‹ De l'existence et de l'institut des jésuitesChapitre 13 sur 15 · IV. — L OREISSANCK · texte numérisé non relu

IV. — L OREISSANCK

J'achèverai l'analyse des constiluUons en donnant l'idée juste de la grande loi d'obéissance. Elle est, j'en conviens, notre âme, notre vie, notre force et notre gloire. C'est ici le point capital do rinslilut et le point capital aussi des attaques. J'en parlerai avec la même simplicité et la môme précision que des choses qui précèdent.

Voici les paroles de saint Ignace ; je les traduis littéralement :

<( Tous s'étudieront à observer principalement « l'obéissance et à y exceller.... Il faut avoir devant <f les yeux Dieu notre Créateur et Seigneur, à cause « duquel on rend obéissance à l'homme. » C'est ce qui la justifie et l'ennoblit. Il ne faut pas que les cœurs soient ployés sous le joug de la crainte ; aussi le saint législateur ajoute : « Il faut apporter tous « ses soins pour agir dans un esprit d'amour, et non « avec le trouble de la crainte ; nt in spiritii amoris « et non ciim jyerturhatione tûnoris pi'ocedatur... « Dans toutes les choses auxquelles l'obéissance peut *< s'étendre avec charité (c'est-à-dire sans péché), « soyons aussi prompts et aussi dociles que possible « à la voix des supérieurs, comme si c'était la voix « même do Jésus Christ Xotrc-Stigncur; car c'est à (c lui que nous obéissons dans la personne de ceux « qui tiennent pour nous sa place.... Portons-nous

« donc avec grande promptitude, avec joie spiri- <( tuelle et persévérance à tout ce qui nous sera « ordonné , renonçant par une sorte d'obéissance u aveugle à tout jugement contraire; et cela dans « toutes les choses réglées par le supérieur, et où il « ne se trouve point de pèche. »

Ici se rencontre le mot célèbn; et si souvent commenté : « Que chacun soit bien convaincu qu'en vice vaut sous la loi d'obéissance, on doit sincèrement u se laisser porter, régir, remuer, placer, déplacer « par la divine Providence au moyen des supérieurs, w comme si on était un mort , perinde ac si ca- « daver essent ; ou bien encore comme un bâton « que tient à la main un vieillard et qui lui sert à « son gré. » Et le saint législateur, expliquant sa pensée , ajoute : « Ainsi le religieux obéissant acu complit avec joie ce dont il est chargé par le « supérieur pour le bien commun ; certain par là « de correspondre véritablement à la volonté di- « vine, )) bien mieux que si, sous l'inspiration du jugement propre, il faisait des entreprises au gré d'une liberté inconsidérée et quelquefois par les mouvements d'une volonté capricieuse'.

Je voudrais qu'on relut attentivement ces paroles et qu'on tâchât de les bien entendre. On en a fait tant de bruit, et cependant on n'en a pas même compris le sens, ou du moins on l'a étrangement altéré.

' CoHsf., part. VI, c. i, § 1. - InslU. Soc, t.I, p. 407.

Je rendrai aux mots leur sens et à la bonne foi ses dioils.

Etd'abord, je rappellerai simplement que tous les ordres religieux sont liés par le même vœu d'obéissance, que tous expriment et entendent de même la vertu d'obéissance.

Mais veut-on aller au fond même des choses? veuton parler raison et principe?

Qu'on cherche dans ses souvenirs ce qu'il y a de beau, de grand et de mieux apprécié parmi les hommes.

Serait-ce les magnificences de l'ordre parfait? Eh bien ! l'ordre est tout entier dans la juste subordination. Graviter vers un centre commun est l'ordre même de la nature : mais c'est l'obéissance.

L'ordre et l'harmonie du corps humain sont aussi admirables : mais la tète commande.

La sagesse et la sûreté des vues sont précieuses et bien rares dans la conduite des affaires. Mais la sagesse de l'homme, dit quelque part Fénelon , ne se trouve que dans la docilité. Le vrai sage est celui qui agrandit sa sagesse de toute celle qu'il recueille en autrui. Cela est juste.

