‹ De l'explication dans les sciences (volume 2)Chapitre 1 sur 153 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Afin de mieux nous rendre compte du mécanisme que la raison met en œuvre en cherchant à comprendre les phénomènes^ nous allons, dans ce chapitre, étudier, à ce point de vue particulier, le système d'explication globale de la nature édifié par Hegel.

C'est un choix qui peut surprendre à divers points de vue. Mais pour parler d'abord des considérations les plus étrangères à la philosophie, il semble difficile, quelle que soit la désapprobation qu'on entende marquer à la philosophie politique de Hegel*, d'y englober a priori sa logique et son épistémologie.

Certains ont cru, d'autre part, devoir repousser en quelque sorte a limine tout ce qui, de quelque façon que ce soit, provenait de l'hégélianisme, en vertu de l'apparence volontairement paradoxale de la doctrine, et feu Duliem aformulécette protestation en termes véhéments. « Peut-on, s'écrie-t-il, plus durement et plus insolemment que la métaphysique hégélienne, fouler aux pieds les premières évidences du sens commun ? » Il ajoute : « Et ce qui mérite d'être noté, ce n'est pas qu'un Hegel se soit trouvé parmi les Allemands ; dans tous les temps et chez tous les peuples se rencontrent de malheureux maniaques qui raisonnent à perte de vue sur des principes absurdes. Ce qui est grave, c'est que les Universités allemandes, au lieu de tenir l'hégélianisme pour le rêve d'un dément, y aient salué avec enthousiasme une doctrine dont la splendeur éclii>-

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sait toules les pliilosophics de Platon et d'Aristote, de Descartes ou de Leibniz *. »

Il est presque inutile de faire ressortir que des jugements sommaires de ce genre (celui de Duhem était certainement intluencé par la légitime indignation que lui inspirait l'agression allemande) ne peuvent en aucune façon prétendre aune considération sérieuse en philosophie. La métaphysique, pas plus que la mathématique, n'est, quoi qu'on en ait dit, justiciable des conceptions du sens commun. Or, il s'agit en l'espèce d'un système qui a exercé sur une partie notable de l'humanité cultivée, pendant une génération entière, un empire quasi-absolu ^ et qui donc, ne fût-ce qu'à ce titre, doit paraître digne au plus haut point d'arrêter l'attention de ceux qui cherchent à déduire les lois de la pensée des manifestations de cette pensée dans les divers champs du savoir humain. Nous espérons d'ailleurs qu'en guise de conclusion à l'étude que nous allons entreprendre, le lecteur arrivera à reconnaître avec nous qu'il est possible de tirer d'importants enseignements de l'examen de cette doctrine, qui, à première vue, paraît si profondément dissemblable de celle qui inspire la science de nos jours.

Nous pouvons, tout d'abord, constater qu'en ce qui concerne cette notion de l'état de puissance que nous venons de traiter dans le dernier chapitre du IF livre, Hegel, s'il en a usé largement et parfois sans doute abusé, a cependant, en même temps, clairement discerné le processus de la pensée qui l'engendre. En effet il a reconnu, ainsi que nous l'avons exposé au chapitre V (pp. 131 et suiv.) qu'au lin fond du processus de notre raisonnement il y avait une contradiction constante et que la nécessité du progrès môme de cette pensée rendait inéluctable. La dialectique hégélienne nous montre, en quelque sorte par l'intérieur, en démoulant le mécanisme de notre pensée, les raisons profondes des phénomènes, paradoxaux à première vue.

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