‹ De l'expérimentation en médecineChapitre 2 sur 3 · EXPÉRIMENTATION PHYSIOLOGIQUE · texte numérisé non relu

EXPÉRIMENTATION PHYSIOLOGIQUE

Ce serait aujourd’hui peine superflue de chercher à prouver l’utilité des expériences en physiologie. On peut avancer hardiment que l’expérimentation a été pour cette science la source féconde de ses plus admirables découvertes. N’est-ce pas, par exemple, aux remarquables expériences de Réaumur et de Spallanzani que nous devons de posséder enfin une théorie satisfaisante de la digestion, et ces expériences n’ont-elles pas préparé la voie que devaient parcourir avec tant de succès les physiologistes modernes?

Faut-il rappeler, antérieurement, les belles recherches de Haller sur les propriétés des tissus et en particulier sur la sensibilité et l’irritabilité, et, de nos jours, les expériences de Charles Bell et de M. Longet sur le système nerveux, qui ont jeté, malgré quelques contradictions récentes, tant de lumière sur les fonctions de ce système; celles non moins intéressantes, quoique dans un autre ordre d’idées, de M. Mialhe sur l’absorption ; de M. Bernard sur une nouvelle fonction du foie, la glycogénie hépatique, .et sur les propriétés du suc pancréatique; celles de M. Duchenne (de Boulogne) sur l’électrophysiologie des muscles, et tant d’autres découvertes en France et à l’étranger, qui n’ont pas eu seulement ce résultat de faire faire un pas immense à la science de l’homme, mais qui ont été fécondes en applications pratiques à la pathologie et à la thérapeutique (1) ?

(1) Voir notre thèse pour le concours d’agrégation, 1853. — Applications pratiques des découvertes physiologiques les plus récentes, concernant la digestion et V absorption.

Aussi a-t-on peine à comprendre l’espèce d’anathème qu’ont lancé contre l’expérimentation quelques physiologistes attardés ; ces physiologistes, en opposant avec un superbe dédain à l’expérimentation la supériorité des travaux de la pensée et de la méditation dans le cabinet, n’avaient probablement pas compris tout ce qu’une expérience convenablement instituée comporte d’activité et de sagacité dans l’esprit, et qu’en définitive, c’est moins par l’exécutiop que par la conception que se sont distingués les grands expérimentateurs de tous les pays et de toutes les époques.

Sans doute, et qui chercherait à le nier? l’expérimentation a conduit pins d’une fois à des conclusions contradictoires; mais est-ce la faute du moyen? he tort n’est-il pas souvent à l’expérimenlateur inhabile, et l’incertitude du résultat n’est-elle pas fréquemment aussi la conséquence des difficultés que nous signalions au commencement de ce travail, à savoir que les phénomènes sur lesquels porte l’étude sont presque toujours complexes, d’une appréciation difficile , et accompagnés fatalement de circonstances étrangères qui viennent obscurcir le fait principal.

Une discussion toute récente, soulevée au sein de l’Académie de médecine, nous fournirait, au besoin, des preuves à l’appui de ce que nous avançons. On sait qu’Orfila, dans ses recherches sur les poisons, pratiquait toujours la ligature de l’oesophage chez les chiens, afin d’empêcher ces animaux de rejeter par le vomissement les substances vénéneuses introduites dans leur estomac. Il s’était assuré préalablement que la ligature de l’œsophage était par elle-même exempte d’accidents, au moins pendant les deux premiers jours. Cette opinion, qui était aussi celle de Christison, était généralement acceptée

comme un fait démontré. Or, il y a quelques mois à peine, MM. Bouley et Reynal, deux habiles expérimentateurs, lisaient devant l’Académie de médecine un mémoire dans lequel ils cherchaient à prouver, par de nombreuses expériences, que la ligature de l’œsophage est le plus souvent suivie de symptômes graves et promptement mortels. Une pareille assertion, émanant d’autorités respectables, devait naturellement produire une vive émotion, car elle ne tendait à rien moins qu’à mettre en suspicion les conclusions des expériences de l’illustre fondateur de la toxicologie. Les expérimentateurs se mirent de tous côtés à l’œuvre, et pendant plusieurs séances orr vit l’étrange spectacle de contradictions sans nombre venant se produire à la tribune, quelques orateurs affirmant l’innocuité de la ligature, d’autres ses dangers, d’autres enfin apportant des résultats pour et contre. Or devait-on, en pareil cas, accuser l’expérimentation de l’inconstance des effets obtenus? N’était-il pas probable qu’un élément accessoire, inconnu, se mêlait au fait simple de la ligature, et venait l’obscurcir? Quel était cet élément? Ce n’était pas la ligature du nerf pneumogastrique, comme on l’avait d’abord pensé : l’habileté des opérateurs en était un sûr garant. Qu’était-ce donc? Les expériences de MM. Follin, Sée, et surtout celles de M. Orfila neveu, sont venues, nous le pensons du moins, donner la véritable explication de ces phénomènes insolites. D’après ces habiles expérimentateurs , la ligature de l’œsophage par elle-même n’entraîne immédiatement aucun accident; seulement, chez un certain nombre de chiens, la salive épaisse et gluante, s’accumulant dans le pharynx et à l’entrée du larynx , met obstacle au passage de l’air dans les voies aériennes, et détermine la mort par asphyxie. Les efforts

