IV. — TROISIÈME ET QUATRIÈME SEMAINE
La grande œuvre de l'élection est accomplie ; la vie est fixée. Mais ce qu'il faut bien remarquer, et ce que saint Ignace ne pouvait oublier, c'est que quelque état qu'on ait embrassé, la croix, la croix et ses épreuves doivent être contemplées dans leur réalité la plus vive et la plus prcsenle. Rien n'est plus nécessaire ni plus sage. Quel temps, quel lieu, quel état furent jamais exempts de souffrances? Les croix sont partout ; quand on les fuit, on les trouve. Les plus heureux sont ceux qui les embrassent. La terre n'est-elle pas un immense calvaire? Il faut savoir, comme le Fils de Dieu, se réduire par obéissance à l'état de mort volontaire, pour ressusciter, pour vivre de sa vie, pour agir, parler en son nom avec puissance, pour se dévouer à sa suite dans la carrière élue, à tous les travaux de l'abnégation, de la mortification et de l'apostolat ^ Et alors que reste-t-il? Une seule chose, qui comprend et résume tous les
* ExercUia. — Instit. Soc, t. II, 407-410. ' Exercitia. — Instit. Soc, t. II, 410-il4.
exercices, qui assure et féconde l'avenir créé par leur vertu: l'amour divin,
La philosophie a bien peu la conscience de la dignité de sa mission parmi 1rs hommes, quand elle néglige dans ses iiaulcs spéculations de se joindre à la foi pour célébrer le devoir, la puissance et le bonheur de l'amour de Dieu.
Les plus grands génies du paganisme l'avaient au moins pressenti : Socrate et Platon voulaient qu'on s'attachât à ce qu'ils appellent to xaXov, qui signifie tout ensemble le beau et le hoii, c'est-à-dire le parfait. Platon exprime admirablement la grandeur et l'héroïsme de cet amour, quand il fait dire à Socrate dans son festin <f qu'il y a quelque chose de divin « dans celui qui aime... que l'amour en fait un Dieu « par la vertu... que ceux qui aiment veulent seuls « mourir pour un autre'. »
La philosophie profondément chrétienne de Leibnitz renferme sur ce point une sublime doctrine : « Ces pensées sont excellentes, dit-il en parlant de « la Providence, que Dieu est un père commun ; et « cette idée nous doit moins ellrayer que celle d'un « monde orphelin, abandonné au hasard ^.. S'il y en « a qui jugent autrement, tant pis pour eux; ce sont « des mécontents dans l'État du plus grand et du « meilleur de tous les monarques, et ils ont tort de
' Fénelon. — TnnoifjnaQc des païens sur le pur amour, OEu- Vres complètes, t.XVlll, p. 322; Paris. Lebel, 1823*
* Pensées de Leibnit?, t. 1, \>. ?J2 ; Paris, 1823.
« ne point profiter des échantillons qu'il leur a douce nés de sa sagesse et de sa bonté infinies, pour se «faire connaître non-seulement admirable, maisen- «core aimable au delà de toutes choses ^ »
Enfin, voulant établir les fondements de la solide dévotion, Leibnitz rappelle que Jésus-Christ vint apporter la loi d'amour, et il en donne les véritables caractères : « L'amour est cette affection qui nous ({ fait trouver du plaisir dans les perfections de ce « qu'on aime ; et il n'y a rien de plus parfait que « Dieu, rien qui doive charmer davantage. Pour l'ai- « mer, il sulïït d'envisager ses perfections ; ce qui « est aisé, parce que nous trouvons en nous leurs idées. « Les perfections de Dieu sont celles de nos âmes; « mais il les possède sans bornes, il est un océan dont « nous n'avons reçu que des gouttes... L'ordre, les «proportions, l'harmonie nous enchantent... Dieu «est tout ordre... Il fait l'harmonie universelle; « toute la beauté est un épanchement de ses rayons-, n
Je n'ai pas besoin de citer Fénelon, dont le génie éminemment philosophique et la tendre piété surent parler si bien la langue du pur et noble amour de Dieu ^
Le soldat élevé tout à coup dans la grotte de Manrèze à la plus haute philosophie, à celle de la sainteté, n'avait garde d'omettre cette dernière consom-
• Pensées de Leihnils, 1. 1, p. 264.
» Ibid., p. 338 et 330.
