CHAPITRE IIJ
Doctrines de la Goinpagnlc «le Jésus.
Le 6 août 1762, le parlement de Paris rendit l'arrêt qui prononça la suppression de la Compagnie de Jésus. D'après les termes qui précèdent le dispositif de cet arrêt, et qu'on peut bien regarder ici comme l'expression des motifs qui ne s'énonçaient pas autrefois dans les jugements, les jésuites sont reconnus coupables d'avoir enseigné en tout temps et pcrsévéramnient avec l'approhation de leurs supérieurs et généraux : (( la simonie, le blasphème, le sacrilège, la « magie et le maléfice, l'astrologie, l'irréligion de « tous les genres, l'idolâtrie et la superstition, l'im- « pudicité, le parjure, le faux témoignage, les préva- « ricaiions des juges, le vol, le parricide, l'homicide, « le suicide, le régicide. »
Le catalogue n'est pas complet. Le même arrêt rapporte plusieurs dénonciations et qualre-vingt-
conserve donc légalement loule sa liberté, et jamais son obéissance ne saurait cire forcée. Quelques esprits pourront ainsi se rassurer et ne nous croiront plus tant à plaindre dans un état que nous conservons par le libre usage de notre volonté de chaque jour.
quatre censures qui notent et condamnent la morale
et la doctrine enseignées dans la société des jésuites
comme « favorables au schisme des Grecs, attenta-
« loires au dogme de la procession du Saint-Esprit,
« favorisant l'arianisme, le socinianisme, le sabellia-
« nisme , le nestorianisme , ébranlant la certitude
<' d'aucuns dogmes sur la hiérarchie, sur les rites du
« sacrifice et du sacrement, renversant l'autorité de
« l'Église et du siège apostolique, favorisant les lu-
« ihériens, les calvinistes et autres novateurs du
<( xvi^ siècle, reproduisant l'hérésie de AViclelV, re-
« nouvelant les erreurs de Tichonius, de Pelage, des
« semipélagiens , de Cassien , de Fausle, des Mar-
« seillais, ajoutant le blasphème à l'hérésie; inju-
« rieuses aux saints Pères, aux apôtres, à Abraham,
(c aux prophètes, à saint Jean-Baptiste, aux anges;
« outrageuses et blasphématoires contre la bienheu-
<c reuse Vierge Marie, ébranlant les fondements de la
« foi chrétienne ; destructives de la divinité de Jésus-
« Christ, attaquant le mystère de la rédemption , fa-
« vorisant l'impiété des déistes, ressentant l'épicu-
« réisme, apprenant aux hommes à vivre en bêtes et
« aux chrétiens à vivre en païens, etc. K »
Ainsi toutes les monstruosités de l'esprit humain, toutes les hérésies, toutes les erreurs, le jansénisme seul excepté, tous les crimes, toutes les impiétés, toutes les infamies furent enseignées par les jésuites en tout
* Recueil des arrêts concernant les ci-devant soi-disant jésuites, in-4", 1. 1, p. 3G7 ; Paii?, Simon, lIGG.
temps cl persévérammcnt. Voilà ce que j'ai trouvé devant moi sur le seuil de la Compagnie de Jésus, quand Dieu m'inspira la pensée d'y abriter ma vie. J'étais magistrat, j'étais homme : je passai outre.
Les appréciations que d'AIembert et Voltaire ont faites de cet arrêt sont assez connues et demeurent. J^a loi du sens commun, qui prévaut toujours en France, a aussi prononcé sans appel. Je me bornerai à citer l'opinion de M. de Lally-Tollendal ; elle est remaïquable par sa gravité.