de vomissement , sur lesquels insistaient MM. Bouley et Reynal, n’ont d’autre but que l’expulsion de ces mucosités. Lorsqu’on pratique, comme le faisait Orfda, une ouverture à l’œsophage au-dessus de la ligature, la salive s’écoule par cette ouverture; les animaux ne présentent d’autres symptômes que de l’abattement, et vivent au moins trois jours, souvent jusqu’à sept ou huit jours après l’opération. Les résultats concordent alors, parce qu’ils sont débarrassés des circonstances qui venaient les compliquer.

Il est une objection qui a été surtout adressée aux vivisections : on a prétendu que c’était là un procédé barbare, comme si Ion ignorait que la souffrance infligée aux animaux est une des dures nécessités de la science. Haller, qu'on n’accusera certes pas de cruauté , lui qui n’avait jamais osé pratiquer une opération sanglante sur l’homme, a dit : « Viva animalia incidisse necesse est. Unicum sæpe » experimentum integrorum annorum laboriosa figmenta » réfuta vit. Hæc crudelitas ad veram physiologiam plus » contulit quam omnes fere aliæ artes, quarum conspi- » rante opéra, nostra scientia convaluit. » Non, quoi qu’on en ait dit , les recherches expérimentales ne supposent point, dans celui qui s’y livre, un manque de sensibilité. Ce n'est pas à plaisir, mais à regret, qu’il torture de malheureuses victimes, et toutes les fois qu’il a pu leur épargner des souffrances qui n’étaient pas indispensables, il l’a fait. Au xvie siècle, au temps de Fallope et d’Eustachi, on cherchait à engourdir la douleur au moyen de l’opium. De nos jours, on emploie, dans le même but, les anesthésiques, dont l’action est si prompte et si sûre. Il est vrai que les expériences s’adressant le plus ordinairement au système nerveux, l’engourdissement qui résulte de l’emploi de ces moyens peut apporter quelque obstacle à

la constatation des propriétés de ce système. On en sera quitte alors pour suspendre momentanément l’expérience, et donner à l’animal le temps de revenir à son état primitif.

L’expérimentation, appliquée à l’étude de la physiologie, a plusieurs manières de procéder. Les expériences qu’elle institue peuvent être faites sur l’homme ou sur les animaux.

Le nombre des expériences pratiquées sur les animaux est considérable ; les expériences sont souvent sanglantes, et, comme on le sait, elles reçoivent alors le nom de vivisections.

On comprend que chez 1 ’homme elles ne peuvent pas être de même nature. Néanmoins, dans quelques circonstances, les opérations chirurgicales deviennent l’origine de véritables et importantes expérimentations. Ainsi, quelquefois, elles ont permis d’apprécier la sensibilité et, jusqu’à un certain point, la fonction des organes qu’elles intéressent. Dupuytren plonge un bistouri à travers le cerveau pour atteindre un abcès profond, et il constate l’insensibilité de la substance cérébrale. Richerand enlève une côte cariée, et met à nu le cœur dont il observe les mouvements. Les sections des muscles de l’œil, pour remédier au strabisme ou à la myopie, ont servi de démonstration expérimentale pour ou contre certaines théories de l’adaptation de l'œil aux distances. 11 me serait facile de multiplier les exemples et de montrer qu’à chaque pas le chirurgien peut se trouver en face d’un problème physiologique plus ou moins résolu. Il faut qu’il sache quelquefois modérer la curiosité du savant, et qu’il s’impose pour règle immuable de ne jamais faire dévier l’opération qu’il pratique du seul but qu’elle doit avoir, l’intérêt et le salut du malade.

