I. — PREMIÈRE SLMAINE DES EXERCICES
Le sujet des méditations, leur distribution dans le cours d'une journée, les avis et les pensées qui doivent diriger les divers exercices ; voilà ce qui arrêtera d'abord notre attention.
Les graves souvenirs de la foi s'emparent d'une âme : cela arrive encore, grâce au ciel ; la lumière de Dieu n'est pas éteinte dans le monde ; elle va quelquefois chercher ceux qui l'attendent le moins.
LTn homme faisait fausse route dans la vie ; il s'égarait dans les voies tortueuses à travers les folles opinions et les passions désordonnées. L'ambition, les vives affections de la jeunesse, peut-être le succès lui ont prodigué toutes leurs jouissances; il les a épuisées. Triste maintenant, il s'assied au bord du chemin-, comme le voyageur las et déçu.
Tout à coup, il sent le besoin de trouver quelque chose de meilleur, de s'élancer au-devant de ce bienêtre dont l'absence le désole. Il cherche Dieu ; il voudrait le ressaisir, se placer près de lui, afin de relever
son lime abattue et de calmer les angoisses qu'elle <^prouve en présence des redoutables jugements de la conscience.
Pressé d'un indéfinissable désir, il brise ses liens. A l'une de ces heures que Dieu connaît et marque du sceau de ses attentions infinies, disciple nouveau du repentir, il s'enfuit dans la solitude où le Seigneur l'appelle pour parler à son cœur. Il a résolu de vivre, durant un temps, inconnu, caché, loin de ces illusions qui le fascinèrent, loin de ce tumulte qui l'étourdit. Noble eiïort! généreuse entreprise! car rien n'est difficile comme de s'arracher à l'agitation, au bruit et à toutes ces puissantes entraves qu'on déplore et qu'on aime !
Aussi le début est-il pénible; mais bientôt on sent que le bonheur commence, qu'après tant de fluctualions cruelles on a cessé d'être ballotté : c'est l'orage qui a jeté dans le port. On sent aussi qu'on vient de trouver l'ami nécessaire, l'ami désintéressé qui manquait, le père d'une nouvelle existence ; on entend la voix de Dieu dans le prêtre éclairé qui conseille et qui dirige. C'est lui qui apprend à manier les armes spirituelles des Exercices, et les distribue à pi'opos pour les combats qui se préparent.
Le g('Miéreux transfuge va donc poser sa tente dans la solitude pour trente jours, et accomplir la grande <ruvre des Exercices qui régénèrent et transforment : comme tant d'autres avant lui, il va renaître à la vie pure, forte et dévou(;e.
j^a fin de l'entreprise est du resle proposée sans
détour; je lis en titre : Exercices spirituels pour apprendre à se vaincre soi-tnéme et pour régler à l'avenir tout V ensemhle de sa vie, sans prendre conseil d'aucune affection désordonnée '.
Je me souviens encore de rinipression que produisirent sur moi ces paroles quand je les lus pour la première fois ; j'y vis tous les engagements de mon avenir. But immense, me disais-je^ vue généreuse d'une philosophie supérieure qui s'applique à fonder dans une àme le souverain empire de la vérité, de la gTÛce et de la vertu !
Vient ensuite le cours de cet apprentissage intérieur et spirituel, qui remplit quatre semaines. Mais il faut bien le comprendre, et c'est ce qui échappe aisément à une lecture superficielle : toutes ces formes nécessaires d'examen, de méditation, de contemplation, de prière vocale ou mentale, et les autres opélalions qu'on nomme Exercices spirittiels, sont des mouvements pieux et réguliers qui doivent acheminer l'âme vers le grand but ; et ce but, je le répète, c'est d'arracher toutes les mauvaises passions qui ont troublé et déshonoré la vie, et de marquer à chacun l'état qui lui convient en ce monde pour l'accomplissement libre des éternelles destinées^. Ce sera faire alors un fioble ouvrage : ce sera replacer la créature dans toute la dignité véritable qui peut lui appartenir ici-bas.
Exercilia. — Inslit, Soc, 1. 11, p. 393.
Exercitia. — Annot. prima. Instit. Soc. t. II, p. 390.
Dans ce dessein si digne des réflexions et des efforts d'un chrétien et d'un sage, saint Ignace pose d'abord le principe de tout bien moral. L'honome est créé de Dieu pour Dieu : roi de l'univers, dans tout ce qui est sujet à son empire, il ne doit ambitionner et choisir que des appuis pour s'élever jusqu'à Dieu et atteindre sa fin sublime. Toutes les créatures qui l'environnent et le servent lui-même n'ont pas d'autre destination à remplir. Il faut donc ici appeler à son aide toute l'énergie de la volonté , tous les élans de la prière, pour demander, pour conquérir ces moyens salutaires ^
Plus j'avance, plus je m'aperçois que je parle un langage qui conviendrait mieux aux enseignements de la chaire. Mais puisqu'on a voulu marquer du sceau du ridicule ce livre des Exercices , il faut bien que je dise ce qui s'y trouve de sérieux et d'élevé.
