Cf. Identité et réalité, pp. 100 et suiv
2. Lucrèce, De rerun natura, livre l"', v. 330 et suiv., 4"20-421.
170 LA MARCHE DE l'eXPLICATION
Ainsi la forme essentielle de notre science nous apparaît comme modelée surtout par le souci de l'explication du changeant par le persistant. C'est pour obéir à cette tendance irrésistible que nous cherchons la raison suffisante du phénomène, et le principe de la raison suffisante n'est donc qu'une forme du processus d'identification. 11 est, par l'identification de l'antécédent et du conséquent, l'application de ce processus à la marche des phénomènes dans le temps.
Que si maintenant, revenant à l'ordre de considérations que nous avons développées dans ce chapitre (pp. 147 et suiv.), nous nous demandons quelles sont les conditions particulières dans lesquelles ce schéma s'applique ici, nous reconnaîtrons aisément que la déduction des sciences physiques ressemble à celle des mathématiqpies en ce sens que, tout comme cette dernière, elle ne suit pas la pente naturelle de notre esprit, en progressant par des similitudes qui s'imposent à l'attention, mais qu'elle s'applique au contraire à rechercher ces similitudes. Seulement, ce procédé, elle le pousse à bout en quelque sorte, en nous contraignant à relier, par des identifications, ce qui nous a paru, tout d'abord, le plus dissemblable. Car, enfin, si différent que soit, de forme, l'espace circonscrit par deux carrés, de celui d'un carré unique, nous comprenons cependant, aussitôt que nous avons saisi la signification du terme aire, qu'il peut y avoir égalité dans ce cas. INIais comment peut-il y avoir égalité entre le métal sodium et le gaz chlore d'une part et les cristaux de sel marin d'autre part ? Et pourtant nous écrivons, sans hésiter, l'équation chimique que l'on connaît. De même, qu'y a-t-il de semblable, pour l'entendement immédiat, entre une masse d'eau tranquille dans un bassin placé sur une hauteur et un courant électrique ? Mais là encore, nous parvenons à nous convaincre qu'il y a similitude dans un ordre d'idées qui nous apparaît comme très essentiel, puisqu'il s'agit, dans les deux cas, d'énergie, et que ces énergies peuvent s'égaler. Pour nous faire trouver ces identités, qui apparaissent, à tout esprit non prévenu^
l'identiti'; et l'identification 171
clTi'oyablt'mcnt cherchées! (dans le sens lilléral du lerme), il a suffi cju'il y cùl, entre les phénomènes, un rapport de succession. En effet le chlore et le sodium, mis en contact, formeront du sel marin et peuvent, inversement, être produits à l'aide de ce corps, alors qu'il paraît d'autre part impossible de les décomposer l'un ou l'autre, du moins par des moyens de laboratoire ordinaires, et que nous les concevons de ce chef comme des éléments. W faut donc qu'ils soient contenus dans le sel marin, il ne se peut pas qu'ils n'y soient pas d'une manière quelconque, et bien que ce corps diffère totalement, au point de vue de ses propriétés, aussi bien de l'un que de l'autre de ses composants, nous le qualifions néanmoins de chlorure de sodium et écrivons sa formule NaCl. Et de même le fait que l'eau, en descendant de la hauteur et en actionnant une turbine et des dynamos, pourrait donner naissance à un courant électrique, suffit pour qu'on déclare que le bassin d'eau contient de l'énergie, qu'il est un réservoir d'énergie, énergie que l'on qualifie de potentielle sans doute (parce qu'elle ne se manifeste pas d'une manière immédiate), mais que l'on assimile cependant à celle de la turbine et du courant électrique.
Ce qui est peut-être plus important encore à constater, dans le même ordre d'idées, c'est le fait qu'à l'encontre de ce qui a lieu pour la démonstration mathématiqpie, la recherche de l'identité en physique n'est pas précédée, dans l'immense majorité des cas, de ce décret qui l'ordonne explicitement et que l'on appelle l'énoncé du théorème. C'est là une circonstance qui s'explique on ne peut plus aisément : il n'est nul besoin de proclamer ce sur cjuoi tous les hommes sont, intimement, d'accord, ni d'enjoindre l'obéissance à ce qui constitue un penchant irrésistible de tout cerveau normalement constitué. L'élève, au moment oi'i on lui montre, pour la première fois, les trois carrés du théorème de Pythagore, ne trouve, dans son esprit, aucune idée préconçue sur les rapports possibles de ces aires : il ne serait nullement choqué, tout d'abord, si l'on énonçait un rapport tout différent du véritable. 11
faut donc que le théorème soit formulé clairement pour qu'il sache dans quelle direction s'orientera la marche de l'identification. Mais dès que nous apercevons un phénomène, un changement, nous entendons qu'il soit expliqué, qu'il soit rendu rationnel. Cette fois donc, le processus d'identification marche tout seul en quelque sorte et, le cas échéant, en dépit de nous-mêmes. C'est ce qui fait que nous ne nous en rendons pas compte et qu'il est nécessaire d'analyser les procédés de la science pour le découvrir au fond de nos raisonnements.