Lu homme est seul avec lui-même; il se fie à ses propres idées et s'affranchit de tout conseil : il n'a plus ni sagesse ni prudence.

Le religieux est donc vraiment sage ; car pour lui le supérieur est par état le conseil , l'appui, la raison d'un père. Voyez encore une famille paisible et bien

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réglée ; l'àmc de sa prospérité n'est-ce pas la subordination et l'obéissance?

Mais je dois poser ici le grand principe; il n'est point sans doute du domaine étroit de la philosophie humaine; il appartient à la loi. Qu'on la suppose du moins pour un moment, si on est assez malheureux pour ne la plus avoir.

Quel est donc le sens de l'obéissance du jésuite, et, pour parler plus juste, de tout religieux sans exception? Le voici au point de vue de la foi, le seul pratique et vrai en cette matière :

Dieu , dans sa Providence surnaturelle et spéciale, a établi au sein de l'Église un genre de vie et de perfection évangélique dont le vœu d'obéissance est le fondement et le caractère essentiel.

C'est à Dieu môme que le religieux voue son obéissance ; Dieu l'accepte , et s'oblige ainsi en quelque manière à diriger et à gouverner par une autorité toujours présente les actions de celui qui veut et qui doit obéir.

Dieu vil, Dieu agit, et il préside dans l'Église aux fonctions de tout le corps, et surtout aux fonctions de la hiérarchie. Cette hiérarchie, divine et non humaine, constitue, approuve, inspire les règlements et les supérieurs des ordres religieux : en sorte que l'obéissance de chacun de leurs membres, par une vue de foi certaine et pure, doit remonter à l'autorité de Dieu même.

J'obéis à Dieu, non à l'homme : je vois Dieu, j'entends Jésus-Christ lui-même dans mon supérieur :

telle est ma foi pratique, tel est le sens de mon vœu d'obéissance et des règles qui l'expliquent. Laissez donc l'homme, sa servitude ou sa tyrannie. Laissezmoi : j'obéis à Dieu, non à Pliomme.

Et maintenant élevons-nous : il y a là une théorie magnifique. Elle est surnaturelle et divine ; mais cela ne nuit à rien. Le supérieur commande avec la conscience de l'autorité qui lui vient de Dieu ; l'inférieur obéit avec la conviction de l'obéissance qu'il doit à Dieu. Le supérieur vit de la foi ; l'inférieur vil de la foi.

Il vous plaît à vous de retrancher la foi ; vous éteignez le flambeau d'où vient ici toute la lumière, et vous nous jugez en aveugles à travers les ténèbres qui sont votre ouvrage.

Non, il n'y a ici qu'un seul principe, principe absolu et souverain qu'il faut envisager et hors duquel on déraisonne nécessairement en matière d'obéissance religieuse : Dieu reconnu , Dieu respecté dans les supérieurs.

Après tout, qu'y a-t-il donc là de si étrange?

Saint Ignace a beaucoup insisté sans doute sur la vertu et la perfection de l'obéissance ; mais il n'a rien dit de plus fort , ni même d'aussi fort que les autres fondateurs de sociétés religieuses : et c'est ce qu'un examen sincère ne devait pas laisser ignorer à ceux qui nous ont attaqués.

Saint Ignace nous permet d'adresser toujours aux supérieurs nos humbles représentations , après avoir consulté Dieu dans la prière ; il nous permet de leur

manifester avec respect nos sentiments contraires aux leurs; et, dans cette langue de modération et de prudence qu'il savait si bien parler, il a cru devoir tempérer le conseil de l'obéissance aveugle {cœca qitadam ohedientia) là où les autres, tous les autres l'imposent avec une rigueur qui n'admet point de ménagement, avec une étendue qui ne connaît point de limites.