« Nous croyons pouvoir avouer dès ce moment que « dans noire opinion la destruction des jésuites fut <( une affaire de parti et non de justice; que ce fut « un triomphe orgueilleux et vindicatif de l'autorité « judiciaire sur l'autorité ecclésiastique, nous dirions « même sur l'autorité royale si nous avions le temps « de nous expliquer; que les motifs étaient futiles; « que la persécution devint barbare ; que l'expulsion « de plusieurs milliers de sujets hors de leurs mai- <' sons et de leur patrie , pour des métaphores com- « munes à tous les instituts monastiques, pour des '< bouquins ensevelis dans la poussière et composés « dans un siècle où tous les casuisles avaient professé « la même doctrine, était l'acte le plus arbitraire et " le plus tyrannique qu'on pîil exercer; qu'il eu (t résulta géuéralemenl le desordre qu'entraîne '< une grande iniquité , et qu'en paiticulier une 'f plaie jusqu'ici incurable fut faite à l'éducation pu- "■ blique. M. Séguier, obligé par son corps de pren- " dre une part active à cette guerre acharnée contre
« des religieux, y mit an moins tout ce qu'il put de « modéralion et de douceur... élevé par eux, il pouce vait juger combien on les calomniait*. >•>
Laissons cela. Deux points m'ont frappé; ils m'ont paru tout décider, cl sufïire au bon sens et à la bonne foi.
La Compagnie de Jésus a-t-elle des doctrines qui lui soient propres?
Quel esprit la dirige dans l'enseignement dogmatique et moral de la religion ?
Saint Ignace a voulu ces deux choses •. la sûreté de la doctrine, l'esprit de charité et de zèle évangélique.
Je dirai d'abord que la Coir.pagnie n'a point, à proprement parler, de doctrine à elle, elle suit les doctrines les plus communément autorisées dans l'Église, et quant aux opinions libres, elle laisse aussi la liberté des esprits dans l'union des cœurs. Telle a été la sage pensée do son fondateur.
Un corps a surtout besoin d'harmonie et de paix intérieure; l'union entre les membres est sa vie. La différence d'opinion et de doctrine, en divisant les esprits , risque trop souvent aussi de diviser les cœurs. On conçoit donc que saint Ignace ait recommandé aux religieux de sa Compagnie d'éviter, autant que possible, celte diver^ité d'enseignement ei d'opinion qui avec l'union ôte la force, el devient la
' Mercure, 25 janvier 180G.
ruine de la vérité même. Les supérieurs doivent soigneusement en écarter le danger *.
C'est dans ce but, et pour veiller aussi à l'intégrité de la doctrine , que nos constitutions soumettent à un examen et à une autorisation préalables tous les livres qu'un religieux de la société voudrait publier^. Cette garantie est nécessaire, elle est moralement sufiîsante.
Jamais cependant, je le compris sans peine, la Compagnie, par l'emploi de ces sages précautions, n'a pu prétendre que le moindre enseignement de chacun de ses écrivains ou de ses professeurs devînt l'enseignement de tout le corps, ni que l'approbation de trois ou quatre examinateurs et d'un supérieur imprimât au livre d'un jésuite une sanction de vérité irréfragable. Assurément il est simple d'avouer que des auteurs jésuites, leurs examinateurs et leurs supérieurs ont pu se tromper et se sont trompés.
Mais il me parut évidemment contraire à la justice et au bon sens d'imputer à tout le corps les opinions ou les erreurs de quelques membres ; tout comme il répugne que les individus soient tenus pour irréprochables, et que le corps soit criminel et condamnable. Car enfin des membres sains ne formeront jamais un corps vicieux. Combien de fois cepen-
' Consl., part, m, c. i, § 18. — .E.ram.,c. m, § 1 i.— Instil. Soc, t.], p. 372et34i.
^ Comt., ibid., p. 372.
dant n'a-t-on pas commis à l'égard de la Compagnie de Jésus l'une ou l'autre de ces inconséquences!
Saint Ignace, pour parvenir au but qu'il se proposait, a donc tracé les règles les plus convenables.
Je n'y rencontre rien d'exclusif, rien qui constitue le moins du monde une doctrine singulière et propre de la Compagnie : bien au contraire, et avec la plus légère attention on touchera au doigt l'étrange méprise où est tombé l'aveuglenieut des préventions.
Quelles sont, à vrai dire, les doctrines de la Société de Jésus? Ce qu'il y a de plus approuvé dans l'Église, ce qui est la voix commune des docteurs, de celui avant tous qu'on a si justement nommé le prince et l'ange de toutes les écoles.