^ Fknelon. — Sur le pur amour, t. XVIII, p, 107; Paris, Lcbel, 1823.
nialioii et ce couronnement des vertus par la divine charité. Il indique, suivant son usage, plutôt qu'il ne développe ; il ouvre une riche veine, raconte quelques faits, et livre l'âme à ses pensées.
Mais quelle ébauche sublime dans cette contemplalion finale pour obtenir l'amour * !
Deux principes féconds et pratiques sont posés : l'amour consiste dans les œuvres; l'amour consiste dans la communication réciproque des biens. Dieu même va nous servir de régulateur et de mesure. Ce que Dieu fait, ce qu'il nous donne, nous devons nous efforcer do le faire et de le donner pour lui : c'est justice.
L'âme se transporte au milieu des anges, afin de mieux contempler avec eux ce que le Seigneur, dans son amour pour l'homme, lui prodigue d'inépuisables richesses.
« Je vous rends, ô mon Dieu, je vous consacre et « vous livre par un juste retour tout ce que je suis, « tout ce que j'ai : ma liberté, mes souvenirs, ma « pensée, mes affections ; car vous m'avez tout « donné. »
Dieu vit. Dieu habite dans les créatures ; il vit et habite en moi ; il crée en moi sans cesse la vie, le sentiment, l'inlelligence; il m'a fait son temple au. guste où brille sa divine image ; je vivrai donc de sa vie, et je vivrai pour lui, uni sans cesse â son immensité toujours présente.
' Exercilia. — Inslil. Soc, t. 11, p. iii cl 4 15.
Dieu opère, il travaille pour moi dans toutes les créatures; sa main s'ouvre, et par son action il remplit (Je ses bienfaits tout ce qui respire. Je travaillerai donc, j'agirai à mon tour, je dépenserai toutes mes forces pour Dieu, et ce sera la correspondance légitime de l'amour.
La carrière est finie ; trente jours sont écoulés ; l'homme est prêt; les Exercices l'ont transformé : il faudra cependant qu'il persévère, qu'il croisse, qu'il se dévoue dans le divin amour, qu'il combatte et se renonce toujours lui-même ^
Tel est le livre des Exercices. On connaît maintenant la pensée qui l'inspira, le but où il tend, les moyens qu'il indique pour y parvenir.
J'ai dit, j'ai raconté, et n'ai point fait une oeuvre de polémique. On risque tant de perdre la charité dans ces luttes de la parole I Mais quelque empire que je veuille garder sur moi-même, je ne puis ôter ici à mon cœur le droit de s'épancher. Il faut que je dise combien il s'est douloureusement serré, quand j'ai vu un livre, pour moi si cher et si vénéré, exposé naguère aux risées du monde sous un indigne travestissement.
Pour le calomnier, on a tout confondu, tout altéré ; on a voulu y reconnaître l'extase réduite en système, Venihousiasme des choses divines changé en mécanisme abrutissant pour faire sortir de toutes
' Exercîtia. — Instit. Soc, t. Il, p. 410,
les épreuves Vautomate chrétien et Vins f ru ment serrile de la pour.
On vient de lire la réponse.
Cet admirable livre n'est qu'esprit et vie. Saint Ignace y exprima sa propre histoire; et la grotte de IManrèze, témoin de ses luttes intérieures et de ses courageux triomphes, ne pouvait lui inspirer d'autre pensée que de tracer des voies sûres pour correspondre fidèlement à la grâce, pour s'unir à la force, à la vérité divine, pour passer à la noble liberté des enfants de Dieu.
Mais ce qui offusque le jugement de certains hommes en cette circonstance comme en beaucoup d'autres, c'est l'universelle erreur du temps où nous sommes, de ne voir l'enthousiasme que là où il se manifeste par des écarts, de placer le triomphe de la volonté dans l'étalage de ses prétentions orgueilleuses, de ne constater enfin la liberté humaine que par l'abus qu'elle fait d'elle-même.
Notre point de vue à nous, celui de l'Évangile, celui de saint Ignace est tout autre : nous croyons que l'enthousiasme, en se réglant, s'épure et se relève de toute la distance qui sépare le ciel de la terre : nous croyons que la volonté de l'homme, en se renonçant et se soumettant à la volonté de Dieu, remporte la plus belle de ses victoires : nous croyons que la liberté ne témoigne jamais plus hautement et plus dignement ce qu'elle peut faire qu'en apprenant à obéir.
Tout est là entre nos contradicteurs et nous.