Saint Benoît , ce patriarche de la vie religieuse en Occident, lui dont les disciples ont défriché l'Europe, et à qui les lettres et les sciences doivent la conservation de leurs plus beaux trésors; saint Benoît, dont l'esprit plana longtemps sur d innombrables générations pour les civiliser et les instruire ; saint Benoît, instituteur de la vie monastique , ordonna textuellement à ses disciples d'obéir dans les choses même impossibles : on comprend que c'est ici l'écho de la parole évangélique ; on peut le voir dans la préface denses règles et dans les chapitre v et lxviii.

Saint Ignace n'ignorait pas le mystère de celle sainte témérité qui s'en remet à Dieu du soin de transporter les montagnes pour faire éclater les triomphes de la foi : mais il n'en a point laissé la leçon par éci'it.

Saint Ignace exhorte à se laisser porter et régir par la dhnne Providence * comme si on était un mort, proindc ac si cadaver essent. Cette image n'est'pas de lui, il l'a prise évidemment du grand et

' Loc. cit."]

admirable saint François d'Assise. Cet homme si extraordinaire, si puissant et si doux, auquel il fut donne de réaliser tant de merveilles, qui vint montrer à la terre l'Évangile vivant de la pauvreté et de la croix dans un apostolat si beau et si vrai, saint François d'Assise ne regardait comme réellement obéissant, au rapport de saint Conaventure, autre lumière éclatante du moyen âge, que celui qui se laissait toucher, remuer, placer, déplacer sans aucune résistance, comrpe un corps sans vie, corpus exatiime ^ Il exprimait la même pensée à peu près encore dans les mêmes termes, lorsqu'il disait son sentiment à ses religieux en les instruisant sur l'obéissance : « Ce sont des morts que je veux pour disciples, non des vivants, » mortuos non vivos ego meos volo ^/ et Cassien, longtemps avant lui, s'était servi de cette énergique image pour exprimer la perfection de l'obéissance ^.

Enfin, pour omettre tous les autres, saint Basile, le législateur des moines dOrient et l'une des plus mâles figures des anciennes Églises, comme l'une des plus belles gloires de l'épiscopat et de la science sacrée, saint Basile, au chapitre xxii de ses Constitutions monastiques ', veut que le religieux obéissant soit comme l'outil dans la main de l'ouvrier, ou bien

* S. BoNAV., Vita S. Francisci, c. lx.

- S. Francisci Assis, opéra., colloq. 40, in fol., Lugduni, lGo3, p. 80. ^ Deinstit. renunt., 1. Xll, c. xxxii.

* S. Basil, opéra, édit. Bencd., t. H, p. 5"3.

encore comme la cognée dans la main d'un bûcheron. Le bâton du vieillard, si singulièrement reproché à saint Ignace, est moins redoutal)lc, on l'avouera.

Mais quoi! dira-ton toujours, obéir en aveugle, soumettre sa volonté, son jugement, est-ce là penser, vivre en homme? Oui; et c'est même avoir fait de glorieuses conquêtes dans la carrière de la dignité humaine; et, dut l'horreur s'en accroître encore, j'exposerai celte affreuse doctrine.

« Malheur, dit l'Écriture, à celui qui marche dans « sa voie, et qui se rassasie des fruits de ses propres « conseils! malheur à celui qui se croit libre quand « il n'est point déterminé par autrui, et qui ne sent « pas qu'il est entraîné au dedans par un orgueil « tyrannique, par des passions insatiables, et même « par une sagesse qui, sous une apparence trom- « pense, est souvent pire que les passions mêmes '. » C'est Fénclon qui parle ainsi ^; je dirai après lui :

0 mou Dieu ! que je voudrais être mort à moi-même, être an('':inli comme l'entendaient saint Ignace et saint François! mon ambition tout entière serait remplie en ce monde. Il est des âmes pieuses et recueillies qui accepteront et comprendront ce langage ; et pour le faire entendre à tous, les beaux et puissants génies qui ont f{ coudé l'Eglise et versé en abondance les fruits de vie au sein des nations, viendront à mon aide et diront mieux que moi comment il faut mourir à soi-même pour bien vivre.

* Christianisme prcscntc aux hommes du monde, t. VI, p. 27.

