CHAPITRE II
LCN ooiiiiiniuUoiis «le In Coiiipastuie <lc Jônim,
On a vu quelle est la source où nous puisons notre esprit, le creuset où nous retrempons nos âmes.
Peut-être aurait-il semblé que les constitutions de la société dussent sufllre pour nous faire connaître; après la lecture du chapitre précédent, on doit être convaincu qu'une analyse exacte du livre des Exercices était indispensable.
Combien de fois nos constitutions n'ont-elles pas ('té attaquées et défigurées! Pour les justifier, je les exposerai simplement.
Je ne viens point chercher ici à éclairer des esprits qui ne veulent pas l'être ; mais il faut que la simple vérité ait été dite une fois : je la dirai.
Le noviciat, les études, la troisième année de prohation et les divers ministères que nous remplissons, le gouvernement de la Compagnie, notre vœu d'obéissance : voilà les points principaux dont j'ai à parler.
Saint Ignace de Loyola est l'unique auteur des constitutions comme des Exercices.
Quand j'étudiai col ensemble de lois si sagement conçues et si forlemont appropriées à tous les besoins d'une société religieuse, quand je voulus savoir à fond ce qui allait devenir la règle de toute ma vie, je vis clairement que l'esprit vrai de l'Évangile avait dicté ces lois.
Pour un catholique il ne saurait y avoir de doute à cet égard. L'institut de la Compagnie de Jésus a élé approuvé par vingt papes. Clément XIV, il est vrai, le supprima, mais sans le condamner; Pie VII l'a rétabli en l'approuvant de nouveau. Le concile de Trente avait déclaré « n'y vouloir rien innover, ni empêcher « que les clercs réguliers de la Compagnie de Jésus « ne servent le Seigneur et son Église, selon leur « pieux institut^ qui a été appiouvé par le saint- « siège : Sattcta Synodus non iniendit aliquid in- « novare aut prohi'here quin relifjio clericorum « societatis Jesu, juxia piiim eorum institutum a « sancta Sede approhatiim^ Domino et ejus Eccle- « siœ inserinre possit^. « C'est là un grand et solennel témoignage.
Plusieurs fois l'Église de France, par la voix de ses évèques assemblés, s'est hautement déclarée en faveur de la Compagnie de Jésus; et l'on sait qu'au siècle dernier ils protestèrent contre l'arrêt de suppression ^.
On a pu dire à certaines époques de quelques or-
' roncil. Trid,, scss. 35, cap. xvi.
' On trouvera l'avis des évèques et l'instruction pastorale de M. de Beauinont; dans l'ouvrage intitulé : l'Église, xo?i autoritt',
(1res religieux qu'ils s'éiaient relâchés Je IVspril de leur institution primitive ; jamais on ne l'a dit de la Compagnie de Jésus; jamais on ne lui reprocha de s'être éloignée de l'espiit de sou fondateur ni des constitutions qu'il lui donna. Et n'y a-t-il pas dans ce seul fait quelque chose qui doit inspirer de l'estime pour une setnblable institution ? S'il est vrai qu'après trois siècles elle garde la force et la vie, n'y a-t-il pas à l'étudier un intérêt qui s'accroît de celte présomption favorable?
Cette étude des constitutions de la société de Jésus, je viens la proposer aux hommes sérieux. Je la recommencerai volontiers avec eux ; c'est elle qui m'a fait ce que je suis; qu'elle les fasse justes envers nous ; ce sera pour tous, je crois, un bonheur.
Aussi bien, même en dehors des graves circonstances où nous nous trouvons, c'est un curieux sujet d'observation qu'une législation objet à la fois de tant d'attaques et de tant de louanges.
Et ne serait-ce pas aussi un grand problème hislorique et moral que de rechercher comment des religieux fidèles à leurs lois, à des lois que lÉglise approuva, ont pu se voir exposés à une telle contradiction de langues? Car certes ce n'est pas se décerner un éloge qui ne convient pas, que de dire que jamais hommes ne furent tour à tour haïs, détestés, estimés, chéris à un degré pareil; que jamais hommes ne fuses itistituUons et l'ordre des jésuites...; Varls, Debécourt, 1844 ; et dans les Docurrtents historiques concernant la Compagnie de Jésus; Paris, Waille, rue Casselte, 6.
rent, comme les religieux de la Compagnie de Jésus, l'objet de préventions plus violemment hostiles et plus pleinement favorables.
