DE L’EXPÉRIMENTATION THÉRAPEUTIQUE
L’expérimentation en thérapeutique peut se proposer la solution de différents problèmes.
Elle peut avoir pour but de déterminer l’effet dit physiologique ou primitif d’un agent thérapeutique sur l’éco-
noinie, son action purgative par exemple, on diurétique, ou sudorifique, etc. Dans d’autres circonstances, elle s’applique à rechercher les effets thérapeutiques d’un médicament ou d’une méthode quelconque de traitement.
L’expérimentation, dans le premier cas, n’offre pas, à beaucoup près, les mêmes difficultés que dans le second. Nous verrons tout à l’heure que, dans l’expérimentation thérapeutique proprement dite, celle qui est pratiquée sur l’homme malade, il y a trois termes, on pourrait dire trois inconnues, dont il faut sans cesse que l’observateur tienne le plus grand compte, savoir : le sujet de l’expérience, l’agent thérapeutique, la maladie. Ce sont ces éléments qui viennent compliquer le problème thérapeutique, en apportant incessamment toutes leurs causes de variations, d’incertitudes et d’erreurs. Or, dans l’expérimentation appliquée à l’étude physiologique des agents thérapeutiques, nous trouvons une inconnue de moins, c’est la maladie, c’est-à-dire l’élément le plus incertain, le plus embarrassant pour le praticien.
Malgré ces conditions plus favorables, l’expérimentation appliquée à l’étude des propriétés physiologiques d’un médicament est encore entourée de bien des difficultés; autrement on aurait peine à comprendre toutes les contradictions et toutes les erreurs qui se rencontrent dans les traités de thérapeutique et de matière médicale.
L’an dernier, je voulus vérifier expérimentalement les effets physiologiques de quelques médicaments , de la scille en particulier, considérée généralement comme un de nos meilleurs diurétiques.
J’expérimentai sur quelques malades de mon service, revenus à l’état physiologique, sur d’autres, affectés d’hy-
dropisies auxquelles convenaient parfaitement les diurétiques, et enfin sur moi-même. J’avais soin de noter d’une manière rigoureuse la quantité de liquides ingérée, et d’urine excrétée, tenant compte en même temps, ad tant que cela était possible , de l’état des autres sécrétions (transpiration cutanée, sécrétion intestinale, etc.); les résultats étaient consignés jour par jour avec la plus scrupuleuse exactitude. Eh bien , je déclare que dans aucun cas, je n’ai pu obtenir un effet diurétique appréciable. Par contre, j’ai constaté assez souvent un léger effet purgatif dont il est à peine fait mention dans les traités classiques. Ce que j’ai observé pour la scille, d’autres l’ont vu pour d’antres classes de médicaments* les diaphoniques , par exemple, et cela est probablement vrai pour un grand nombre d’agents de la matière médicale. ïl y a donc beaucoup a faire encore dans cette direction, et on ne saurait trop encourager les recherches entreprises dans le but de déterminer avec précision l’action physiologique des médicaments, qui permet, dans tant de circonstances, de conclure à l’effet thérapeutique.
Maintenant, quelles seront les règles d’une bonne expérimentation ?
Nous renvoyons celte étude au moment où nous nous occuperons de l’expérimentation des agents thérapeutiques dans le traitement des maladies. Pour l’instant, nous nous bornerons à dire un mot de la manière dont il convient d’instituer ces expériences.
11 est évident que c’est pratiquées sur l’homme sain, qu’elles auront la plus grande valeur. Toutes les fois que cela sera possible, il faudra avoir recours à cette manière de faire et répéter l’expérience sur un grand nombre d’in* h. 3
dividus, dont chaque groupe représenterait tel âge, tel sexe, tel tempérament, etc. Il faudrait varier les doses, les modes d’administration , etc. Malheureusement l’expérimentation sur l’homme sain n’est pas une méthode toujours d’une exécution facile, et il est nécessaire quelquefois de procéder différemment.
On pourra expérimenter sur les animaux et sur l’homme malade.
Nous avons déjà parlé de l’expérimentation sur les animaux, a propos des médicaments vénéneux administrés a dose toxique, et nous avons dit qu’en général on pouvait conclure des animaux, surtout de certaines espèces, à l’homme. Ces remarques sont encore applicables quand il s’agit de doses moins élevées et de médicaments moins actifs; par conséquent, c’est un moyen susceptible d’être employé, et qui, en tout cas , pourra souvent marcher parallèlement avec l’expérimentation sur l’homme sain.
Reste une dernière méthode, c’est l’expérimentation sur l’homme malade. Cette méthode, qui consiste à étudier les propriétés physiologiques d’un médicament administré dans un but thérapeutique, pourra être souvent mise en pratique ; seulement on ne peut se dissimuler qu’elle sera loin de fournir des résultats aussi certains que l’expérimentation sur l’homme sain. Bien souvent, il arrivera que l’action physiologique sera , en quelque sorte, masquée. Ainsi, on connaît le fait de la tolérance de l’émétique, à haute dose, suivant la méthode rasorienne; on sait que cette tolérance augmente d’autant plus que le malade s’éloigne davantage des conditions physiologiques. L’opium, dans certains états morbides, peut être
administré à des doses élevées, sans produire lés accidents qui seraient inévitables dans l’état de santé. En outre, il est une autre considération dont il faut tenir compte : c’est que, chez l’homme malade, il est telles circonstances dans lesquelles un médicament déterminera ses effets physiologiques d’une manière plus accentuée que dans d’autres. Sans parler des cas où, en vertu d’une constitution médicale régnante, les effets ordinairement observés sont modifiés en plus ou en moins, il est d’observation qu’un médicament semble devoir produire d’autant plus facilement le résultat attendu, qu’il est mieux approprié à la tendance curative manifestée par la nature.