Les expériences physiologiques faites sur l’homme ont été la source d’utiles et précieuses découvertes. Le

plus souvent elles ont été tentées par l’expérimentateur sur lui-même, et quelques-unes d’entre elles se font remarquer par une admirable persévérance que pouvait seul inspirer le saint amour de la science et de l’humanité, par un dévouement poussé quelquefois jusqu’au sacrifice de la vie. Tout le monde connaît les célèbres expériences de Sanctorius, qui, pour déterminer exactement la quantité normale de la transpiration cutanée, s’établit trente ans de suite dans une balance, pesant scrupuleusement d’une part tout ce qu’il prenait pour sa nourriture, et d’autre part toutes ses sécrétions sensibles (fèces et urines). Rappellerai-je les expériences de Spallanzani, qui, en vue d’étudier l’action du suc gastrique dans la digestion, avalait de petits tubes de bois percés de trous et remplis d’aliments? ou bien encore celles de Stark expérimentant sur lui-même les effets de l’alimentation insuffisante, et poussant l’expérience jusqu’à l’inanition?

Quels doivent être les principes et les règles d’une bonne expérimentation physiologique? Haller nous donne, à cet égard, des préceptes, surtout applicables aux vivisections qui devront être médités des expérimentateurs. Nous trouvons également, dans l’ouvrage estimé de physiologie comparée de M. Colin, quelques règles qui nous paraissent utiles à consigner ici.

Pour bien faire une expérience, il faut trouver le moyen qui met le mieux en évidence et qui permet d’analyser avec la plus grande exactitude les fonctions que l’on étudie, tout en éloignant aussi peu que possible les animaux de leurs conditions normales, afin d’apprécier ces fonctions à leur juste valeur, démêler dans les résultats ce qui tient à l’essence des phénomènes de ce qui provient des perturbations provoquées par les vivisections.

La perfection des moyens d’expériences et des expériences elles-mêmes est un but vers lequel doivent tendre constamment les efforts des physiologistes. Le grand principe dans le choix des procédés est qu’ils soient bien appropriés à leur objet, que les résultats de l’expérience portent en eux-mêmes leur interprétation et ne supportent pas la controverse. Ainsi on fait la section des hypoglosses et la langue est immédiatement paralysée, tout en conservant la sensibilité et la faculté d’être impressionnée par les saveurs : donc ces nerfs président aux mouvements de la langue.

Souvent, avant d’arriver à l’organe sur lequel on veut pratiquer l’expérience, on est obligé de traverser d’autres parties plus ou moins importantes du corps, que l’on coupe et que l’on irrite de plusieurs manières. 11 en résulte des troubles qui ne tiennent qu’à l’opération et qui peuvent compliquer les résultats de l’expérimentation. C’est donc un sage précepte, sur lequel insiste Haller dans la préface de son Mémoire 2, d'accorder à l’animal le temps de se remettre des douleurs de l’incision. Il recommande encore de lui donner la situation la moins douloureuse, de ne serrer les liens qu’autant que cela est nécessaire, et de lui couvrir la tête et les yeux.

11 importe de bien choisir les sujets de l’expérience, toutes les fois que l’on a en vue des applications immédiates à la physiologie de l’homme ou des animaux supérieurs. On ne choisira pas, comme cela a été fait trop souvent, la grenouille, c’est-à-dire un animal à sang froid, à ventricule unique, placé au bas de l’échelle des êtres animés, pour conclure de son cœur à celui de l’homme. Yeut-on étudier la sécrétion biliaire, il n’est pas indifférent d’expérimenter sur le cheval ou sur le chien. Si c’est sur le

cheval, l’expérimentateur sera obligé d’ouvrir largement l’abdomen, et d’effectuer des délabrements considérables pour mettre à découvert le canal hépatique situé profondément, Une péritonite en sera la conséquence probable et l’expérience ne pourra être continuée. Avec le chien, il suffit d’une pelite incision aux parois abdominales pour arriver sur le conduit biliaire; le sujet pourra survivre à l’opération, ainsi que M. Blondlot et d’autres opérateurs l’ont constaté. Pour faire des recherches sur la salive, on prendra de préférence les animaux dont les glandes salivaires sont développées et dont la mastication s’exécute lentement. Le cheval sera, d’après cela, préféré au chien. On le voit donc, l’expérimentateur ne devra pas adopter exclusivement, et par une sorte de routine, une espèce animale, chien, lapin, cochon d’Inde : il devra choisir les animaux qui seront le plus convenables au genre particulier de ses recherches.

Enfin, il est nécessaire de répéter, de modifier, de varier les expériences un assez grand nombre de fois pour être sûr de l’invariabilité des résultats. En négligeant ce précepte, on court le risque de prendre l’exception pour la règle, l’accident pour le fait constant.

Il m’a fallu, dit Haller , réitérer et multiplier mes expériences pour les élever au rang de témoignages à l’authenticité desquels les plus incrédules ne pussent pas se refuser, et qui me préservassent moi-même de l’erreur.