J'entends saint Paul : « Vous êtes morts, et votre « vie est cachéo en Dieu avec Jésus-Christ... Nous « sommes ensevelis avec lui dans la mort... Quant à « moi je meurs chaque jour. .. Je suis mort et ciucifié i< pour le monde, et le monde est mort et crucifié c< pour moi... xVussi ma vie est Jésus-Christ seul... « Nous sommes comme des mourants, et nous vivons « cependant ^ »

Si le langage de saint Ignace est étrange, au moins conviendra-t-on que saint Paul lui avait donné bon exemple. Saint Paul nous révèle ici tous ses plus admirables secrets : il nous découvre la source à laquelle, parmi les longues luttes de son apostolat, il est allé puiser la force et la victoire. C'est donc en mourant ainsi au monde, à lui-même, à sçs volontés, à ses désirs, à tout ce qui n'était pas Dieu, qu'il accomplit tant d'incroyables travaux, qu'il fournit une carrière si glorieuse, qu'il sauva tant d'àmes.

Cette langue de saint Paul avait été parlée avant lui par une bouche divine. Et que signifie donc cette leçon : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se « renonce lui-même, qu'il porte sa croix et qu'il me « suive, )) sinon encore cette abnégation intime qui est la mort en nous de la volonté et de la pensée propres, de cette fausse énergie qui nous lue, tandis

' Movtui estis et vila vestra est abscondita cum Chiislo in Deo. Coloss., c.iii.v. 3. — Consepulti sunius cum illoin mortem. Rom., c. VI, V. 4. — Qiiotidie nioiior. I Cor., c xv, v. 31. Mihi mundus cruciûxus est et ego mundo. Gai., c. vi, v. 14.— Mihi autem vivere Christus cs[. Philip., c. i, v. 21. — Quasi morientes et ecce vivimus. II Cor., c. vi, v. 'J.

qu'en rabdiquant iious vivons de cette noble vie que le Seigneur enseigna?

Que signifie cet autre enseignement du Sauveur : « Il faut naître de nouveau? » Mais, pour renaître, il faut bien qu'auparavant on soit mort : et mourir, c'est surtout obéir ; car c'est en obéissant surtout que l'àme se dépouille de cette vie factice et corrompue que l'orgueil lui a faite, et qu'elle se régénère au sein de la vie nouvelle que l'iiumilité lui apporte avec la grâce.

Mais il est une parole de Jésus-Christ que l'homme apostolique doit méditer profondément entre toutes les autres : « Le grain de froment, s'il ne meurt pas, « reste seul; s'il meurt, il produit beaucoup. Ainsi « celui qui aime son âme la perdra, et celui qui hait « son âme en ce monde la garde pour la vie éter- « nelle K » Eh bien ! je le demande encore, qu'est-ce que cette haine de soi , cette mort volontaire et souverainement désirable pour vivre et fructilier? qu'est-ce? blasphémerait-on contre la parole évangélique?

Oui, nous dit la Sagesse incréée, il faut que vous mouriez, que vous soyez enseveli dans la terre, que vous disparaissiez dans l'abaissement de vous-même

' Si quis vult post me venirc, abnegct semctipsum et lollat crucem suam et sequatur me. Math., c. xvi, v. 24, — Oportet vos nasci dcnuo. Joan., c. m, v. 7. — Nisi granum fiumenti... mortuum fuerit, ipsum soliim manetjsi autcm morluum fuent...muUum fruclum affert. — Qui amat animam suam, pcrdet eam et qui odit animam suam in hoc mundo, in vitam œlernam cuslodit eam. Joan., c. xii, v. 2'i.

et dans l'abnégation, et puis après vous revivrez. On vous reverra, vous reparaîtrez portant les fruits de vie. Par la mort, vous serez devenu le sel qui couserve, la lumière qui éclaire, la nourriture des âmes et le froment de Jésus-Christ.

