De l'expérimentation en médecine
Pour arriver à là ‘connaissance des faits particuliers dont l’ehsemble ednstitue, comme l’a dit Cuvier, l’édifice impérissable des sciences, l’esprit humain a recours à deux procédés différents : tantôt il étudie les phénomènes tels quils se présentent d’eux-mêmes, il contemple la nature, et la suit patiemment dans toutes ses opérations : il observe; tantôt il sollicite, il provoque la production de ces phénomènes, afin de parvenir à en découvrir la loi, à en déterminer les causes, à reconnaître la manière dont ces cauSies agissent ; en pareil cas, il interroge la nature, il la force à parler quand elle se tait : il expérimente.
« Une expérience ( experimenturh ), a dit Zimmermann, diffère d une simple observation en ce que la connaissance qu’une observation nous procure semble se présenter d’elle-même, au lieu que celle qu’une expérience nous fournit est le fruit de quelque tentative que l’on fait dans le dessein de Voir si Une chose est ou n’est point. Un
médecin qui considère tout le cours d’une maladie avec attention fait donc des observations , et celui qui , dans une maladie , administre quelque médicament et prend garde aux effets qu’il produit, fait une expérience. Ainsi le médecin observateur écoute la nature; celui qui expérimente l’interroge. »
Le sens du mot expérimentation ainsi défini, on comprend que la science médicale doit être tout à la fois une science d’observation et une science d’expérimentation ; et en effet, dès l’antiquité la plus reculée, elle a eu ce double caractère.
Celui qui le premier eut l’idée d’administrer un remède à un de ses semblables en vue de le soulager, et qui chercha à se rendre compte de l’effet produit par ce remède, celui-là fit une expérimentation. Sans doute, et pendant longtemps, cette expérimentation fut imparfaite et grossière, comme la science de ces temps primitifs; si l’on peut donner le nom de science à quelques lambeaux d’observations particulières, à quelques notions plus ou moins vagues, transmises religieusement d’àge en âge, ou inscrites sur les colonnes et les murailles des temples.
Avec Hippocrate commence une ère nouvelle ; toutefois ce puissant génie se révèle à nous plutôt comme observateur que comme expérimentateur. L’étude attentive des opérations de la nature aux prises avec un agent morbifique, de ses luttes, de ses efforts essentiellement conservateurs, le détourne d’une expérimentation active. Néanmoins déjà, quand il ordonne un remède; il ne se laisse plus guider exclusivement par l’empirisme aveugle des siècles qui l’ont précédé; il le choisit parce qu’il lui croit une action physiologique marquée. Sans doute il
n’apprécie pas toujours exactement la valeur du moyen thérapeutique qu’il emploie; il s’en exagère quelquefois la puissance; mais il offre partout cette sagesse d’expérimentation , bien propre à avancer la science , si les âges suivants n’avaient perdu sa trace lumineuse pour courir après de vaines et stériles hypothèses.
Malgré ses tendances bien marquées pour les théories, Galien nous paraît devoir mériter une mention toute spéciale dans l’histoire de la science expérimentale. Esprit vaste et investigateur, il ne se borne pas à étudier l’action des médicaments anciens et nouveaux ; il crée l’expérimentation physiologique, et encore aujourd’hui plusieurs de ses innombrables expériences nous étonnent autant par la sagacité de la conception que par la précision avec laquelle elles sont exécutées.
Veut-il savoir si les instincts des animaux ne dépendent pas de l’habitude et de l’imitation, il présente â deux chevreaux, extraits du ventre de leur mère, une poignée d’herbes au milieu desquelles se trouve du cytise , que les jeunes animaux distinguent bientôt du reste ; il s’aperçoit par là que l’instinct est une impulsion spontanée préexistant à la naissance.
C’est lui qui découvre expérimentalement ce fait, vérifié par les physiologistes modernes, que la section du nerf récurrent entraîne l’affaiblissement et la perte de la voix. Nous pourrions citer encore de lui une multitude d’expériences sur les nerfs phréniques, sur les intercostaux, sur la moelle, le cœur, le cerveau, les poumons, etc., expériences toujours ingénieuses , et si habilement conduites qu’elles suffiraient à immortaliser son nom.
En thérapeutique, les essais auxquels il se livre sur
l’homme sain et sur les animaux sont attestés par maints passages de ses écrits. Je me bornerai à citer les suivants : « Experientiâjudicandæmedicamentorum facultates, idque » tum in iis qui inculpatâ sanitate fruuntur, illis utendo, » tum in iis qui, quoadquam fierilicet, quam maxime sim- » plicibus tenentur morbis. »(Lib. m.) Le passage suivant c|u même auteur est encore plus explicite. Après avoir vanté les effets de la thériaque comme préservatif du venin de la vipère, il ajoute : « Quod sæpe nonnulli prætores etiarn, » penes quos vitæ et mortis potestas esf , experiuntur, atque » medicamentum probare volentes, an quod prornittat » præstare quoque possit, in reis jam pb prava quædam » et illegitima facinora ad mortem judicatis , id explqra- » runt : nos autem quum in hpminibus hujus rei explora- » tionem facere non possimus, in aliisquibusdam animan- » tibus idem facientes, veram medicameqti probationem » invenire conamur. » (De theriacâ liber , cap. 11.)
Après Galien, et pendant les longs siècles dp barbarie qqi suivent, l’expérimentation redevient, comme aux premiers âges du monde, un empirisme aveugle, sans règjes ni préceptes, ne consistant qu’en un assemblage informe de recettes, dans lesquelles la crédulité le dispute à l’ignprance.