Il revient, dans plusieurs parties de son Journal des expériences (à propos des recherches sur la sensibilité, par exemple), sur cette précaution si nécessaire de vérifier les expériences le plus souvent qu’il est possible, attendu

qu’il se mêle aux événements eent petits accidents qui peuvent en déguiser le succès.

Enfin, avec cette bonne foi dont le parfum respire dans tous ses écrits, il déclare que la recherche de la vérité seule doit guider les expérimentateurs et qu’il faut signaler les faits négatifs aussi bien que les faits positifs. On nous permettra de citer textuellement le passage suivant, bien digne d’être médité : « Je n’ai pas cru devoir passer sous silence les expériences qui n’ont pas réussi, ou qui paraissent contredire mes résultats. J’ai toujours été surpris du bonheur avec lequel certains savants ont toujours vu ce qu’ils voulaient voir, et n’ont jamais rien vu qui y fut contraire. Ce n’est pas là la marche de la nature. Il y a mille causes qui font manquer les expériences ou qui y répandent de l’obscurité. Un vaisseau ouvert, qui donne du sang, la blessure d’une partie qu’il fallait épargner, des morts subites assez familières aux animaux même les plus forts, mille autres circonstances, empêchent souvent de voir ce que l’on sait bien exister, et ce que l’on a vu dans de nombreuses expériences. C’est là même une des raisons qui doivent nous les faire répéter, pour écarter ce que le hasard ou les causes étrangères y ont mêlé. Mais il m’a paru digne de ma candeur, et plus instructif même, de ne pas dissimuler des événements imparfaits ou inespérés. Ce n’est que dans les romans que les héros sont toujours victorieux. César, Charles XIÏ, Turenne et Condé ont été battus. »

Les expériences qu’on peut tenter dans le but d’éclairer la pathologie sont beaucoup plus restreintes que celles

qui ont pour objet la physiologie et la thérapeutique. Toutefois si l’expérimeiitation appliquée à cette branche de nos connaissances a conduit à des résultats moins nombreux et moins brillants, si elle n’a pas permis de poser des conclusions aussi rigoureuses, elle a ouvert du moins des horizons nouveaux, elle a rendu un compte satisfaisant de quelques phénomènes jusque-là inexpliqués, elle a surtout jeté de vives lumières sur l’étiologie de plusieurs grandes classes de maladies, et elle a permis plus d’une fois d’établir, dans des cas d’une haute importance, un diagnostic qui, sans elle, n’eût pas été possible. Nous allons essayer de montrer, par quelques exemples, dans quel sens a été dirigée l’expérimentation, et quelles en ont été les conséquences pratiques.

Les expériences qui ont été instituées dans le but d’éclairer la pathologie ont eu pour sujet les animaux et l’homme. Examinons-les séparément.

1° Expériences tentées sur les animaux.

Il est toute une science qui repose entièrement sur les expériences pratiquées sur les animaux : c’est la science qui s’occupe de l’étude des poisons, c’est la toxicologie. On comprend, sans qu’il soit besoin d’y insister, combien l’examen attentif des symptômes présentés par un animal empoisonné, et des altérations pathologiques produites sur les tissus, a dû éclairer l’histoire de ces mêmes phénomènes, de ces mêmes lésions chez l’homme. Sous ce rapport, les services rendus par l’expérimentation ont été tels, que cette science, qui ne date pour ainsi dire que d’hier, est parvenue rapidement à un état de perfection qu’ell#

eût plus difficilement atteint, si elle eût été réduite à la seule observation des cas d’empoisonnement chezl’homme.

Toutefois on a fait à ce genre d’expérimentation une objection qui a paru sérieuse : on a dit que les agens de la matière médicale n’exerçaient pas sur l’homme la même action que sur les animaux, que ceux qui étaient vénéneux pour lui étaient inertes pour des animaux inférieurs, et vice versâ.

Ces allégations peuvent avoir quelque chose de fondé d’une manière relative, et dans des limites très restreintes. Elles peuvent, par exemple, être vraies relativement aux doses qui ne sont pas les mêmes pour la production des mêmes effets. Mais les recherches entreprises sur une très grande échelle semblent avoir prouvé que ce n’est qu’exceptionnellement que les animaux voisins de l’homme par leur organisation, s’en distinguent par la manière dont ils subissent l’influence des agens toxiques. Cette opinion a été principalement défendue par Orfila, dont les innombrables expériences ont péremptoirement démontré que les animaux, surtout le chat et le chien, et particulièrement le dernier, sont affectés de la même manière que nousmêmes par le plus grand nombre des agens de la matière médicale. « Nous pouvons assurer, dit Orfda, après avoir fait plus de trois mille expériences sur les chiens et les avoir comparées à ce que l’on observe chez l’homme, que la différence est nulle par rapport à la nature des symptômes et des lésions organiques que les poisons développent. »