Concluons donc que l’expérimentation des propriétés physiologiques d’un médicament devra être faite surtout chez l’homme sain et les animaux voisins de l’homme, et que les renseignements fournis par l’homme malade, sans avoir autant de valeur que les premiers, n’en seront pas moins utiles à consulter.
J’arrive maintenant à l’expérimentation pratiquée dans le but de déterminer les effets thérapeutiques d’un médicament, ou d’une méthode quelconque de traitement. J’ai besoin tout d’abord de montrer les divers côtés par les^ quels cette question est susceptible d’être envisagée.
On peut avoir en vue, et c’est l’idée qui se présente la première à l’esprit, l’institution d’une série d’expériences dans un but déterminé, celui de constater l’influence d’un agent thérapeutique sur la marche, la durée, la terminaison d’une maladie. C’est une expérimentation que l’on prépare, que l’on organise, que l’on dirige, en vue de s’éclairer ou d’éclairer la science sur un fait thérapeutique
inconnu ou douteux. J’appellerais volontiers cette expérimentation une expérimentation scientifique.
A côté de cette expérimentation, il en est une autre à laquelle on pourrait donner le nom A' expérimentation pratique : c’est celle que tout médecin, vraiment digne de ce nom, fait et est contraint de faire en présence de ce problème sans cesse renaissant que nous présente un individu malade. N’est-il pas vrai, en effet, qu’à moins d’être un de ces empiriques dont parle Zimmermann, qui, « sans songer même aux opérations de la nature, aux signes, aux causes des maladies, aux indications, aux méthodes, et surtout aux découvertes des différents âges, demande le nom d’une maladie, administre ses drogues au hasard ou les distribue à la ronde, suit sa routine et méconnaît son art, » n’est-il pas vrai, dis-je, que le praticien est constamment obligé de surveiller l’effet produit par l’agent ou les agents thérapeutiques à l’aide desquels il cherche à combattre la maladie, toujours prêt à modifier sa médication, si elle ne répond pas au but qu’il se propose, à varier les doses, les combinaisons de ses divers moyens de traitement, à les supprimer s’il s’aperçoit qu’ils entravent les efforts de la nature médicatrice ? Or qu’est-ce que cela, je le demande, si ce n’est de l’expérimentation?
Seulement on s’aperçoit de suite des différences que l’expérimentation pratique présente avec l'expérimentation scientifique : tandis que dans cette dernière, nous n’avons qu’une préoccupation, c’est d’isoler, de simplifier les phénomènes pour les mieux étudier ; dans l'expérimentation pratique, nous sommes forcé d’accepter la complexité inévitable qui résulte de l’association fréquente de plusieurs agents thérapeutiques, dont l’expérience
nous a indiqué l’efficacité contre la maladie que nous avons à traiter, et dont la combinaison, profitable au malade, et dès lors commandée par la conscience, rend beaucoup plus difficile l’appréciation de la part d’influence qui revient à chacun d’eux.
Nous nous bornons, pour l’instant, à ces quelques considérations; nous aurons occasion de revenir, dans la suite de cette dissertation, sur la distinction que nous venons d’établir, distinction qui nous a paru importante à signaler, malgré la complication qu’elle a jetée dans notre sujet.
Nous nous proposons maintenant de rechercher les conditions mêmes de l’expérimentation, la nature des obstacles que rencontre l’observateur, et les règles qui peuvent le diriger dans cette difficile étude.
Pour plus de clarté, nous examinerons successivement ce qui a trait à l’expérimentateur, à la maladie, au sujet de l’expérience, et enfin à l’agent thérapeutique.
1° Expérimentateur .
Le médecin qui veut expérimenter avec fruit doit posséder certaines qualités indispensables.
Il faut d’abord qu’il ait une instruction solide, l’habitude de l’observation clinique, et une grande rectitude dans le jugement. Si ces qualités lui font défaut, les résultats de son expérimentation seront nécessairement et à bon droit frappés de suspicion. Qui pourra répondre, en effet, que le diagnostic delà maladie aura été bien posé, que les diverses circonstances du fait auront été appréciées comme elles devaient l’être, que les rapports de causalité surtout auront été sainement déterminés, que l’amélioration survenue dans la maladie doit être rapportée à l’agent thérapeutique employé, plutôt qu’à la marche natu-
relie de cette maladie, etc. ? Or, c’est sans doute parce que les qualités requises plus haut se rencontrent si rarement réunies, que la thérapeutique est encombrée de cette foule de remèdes qui ne doivent la réputation dont ils jouissent qu’à une expérimentation vicieuse.
Il faut que l’expérimentateur interroge sans idée préconçue, sans esprit de système. On a dit, avec raison, que l’esprit de système dénature presque toujours les faits, quand il n’empêche pas de les apercevoir. L’histoire de la médecine est là pour le prouver. Ce n’est pas qu’il ne soit permis, qu’il ne soit utile même d’avoir un but dans son expérimentation ; mais ce but ne doit être que celui d’une vérification expérimentale. C’est surtout quand nous avons intérêt à voir une chose, que nous devons nous tenir en garde contre nous-mêmes, et redoubler de sévérité. «11 faut, a dit Zimmermann, que l’esprit soit affranchi de tout préjugé, de toute passion, si l’on veut prendre la position d’où l’on voit la vérité; il faut même aller au-devant de la vérité avec désintéressement. »
Le médecin devra se maintenir entre deux écueils : il évitera avec un égal soin le scepticisme de certains esprits frondeurs, qui se refusent à voir ce qui est évident pour tout le monde, et ce naïf enthousiasme de quelques autres, source éternelle d’illusions et d’erreurs.