Dans cette sage direction donnée à notre enseignement dogmatique et moral , je ne vois aucune trace de cette prétendue servitude imposée à nos esprits. J'y trouve une liberté saine, une liberté fort étendue même dans l'ordre et dans la charité, traduction fidèle et vraie de la belle maxime de saint Augustin : In necessariis unitas, in diihiis libertas, in omnibus charitas. Voilà donc le sens des paroles de nos constitutions :
<c Que les nôtres suivent en chaque faculté la doc- « trine la plus approuvée et celle qui offre le plus « de séc.'urité, » securioreni et magis approhatani docirinam'^. En théologie, saint Thomas, l'une des plus belles gloires de l'Église et l'honneur de l'ordre
* Const., part, iv, c. v, § 4. — Instit. Soc, t.'I, p. 385.
illuslre de Sainl-Dominiqiie, est déclare le docteur propre des maîtres et des élèves de la Compagnie de Jésus % sans que l'on soit asservi toutefois à suivre en aveugle ses moindres opinions. Aussi dans les questions librement controversées entre les théologiens, le jésuite est libre lui-même d'embrasser le parti qui lui convient. Seulement on lui recommande la modération et la charité -, in omnibus chai'i/as. Les auteurs de la Compagnie sont remplis de ces libres dissentiments entre eux. On peut les lire ; et que deviennent , en présence d'un fait aussi facile à vérifier, que deviennent, je le demande, et cette doctrine particulière aux jésuites , et cet enseignement de corps qui n'appartient qu'à eux? Non, encore une fois, nous n'avons pas de doctrines propres; nous pouvons avoir un esprit à nous , ce qui est fort différent.
Plus je réfléchis ici, plus j'admire à quel point l'on a pu se jouer de la crédulité publique; je ne puis m'empêcher de me demander où l'on est allé chercher ces monstrueuses chimères inventées au sujet des doctrines de la Compagnie. Une seule et mystérieuse pensée dicte et asservit toutes les pensées; le corps entier enseigne et parle par la bouche de chacun; le jésuite n'a plus l'usage de sa propre intelligence; tout lui est imposé dans ce qui est même le plus inoffensif et le plus libre, l'opinion.
' Co>isl.,c.. XIV, § 1,1). 307.
* Coi\g. V., Decr. 41, § b, — InsUl. Soc, t. 1, p. 553.
L'on s'étonne peut-être ; il faut bien cependant prendre au sérieux ces extravagances, puisqu'il s'est trouve tant de gens pour y ajouter foi. Mais j'oserais demanderque l'on consentît à croire que nous sommes des hommes comme les autres , et que nous n'avons abdiqué vraiment ni la dignité, ni la liberté d'un esprit raisonnable.
J'ai rétabli les principes qui nous dirigent et que les faits expriment. Il en résulte que la société n'a point , qu'elle ne peut même avoir de docti ine qui lui soit exclusivement propre. jN'ous adoptons la doctrine la plus communément reçue dans l'Église. Quand sur une question il n'y a pas d'enseignement commun et autorisé, nous sommes libres entre nous dans la charité, comme le sont tous les chrétiens et tous les prêtres, de choisir l'opinion qui nous convient. L'intention de saint Ignace n'a pas été d'asservir, d'abrutir les esprits, mais de les régler; de proscrire toute liberté d'opinion, mais de prévenir les abus qui en pourraient naître.
Telles sont nos règles quant à la doctrine, et tel est le véritable caractère que présentent les nombreux auteurs de la Compagnie de Jésus. Ceux qui en parlent autrement ne les connaissent pas.
Et c'est ce qui fait éclater dans tout son jour l'injustice manifeste des accusations portées contre quelques-uns de nos théologiens au sujet de certaines propositions répréhensibles, lesquelles sont, il est bon qu'on le sache, en fort petit nombre du reste, quand on les réduit, comme on doit le faire, à lu
règle qui décide tout dans l'Égiise, à l'autorité de ses définitions.
Eh bien ! ces propositions dont on a fait tant de bruit, ces subtilités casuistiques si condamnables, on les a scrupuleusement vérifiées. La Réponse aux assertions contient à cet égard des preuves irréfragables : ces propositions n'ont pas de jésuites pour auteurs ; elles étaient communes à un bon nombre de théologiens dominicains, augustins, franciscains, à des membres du clergé séculier, à des docteurs de Sorbonne; elles étaient enseignées antérieurement à rinslitulion de la Compagnie; ce sont des faits acquis et démontrés.