Si de la toxicologie nous entrons dans le domaine de la pathologie pure, nous voyons l’expérimentation sur les animaux éclairer l’étiologie d’un grand nombre d’affee-

tions. Toutes les expériences de Gaspard, de Dupuy, de Magendie sur la défibrination, sur l’injection dans le sang des animaux de diverses matières septiques, de pus, de substances alcalines, etc., dans lesquelles on avait constaté, comme lésions consécutives, la fluidité du sang et des extravasations sanguines dans les tissus; toutes ces expériences, dis-je, n’ont-elles pas été le point de départ des recherches hématologiques modernes ? n’ont-elles pas jeté de vives lumières sur la grande classe des hémorrhagies liées aux altérations du sang, soit que ces hémorrhagies se présentent comme un -phénomène isolé, soit qu’elles se rencontrent dans d’autres affections, pyrexies, maladies pestilentielles, telles que fièvre typhoïde, typhus, fièvre jaune, peste, etc. ?

Sans doute, et nous n’hésitons pas à le reconnaître, les espérances que l’on avait conçues de ces recherches ne se sont pas entièrement réalisées, et pour n’en citer qu’un seul exemple, il est bien vrai que les suffusions sanguines qui se rencontrent dans le scorbut ne sont pas toujours liées à une diminution de la fibrine : les faits cités par MM. Becquerel et Rodier, et par M. Andral lui-même, le démontrent; mais s’ensuit-il que les exceptions signalées dans ces derniers temps détruisent la loi primitivement établie ? Nous ne le pensons pas. Nous avons nous-même rapporté un fait de purpura hemorrhagica dans lequel la fibrine avait subi une modification des plus remarquables, et nous sommes porté à penser, qu’indépendamment des cas nombreux où l’analyse a démontré une diminution de la fibrine, elle existait aussi dans ces états de dissolution du sang, si bien indiqués par Huxham et par un grand nombre d’autres observateurs.

Gomme pour les hémorrhagies, l’expérimentation a jeté de vives lumières sur l’étiologie des hydropisies. Lower, en liant la veine cave un peu au-dessous du cœur, et en constatant qu’une ascite avait été la conséquence de cette ligature, a fait connaître toute une grande classe des hydropisies, les hydropisies par obstacle à la circulation veineuse, et il était réservé aux médecins modernes de féconder cette idée, qui avait pris naissance dans l’expérimentation.

Mais c’est surtout dans l’étude des maladies contagieuses que l’expérimentation a rendu des services signalés, et qu’elle me paraît appelée à en rendre de plus grands encore. Toutes les inoculations qui sont pratiquées tous les jours sur les animaux ont pour but d’éclairer non- seulement le diagnostic, mais encore la nature de plusieurs affections miasmatiques ou virulentes.

On sait, par exemple, tout le parti que l’on obtient, dans les cas de diagnostic obscur, de l’inoculation aux animaux des virus morveux, farcineux, rabique.

Toute la question , si neuve et si intéressante , de ces transmissions de maladies des animaux à l’homme et réciproquement, avec transformation de la forme morbide, ne me paraît susceptible d’être complètement résolue que par une série d’expérimentations, qui se résument surtout dans l’inoculation. Ainsi on sait que les esprits sont partagés sur le point de savoir si le vaccin naturel est bien positivement, comme Jenner le pensait lui-même et comme beaucoup de médecins et de vétérinaires l’admettent aujourd’hui, le résultat de l’inoculation aux génisses des produits de la maladie des chevaux connue sous le nom d 'eaux aux jambes. On n’ignore pas que les premières expériences

ont été tentées en 1802 par Loy, chirurgien anglais. Ces expériences ont établi ce fait, qu’en inoculant l’eau des jambes à une vache, on développe chez elle le cowpox, et qu’en inoculant ensuite ce cowpox à un enfant, on donne naissance à des pustules vaccinales parfaitement caractérisées; enfin que l’inoculation directe des eaux aux jambes à un enfant détermine la vaccine , sans qu’il soit besoin que la vache soit un intermédiaire entre le cheval et lui. Cette dernière proposition a, du reste, été prouvée par plusieurs faits recueillis depuis lors, parmi lesquels nous citerons surtout le fait si curieux envoyé récemment à l’Académie de médecine par MM. Maunoury et Piehot.