La patience et la persévérance, ces deux qualités si communes chez les anciens, si rares de nos jours, sont deux conditions indispensables à toute bonne expérimentation. L’observateur notera avec soin et exactitude les divers phénomènes, dans l’ordre où ils se présenteront à lui. Il veillera surtout à ne pas précipiter son jugement, et, avant de conclure, il ne craindra pas de répéter les expériences
pour leur assurer ce caehet de maturité qui manque malheureusement à tant d’œuvres modernes.
Il faut que celui qui tente une expérience montre toujours une inflexible bonne foi ; qu’il note les faits contraires avec la même sincérité que ceux qui sont favorables; qu’il fasse connaître les revers aussi bien que les succès ; qu’il n’altère sciemment aucun des résultats obtenus. 11 n’y a pas de paroles assez sévères pour flétrir le mensonge scientifique, le plus odieux, le plus criminel de tous les mensonges. « C’est vouer, a dit encore Zimmermann, son art et son nom à l’opprobre que de se comporter ainsi. Le temps porte son flambeau dans l’obscurité la plus ténébreuse, et l’on aperçoit l’imposture. »
Enfin, il est une qualité qui doit se rencontrer chez tout homme qui fait un expériment scientifique : c’est une excessive prudence. Qu’il ne perde pas de vue un seul moment que la vie d’un de ses semblables est entre ses mains. Que le médecin d’hôpital surtout n’oublie pas que là, plus qu’ailleurs, où le malade lui est abandonné pour ainsi dire sans défense, il doit interroger avec sévérité sa conscience pour savoir ce qui est permis et ce qui ne l’est pas; qu’il se souvienne que l’homme ne peut et ne doit être pour lui une matière à expérience, alors même qu’il pourrait alléguer les intérêts plus généraux de la science et de l’humanité. Dans les cas où il croit pouvoir faire une expérimentation, qu’il ne se départisse jamais de certaines règles que commande la prudence. Il est nécessaire d’abord qu’il connaisse exactement le moyen thérapeutique dont il veut faire usage , qu’il sache sa composition intime, qu’il étudie ses analogieiTavec
d’autres substances connues ; quand il a acquis ces notions, il peut procéder à l’expérimentation. Deux cas se présentent : le médicament est un médicament usuel, dont il veut vérifier les propriétés thérapeutiques, ou bien il est nouveau dans la thérapeutique. Dans le premier cas, il peut l’essayer de suite, en se conformant aux doses e* aux autres conditions de son administration signalées par les auteurs; dans le second, d’autres précautions sont nécessaires. 11 doit commencer d’abord par expérimenter le remède sur les animaux, varier à l’infini les expériences sur les différents types, en accordant plus d’importance au type voisin du nôtre, et, quand il vient à en faire l’application à l’homme, débuter par des doses bien inférieures à celles auxquelles on a pu arriver même impunément chez les animaux; enfin n’augmenter que très lentement les doses et avoir toujours présent à l'esprit ce fait si émouvant et raconté par M. Chôme! avec une si honorable franchise, de ce malade qui faillit périr à la suite d’une élévation un peu trop brusque de la dose de strychnine, médicament qui venait d’être découvert par MM. Pelletier et Caventou, et que M. Chomel expérimentait pour la première fois.
2° Maladie.
Avant d’expérimenter un agent thérapeutique, il est important que le diagnostic de la maladie soit rigoureusement établi. C’est la base nécessaire de toute expérimentation. « La première de toutes les conditions pour combattre convenablement une maladie est de la connaître. Que de maux sans nombre les chercheurs de remèdes n’eussent-ils pas épargnés à la pauvre espèce humaine, si
au lieu de torturer leurs malades par des médicaments dirigés par la plus absurde de toutes les espérances, ils eussent commencé par étudier avec persévérance les signes propres a distinguer les maladies les unes des autres. » (Rostan, Traité de diagnostic.)
11 ne suffira pas de connaître exactement la maladie, il faudra rechercher avec soin, par l’exploration attentive de tous les organes, si cette maladie est simple. Ce n’est qu à cette condition que le médecin pourra tenter une expérimentation avec l’espoir d’arriver a un résultat probant. 11 fera sagement d’exclure les cas compliqués ou d’un diagnostic douteux , et si néanmoins il croit devoir appliquer l’agent thérapeutique à ces derniers, il devra exposer les principaux détails de l’observation, afin de mettre les lecteurs à même de se former une conviction, et de juger si l’expérimentateur a bien on mal interprété les faits.