Il est temps peut-être d'arriver à une solution et de demander a l'opinion un arrêt définitif. Je crois l'occasion convenable ; j'ai assez la confiance que les esprits sincères voudront se rendre compte de ce singulier contraste qui a représenté une société religieuse comme un corps voué, suivant les uns, à tous les travaux et à tous les sacrifices de l'apostolat; comme un foyer permanent, suivant les autres, d'intrigue, de fourberie et d'ambition.
Quand la voix qui m'appelait se fit entendre au fond de mon cœur, quand je balançais en moi-même le poids divers de ces contradictions étranges, il y eut un jour où je dis : Pascal, votre génie a commis un grand crime, celui d'établir une alliance peut-être indestructible entre le mensonge et la langue du peuple franc. Vous avez fixé le dictionnaire de la calomnie ; il fait règle encore, il ne la fera pas pour moi.
Celte impérissable autorité acquise au mensonge par la magie du langage, ce règne impérieux exercé depuis deux siècles par un calomniateur de génie, pour emprunter à M. de Chateaubriand ce trait de son éloquence réparatrice, ne m'empêchèrent point alors de prendre et d'exécuter ma résolution d'entrer dans la Compagnie. Je dois le dire : des pensées plus hautes me préoccupèrent ; me sera-t-il permis de l'avouer dans toute la rudesse de ma foi et de mes convictions? La haine qui poursuit sans cesse mcpa-
l'Ut un puissant motif pour estimer et chérir. La philosophie antique , pressentant en quelque sorte l'Évangile, l'avait déjà proclamé par son plus sublime organe : Rien n'est plus beau que de soufliir persécution pour la justice. « Et Dieu même, ajoute quelque (( part Bossuet, a juge cette destinée si grande qu'il « n'a rien trouvé de plus digne de son Fils sur la « terre. »
Maintenant, et depuis vingt et une années que j'appartiens à la société de Jésus, cette haine persévérante m'encourage et me console. Ce que je redouterais par-dessus tout, ce serait la mollesse qui abâtardit les âmes ; la mollesse n'est pas parmi nous : devant les assauts répétés de la persécution et de l'injure on ne s'amollit pas.
Je ne viens donc pas me plaindre : je serais plus près de me réjouir! Je ne viens pas non plus me justifier; je ne viens que rendre un simple et vrai témoignage.
Richelieu et d'autres politiques profonds virent dans les constitutions de saint Ignace le chef-d'œuvre du génie : moi, j'appelle l'œuvre de mon père un monument de sagesse, de piété, de sainteté admirables.
Deux mots pourraient tout résumer ici : but et moyen. Le but, c'est la gloire de Dieu et le salut des âmes; le moyen, c'est l'obéissance.
Du reste, il est très-important, pour nous connaître, qu'on veuille comprendre ces choses; et ce qui les fera mieux comprendre, c'est ce que je vais raconter. Ce n'est pas une fiction , c'est la simple vérité.
Un homme lassé du monde le quitta. Peut-être les passions ai-dentes de la jeunesse avaient traversé violemment son âme ; il clieicliait un abri. Il a conçu un profond désir de se venger de lui-même et de Satan par des fatigues utiles au prochain.
Il crut aloi^s, et il croit encore aujourd'hui que le grand mal de notre temps est l'absence totale de subordination et d'obéissance parmi les hommes. Désabusé des vaines illusions, des chimères de l'indépendance, il avait soif d'obéir; il en ressentait le besoin immense; il invoquait l'obéissance comme l'asile sauveur qui devait protéger sa dignité d'homme et lui assurer la possession de la véritable liberté , l'affranchissement de l'âme.
Le travail des Exercices spirituels achève de lui montrer la lumière et de lui tracer la voie ; il frappe à la porte de la Compagnie de Jésus.