Mais, bien entendu, on n'a pas voulu en faire un crime aux autres ; les seuls jésuites sont coupables. Point de mauvaises doctrines qui ne soient leur fait et leur propriété exclusive : à lu bonne heure. Pauvre Escobar! vous avez payé pour tous : et cependant vous n'étiez pas le seul criminel ; bien d'autres l'étaient avant vous. Mais, par une commode et facile jurisprudence, pour nos adversaires tout est permis et b'giiime, tout est honorable, jusqu'aux neuf cents falsifications démontrées dans leur œuvre des Exh'iiils des assertions. Paix à leurs cendres! Est-ce ponitant trop demander que du moins elles ne mentent plus dans la mort?
Cependant s'il demeure élaiili que nous n'avons pas de doctrine particulière et propre, il est vrai de dire que nous avons, et je l'ajouterai, que nous devons avoir un esprit à nous. Le but apostolique de la Com-
pagnic, la plus grande gloire de Dieu qu'elle se propose, le salut des âmes auquel elle est spécialemont dévouée, l'universalité des lieux et des ministères qu'elle embrasse, demandent une sorte d'esprit et de direction religieuse qui influe sur les doctrines et caractérise un enseignement. Tout corps religieux a nécessairement un esprit qui lui est propre, qui est en harmonie avec son but, avec les circonstances qui l'ont fait naîlre, avec les besoins qui l'ont fait instituer et adopter. Pour les uns, cet esprit sera relatif au soulagement des pauvres, au rachat des captifs, au travail ou à la prière solitaire; pour nous et pour d'autres, c'est le zèle des iimes, la défense de la vérité, la propagation du règne sacré de l'Évangile.
Pour peu que l'on étudie avec attention les auteurs de notre société, chez tous on retrouvera cet esprit bien marqué. Et ici, je ne craindrai pas de heurter de front le préjugé, et d'avancer, au sujet de l'esprit qui caractérise notre enseignement et nos doctrines, une assertion qui va paraître furt singulière; mais j'ai besoin de dire ma pensée librement et avec franchise ; car, s'il est vrai que l'opinion soit la reine du monde, elle signale sou empire par les plus étranges caprices.
Je le dirai donc : on fait un crime à des gens de ce qu'ils ont repoussé, combattu partout et toujours plus que tous les autres ; on reproche à leur enseignement de manquer du principe qui en fait le fond et l'àme, et lorsque ensuite on est obligé d'y reconnaître la doctrine qu'on cherchait, on leur fait un ciime alors de professer ce qu'on les accusait de ne professer pas.
Telle est noire histoire : une fois au moins voudrat-on l'étudier avec justice?
On nous a reproché naguère d'abrutir la raison et d'asservir la liberté humaine. Eh! mon Dieu! toutes les clameurs réunies nous reprochèrent jadis de les favoriser trop; nous étions la Compagnie pélagienne : et qui ne sait que Pelage fut le promoteur outré et faux de la raison et de la liberté naturelles? Parmi toutes ces imputations contradictoires, à quoi s'arrêter? JNous nous sommes constamment tenus entre les deux extrêmes, debout auprès de la colonne immuable de vérité.
Je puis l'aiïirmer, notre esprit consista toujours dans une vraie tendance à garder les droits de la liberté humaine et de la raison. Luther, Calvin, le jansénisme, un grand nombre de philosophes du dernier siècle voulurent imposer à l'homme le dogme abrutissant du fatalisme ; notre Compagnie lutta constamment en faveur de la liberté. Est-ce là son crime? De fait, elle n'a été l'objet d'une haine si invétérée, elle n'est devenue la victime de tant de persécutions, que pour avoir sans cesse repoussé de l'enseignement catholique des doctrines oppressives et désespérantes. Le protestantisme d'Allemagne et le jansénisme de France suffisent à le prouver.