Majs avec les deux grands philosophes du commencement du xvue siècle, avec Bacon et Descaries, la scienpp se réveille de son long assoupissement. Le doute philosophique dissipe une foule de préjugés ou d’erreurs, et l’observation met à leur place d’utiles vérités. La médepine quitte le galénisme pour retourner vers les doctrines simples d’Hippocrate et reprendre les saines traditions.
C’est alors que l’on voit surgir ces remarquables des-
criptions des épidémies régnantes, véritables chefs-d’œuvre d’observation, en même temps que de toutes parts l’ardeur pour l’expérimentation ne connaît plus de bornes, excitée qu’elle est par les admirables découvertes des Harvey, des Haller, des Spallanzani, etc.
En thérapeutique, comme en physiologie, les recherches se multiplient; bientôt les effets des médicaments observés sur les animaux ne suffisent plus à l’avide curiosité des expérimentateurs. C’est alors que ne pouvant expérimenter directement sur leurs semblables, ils ne craignent pas, emportés par leur amour pour la science, de se soumettre eux-mêmes à l’influence délétère des poisons les plus énergiques, soit isolément comme Stôrck, Haller, Nysten, soit réunis en associations dont chaque membre devient tour à tour l’expérimentateur et le sujet de l’expérience.
Aujourd’hui, grâce surtout à l’impulsion féconde communiquée par Magendie, le zèle pour l’expérimentation ne s’est pas ralenti; c’est par elle que tous les jours la physiologie s’enrichit de découvertes aussi brillantes qu’inattendues; c’est elle qui éclaire, si elle ne les résout, les difficiles problèmes de la pathologie; c’est elle enfin qui étend chaque jour le riche domaine de la thérapeutique ; et cependant que d’obscurités encore, que de doutes, que de desiderata dans notre belle science ! Certes, à voir tant d’intelligences d’élite à l’œuvre, tant d’efforts convergents, il eût été permis de supposer qu’elle eût avancé d’un pas plus rapide et plus sûr. Pourquoi donc ces incertitudes, pourquoi ces contradictions trop fréquentes, qui portent quelquefois le découragement dans l’esprit ? Essayons d’en signaler les causes principales.
Le but de l’expérimentation, ce qui constitue souvent sa
supériorité sur l’observation, • c’est d’isoler un fait des circonstances naturelles ou accidentelles qui gênent ou dénaturent sa libre manifestation. Or cette possibilité d’isoler un fait ne se rencontre que dans les sciences physiques et chimiques; jamais ou presque jamais en médecine.
Dans les sciences physiques, l’observateur est maître du phénomène. Il le fait naître à volonté et aussi souvent qu’il le veut, toujours identique avec lui-même ; il peut en apprécier le commencement, la durée, la terminaison ; il peut prendre un à un les éléments dont ce phénomène se compose et les étudier à loisir. Au contraire, dans les sciences qui ont pour objet les êtres organisés et vivants, le phénomène n’est jamais simple; il peut être plus ou moins analogue à un autre, mais jamais il ne présente avec lui une identité parfaite.
Cela est vrai même en physiologie où le fait présente une apparente simplicité. Qu’est-ce donc en thérapeutique! Ici les diflicultés qui attendent l’expérimentateur croissent et deviennent quelquefois insurmontables. Si, comme le croit le vulgaire, le fait ne consistait que dans la comparaison de ces deux termes : application d’un remède, constatation du résultat, le jugement serait assurément bien facile. Mais un fait, en thérapeutique, est quelque chose d’essentiellement complexe; il y a mille circonstances qui lui sont inhérentes, lui donnent sa valeur et ne peuvent en être séparées : telles sont toutes les circonstances de causalité, d’âge, de sexe, d’habitude, de constitution, de tempérament, d’influences extérieures, etc...; toutes conditions sans lesquelles le fait ne serait pas, qui le constituent, et qui, en compliquant la notion d’une manière bien embarrassante, exigent pour être sainement
appréciées une attention et ..ne pénétration peu communes.
Est-ee à dire que le médecin doive renoncer à l’expérimentation à cause des difficultés qu’elle lui présente ? Loin de moi cette pensée. L’expérimentation, renfermée dans certaines limites, est chose utile, nécessaire ; à un certain point de vue , elle est indispensable, et je développerai ailleurs cette pensée, au praticien qui ne peut s’y soustraire. Seulement, en signalant les difficultés qui se dressent devant elle, j’ai voulu tout d’abord prémunir contre les espérances exagérées qu’elle pourrait faire naître dans quelques esprits, en même temps qu’indiquer la nécessité d’apporter la plus grande circonspection dans l’appréciation des résultats auxquels elle conduit, et dans les déductions qu’il est permis d’en tirer.
Après avoir envisagé l’expérimentation au point de vue le plus général, nous nous proposons d’entrer dans le détail de ses applications à la physiologie, à la pathologie et à la thérapeutique. Nous n’avons pas cru convenable d’éliminer de notre sujet l’expérimentation physiologique. Il nous a semblé que le mot médecine devait être pris ici dans sa plus large acception. Nous ne pouvions d’ailleurs ignorer que la physiologie était le champ où l’expérimentation avait récolté la plus ample moisson, et nous étions encore poussé à agir comme nous l’avons fait par cette considération puissante, qu’en vertu des connexions qui lient les deux sciences , les découvertes expérimentales en physiologie ont été et sont souvent le point de départ de l’expérimentation en thérapeutique.
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