‹ De l'explication dans les sciences (volume 2)Chapitre 97 sur 153 · Cf. Identité et réalité^ p · texte numérisé non relu

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n'est conformément à des lois d'un enchaînement depuis longtemps prédéterminé, il y a cependant à rechercher ce qu'il avait décrété conserver dans l'enchaînement. » De même il déclare dans un autre passage que « les lois de la nature ne sont ni tout à fait nécessaires, ni entièrement arbitraires. Le milieu qu'il y a à prendre c'est qu'elles sont un choix de la plus parfaite sagesse \ » Faisons abstraction des considérations de finalité que tendrait à introduire la dernière phrase : il reste cette conception que les énoncés renferment, à côté d'un élément apriorique, un autre élément d'origine différente et qu'il faudra nécessairement rechercher a posteriori.

Les vues de Kant, dans ce domaine, sont plutôt moins nettes que celles de Leibniz ; elles n'en sont pas moins remarquables, d'autant qu'elles[ont servi de point de départ à d'autres chercheurs. On a vu au chapitre XIV (p. 142) que Kant était d'avis qu'il y avait accord partiel entre notre entendement et la réalité et qu'il en avait conclu qu'une partie de la science était directement déductible. Ce que nous appelons les principes de conservation tombait pour lui à l'intérieur de cette limite (qu'il traçait, nous l'avons dit, d'une manière trop large). Ainsi il déduit le principe de la conservation de la matière tout entier, dans le sens (jue lui prête la physico-chimie actuelle, c'est-à-dire comme un énoncé stipulant la constance non seulement de la masse, mais encore du poids. Toutefois cette déduction, chez lui, ne s'opère pas d'un seul coup, mais en quelque sorte par étapes. Tout ce qu'énonce la formule n'a pas, si l'on ose s'exprimer ainsi, la même dignité dans l'apriorique. Il y a la forme, par laquelle elle s'apparente au principe de substance, qui apparaît comme supérieure, en aprioricité, au reste.

Plus tard, Poinsot, en considérant, non pas un des trois principes dont nous avons parlé, mais un énoncé, de forme analogue, que Kepler a introduit dans la dynamique et

1. Leibniz, Œuvres philosophiques, éd. Gerhardt, vol. IV, p. 370, Théodicée, § 349.

LE PARADOXE ÉPISTÉMOLOGIQUE 333

que l'on appelle le principe de la conservation des aires, formule la remarquable observation qui suit : « Si l'on cherche ce qui a pu lui donner cette idée, on trouvera, ce me semble, qu'il y parvint, non point par hasard, comme on pourrait le croire d'abord, mais par une certaine marche naturelle, que je veux indiquer en passant, parce qu'elle se retrouve dans toutes nos recherches, et qu'elle résulte pour ainsi dire de la nature même de l'esprit humain. Et, en effet, nous ne connaissons en toute lumière qu'une seule loi, c'est celle de la constance et de l'uniformité. C'est à cette idée simple que nous cherchons à réduire toutes les autres, et c'est uniquement en cette réduction que consiste pour nous la science *. » La suite affaiblit la signification de ce passage, car Poinsot paraît y réduire la recherche à celle de la constance d'un rapport. Il semble cependant résulter, de la marche même de' son raisonnement, qu'il avait tout d'abord mieux entrevu la véritable portée de cette proposition. En effet, la constance du rapport, c'est l'essence même de la loi ; dire que Kepler la recherchait, ce serait affirmer qu'il a cherché une formule empirique quelconque. Or, c'est là contre quoi Poinsot s'élève précisément, la pensée de Kepler n'a pas erré au hasard, ce qu'il lui fallait, c'est un énoncé de conservation, parce que seul un énoncé de ce genre nous apparaît connaissable « en toute lumière », c'est-à-dire adéquat à la fois à l'essence des choses et à notre entendement '.

Il est probable que Hegel, dans ce domaine comme dans bien d'autres, procède de Kant. Mais, on l'a vu, la pensée de Hegel est allée beaucoup plus loin que celle de son prédécesseur. Hegel a parfaitement démêlé le rôle véritable du concept d'identité dans la marche de notre pensée. Il sait de quelle manière la science s'en sert et il a clairement reconnu que le principe de la conservation de la matière, tel que le conçoit la chimie, en dérive directe-

1. Poinsot, Eléments de statique, etc., 10» éd., Paris, 1S61, p. 239.

2. Par suite de quelles circonstances la pensée de Poinsot a dévié ainsi, comme d'ailleurs celle d'autres savants dans des conditions analogues, c'est ce que nous avons essayé de démêler, Identité et réalité, pp. 33, 227, 246.

ment, que la persistance des éléments dans les combinaisons n'est qu'une notion introduite en vue de satisfaire notre tendance à expliquer le changement en le niant, en aftirmant l'identité des choses dans le temps.

Quoique écrivant dix ans après la mort de Hegel, Whewell ignore entièrement ces raisonnements, et c'est en suivant directement les traces de Kant qu'il parvient à déterminer avec justesse la manière dont il convient de se représenter le rôle de la déduction et de l'expérience dans certains énoncés. « C'est un paradoxe, dit-il dans l'introduction à sa Philosophie des sciences inductives, que l'expérience nous conduise à des vérités universelles de l'aveu de tous et apparemment nécessaires, comme le sont les lois du mouvement. La solution de ce paradoxe consiste en ce que ces lois sont des interprétations des axiomes de causalité. Les axiomes sont universellement et nécessairement vrais, mais la juste interprétation des termes qu'ils contiennent nous est enseignée par l'expérience. Notre idée de cause nous fournit Idi Jorme et l'expérience la matière de ces lois S » Cependant Whewell ne conçoit pas l'application de ces vues aux principes de conservation avec une précision suffisante, puisque, nous l'avons vu, la conservation de la matière lui apparaît (tout comme à Kant du reste) entièrement apriorique. 11 affirme aussi que l'on eût pu parvenir au principe d'inertie indépendamment de toute expérience et que la cinématique entière est dans le même cas ^

Plus d'un quart de siècle après Whewell, Wundt examine de plus près ces énoncés dont le caractère est controversé et qu'il qualifie d' « axiomes de la physique ». Il insiste beaucoup sur un aspect de ces propositions qui ne nous intéresse pas ici, à savoir sur ce qu'elles procèdent d' « expériences de pensée ». Mais il fait aussi ressortir qu'elles dérivent d'une formule générale, qui n'est autre que l'équivalence de la cause et de l'effet. Notre raison

1. Whewell, The Philosophy of the Indactive Sciences, Londres, 1840, voL I", p. xxvii,

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