Le diagnostic de la maladie et son état de simplicité étant rigoureusement établis, il importe d’être fixé sur la marche que suit cette maladie abandonnée à elle -même, d’en connaître exactement la durée, les terminaisons. Ce point est capital dans l’histoire de l’expérimentation, car sans cette notion préliminaire, comment reconnaître le degré d’action du médicament administré? Malheureusement il n’est pas aussi facile qu’on pourrait le penser d’avoir une connaissance bien exacte de la marche naturelle des maladies. Cette marche est souvent extrêmement variable, la durée en est incertaine, les terminaisons diverses. Ce n’est guère que dans des cas exceptionnels, comme par exemple dans les fièvres éruptives, que l’on remarque des périodes fixes et bien déterminées. Âssu-
rément si les médecins avaient toujours suivi les préceptes de la médecine hippocratique, nous aurions aujourd’hui des notions beaucoup plus positives sur l’histoire naturelle des maladies, et le thérapeutiste serait plus à même d’apprécier la valeur des moyens qu’il a à sa disposition. S’il n’en a pas été ainsi, c’est que devant la douleur qu’il espère pouvoir soulager, le médecin se résigne difficilement à'rester spectateur impassible, et qu’il est irrésistiblement porté à agir. Aujourd’hui pourtant la médecine pratique entre dans une voie nouvelle. Elle sait mieux tout ce quelle peut attendre des efforts salutaires de la nature médicatrice ; mais pour cela il a fallu qu’une doctrine absurde, l’homœopathie, vînt, par la nullité de ses moyens d’action, nous démontrer sans le vouloir la vérité du dogme antique. Oui , le médecin doit avoir sans cesse présent à l’esprit, et cela ne rabaisse en rien l’importance de son rôle, qu’il est un certain nombre de maladies tendant spontanément vers la guérison, en vertu de cette loi naturelle de conservation que nous révèle à chaque instant l’observation des phénomènes de la vie. Cette croyance doit être robuste en lui ; car, d’une part, elle le détournera de cette thérapeutique dangereuse , sans cesse appliquée à tourmenter par des remèdes énergiques une maladie dont l’organisme, avec les seules forces dont il dispose , eût triomphé facilement, et d’une autre part, la connaissance plus approfondie des opérations de la nature lui permettra mieux d’apprécier l’opportunité d’une thérapeutique active.
Le diagnostic de la maladie étant déterminé, la marche qu’elle suit habituellement lorsqu’elle est simple et aban-
donnée à elle- même, étant eonnue aussi exactement que cela nous est permis, l’observateur doit, dans son expérimentation, tenir compte de circonstances diverses, qui, pour être accessoires, n’en exercent pas moins sur la marche de la maladie des modifications qu’il est indispensable de connaître.
Une heureuse modification apportée dans les conditions hygiéniques du malade a suffi plus d’une fois pour produire des effets que le médecin serait peut-être tenté d’attribuer au médicament qu’il a administré , s’il ne prenait cette utile précaution d’attendre quelques jours avant de commencer son expérimentation. Cela est surtout vrai pour les malades de nos hôpitaux, si souvent exténués de fatigue, de misère et de privations, et qui trouvent dans nos salles un repos salutaire et une alimentation appropriée à leur affection.
Le changement de localité seul peut quelquefois faire cesser brusquement un état morbide. Les fièvres intermittentes sont dans ce cas, et bien des remèdes réputés fébrifuges n’ont dû leur réputation qu’à cette circonstance mal appréciée.
Les saisons et le climat exercent, dans l’état des maladies, une influence manifeste qu’il ne faudra pas négliger dans l’étude des effets thérapeutiques. Il y a longtemps qu’on a dit : « aliud medicamentum Romæ, aliud in Græciâ adhibendum. » Tous les médecins qui ont pratiqué dans les pays chauds, et en particulier Annesley, sont unanimes sur ce point.
La simple exposition au nord ou au midi a paru même plus d’une fois exercer une influence réelle. On a fait la remarque qu’à l’hôpital Saint-Antoine, dans deux salles
contiguës, lïine au nord, l'autre au midi, il y avait une différence notable dans la marche et les résultats des mêmes affections
Sans entrer dans la discussion de ce qu’on doit entendre par constitution médicale, on ne peut méconnaître un fait : c’est qu’à certaines époques les maladies empruntent à des influences extérieures, le plus souvent mal déterminées, une physionomie toute particulière, qui se révèle à l’observateur par des modifications appréciables, soit dans les symptômes, soit dans la marche, soit enfin dans les effets thérapeutiques des agents de traitement mis en usage contre ces maladies.
C’est surtout dans l’histoire des épidémies que ces remarques ont été faites.
On sait que chaque épidémie peut avoir son génie propre, quelquefois méconnu au début, et qui 11e se révèle, dans un certain nombre de cas, que par les premiers résultats du traitement. En vertu de ce génie propre, un remède échoue , qui avait réussi dans les épidémies précédentes, et vice versâ; il faudra donc tenir grand compte, dans l’ expérimentation , de ce fait important, qui nous donne l’explication des résultats contradictoires auxquels sont arrivés des observateurs également habiles et consciencieux, mais ayant fait leurs essais pendant des épidémies différentes.
il sera surtout de la plus haute importance de noter avec soin à quelle époque de l’épidémie a été administré le remède que l’on expérimente ; car c’est un fait d’observation reconnu par Sydenham et tous les grands épidémiographes, (pic la maladie présente, au début de l’épidémie, une gravité beaucoup plus intense qu’à la fin, de
telle sorte que si l’on vient à expérimenter le même médicament à ces deux périodes, on doit arriver nécessairement à des conclusions toutes différentes. Aussi est- il de remarque que la fin des épidémies est en général signalée par un débordement de remèdes tous admirables, héroïques, et qui nont d’autre avantage que d’être administrés à une époque où la maladie guérit spontanément.
11 est important de noter avec soin les complications qui peuvent surgir pendant le cours de la maladie, complications qui, en augmentant sa gravité, sont susceptibles d’influencer d’une manière notable le résultat thérapeutique. 11 sera surtout bien utile d’examiner tous les jours avec grand soin le malade, dans la crainte que quelque affection latente ne vienne à se développer et n’ajoute une cause d’erreur à toutes celles, déjà si nombreuses, qui peuvent se rencontrer dans l’expérimentation.