Affranchir réellement les âmes, rendre à la liberté, à la raison humaine, leurs véritables prérogatives, sans jamais les en laisser déchoir ; leur faire noblement accepter la dignité, les droits éminemment raisonnables de la foi et de l'autorité, qui ne détrui-
senl en nous que rorgueil des préjugés et les souffrances du désordre ; relever la faiblesse de la nature, la consoler et l'encourager, pour la conduire sous l'action de la grâce au grand but des destinées immortelles; c'est ce qu'une société d'apôtres doit se proposer dans tous ses efforts ; c'est le sens et le vœu exprimé par toutes les doctrines de la Compagnie : tel est son esprit.
Et quant au probabilisme, dont le plus souvent on parle sans savoir ce que l'on dit, je ne ferai pas ici une leçon de théologie sur un point de doctrine si longuement, trop longuement débattu. Je ne dirai qu'un mot; et ce mot suffira.
Je dirai uniquement la raison sur laquelle s'appuient les théologiens graves et nombreux qui ont embrassé le probabilisme ; cette raison n'est pas méprisable. On verra que le probabilisme ne consiste pas dans cette sottise de beaucoup de gens qui entendent par là que le bien et le mal sont en tous cas également probables.
L'homme est libre : la loi du devoir ne peut enchaîner la liberté qu'autant que l'obligation est certaine. Une loi incertaine ou inconnue n'est pas une loi : elle n'enlève pas à l'homme le droit certain de la liberté de ses actes. Quand donc pour la conscience il y a doute prudent et fondé touchant l'existence de la loi ou du devoir ; quand il se présente de graves motifs et de graves autorités qui sont de nature à persuader un homme sage, et qui tendent à établir que l'obligation n'existe pas, qu'elle est au moins douteuse et in-
certaine ; alors il y a en faveur de la liberté ce quoi* nomme Vopinion probable. Ainsi, continuent ces théologiens., dans le doute, après un examen raisonnable, et dansées conséquences éloignées et obscures de la loi première où l'obligation n'est point suffisamment certaine et définie, l'homme est libre et n'est point lié par le précepte : ce précepte n'est pas loi ; il est véritablement probable qu'il n'existe pas; la liberté dure encore et n'est point restreinte. Voilà le probabilisme sainement entendu. Il ne fait qu'énoncer un principe profondément philosophique et moral : c'est que toute loi certaine oblige, mais qu'une loi incertaine n'oblige pas. On pourra conseiller le plus parfait, le plus sûr, y exhorter, le choisir surtout pour soi-même : mais y obliger toujours les autres est une rigueur qui n'est écrite dans aucun de nos codes divins. Telle est l'opinion des théologiens dont je parle. Ce que je viens d'en dire fera sentir peutêtre que c'était là une question réellement sérieuse, et sur laquelle la frivolité des opinions mondaines n'a pas à se jouer.
Plusieurs théologiens de la Compagnie de Jésus ont combattu le probabilisme. L'un de nos généraux , le P. Thyrsus Gonzalès, a écrit contre cette doctrine ce que je connais de plus fort. D'autres en grand nombre parmi nous l'ont admise. C'était au reste une doctrine communément enseignée avant que les jésuites existassent, et si tout d'un coup on l'a fait sortir des écoles pour la produire au grand jour d'une controverse débattue sous les yeux du monde, c'est qu'il y
avait là un facile épouvanlail pour les consciences mal éclairées : c'est que ce mot de probabilisme devenait un cri de guerre d'autant mieux fait pour allumer les passions qu'il ne disait l'ien à rinlelligeuce.
Ainsi, malgré le génie de Pascal^ dont les lignes railleuses ne sauraient soutenir une discussion vraiment sérieuse et théologiquc, je dirai : les excès de quelques casuistes, leurs subtilités, les moqueries et les injures faciles de leurs adversaires, ne changent rien aux. fondements sur lesquels de savants théologiens ont cru que le probabilisme, renfermé dans de justes bornes, n'était qu'une expression de l'esprit de liberté et de charité évangélique; de grands saints l'ont ainsi enseigné.
Je ne m'étendrai pas davantage, je me borne à résumer trois faits: avant l'existence de la Compagnie, le probabilisme était communément enseigné dans toutes les écoles de théologie ; dans la Compagnie, il fut attaqué par les plus fortes raisons ; il fut enseigné cependant aussi par plusieurs jésuites, et c'est à nous seuls qu'on le reproche.