Dans ce fait, il s’agissait, on se le rappelle, d’un maréchal ferrant qui présenta sur le dos des mains des pustules tout à fait semblables aux pustules vaccinales. Cet homme n’avait été en contact avec aucune vache malade ; mais il avait ferré, quelques jours auparavant, un cheval atteint des eaux aux jambes. Il n’avait jamais été vacciné, et il ne portait pas de traces de vaccination sur les bras Le virus, recueilli sur les mains du maréchal et inoculé sur les bras d’un enfant nouveau-né, a produit une pustule volumineuse, ayant tous les caractères d’une pustule vaccinale. La sérosité prise sur cette pustule, et inoculée au bras de trois personnes, a produit des pustules identiques* Pour l’élucidation complète de cette question, il sera intéressant de recueillir avec soin tous les faits analogues, et de rechercher si le vaccin, inoculé au cheval, ne sera pas susceptible, dans certaines conditions, de développer les eaux aux jambes.

Dans le même ordre d’idées, on sait les rapports qui existent entre la pustule maligne de l’homme et cette ma-

ladie charbonneuse du mouton qu’on nomme sang dératé; c’est au point que ces deux maladies semblent n’en faire qu’une. C’est l’expérimentation par l’inoculation qui a démontré ce fait, en même temps qu’elle a prouvé, dans les mains habiles de M. Maunourv, que la sérosité d’une pustule maligne, inoculée seule aux animaux, ne paraît produire aucun effet nuisible, tandis que la pustule maligne, excisée lentement et introduite dans le tissu cellulaire du mouton, détermine la mort en quarante ou cinquante heures.

Ce fait a une certaine importance, et l’on pourrait peut-être se demander, avec M. Maunoury, si, en greffant le chancre humain sur les animaux, au lieu d’inoculer la sérosité 'seule, on ne transmettrait pas plus facilement la syphilis, surtout la syphilis constitutionnelle, aux animaux.

Nous pourrions assurément multiplier les exemples; mais nous croyons en avoir dit assez pour montrer que l’expérimentation, appliquée à la pathologie, n’a pas été tout à fait stérile, et qu’elle a déjà éclairé, et qu’elle est appelée, dans l’avenir, à éclairer l’histoire de beaucoup de maladies.

Dans ce qui précède, nous avons eu surtout en vue la médecine proprement dite; mais la chirurgie n’est pas restée en arrière, et, de son côté, elle a bien souvent tenté des expériences pour élucider certains points restés obscurs : telles sont, par exemple, toutes les expériences instituées pour l’étude des fractures, des luxations, des plaies des artères, des plaies intestinales, de l’introduction de l’air dans les veines, celles que l’on poursuit en ce moment pour étudier l’action de l’air sur les plaies, etc.

2Ü Expériences tentées sur l'homme.

Ici le champ de l’expérimentation est assez borné, et, comme on le pense bien, les cas où il sera possible, sans danger, d’expérimenter sur l’homme, sont et doivent être très rares. C’est encore à l’aide de l’inoculation que l’expérimentation est parvenue, dans plus d’une circonstance, à éclairer la nature et le diagnostic de quelques maladies.

Veut-on, par exemple, connaître si la variole et la varicelle sont deux affections distinctes, ou bien deux modifications d’une même espèce morbide? On sait que l’une et l’autre opinion ont été soutenues. Les expériences d’inoculation ont, à notre avis, tranché la question. Le pus variolique, inoculé à des individus qui avaient eu précédemment la variole ou la vaccine, n’a jamais déterminé la vraie varicelle ; on a pu s’assurer également que l’inoculation de la varicelle était très difficile, pour ne pas dire impossible.

On n’ignore pas qu’on a aussi tenté l’inoculation de la rougeole et de la scarlatine ; mais ces expériences, quoique nombreuses et importantes, n’ont pas fourni de résultats concluants.

La transmission de la gale des animaux à l’homme était un fait accepté par quelques auteurs , contesté par d’autres. L’expérimentation, méthodiquement instituée, vient d’éclairer cette question importante d’étiologie. Il résulte, en effet, des travaux encore inédits de deux habiles observateurs, MM. Delafond et Bourguignon, que la communication de la gale des animaux à l’homme est possible, dans

certaines conditions données. Ainsi la gale ordinaire des herbivores, la seule connue jusqu’à ce jour, produite par l’acare qui ne trace pas de sillons, ne peut se transmettre à l’homme; mais quelques herbivores, le cheval, le chameau, etc., peuvent avoir une autre gale, nouvellement découverte, produite par un acare identique avec celui de l’homme, qui peut tracer des sillons et lui communiquer la psore. Les animaux carnassiers et omnivores, le lion, le chat, le chien, etc., peuvent également transmettre par contagion leur gale à l’homme, parce qu’ils ont un parasite acarien absolument semblable au sien. Dans ces cas, une expérimentation variée, basée sur des connaissances plus générales d’entomologie et de pathologie comparée, a permis de remonter des effets à leurs causes premières, et de dérliontrer péremptoirement la contagion de la gale des animaux à l’homme.

