‹ De l'existence et de l'institut des jésuitesChapitre 12 sur 15 · V. — JOURNÉE DU JÉSUITE · texte numérisé non relu

V. — JOURNÉE DU JÉSUITE

A quatre heures du matin la cloche sonne le réveil ; le frère excitateur parcourt aussitôt les chambres, et ivertlt par le pieux salut: Benedicanius Domino. Un quart d'heure après il repasse pour constater l'obéissance ponctuelle de tous à ce premier devoir de la règle. C'est ainsi qu'une exacte discipline vient toujours en aide à la bonne volonté personnelle.

L'usage appelle alors les religieux delà Compagnie dans la chapelle, au pied du Irès-sainl sacrement. A quatre heures et demie on rentre dans sa cellule pour y vaquer seul à la niéditalion pendant une heure.

La cloche de V Angélus met fin à la méditation : les prêtres disent successivement leur messe ; et après l'action de grâces terminée, commence le cours des occupations journalières. Elles ne nous manquent pas ; et je pourrais le dire, le temps est un bien qu'au dedans on vient arracher au jésuite autant peut-être qu'on lui dispute au dehors, mais dans des vues fort difterentes, l'honneur et la liberté.

Quelques heures sont toujours réservées néanmoins pour le travail solitaire et pour l'étude. Les uns, et c'est le plus grand nombre, sont appliqués aux pénibles et lentes préparations qu'exige la prédication évangélique; d'autres se livrent aux recherches scientifiques et historiques. Tous s'emploient aux fonctions actives du ministère des âmes, qui en général laissent peu de place à un paisible loisir. Aussi, à moins que l'impérieuse nécessité ne fasse sévèrement interdire par le religieux l'accès de sa pauvre cellule, elle est presque constamment assiégée. Et là se présentent librement les hommes de toutes les conditions, de toutes les opinions : tous les genres d'infortune, toutes les afflictions de l'âme viennent tour à tour exciter notre compassion et noire zèle. La statistique des visiteurs d'une seule journée , chez l'un d'entre nous, serait quelquefois une bien curieuse histoire.

Souvent la police y aura sa part, les intrigants y chercheront la leur; la plus grande restera toujours à ceux qui souffrent, et qui viennent avec confiance nous demander consolation et vérité. A tous on lùche de faire entendie le langage de la foi et de la charité : ceux qui étaient venus pour nous tenter et nous prendre dans nos paroles, se retirent souvent confus, quelquefois peut-être désabusés ; d'autres, en plus grand nombre , nous l'espérons , consolés dans leurs douleurs. Des hommes ennemis sont ainsi devenus les amis dévoués de ceux qu'ils ne connaissaient pas et qu'ils ont appris à connaître.

Que dire maintenant des demandes qu'on nous adresse comme à des hommes en crédit? Bonnes gens qui finissent par croire ce qu'on leur débite sur la puissance des jésuites. Comment leur en vouloir? ]\Iais, il faut bien l'avouer, ils nous font passer entre nous, dans nos heures de récréation, quelques moments d'une franche gaîté.

Le religieux, le prêtre se doit à tous : les femmes chrétiennes, et celles aussi qui sentent le besoin de le redevenir, le demandent , il descend dans le lieu assigné pour les recevoir ; et la charité ne lui permet pas de remontei' toujours aussitôt qu'il le voudrait. Elles l'appellent aussi au confessionnal : il s'y rend ; et quoiqu'il s'y trouve assurément un grand bien à faire, quoiqu'on y rencontre de ces âmes fortes qui sont les anges de leurs familles, les mères des pauvres, les soutiens de toutes les bonnes œuvres, nous préférons ce ministère rempli auprès de la jeunesse des écoles et

du monde qui veut bien encore avoir confiance en nous et nous rendre dépositaires de ses faiblesses, de ses combats, de ses vertus.

Les relations du ministère, ou quelques heures de travail qu'on leur dérobe : voilà donc ce '(ui remplit la première partie de la journée et ce qui remplira la seconde.

Midi ariive ; c'est un temps d'arrêt dans la vie de communauté. Un quart d'heure est d'abord employé à l'examen de conscience sur la matinée, afin de retrouver Dieu et soi-même de plus près. Puis on descend au réfectoire ; le silence, la lecture assaisonnent un frugal repas qui dure une demi-heure. On visite ensemble le saint sacrement ; on se réunit ensuite pour la récréation. Franchement, je voudrais qu'on vît alors de quelque observatoire ces redoutables jésuites : peut-être qu'à la libre cordialité, aux simples épanchements, à la joie loyale de leurs entretiens, on ne les reconnaîtrait plus pour ces êtres ténébreux et malfaisants qu'on a si souvent dépeints sous les plus noires couleurs. Ces odieuses préventions sont si contraires à ma nature, que je ne puis sans tristesse en rappeler le souvenir, et que le langage même que je viens de tenir me blesse.

On se quitte après trois quarts d'heure. On retourne au silence, au travail, et le plus souvent au confessionnal ; on recommence à entendre la longue histoire des peines et des infirmités des consciences mondaines. On écoule le pauvre comme le riche , l'enfant et l'homme fait. S'il est besoin aussi, on va consoler sur

leur lit (Je douleiu- les malades et les mourants ; et c'est dans les heures de l'après-midi surtout qu'on remplit ees religieux devoirs. Mais on s'abstient de toute visite qui ne serait que pure distraction ou simple bienséance. Jamais un jésuite ne paraît dans le monde; il ne prend jamais ses repas hors de la communauté, à moins qu'il n'en soit momentanément séparé pour une mission évangélique.

Le soir vient ; il a fallu trouver cependant le temps de la prière et de l'office divin : on l'a saisi dès qu'on l'a* pu. A sept heures le souper réunit les habitants de la maison ; quelques instants de récréation suivent encore; à huit heures un quart les litanies des saints se récitent en commun à la chapelle ; chacun se retire alors dans sa chambre et consacre seul une demi-heure à la lecture spirituelle et à l'examen de sa conscience. A neuf heures on sonne le repos. Quelques-uns, avec la permission des supérieurs, pourront bien encore prolonger le travail ou la prière ; quelques autres , le matin, devanceront l'heure du réveil commun ; mais tous obéiront à la sage autorité qui veille au maintien de la santé et des forces nécessaires.

Les jours se suivent ainsi et se ressemblent. Ils sont remplis, souvent pénibles, doux cependant. Et voilà dans la réalité ces hommes qu'on trouve si dangereux à l'État, à l'Église, à la cause des libertés publiques, au bien des familles.

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