Il est une autre doctrine dont le nom ressemble à la tempête, et paraît encore amonceler sur nous de sombres nuages : je veux parler du tyrannicide.
Ici je ne discuterai pas non plus; une loi sévère de la Compagnie me l'interdit absolument. Le 1" août 161^, le P. général Aquaviva rendit un décret qui est encore en vigueur. Par ce décret il est défendu, en vertu de la sainte obéissance et sous peine d'excommunication, à tout religieux de la société d'aifirmer
— uo —
en public ou en particulier, dans l'enseignement, dans les écrits, ou en. répondant à ceux qui demanderaient un conseil, qu'il soit permis sous prétexte de tyrannie de tuer les rois, etc. Je ne ferai donc pas de théologie, je raconterai l'histoire.
Au temps du moyen âge, la question de la légitimité du tyrannicide en certaines circonstances ^\d\i occupé les esprits les plus graves, et saint Thomas (de Regimine principum, lib. I. cap. vi et viii) n'avait pas hésité à la résoudre dans le sens de l'affirmative. La profonde stabilité du principe des gouvernements s'alliait avec la profonde indépendance des théories en matière de philosophie et de théologie.
Vinrent des temps où cette formidable doctrine, qui avait comme sommeillé dans les livres, fut transportée dans l'arène des passions politiques et des dissensions religieuses : ce fut au xvi^ siècle.
Un zèle ardent, quelquefois impitoyable, avait comme absorbé la charité, et ne laissait plus guère dans les cœurs que les instincts delà défense, instincts aussi redoutables dans les collections d'hommes que dans l'individu livré à lui-môme. On faisait alors arme de tout ; comment ne se serait-on pas emparé de la doctrine du tyrannicide? Catholiques et protestants, dans l'ardeur de leur passions enflammées, s'en saisirent.
Mais cette doctrine, imputée aux jésuites, était si loin de leur être particulière que ce fut la Sorbonne qui, en janvier 1589, donna le signal du débordement des passions tyrannicides contre le roi Henri III. Les
plus fougueux prédicateurs de ce dogme sanglant furent des hommes dont je ne veux point redire ici les noms, mais qui notoirement n'appartenaient pas à la Compagnie de Jésus. Les récits de la ligue sont aux mains de tout le monde, et l'on peut y vérifier cette assertion. Plus tard seulement on entend parler de l'adhésion donnée par quelques jésuites à cette doctrine ; encore se contentèrent-ils de reproduire l'opinion de saint Thomas. Un seul d'entre eux, Mariana, homme d'une intelligence supérieure, mais d'un caractère ardent et indocile, dépassa la limite posée par l'illustre et saint docteur. Le livre de Rege parut; il fut désapprouvé à Rome par le P. général Aquaviva, et l'édition fut supprimée. Mais un exemplaire tomba entre les mains des protestants ; c'était une bonne fortune ; il fallait pouvoir l'opposer éternellement aux jésuites. Parles soins des protestants, le livre de Rege fut réimprimé et répandu K
Ce fut alors que le P. Aquaviva rendit son décret. Ainsi depuis 1614 aucun auteur jésuite n'a parlé du tyrannicide et n'a pu en parler; n'importe : en 176?. tous les jésuites furent condamnés comme fauteurs du régicide ; en 1844 ils sont encore sous le poids de cette absurde inculpation. Il faut reconnaître que la justice et la vérité sont singulièrement entendues et appliquées quelquefois.
' Sur ce fait, on peut consulter entre autres monuments une lettre adressée à la reine régente, mère de Louis XIII, par le P. Coton. Cette lettre est rapportée par les auteurs de la Réponse aux assertions, et se trouve dans divers recueils.
Je me résume : nous n'avons pas de doctrines qui nous soient propres ; nous suivons les doctrines les plus communément enseignées dans les écoles catholiques. Nous avons et nous devons avoir un esprit propre , comme toutes les sociétés religieuses en ont un. Le nôtre , qui est un esprit de zèle pour le salut des âmes , nous porta toujours à défendre les vrais principes qui protègent contre tous les excès et maintiennent dans leurs justes droits la liberté et la raison humaines.
Quant au probabilisme et au tyrannicide , ce que j'ai dit a démontré plus que suffisamment comment la justice dislributive est pratiquée à notre égard.