Enfin, pour ne pas quitter ce qui a trait à l’inoculation, n’oublions pas de mentionner les expériences qui ont servi plus d’une fois, dans des cas d’ulcérations douteuses, a décider la question importante du diagnostic de la syphilis, ainsique celles qui ont trait à cette autre question, diversement résolue, de la contagion des accidents secondaires.

D’autres expériences ont eu pour résultat de nous éclairer sur les altérations du sang dans les maladies ; nous en avons déjà dit quelques mots, nous n’y reviendrons pas. Toutes les connaissances que nous possédons en hématologie reposent sur ces recherches, dont la science est redevable en grande partie à MM. Andral etGavarret, Becquerel et Rodier.

Nous nous bornerons à signaler une foule d’expériences sur l’électricité qui ont conduit les expérimentateurs, et

en particulier M. Duchenne (de Boulogne), à des résultats bien dignes de toute l’attention du praticien. Parmi ces expériences, je citerai surtout celles qui ont trait à la contractiîité électrique, comme moyen de diagnostic des diverses espèces de paralysies.

Nous ne ferons également que mentionner en passant toutes les recherches expérimentales auxquelles on se livre surtout en Allemagne, dans ce moment, en vue d’élucider la question, aujourd’hui plus embrouillée que jamais, des signes physiques fournis par la percussion et l’auscultation dans les maladies thoraciques.

Mais nous voulons nous arrêter un moment sur une expérience très remarquable qui a servi à donner la démonstration d’un fait assurément des plus intéressants, je veux parler de l’origine du ténia chez l’homme et chez les animaux.

On sait que d’après les recherches récentes de MM. Yan Beneden, Kuchenmeister, Leuckart et d’autres, le ténia n’est qu’un cysticerque transformé qui n’est apte à subir cette métamorphose que lorsqu’il rencontre un milieu favorable. Le procédé expérimental employé par Kuchenmeister chez les animaux, consistait à faire ingérer à l’animal en expérience une certaine quantité de cysticerques susceptibles de se développer dans son intestin et d’arriver à leur maturitéji tuer l’animal qui a reçu la larve parasite, et à constater ainsi dans quel temps s’accomplit l’évolution du ténia. L’expérience a parfaitement réussi. Restait à démontrer que le Tœnia solium de l’homme n’échappe pas à la loi commune, et qu’il n’est qu’un degré avancé du cysticerque du tissu cellulaire du porc ( Cysticercus cellulosæ) ; ainsi, du reste, que cela avait été prévu par Wawruch,

qui avait remarqué la fréquence du ver solitaire chez les charcutiers, sa rareté chez les juifs.

Or, voici l’expérience ingénieuse qui a été faite par Kuchenmeister, et qui nous paraît assez intéressante pour être rapportée ici, avec les détails publiés par Kuchenmeister lui-même :

« Un criminel venait d’être condamné à mort à quelques lieues de mon domicile et, grâces à quelques amis, il me fut possible de réaliser l’expérience que j’avais en tête depuis longtemps ; le résultat en a été des plus satisfaisant, quoique la brièveté du temps dont je pus disposer n’autorisât pas de telles espérances.

A peu près cent trente heures avant le jour de la décapitation, je fis avaler au condamné des cysticerques ténuicolles frais, pris au mésentère du porc, n’ayant pas de Cyst. celluloses à ma disposition ; dix heures avant ce même jour, il prit encore 6 cysticerques pisiformes du lapin. Ces entozoaires furent donnés dans un potage de pâte d’Italie ayant la forme d’étoiles, etc., auxquelles ils ressemblaient, refroidi à la température du sang , et après qu’on leur eut coupé ou ouvert les ampoules caudales. Plus tard, je parvins à me procurer des cysticerques cellulaires du porc ; soixante-douze heures avant la mort, le délinquant en mangea 12 dans du boudin, dont on avait sorti quelques fragments de lard, qui furent remplacés par des cysticerques. Il en prit encore 18 dans du riz, soixante heures avant la mort; 15 dans du potage au vermicelle, trente-six heures avant; 12 dans de la saucisse, vingtquatre heures avant; et encore 18 dans delà soupe, douze heures avant la décapitation. Il avala donc en tout 75 cysticerques cellulaires, qui avaient été ù l’air soixante-douze,

quatre-vingt-quatre, cent huit, cent vingt et cent trentedeux heures après la mort de l’animal.