Saint Paul a voulu énergiquement exprimer dans la personne même du Sauveur ce principe divin de gloire et de vie, quand il a dit : il s'est anéanti, exinauivit ; il s'est fait obéissant jusqu'à la mort, ohediens itsque ad morteni. Saint Ignace, dans sa loi d'obéissance, n'a pas voulu exprimer d'autre mort que cette belle et féconde vie de l'apostolat définie par Jésus-Christ et par saint Paul.

0 mon bienheureux père 1 je n'avais pas besoin que l'autorité de vos préceptes fût jamais devant moi justifiée. La parole par laquelle vous m'ordonnez de mourir en obéissant est le plus pur et le plus généreux esprit de l'Évangile. Je le crois de toutes les forces de mon àme, et je le proclame à la face de ce siècle, qui peut-être maintenant comprendra mieux mon langage : je n'ai trouvé la paix et la vie que dans la pensée de cette mort à moi-même.

Qu'on me cite un des grands noms dont s'honore l'Église catholique par qui cette sublime doctrine n'ait été enseignée. Vous admirez Bossuet; prenez son discours sur la vie cachée : c'est un magnifique commentaire du texte de 1 Évangile et en même temps de la célèbre parole de saint Ignace ^ Ce discours est

' OEuvres de Bossuet, Versailles , 1816, t. X, p. 315.

trop long pour que je le rapporte, trop beau pour que je le déchire en citations. Il faut le lire tout entier. Je ne rappellerai que ce seul mot de Bossuet : « Tel qu'est un mort à l'égard d'un mort, tel est le « monde pour moi et moi pour le monde*. )>

Le génie si profond , si pieux de Fénelon n'avait garde d'oublier cet état de mort spirituelle ; combien de fois il y revient! « Que faut-il donc? écrivait-il. Il « faut se renoncer, s'oublier, se perdre... ô mon « Dieu , n'avoir plus ni volonté ni gloire que la « vôtre. .. — Dieu veut que je regarde ce moi comme (' je regarderais un être étranger. .. que je le sacrifie « sans retour, et que je le rapporte tout entier et « sans condition au Créateur de qui je, le lieuse.. » Et ce cri de saint Augustin qu'on a regardé comme un des élans les plus sublimes de sa grande âme ne serait donc qu'une folie ! « 0 mourir à soi , « ô aimer, ô aller à Dieu... u perire sibi, o amare, « o ire ad Deum ! » Fénelon encore que voulaitil en s'écriant ? « 0 Sauveur , je vous adore , je « vous aime dans le tombeau, je m'y renferme avec <( vous... je ne suis plus du nombre des vivants ! 0 u monde 1 ô hommes! oubliez-moi, foulez-moi aux « pieds, je suis mort, et la vie qui m'est préparée sera « cachée avec Jésus-Christ en Dieu ^ »

Telle est donc la mort précieuse que réalise mer-

' OEuvres de Bossuet, Versailles 181G, t. IX, p. 523. ^ OEiivies de I*"énelon. — Ncccssilc de connaître Dieu, t. XVIU, p. 281 et 285; Paris, 1823.

* Ibid., Samedi-Saint, p. 125.

veilleuscmenl l'obéissance religieuse : holocausle vivant et véiilablc où l'iiomnic loiit cnrier s'immole à Dieu , à SCS (lèies , à toutes les œuvies grandes et glorieuses.

Vous ne le comprenez pas, esprits superbes de ce temps, instruits à vous complaire dans tous les rêves ambitieux de la raison bumuine, dans toutes les cbinières d'indépendance ; je le conçois : mais de grâce, gardez-vous de blaspbémer ce que vous ignorez ; ce que les saints et les plus beaux génies ont connu, ce qu'ils nous ont légué après eux dans leurs testaments religieux.

