Descartes, Principes, livre II, chapitre xviii
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moilir du xviii" siècle, le concept de rélémenl qualitativement divers s'établit, les clnmistes n'acceptent cependant que sous J)éné(icc d'inventaire cette donnée que l'expérience leur impose. Ils ne cessent de chercher, entre ces éléments, des rapports, ce qui montre bien qu'ils ne les considèrent j)as comme véritablement ultimes, qu'au contraire la multiplicité de ce donné les choque comme une anomalie. Dans leur for intérieur, nous le savons par le témoig:nage autorisé de Berthelot, ils conservent toujours « l'espoir de dépasser ce qu'ils considèrent comme une limite provisoire ^ ».
C'est qu'en effet, comme l'a bien vu Mannequin, l'unité de la matière est le postulat secret de tout atomisme ^.
Mais il ne suffit point de ramener la diversité des matières à l'unité. Il faut encore que l'existence de cette matière unique elle-même soit conforme aux exigences du principe de la raison suffisante. Rappelons-nous l'injonction de Leibniz : si le monde est composé de globules, nous devons pouvoir montrer pourquoi ce sont des globules et non des cubes. Or, quelles sont les propriétés que, dans ces conditions, nous pourrons attribuer à cette matière unique ? La réponse est aussi simple qu'elle paraît, à première vue, paradoxale. Il est manifeste, en effet, qu'aucune propriété physique ne saurait nous apparaître comme réellement motivée par la raison suffisante, qu'au contraire toute qualité dont nous essaierons de doter la matière nous apparaîtra forcément comme une qualité occulte, seules les propriétés spatiales se révélant comme conformes aux exigencss de notre esprit, comme réellement nécessaires. C'est donc que la matière véritablement rationnelle ne peut être au fond que de l'espace.
Que ce soit là réellement l'esprit qui anime la science, c'est ce dont on peut se convaincre en étudiant les diverses théories de la matière et leur évolution dans l'histoire. Il ne peut, tout d'abord, y avoir aucun doute en ce qui con-
1. M. Berthelot, Les origines de l'alchimie, Paris, 1883, page 289. — Cf. sur cette tendance intime de la chimie, plus bas, chap. VIII, pp. 283 et suiv.
2. Hannequin, Essai critique sur l hypothèse des atomes, Paris, 1895, p. 166,
17(S LA MARCHE DE l'eXPLICATION
cerne le véritable législateur de la science moderne, Descartes. Chez Descartes matière et espace se confondent, il n'y a pas d'espace en dehors de la matière, et la matière, en revanche, est dépouillée de tout ce qui n'est pas propriété spatiale, de sorte qu'elle n'est visiblement que de l'espace hypostasié.
La science moderne ne procède pas avec cette franchise un peu choquante, mais il est aisé de voir qu'à l'aide d'un détour où il y a une sorte d'hypocrisie (inconsciente, cela va sans dire) elle tend au même but. En effet, après a^oir cherché à unifier la matière, elle s'applique ensuite à constituer cette matière à l'aide d'un «milieu universel », l'éther (en tant du moins que l'on n'entend pas abolir complètement ce concept, en lui substituant tout de suite, comme nous l'avons vu plus haut, cet X définitif et redoutable de l'électricité), et enfin elle fait son possible pour que cet éther puisse être, dans une certaine mesure, confondu avec l'espace. C'est peut-être cette dernière circonstance qui est, en l'occasion, la plus caractéristique, la plus révélatrice de la puissance du courant irrésistible qui entraîne la pensée humaine dans ce domaine et la fait en quelque Horte complice inconsciente de supercheries à la fois compliquées et naïves. Quoi de plus étonnant en effet que de constater que cet éther, qu'on est obligé de douer de toute sorte de propriétés bizarres et plus ou moins contradictoires, dont la densité par exemple, selon le témoignage autorisé de Sir J. Thomson et de Sir O. Lodge, doit être supposée « immensément plus grande qus celle d'aucun corps connu "^ », n'est cependant qu'un prête-nom du vide, puisque, comme l'a constaté Maxwell, les propriétés de l'éther sont celles du vide * et que, selon M. Nernst, l'hypothèse de l'éther n'est qu3 la théorie du vide '. C'est donc que l'éther est réellement une hypostase de l'espace, comme Helmholtz l'a expressément reconnu, et comme Kant l'avait d'ailleurs reconnu avant lui, en ce qui con-
1. 0. Lodge, The Aether of Spacé, Nature, vol. LXXIX, 1909, p. 323.
2. Maxwell, Scientific Papers, Cambridge, 1890, vol. Il, p. 323.
3. W. Nernst, Sur quelques nouveaux problèmes de lu théorie de la chaleur, Scientia, X, p. 292.
l'identité et l'ide-mipication 170
cerne le lluido calorique qui jouait dans la physique de son temps un rôle analogue à celui de notre éther S
Le côté paradoxal de cette situation frappe quelquefois les savants cux-mômes. Quand, sans aucune préoccupation mélhodique, mais par simple souci de préciser le sens d'une théorie, ils se heurtent à une conception où le contraste se révèle d'une manière un peu tangible, ils sont aptes à s'étonner. C'est ce que fait par exemple M. Whittaker, en constatant que l'éther dont il est question dans une théorie est « simplement de l'espace doué de certaines propriétés dynamiques ' ». De même Duhem estime avoir suffisamment réfuté certaines théories, en constatant qu'elles tendent à réduire la matière à l'espace % et H. Poincaré proteste hautement contre les exigences de certains adeptes du mécanisme pur, tendant à tout ramener à une matière « n'ayant plus que des qualités purement géométriques * », cette matière, nous avons à peine besoin de le faire ressortir, n'étant évidemment que de l'espace. M. Castelnuovo va plus loin, puisqu'il reconnaît qu'il y a là un phénomène non pas exceptionnel, mais général. La chose d'ailleurs ne lui en apparaît pas moins comme blâmable et il en cherche la cause dans une opposition entre l'esprit ancien et l'esprit moderne : on fait une concession à l'esprit moderne, en rapportant le mouvement de la matière à l'éther, « mais on attribue ensuite à l'éther des propriétés qui reconstituent en lui ce système en repos absolu dont on croyait être débarrassé ' ». Le lecteur, nous l'espérons du moins, aura acquis la conviction que la cause est bien plus profonde, à savoir la • nécessité d'identitier espace et éther.
1. Kant, Vom Ueberffunçfe, etc., Francfort, 1888, pp. 111, 119, 121. Parmi les philosophes contemporains, c'est surtout M. Ward qui a reconnu clairement cette identification de l'éther et de l'espace {Nalaralism and Agnosticism, Londres, 1899, roi. I, pp. 132 et suiv.).
2. Whittaker, a History of the Théories of Aether and Electricity, Londres, 1910, p. 416.
3. P. Duhem, L'évolution de la mécanique, Paris, 1902, pp. 177-178. • 4. H. PoiNGARÉ, Electricité et optique, Paris, 1901, p. 3.
5. G. Gastelnuovo, Le principe de la relativité, etc., Scientia IX, 1911, pp. 51 et suiv.