe alors dans l'àme.
L'œuvre du noviciat est belle : le noviciat est ce travail régénérateur de l'espiit qui livre autant que possible à la grâce divine la possession entière des facultés, des forces, des habitudes de l'àme. C'est une sorte de création, une transformation puissante qui doit affranchir la liberté religieuse des innombrables entraves dont l'embarrassaient les intérêts, les vues, les affections et les passions de la nature. C'est le foyer où le fer s'amollit pour reprendre un nouvel être; c'est la lime qui dégrossit, qui ùte la rouille, qui prépare
' Fiam., c. I. § 0. — Jnslit. Soc, t. I, p...347.
rinslriiment et le remet utile entre les mains de l'ouvrier. Alors s'imprime une direction qui remplace dans riiomme toutes les directions purement humaines, par l'unique ambition de la gloire divine et du salut éternel de tous,
A ce but tendent toutes les épreuves que le novice doit subir, toutes les règles qu'il doit observer, toutes les lumières qui lui sont prodiguées. Et saint Ignace, avec une constance qui ne se dément jamais, exprime presque à chaque page cette fin sublime de son œuvre : Ad majoreiu Weî giorinin : cette gloire pour laquelle nous sommes faits, qui commence icibas par la soumission fidèle de la créature raisonnable à son auteur, qui se consomme dans les cieux au sein de la béatitude et des perfections infinies.
Ad luajoreiii Deî gloriam : Vous ne pouvez croire à cette politique toute surnaturelle et sacrée : je ne m'en étonne pas. Mais de quel droit osez-vous lui en substituer une autre dans vos aiïïrmations inconsidérées, pour traduire à la barre des générations, comme coupables d'une pensée qu'ils n'ont pas, qu'ils n'eurent jamais, une société d'hommes pour qui, ce semble, la justice et la vérité sont faites aussi bien que pour vous?
Mais poursuivons.
Deux années se sont écoulées ; les vœux sont prononcés : l'heure des études a sonné ; le religieux de la Compagnie entre dans une nouvelle carrière.