Enfin, une précaution avantageuse à prendre toutes les fois qu’elle sera possible, c’est de traiter simultanément par d’autres médications des malades atteints d’affections semblables et placés autant que possible dans les mêmes conditions d’àge, de 3exe, de tempérament, d’intensité de maladie, de forme morbide, etc.; cette comparaison pourra fournir des données utiles pour les conclusions à tirer de l’expérimentation.
3° Sujet de V expérience.
Un premier point de la plus haute importance , c’est d’être parfaitement sûr de la moralité de l’individu soumis à l’expérimentation. 11 est arrivé plus d’une fois, en effet, que des malades ont simulé l’affection contre laquelle le médecin dirigeait sa médication. En pareil cas, si l’on a
quelques soupçons, une surveillance sévère, un examen plus attentif aideront à découvrir la supercherie. Toutefois il faut être prévenu que certains malades ont acquis sous ce rapport une habileté dont on se ferait difficilement une idée.
Quelquefois le malade ne prend pas le médicament qui lui a été ordonné; le médecin devra dans ce cas, s’il a des doutes sur sa moralité ou sur celle des personnes qui luj donnent des soins, faire avaler la substance en sa présence, et s’assurer même au besoin qu’elle n’a pas été conservée dans la bouche ou rejetée quelques instants après. Ces petites précautions pourront paraître minutieuses, mais elles ne sont pas superflues. Quel est le praticien auquel il n’est pas arrivé de rapporter un effet observé à l’inüuence d’un remède qu’il avait prescrit et d’apprendre ensuite, à son grand désappointement, que ce remède n’avait pas été administré?
11 est une autre classe de malades qui trompent le médecin sans le vouloir, soit en exagérant, par une tendance naturelle de leur esprit, les effets résultant du moyen employé, soit en attachant une importance capitale a un symptôme qui ne joue qu’un rôle très secondaire dans l’acte morbide ou thérapeutique.
Tous les médecins connaissent l’influence de l’imagination sur les malades. Que de fois une pilule inerte a suffi pour procurer le sommeil à un malade qui la prenait avec confiance dans l’effet soporifique qu’elle devait produire ! Les auteurs racontent des faits plus extraordinaires encore. On connaît celui du prince de Saxe-Weimar qui éprouvait, à midi précis, les premiers symptômes d’une fièvre intermittente rebelle à tous les médicaments.
tlufeland avança un jour son horloge de deux heures, le malade se crut guéri, et les accès ne reparurent plus. L’effet sur l’imagination est quelquefois tel, que des sécrétions physiologiques sont activées, comme si des médicaments très énergiques avaient été administrés. M. Ricord a rencontré souvent des syphilomanes chez lesquels une simple pilule de mie de pain, substituée à la pilule mercurielle qu’ils croyaient prendre, déterminait une abondante salivation. Ces faits sont importants à connaître, ils montrent jusqu’où peut aller la puissance de l’imagination ; ils portent avec eux cet enseignement que, quand on expérimente un médicament , on doit le plus souvent laisser ignorer aux malades les effets qu’il produit.
Il est encore une foule de circonstances, relatives à l’individu, dont il faut tenir compte dans l’appréciation des effets d’un agent thérapeutique, telles que par exemple les conditions d’âge, de sexe, de constitution, de tempérament, d’habitudes, de profession, d’idiosyncrasie, etc.
Age. — Cette première influence ne doit pas être négligée. L’expérience a démontré que, dans une même affection, les moyens ne réussissent pas également bien aux différents âges de la vie. La saignée ne sera pas aussi bien supportée dans l’enfance que dans l’âge adulte. Le tartre stibié â haute dose, dans la pneumonie, sera suivi en général chez le vieillard d’une dépression des forces plus rapide et plus prononcée que chez l’individu adulte.
Sexe. — On a dit que la femme, par suite de sa faiblesse et de son impressionnabilité plus grande, éprouve en général d’une même dose d’un médicament un effet beaucoup plus énergique que l’homme. Cela est possible :
toutefois nous n’oserions rien affirmer à ee sujet, et nous pensons que le fait aurait besoin de preuves plus rigoureuses que celles qu’on en a données jusqu’ici. Nous dirons néanmoins que, chez la femme, il se rencontre quelques circonstances qui lui sont particulières et qui influent d’une manière notable sur le cours des maladies, sur leur durée, leurs terminaisons, par conséquent aussi sur les effets de l’agent thérapeutique qu’on leur oppose: nous voulons parler de la grossesse, de l’état puerpéral, de l’allaitement, de la menstruation, etc.
Constitution. — T empérament . — L’influence de la constitution et du tempérament est assurément une des plus manifestes. Le tempérament sanguin supportera en général beaucoup mieux les évacuations sanguines que les tempéraments lymphatique et nerveux. Il en sera de même d’une constitution faible ou accidentellement affaiblie, opposée à une constitution robuste ; et ce qui est vrai pour la saignée s’appliquera également à la plupart des autres moyens actifs de traitement. 11 faudra donc, dans l’expérimentation d’un médicament et dans l’appréciation de ses effets, tenir grand compte de la constitution du sujet.