Vous ne pouvez comprendre, et cependant quelquefois vous gémissez ; ab ! la terre tremble sous vos pas, et vous posez des questions savantes pour définir quel Iléau ravage l'humanité. Chose étrange 1 on vous voit en même temps ivres d'un fol orgueil chanter sur un abîme ; et sans cesse chancelants dans la vie, vous célébrez le pouvoir effréné de tout penser, de tout dire, dont vous redoutez aussi l'excès. Vous triomphez de cette force qui renverse toujours sans édifier jamais : bien ; mais d'autres ont jugé qu'ils reconquéraient la liberté, l'ordre et la paix de leurs âmes en soumettant leur volonté aux volontés divines, en abjurant dans les mains de Dieu et d'une autorité quil institua, cette puissance d'erreur, de trouble et de crime que porte le cœur de l'homme. Se révolter contre Dieu, rejeter insolemment son joug est aussi facile que désastreux. Dompter l'orgueil frémissant, la pensée inquiète, les passions aveugles et tout ce

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moi déirglô dont riiidcpciidancc nous avilit ol nous tue, c'est s'alïVancliir et vivre : c'est rentrer dans un empire vraiment fort et paisible où Dieu règne, où l'homme obéissant règne aussi ; car il fait le plus noble usage de sa puissance et de sa liberté. Et s'il en coûte de mourir ainsi à celte fausse et funeste vie ; s'il en coûte de conformer l'intelligence et les désirs à la sage direction que la religion donne et que Dieu luimême revêt de son autorité, il y a là aussi le plus courageux, le plus glorieux, le plus fécond des sacrifices, le sacrifice de soi-même , et la victoire remportée sur les plus indomptables ennemis de riiommc: son esprit et son cœur.

Qu'est-ce qui meurt donc ici? Ce qui n'est pas digne de vivre, ce qui donne la vie à l'àme en se retirant : l'orgueil, la frivolité, la vanité, le caprice, la faiblesse, le vice et la passion.

On ne fait pas mourir, au contraire, on ranime, on fortifie ce qui est digne de la vie , c'est-à-dire l'oubli de soi, la vertu, le dévoùment, le courage.

C'est ainsi que l'homme obéissant devient maître de lui-même, s'élève et grandit avec une simplicité magnanime, de toute la distance qui sépare la vraie servitude de la liberté.

O esclavage, que ^insolence humaine tCa pas honte de nommer liberté .' disait Fénelon ; et c'était le cri d'un grand cœur et d'un beau génie.

Ainsi le religieux n'est plus esclave ; il ne sert plus l'humeur, le caprice, les sens, l'orgueil ni les passions; il a foulé aux pieds ses tyrans. Il est libre dans les

voies sûres ; la vérité, la prudence règlent ses pas. II est libre, car il obéit à la sagesse de Dieu ; et il obéit pour se dévouer à toutes les œuvres utiles, à tous les sacrifices et à tous les travaux pour le bien éternel de riiumanité.

« Soldat, tu iras te placer à la tète de ce pont ; tu « y resteras ; tu mourras , nous passerons. — Oui , « mon général. »

Telle est l'obéissance guerrière, perinde ac cadavev. Elle sert , elle meurt ; et voilà pourquoi la patrie n'a pas assez de couronnes, n'a pas assez de voix pour célébrer son héroïsme et sa grandeur.

u Demain vous partirez pour la Chine ; la persécu- « tion vous y attend, peut-être le martyre. — Oui, « mon père. »

Perinde ac cadaver ; telle est l'obéissance religieuse. Elle fait l'apôtre, le martyr ; elle envoie ses nobles victimes mourir aux extrémités du monde pour le salut de ses frères inconnus. Et voilà pourquoi l'Église lui élève des autels , lui décerne son culte , ses pompes et ses chants glorieux.

Telle est l'obéissance demandée au jésuite. Vous avez cru pouvoir la livrer à la dérision publique : il vous a plu de la mépriser; laissez-moi penser que jusqu'à ce jour vous ne l'aviez pas comprise*.

* il n'est peut-être pas inutile de faire observer ici que l'obéissance religieuse est essentiellement libre et volontaire. Le vœu n'a plus de force ni de valeur aux yeux de la loi ; le religieux ne saurait être contraint par aucune autorité extérieure et civile à l'accomplissement de ses devoirs, comme il pouvait l'être autrefois. La conscience est aujourd'hui son seul maître et son seul juge. Il

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