L'àme ainsi replacée, par un violent et généreux effort, sous la loi éternelle de tendance vers Dieu ; i'àme désormais soumise et dévouée, comme il est juste, aux volontés du Créateur, doit entreprendre un grand combat.
Un mal ennemi, un tyran nous opprime, celui qui asservit le premier homme, qui ravage encore l'humanité, le péché ; scission volontaire entre la créature et son auteur par l'infraction des lois divines ; révolte funeste, qui, entraînant l'âme loin de la ma-
' Exercitia. — Annot. prima. I7isiit. Soc. t. H, p. 393.
jesté et de la beaulé infinies, dégrade et souille ses plus nobles facultés.
Pour briser ce joug, et aussi pour expier le trop long règne du mal, l'athlète des Exercices spirilueb s'armera de son humiliation même et de ses plus douloureux souvenirs. Le flambeau des justices divines à la main, il descendra dans les profondeurs de sa conscience ; il parcourra d'un regard scrutateur les traces honteuses imprimées par l'iniquité sur tout son être dans le cours des années écoulées. Il viendra soulever, pour ainsi dire, les unes après les autres , et peser au poids du sanctuaire les puissances avilies de son âme*.
C'est ce quç saint Ignace a nommé dans son livre X Exercice des trois puissances de rûme, où la mémoire, l'intelligence, la volonté ont successivement leur fonction et leui' devoir à remplir; en sorte que tout l'être spirituel et moral de l'homme soit replacé dans la sainteté et hi justice de la vérité, comme parle saint Paul.
L'àme commence à considérer dans de rapides préludes les traits hideux du péché qui doivent exciter le vif besoin de la réparation pénitente. Puis lu réflexion patiente^ semblable à la charrue qui laboure un champ, exerce tour à tour chacune des facultés par la vue sévère des caractères et des châtiments d'un mal qu'on méconnut longtemps, par l'ac-
* Fxercitium... secxindum très animœ potentias. - bistit. Soc, t. II. p. 3%.
tion (les motifs impérieux qui nous pressent de le haïr et de le déplorer.
Telle est la méditation de saint Ignace, comme elle se trouve dans le livre des Exercices '.
Elle se fait le jour, elle se fait la nuit. Elle partage régulièrement le cours des heures, et laisse au repos ou au loisir silencieux les intervalles nécessaires. Ce mystérieux combat, quand on l'accepte pleinement, demande une constante énergie : cependant un sage et intelligent régulateur veille près du combattant; il consulte et ménage la mesure des forces. L'action intérieure et les fatigues des Exercices ne doivent jamais la dépasser, on le conçoit.
Dans les limites d'une juste discrétion, saint Ignace veut donc qu'au milieu de la nuit, comme auti'efois les illustres pénitents du désert, le solitaire des Exercices soit appelé du sommeil à la lutte. Sous la religieuse impression de l'obscurité et du silence le plus profond, une heure s'écoule lentement dans le travail de la pensée et des affections qui pressurent et purifient l'àme. Heureuse nuit que celle qui s'ajoute ainsi aux jours les mieux remplis ! elle portera des fruits abondants de lumière et de paix.
Le matin, an second réveil, la première heure qui nous rend à nous-mêmes doit nous rendre à Dieu et aux lois austères de la méditation. Deux autres heures dans le courant du jour doivenlmîirir encore les penséesetfaireci'oître les sentiments de la nuitetdu matin.
' Krercida. — Instit. Soc, t. Il, p. 397.
Ce labeur est aimé : je me souviens cependant citiil appelle quelquefois la fin du jour j la fin du jour tarde quelquefois à venir. C'est que la vie de l'cspiil fatigue la chair. Etpouitant, le soir venu, on est content ; on sent que la journée a été bonne, et on se repose dans la Joie de la conscience.
Il va sans dire que la loi qui préside à tout dans lo cours des Exercices, c'est la belle loi de la solitude et du silence; elle doit être toujours religieusement gardée' : la solitude et le silence, ces deux grandes choses qui touchent de si près à Dieu, qui semblent nous donner quelque idée de sa nature elle-même, et nous plonger plus avant dans son immensité pour y retremper nos âmes amollies 1 La solitude est la patrie des forts ; le silence, leur prière. Là Dieu parle et agit en eux ; il les enfante aux généreux desseins, aux énergiques entreprises.
L'homme captif de la chair et du sang a horreur de la solitude et du silence : les hommes du monde le savent; et combien de fois ne m'en ont-ils pas fait l'aveu ! Ce que leur pèse leur solitude, ils le sentent ; c'est qu'ils y retrouvent Dieu ; c'est qu'ils s'y retrouvent eux-mêmes, et leur vie entière est un long effort pour y échapper. Je raconte ici ce que j'ai vu trop souvent : déplorables faiblesses de l'àme pour lesquelles le souvenir de ma délivrance m'inspire un plus profond et plus tendre intérêt.
' Exfircitia. Annot. 20" ; atldit. 7', 8% 'J% Insiit. Soc, t. Il, p. 393 et 400.
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