Mais le rôle du processus d'identification dans les sciences physiques ne se limite pas à ce qui a trait uniquement au changement. Il suffit en efiTet de nous interroger pour reconnaître que nous réclamons une explication non seulement du changeant, mais encore du persistant. Aristote même, si circonspect quand il traite de la cause, obéit parfois à cette tendance. Critiquant la conception de Démocrite qui, pour expliquer l'agitation des atomes, avait fait valoir qu'elle avait existé de tout temps, il déclare : « En général, admettre que ce soit un principe et une cause suffisante d'un fait de dire que ce fait est toujours de telle ou telle manière, ce n'est pas du tout satisfaire la raison. C'est là cependant à quoi Démocrite réduit toutes les causes de la nature, en prétendant que les choses soient actuellement de telle manière et qu'elles y étaient antérieurement. Mais quant à la cause de cet état éternel il ne croit pas devoir la rechercher \ »
On pourrait, à la vérité, concevoir que l'opposition du Stagirite est, en cette circonstance, motivée surtout par le fait qu'il s'agit d'une agitation, c'est-à-dire d'un mouvement. En effet, les anciens ne connaissant pas le principe d'inertie, la conception d'un corps en état de mouvement leur était infiniment moins familière qu'à nous et, chez Aristote notamment, le mouvement est constamment assimilé à un changement. Ce serait néanmoins, semble-t-il,
1. Abistote, Physique, trad. Barthélémy Saim-Hilaibb, liv. VIII, chap. i,
l/ IDENTITÉ ET l'iDENTIFICATION 173
une interprétation un y)eu forcée dans le cas actuel, car l'ap^ilalion se trouve certainement ici (comme le montre l'expression Vélat, éternel) assimilée à un état. Mais voici, au surplus, une autre citation qui ne laisse, croyons-nous, aucun doute : « Nous pensons savoir les choses d'um; manière absolue et non point d'une manière sophistique, purement accidentelle, quand nous savons que la cause pour laquelle la chose existe est bien la cause de cette chose, et que par suite la chose ne saurait être autrement que nous le savons \ » Ici il est nettement question de cause, alors que tout devenir, tout chang-ement, semblent exclus.
Leibniz a formulé cette manière de penser avec une grande netteté : « Il faut, dit-il, rendre raison même des «hoses éternelles ; si l'on suppose que le monde a existé •depuis l'éternité et qu'il n'y a en lui que des globules, il faut rendre raison pourquoi ce sont des globules plutôt que des cubes *. »
C'est aussi, évidemment, en suivant le même ordre d'idées qu'il proteste contre l'attribution aux substances de qualités quelconques. « Ainsi, dit-il, dans l'ordre de la nature (les miracles mis à part), il n'est pas arbitraire à Dieu de donner indifféremment aux substances telle ou telle qualité ; et il ne leur en donnera jamais que celles qui seront naturelles, c'est-à-dire qui pourraient être dérivées de leur nature comme des modifications explicables '. »
1. lo., Dernier s analytiques, trad. Barthélémy SAi>T-HiLAiRE,liv. I">', chap. ii, §7.
2. CouTURAT, Sur la métaphysique de Leibniz, Revue de métaphysique, -vol. X, 1902, p. 3. Cf. Leibmz, Opuscules et fragments inédits, éd. Couturat, Paris, 1903, p. 519.
3. Leibniz, Opéra, éd. Erdmann, p. 203. Saint Thomas était, à ce sujet, d'une opinion diamétralement opposée, puisque, en parlant de ce que les
t corps graves tendent vers le centre, il interdisait de demander la raison de ce phénomène : il n'y a pas de raison des natures (Sertillanges, Saint Thomas d'Aquin, Paris, 1910, vol. I". p. 126). Leibniz n'avait donc pas tort de protester, à propos de la gravitation newtonienne précisément, contre les qualités occultes des scolastiques (Cf. Identité et réalité, p. 504). Mais il est douteux que saint Thomas ait trouvé cette partie de sa doctrine chez son maître Maïmonide, le fait que ce dernier, comme nous le verrons tout à l'heure (cf. plus bas, p. 196) entend ne reconnaître à Dieu que des attributs négatifs semblant indiquer une tendance contraire.
174 LA MARCHE DE l'eXPLICATION
Mais tout cela était virluellement contenu dans son énoncé même du principe de la raison suftisante : « Jamais rien n'arrive sans qu'il y ait une cause ou du moins une raison déterminante, c'est-à-dire quelque chose qui puisse servir de rendre raison a priori pourquoi cela est existant plutôt que de toute autre façon ^ »
En effets si la première partie de la formule paraît avoir trait au devenir seul, daais la seconde partie le philosophe, par une sorte de saut mental, va évidemment plus loin, puisqu'il demande la raison de ce qui « est existant ».