Ce qui l'émeut dès l'entrée, c'est la paix profonde qui règne dans la religieuse demeure. L'aspect de ces murs silencieux , la démarche recueillie de ceux qui les habitent, le bruit des pas qui retentissent comme au désert, l'ordre, la pauvreté qu'on rencontre partout, l'accueil prévenant et l'expression obligeante du bon frère qui introduit, la douce gi^avité du père qui reçoit, je ne sais quel air suave et pur que l'on respire, une présence de Dieu plus intime, ce semble, et plus familière, tout dans ce séjour, quand pour la première fois on l'aborde, étranger venant de loin et battu par les orages, tout y fait ressentir une impression qu'on ne peut guère définir, mais qu'il faut nom-
mer l'impression de Dieu. Un principe inconnu, un esprit bienfaisant soulage les peines, répare les forces, et donne l'avanl-goût d'une nouvelle el heureuse existence. Enfin on n'a plus autour de soi que des cœurs ouverts et pieux, des fronts sereins; la parole, qui rarement interrompt un long silence , est toujours simple et fraternelle, les rapports libres, joyeux, faciles.
Placé encore sur le seuil, le candidat de la vie religieuse connaîtra d'avance, à cette heure solennelle, toute l'étendue des devoirs que la Compagnie de Jésus dicte à ses membres ; il doit savoir, il saura quel est l'esprit qui l'anime dans toute sa vérité ; libre il se décidera.
« Êles-vous prêt, lui demande-t-on, à renoncer au « siècle, à toute possession comme à tout espoir de « biens temporels? Êtes-vous prêt à mendier, s'il le « faut, votre pain de porte en porte , pour l'amour « de Jésus-Christ? — Oui*.
« Êles-vous disposé à vivre en quelque pays du « monde et en quelque emploi que ce puisse être, où « les supérieurs jugeront que vous serez plus utile « pour la plus grande gloire de Dieu et le saint des « âmes? — Oui^.
« Êtes-vous résolu d'obéir aux supérieurs, qui tien- « nent pour vous la place de Dieu, en toutes les choses
* Exam., c iv, § 1, 12, 2G, 27. — Const., part, vi, c. ii, § 10. — Instit. Soc, 1. 1, p. 3i5 et seq., et p. 'ilO.
* Exam., c. iv, § 35. — Coust., part iii, c. ii, litt. G. — Instit. So.\,t.I,p. 350 61378.
« où vous ne jugeriez pas la conscience blessée par « le péché? — Oui'.
« Vous sentez -vous généreusement déterminé à « repousser avec horreur et sans exception tout ce « que les hommes esclaves des préjugés mondains « aiment et embrassent ; et voulez-vous accepter, « désirer de toutes vos forces ce que Jésus-Christ « Notre-Seigneur aima et embrassa? — Oui-.
« Consentez-vous à vous revêtir de la livrée d'igno- « minie qu'il a portée , à souffrir comme lui , par <( amour et par respect pour lui, les opprobres, les « faux témoignages et les injures, sans toutefois y « avoir donné sujet ^?... ))
11 faut répondre ; et, grâces immortelles en soient rendues à la bonté de Dieu, j'ai répondu oui. « Vous passerez pour fou. — Oui, cela me convient. »
Jamais question plus étrange ne frappa des oreilles humaines; jamais peut-être l'Evangile de la croix et sa folie sacrée ne furent mieux présentés dans leur rudesse native. Au reste, saint Ignace entendait si bien que les soldats de sa Compagnie fussent de véritables disciples du Dieu crucifié, que, durant sa vie, tous ses historiens l'attestent , il pria instamment le
' Exam., c. iv, § 2. — Const., part, m, c. i, g 23 et passim. — InsHt. Soc, l. I, p. 373.
* Exam,, c. iv, § 44. — Instit. Soc, t. I, p. 352.
^ « Indui eadcm veste ac insignibus Domini sui, pro ipsius amorc acreverentia... conlumelias, falsa tcslimonia et injurias pati... » ll)i(l.
îcigneur pour que sa société fût toujours persécutée : il a été bien exaucé, on doit en convenir.
Mais enfin la question est faite; elle est justifiée, îomme l'est une prophétie exacte, par un accomplissement permanent; et quand le postulant, libre encore, a répondu, il est admis au noviciat.
Ici commence pour lui un nouvel ordre de choses.