Habitudes , professions. — Il faut s’enquérir des habitudes des individus soumis à l’expérience, en particulier de leur régime de vie, de leurs conditions ordinaires de veille ou de sommeil, d’exercice forcé ou de vie sédentaire, et surtout de certaines particularités fonctionnelles. Ainsi on rencontre des individus qui vomissent pour la moindre cause, d’autres ont fréquemment la diarrhée.
On sait que l’habitude de l’ivrognerie, chez certains malades, modifie le traitement A tel point, que les agents
thérapeutiques ordinaires sont sans action ou nuisibles contre la maladie, et qu’il est nécessaire d’administrer des boissons vineuses pour calmer le délire qui se rencontre en pareille circonstance.
Les professions ont le plus grand rapport avec les habitudes; il faudra en tenir compte et noter les effets différents que détermine un médicament administré chez le savant sédentaire, chez l’homme adonné aux travaux des champs ou chez l’ouvrier des villes, etc.
Idiosyncrasies. — Les idiosyncrasies constituent une cause de variations de l’action physiologique et thérapeutique des médicamen ts , d’autant plus fâcheuse, qu’elle échappe totalement aux prévisions du médecin . Quoique notre organisme soit formé sur un même plan, qu’il soit destiné aux mêmes actes, il offre cependant tant de variétés que les mêmes agents, non-seulement médicamenteux, mais alimentaires et hygiéniques, ne l’affectent pas également et avec la même intensité. Il est des personnes qui ne peuvent prendre la plus petite dose d’une préparation mercurielle sans être à l’instant atteintes de salivation. Chez d’autres , une quantité même minime d’opium suffit pour déterminer les phénomènes nerveux les plus graves, qui contre-indiquent formellement l’emploi de ce médicament.
4° Agent thérapeutique.
La plupart des conditions que nous avons à étudier sont surtout relatives aux substances médicamenteuses : cependant il en est quelques-unes, et ce ne sont pas les moins importantes, qui s’appliquent à tous les moyens de traitement, quels qu’ils soient. Ainsi, par exemple, il est un principe dont on ne doit jamais s’écarter, c’est d’ad-
ministrer seul l’agent dont on veut connaître les effets thérapeutiques. C’est là, cependant, une précaution que n’ont pas toujours prise les expérimentateurs. Beaucoup d’entre eux saignent, purgent, et emploient simultanément telle ou telle substance. On comprend combien est vicieuse cette manière de procéder. N’ayant pas la possibilité de faire la part des modifications de chaque remède employé, comment reconnaître celles qui appartiennent exclusivement à la médication mise en usage? Il importe donc, si l’on veut être rigoureux dans les conclusions à tirer de son expérimentation, si l’on veut qu’elles ne soient pas contestées, de s’abstenir de l’emploi de tous autres moyens, même en apparence les plus insignifiants.
Une précaution non moins importante à prendre consiste à ne pas administrer l’agent thérapeutique que l’on essaie, immédiatement après d’autres substances qui nont pas paru produire d’effet, et dont, pour cette raison, on suspend l’emploi. Car il peut se faire que l’amélioration ou l’aggravation des symptômes, que l’on remarque, soient en totalité ou en partie le résultat de l’action des premiers moyens mis en usage, action dans cette circonstance un peu plus lente à se produire.
S’il s’agit d’un médicament, il faut faire un choix convenable de la préparation. On sait, en effet, combien l’état d’un médicament peut en modifier les propriétés. 11 faudra prendre en considération la forme liquide ou solide de ce médicament, sa solubilité ou son insolubilité, ses combinaisons particulières, la nature de son principe dominant, qui tantôt, par exemple, fera préférer une infusion à la décoction, un extrait aqueux à un extrait alcoolique et vice versâ. C’est parce que l’on n’a pas
toujours tenu compte de ces différences, et d’autres encore, que l'expérimentation a souvent été frappée de nullité par les résultats contradictoires auxquels elle a conduit.
Une plante est-elle fraîche ou à l’état de dessiccation, le résultat thérapeutique ne sera pas le même, et l’avantage, comme on le comprend aisément, sera en faveur de la plante fraîche.
Le plus ou moins d’ancienneté de la préparation est un point de la plus haute importance. 11 est une foule de substances qui perdent de leurs propriétés avec le temps. C’est une circonstance qu’il ne faut jamais oublier, principalement lorsqu’il s’agit de médicaments très actifs.
On notera ce fait, que les propriétés médicales des végétaux sont considérablement modifiées par la nature du sol où ils croissent, par le climat, la culture, la saison de l’année où on les recueille, etc., toutes circonstances sur lesquelles je n’insiste pas, mais qu’il est utile de rap peler ici.
L’étude des doses doit enfin fixer Y attention de l’expérimentateur. Sans parler des conditions étudiées précédemment, qui peuvent les faire varier, telles que l’âge, le sexe, l’habitude, l’idiosyncrasie, etc., on n’oubliera pas que les propriétés thérapeutiques de beaucoup de médicaments varient suivant les doses auxquelles on les | emploie -, ainsi, par exemple, le camphre qui, administré I à faibles doses, est un sédatif puissant, devient un excitant des plus énergiques lorsqu’il est donné â doses
I élevées.
Noiis venons d’indiquer les principales conditions qui
sont indispensables à toute expérimentation. On peut juger combien elles sont nombreuses, importantes, absolues ; aussi est-il inutile de faire remarquer que bien rarement elles se trouvent réunies dans l'expérimentation clinique. On devra donc, dans les recherches thérapeutiques, apporter une extrême réserve, et s’inspirer d’un doute philosophique avant de tirer aucune conclusion. L’axiome, post hoc , ergo propter hoc , si satisfaisant pour le vulgaire ignorant, ne peut être appliqué, dans les expérimentations thérapeutiques, que dans les circonstances exceptionnelles où le fait se présente isolé de toute complication, quand l’action du médicament est rapide, ou bien quand la marche , la durée de la maladie étant parfaitement connues, on pourra apprécier la part, apportée par la médication dans les phénomènes observés.