Le jour de l’exécution, je me rendis à l’Institut anatomique, distant de 20 lieues de chez moi, et où le cadavre devait être transporté; malheureusement je ne pus examiner les intestins que quarante-huit heures après la mort. L’autopsie fut faite en présence de plusieurs professeurs. Quoique le peu de temps écoulé depuis l’arrivée de mes bêtes dans l’intestin ne me laissât que peu d’espoir d’un résultat favorable, je fus néanmoins plus heureux que je ne pensais. Dans le duodénum, où, d’après le temps écoulé, je m’attendais à trouver quelque chose, j’aperçus un petit ténia fixé à la muqueuse au moyen de sa trompe allongée ; tous les assistants ont constaté ce fait. Le petit animal fut enlevé avec la portion de muqueuse et porté sous le microscope. Là, nous vîmes distinctement la trompe sortie, à laquelle étaient fixés légèrement quatre crochets également dirigés en avant. La comparaison de ces crochets avec ceux du Tœnia solium , Tœnia serrala verœ , Tœnia cysticercus tenuicollis , les démontra appartenir au Tœnia solium. En continuant nos investigations, je trouvai encore, dans le duodénum , un exemplaire avec deux paires de crochets, un autre avec une paire, enfin un troisième ayant toute la couronne de crochets à l’exception de deux de la première rangée : en tout vingt-deux crochets. Tous appartenaient au Tœnia solium.

Outre ces quatre, nous avons trouvé, dans l’eau qui avait servi à laver l’intestin, encore six jeunes ténias, sans crochets. L’un de ces dix ténias, d’une longueur de 6 à 8 millimètres, avait un appendice très bien formé et à peine cicatrisé; les autres n’avaient que de 3 à 4 mil-

limètres de longueur. Tous possédaient à l’extrémité abdominale le petit enfoncement en forme d’S, bien connu de ceux qui ont essayé, au moyen d’une alimentation artificielle, de convertir des cestoïdes du second degré avec des vésicules caudales, en ténias.

11 ne s’est trouvé, dans tout le canal intestinal, aucune trace des derniers entozoaires avalés, et je crois qu’il n’y a que les deux premières expériences avec le cysticerque cellulosœ qui aient donné un résultat ; probablement la plupart des cysticerques cellulaires avaient déjà péri avant leur migration dans l’intestin de notre homme. Du moins je ne suis encore jamais parvenu à convertir en ténias des cysticerques employés trois ou quatre jours après la mort de leur hôte primitif.

Mon expérience permet les conclusions suivantes :

1° Le Cysticercus cellulosœ devient chez l’homme Tœnia solium ;

2° Le mode de transmission du Tœnia solium est le même que celui de tous les entozoaires provenant des cysticerques et généralement de la plupart des ténias ;

3° Nous gagnons le Tœnia solium en mangeant des cysticerques cellulosœ dans les aliments crus, ou bien cuits et refroidis, et pris chez les bouchers, charcutiers et autres. » Le docteur Kuchenmeister termine en invitant ses collègues en position de pouvoir répéter cette expérience, à ne pas en laisser échapper l’occasion. Il serait nécessaire de s’y prendre un peu plus tôt qu’il ne l’a fait ; on administrerait par exemple à un accusé dont la condamnation à mort paraîtrait certaine, à différentes reprises et à des distances de quatre semaines, des cysticerques frais, chaque fois en petit nombre, de manière à suivre le développe-

ment de ces entozoaires. L’essai serait tout à fait innocent, car en cas de grâce nous possédons assez de moyens sûrs pour expulser le ténia.

Il est une circonstance d’un ordre différent dans laquelle on peut être appelé à faire une expérimentation ; c’est par exemple lorsqu ’incertain sur le diagnostic on administre un médicament dont l’efficacité ou la non-efficacité démontre la nature de la maladie : naturam morborum ostendil curatio. C’est dans ce cas une expérimentation thérapeutique appliquée à la pathologie. C’est ce que nous faisons lorsque nous prescrivons les mercuriaux ou l’iodure de potassium dans un cas douteux de syphilis, le sulfate de quinine dans une fièvre intermittente sur la nature de laquelle nous ne sommes pas fixés, etc.

Nous ne pouvons formuler des règles pour l’expérimentation en pathologie, ces règles doivent varier nécessairement suivant les cas. Il en est une cependant qui s’applique à tous, c’est celle qui consiste à apporter la plus grande prudence dans l’expérimentation surl’homme. Que le savant interroge sans cesse sa conscience d’honnête homme, et qu’il ne se livre à une expérience sur son semblable qu’autant qu’il aura l’assurance que cette expérimentation ne peut pas avoir d’inconvénient : 'primo non nocere.

Page 1