Principes qui doivent diriger dans le choix des agents thérapeutiques à expérimenter.
Pour pouvoir résoudre convenablement la question que nous nous sommes posée, il nous paraît indispensable de rappeler ici la distinction que nous avons faite entre l’expérimentation scientifique et l’expérimentation pratique. Aussi bien, comme nous l’avons vu, les circonstances n’étant plus tout à fait les mêmes, les principes qui vont nous diriger doivent également différer.
Examinons chaque cas en particulier.
Expérimentation scientifique. — Lorsque le médecin se propose d’expérimenter un mode de traitement, il peut
être dirigé dans ses recherches par une vue empirique ou par une donnée rationnelle.
Il est malheureusement bien vrai que trop souvent un remède agit sans que nous sachions comment et pourquoi ce remède agit. Rien dans ses propriétés connues ne peut nous indiquer à l’avance ses effets thérapeutiques; c’est le plus ordinairement une circonstance fortuite qui les a révélés, l’expérimentation est venue ensuite les confirmer- C’est ce qui est arrivé, par exemple, pour le quinquina. Quelles indications pouvaient nous mettre sur la voie des vertus fébrifuges de cette substance? Absolument aucune, et nous aurions probablement été longtemps encore avant de les découvrir, si, comme on le raconte, un Péruvien n’avait guéri sa fièvre en venant se désaltérer dans un étang entouré de cinchona dont plusieurs avaient été précipités dans l’eau par un tremblement de terre. J’en dirai autant du mercure dans la syphilis et de quelques autres médicaments qui, du reste, il faut bien le reconnaître, constituent les meilleurs de nos agents thérapeutiques. Cette circonstance nous fait donc un devoir de ne pas rejeter sans essai un médicament, par cela même qu’il est empirique, quelque étroite et peu philosophique que nous paraisse cette base de l’expérimentation. Seulement il sera indispensable d’apporter encore plus de sévérité dans l’appréciation de ses effets, et d’avoir présenta l’esprit le nombre de remèdes sans valeur, de formules ridicules, de pratiques absurdes dont l’empirisme a encombré la thérapeutique.
Dans d’autres circonstances, le médecin se décide à un expériment parce qu’un raisonnement l’y conduit : tantôt c’est la connaissance des propriétés physiologiques d’un
médicament qui lui permet de conclure a un effet thérapeutique ; d’autres fois ce sont des analogies qui le guident dans ses essais.
La connaissance des propriétés, physiologiques d’un médicament a été bien souvent le point de départ de l’expérimentation thérapeutique, et dans plus d’une circonstance, c’est elle qui a mis sur la voie de l’efficacité d’un remède. Lorsque, par exemple, on eut découvert les propriétés physiologiques de la noix vomique, et qu’on eut reconnu que l’administration de cette substance déterminait, probablement par son action sur la moelle épinière, de violentes contractions dans les muscles des membres et du tronc , on put penser rationnellement, et Fouquier pensa le premier, que ce médicament serait avantageusement employé contre les affections paralytiques, surtout contre celles qui sont sous la dépendance d’un état pathologique de la moelle. L’expérience a justifié les données du raisonnement, et l’on connaît aujourd’hui toute l’importance qu’ont acquise la noix vomique et la strychnine dans la thérapeutique. C’est également parce qu’on savait que l’opium émousse la sensibilité, qu’on l’a administré pour calmer la douleur; c’est parce que la digitale ralentit les battements du cœur, qu’on a songé à l’employer pour régulariser les mouvements anormaux de cet organe, etc.
Toutefois, ne nous exagérons pas la valeur de cette élude physiologique comme base des propriétés thérapeutiques. La maladie n’est pas la santé. Dans l’homme pathologique surgissent des fonctions tout à fait nouvelles, qui diffèrent des fonctions physiologiques, et dont les modificateurs ne peuvent être déterminés à l’avance. C’est une opinion pro-
fessée par i\l. Andral, que les médicaments dont on peut i conclure de l’action physiologique à l’effet thérapeutique, sont ceux précisément qui n’ont d’influence que sur les phénomènes morbides qui ne sont qu’une modification soit en plus soit en moins d’un des actes de la vie. En effet, d’après les exemples choisis plus haut, la douleur n’est qu’une modification en plus delà sensibilité, comme la paralysie en moins de la contractilité. *
11 est d’autres circonstances dans lesquelles les propriétés physiologiques d’un médicament peuvent foire soupçonner une action thérapeutique, quoique les rapports entre les effets physiologiques et thérapeutiques ne soient pas aussi faciles à saisir que dans les cas précédents. Prenons un exemple. On sait, d’après les recherches très intéressantes de M. Isambert, que le chlorate de potasse donné à haute dose porte son action principale sur la muqueuse buccale, qu’il détermine un ptyalisme très marqué, et qu’il est éliminé par la salive, dans laquelle on le retrouve en quantité notable. On aurait pu d’après cela, au lieu de donner, comme on l’a fait, le chlorate de potasse empiriquement, être conduit à l’administrer d’une manière rationnelle. Rien, il est vrai, ne pouvait dire à l'avance si le résultat serait avantageux ou désavantageux, et si la stomatite ulcéro -membraneuse éprouverait de ce médicament, plus qu’aucune autre affection de la bouche, une heureuse modification ; mais néanmoins c’était un essai qu’il était permis de tenter et qui, d’après ce que nous savons maintenant par l’expérience, eût été couronné de . succès.
Ce sera donc une chose utile, et c’est là une vue thérapeutique aujourd’hui très en faveur en Allemagne, de
rechercher avec rigueur les spécifiques d’organes, c’està-dire les substances qui ont une action spéciale sur tel ou tel appareil. Quoique le corps humain soit un et qu’il y ait un consensus harmonique de toutes ses parties, on ne peut méconnaître que chaque organe a, pour ainsi dire, sa sphère d’activité particulière, ses modificateurs de prédilection, et, qu’en vertu de cette disposition, beaucoup de substances agissent sur certains organes sans agir sur les autres. L’action élective de la belladone sur l’iris, du seigle ergoté sur l’appareil utérin, des cantharides sur la vessie, de la noix vomique sur la moelle épinière, viendrait au besoin à l’appui des considérations précédentes.
Nous avons dit que l’analogie pouvait conduire le médecin à expérimenter une médication particulière. Cette analogie se déduira surtout de l’agent thérapeutique et de la maladie.
Dans le premier cas, elle se fonde sur les qualités sensibles (odeur, saveur, etc.) des substances médicamenteuses, sur leurs caractères botaniques, chimiques, sur leur composition intime, etc. Ainsi, pour n’en citer que quelques exemples, on a cru remarquer, et cette remarque avait été déjà faite par Hippocrate, que des plantes qui, à raison de leur organisation, paraissent ne faire qu’une seule famille naturelle, présentent des propriétés médicamenteuses analogues. La connaissance de ce fait pourra donc engager à expérimenter tous les genres, toutes les espèces d’une même famille qui aura déjà fourni quelques plantes utiles à la thérapeutique. Toutefois, il sera bon d’être prévenu que la règle énoncée plus haut comporte des exceptions assez nombreuses, dans les Ombellifères,
i par exemple, où la ciguë se trouve à côté des végétaux qui ! sont employés journellement comme aliments.
Pour ce qui est des médicaments empruntés au règne minéral, les classifications naturelles permettront rarement de soupçonner les propriétés thérapeutiques dont ils sont doués, si l’on prend en considération seulement l’élément électro -négatif. Quel rapprochement , par exemple , établir entre le chlorure de sodium et le chlorure de mercure ? Il n’en sera plus de même si l’on a égard à l’élément électro-positif, à l’élément basique. Alors, en effet, on remarquera que souvent les sels produits par un même métal jouissent à peu près des mêmes propriétés thérapeutiques. Ce fait, du reste, concorde avec la théorie qui admet que les sels qui sont décomposables par les humeurs de l’économie se transforment tous en dernière analyse en un composé unique et toujours le même.
L’analogie de composition des substances médicamenteuses fournira également quelques données utiles pour les essais à tenter. On sera porté à expérimenter , comme substances astringentes, des substances telles que la ratanhia, la monesia, le cachou, dans lesquelles l’analyse a démontré la présence de l’acide tannique. C’est encore en vertu de cette analyse que les chirurgiens, après avoir reconnu les propriétés anesthésiques de l’éther, ont été amenés à essayer des substances hydro -carbonées analogues, le chloroforme, et aujourd’hui encore un nouveau produit, l’amylène.
Quelquefois enfin c’est l’analogie tirée de la maladie, l’analogie pathologique, qui sera le point de départ de l’expérimentation. Un remède a-t-il réussi dans une affec tion de nature déterminée, le médecin sera porté à recher-
cher si ce remède n’aurait pas la meme efficacité dans une affection différente de siège, mais idenlique de nature. On constate d’abord que le chlorate de potasse est utile dans l’angine couenneuse ; par analogie de nature, on expérimente dans le croup, et L’ expérimentation répond favorablement. Dans d’autres circonstances, c’est une analogie de symptômes qui dirigera le médecin. C’est ainsi que l’idée est venue d’essayer le quinquina dans les maladies avec intermittence, après qu’on eut reconnu l’efficacité de ce médicament contre les lièvres intermittentes paludéennes.
Expérimentation pratique. — Nous avons maintenant à rechercher les principes qui guident le médecin dans l’expérimentation pratique. Ici, nous l’avons dit plus d’une fois, les conditions ne sont [dus les mêmes. Nous ne cherchons pas à faire une vérification des propriétés des médicaments usuels, nous ne voulons pas davantage enrichir la thérapeutique de médicaments nouveaux; nos moyens nous sont censés connus et bien appréciés dans leur action ; il s’agit seulement pour nous de faire choix de ceux qui rempliront le mieux le seul but que nous nous proposons, la prompte guérison du malade. Or, quels principes nous guideront dans ce choix? On comprend que nous ne pouvons pas entrer dans des détails qui n’appartiendraient plus à la question qui nous est imposée. Qu’il nous suffise de dire que nous repoussons de toutes nos convictions cette médecine aveugle qui consiste à administrer un remède indifféremment à tous les malades atteints d’une même affection, quels que soient leur âge, leur sexe, leur tempérament, la forme particulière de la maladie, son intensité, ses complications, etc. Pour nous, toutes ces
circonstances doivent être mûrement examinées, pesées, ce sont elles qui indiquent la méthode de traitement applicable à chaque cas particulier : en un mot, les indications seules seront le guide du médecin dans l’expérimentation pratique.