Nous n'avons qu'à nous reporter à ce que nous avons précédemment exposé pour reconnaître à quel point Leibniz avait raison. La physique, nous l'avons constaté, cherche à expliquer, non seulement les phénomènes, mais la matière elle-même (p. 164). Or, la matière c'est, par essence, ce qui existe et ce que nous devons même considérer comme éternel. C'est donc que nous recherchons vraiment la raison même des choses éternelles, comme l'a dit Leibniz. D'ailleurs, dans cet ordre d'idées, les exemples abondent dans la science. Ainsi les traits caractéristiques de la structure animale entre lesquels Cuvier entendait établir un lien de dépendance (chap. III, pp. 59 et suiv.) n'étaient certainement pas conçus par lui comme ayant un rapport de succession quelconque ; cette pensée devait être d'autant plus éloignée de son esprit que l'espèce, comme on sait, était pour lui quelque chose d'absolument stable, apparaissant avec toutes ses particularités et disparaissant de même. Et c'est aussi en obéissant à cette même tendance éternelle de l'esprit humain que la chimie s'étonne de la diversité des substances et que cet étonne-
1. Leibniz, Opéra phiiosophica., éd. Erdmann, p. 515. Cf. Id., Opuscules et fragments inédits, éd. Gouturat, p. 25 : « Principium omnis ratiocinationis priniarium est, nihil esse aut fîeri quin ratio reddi potest, saltem ab obmniciOfCur sit potius quam non sit,aut cur sil potius quam aliter. » — Cf. aussi th., pp. 11, 402, 553. — En comparant ces énoncés entre eux, ainsi qu'à celui que nous avons cité, p. 510, on voit qu'ils n'expriment pas tous avec la même netteté la nécessité d'une recherche de la cause du persistant. Mais le nihil esse aut fieri de la présente note, de même d'ailleurs que la déclaration relative aux globules montrent bien qu'il n'y avait, dans l'esprit de Leibniz, aucune hésitation à ce sujet.
l/ll)ENTITK ET LIDENTIFICATION 175
m^nt, selon le lémoignaiîc autorisé de iNI. Job, constilue le point de départ de cotte science tout entière '.
Il sultit du reste d'ouvrir un manuel quelconque pour se convaincre que ce à quoi tend principalement la théorie chimique, c'est d'établir un lien rationnel entre les diverses propriétés d'une substance, et il est tout à fait manifeste que là même où elle ne peut rien affirmer à cet égard, l'existence d'un tel lien constitue pour elle un véritable article de foi.
Il tend donc visiblement à s'établir, dans ce domaine de la relation causale, une véritable confusion entre deux ordres d'idées pourtant très distincts, C3 (jui nous fait aussitôt supposer qu'en dépit de cette distinction il doit y avoir entre eux une étroite connexité. C'est ce dont, en effet, il est aisé de se rendre compte.
Le but que vise toute explication, c'est, dans le sens le plus général, de nous faire comprendre le monde, que nous n'apercevons tout d'abord que comme une vérité de fait, vérité accidentelle par conséquent, comme quelque chose de nécessaire, comme une vérité de raison. Ainsi, dans l'image de la réalité que la science recherche, tout doit être rationnel. Par conséquent, nous devons justifier même le point de départ de la déduction devant le tribunal de raison suffisante.
C'est évidemment en tentant cette justification que philosophes et savants ont fréquemment, sans hésitation et presque sans transition, élargi le concept de la causalité et recherché les causes de choses conçues comme permanentes. INIais on peut encore se rendre compte de la relation intime qui rattache l'un à l'autre ces deux problèmes par une voie un peu différente.
Nous avons constaté, avec Riemann, que le problème de la causalité proprement dite se pose du fait qu'il y a, dans les choses, du changement et avons reconnu qu'en leur fin fond toutes les théories tendant à expliquer ce
1. Job, Le progrès des théories chimiques, Bulletin de la Société française (le philosophie, 13" année, février 1913, p. 47.
17G LA MARCHE DE l'eXPLICATION
changemsnt aboutissent à égaler rantécédent et le conséquent, à affirmer que rien ne s'est créé et rien ne s'est perdu, que tout a persisté, en d'autres termes à nier ce même changement. Ainsi la détermination de la raison sufiisante du divers dans le temps consiste dans le fait que nous soumettons ce divers à un processus par lequel nous nous efforçons de le ramener à un identique.
Il en va de même en ce qui concerne la raison suffisante de ce qui ne devient pas, mais de ce qui est. Là aussi, ce qui nous apparaît avoir besoin d'être expliqué, c'est le fait qu'il y a du divers et là encore nous ne pouvons rendre raison de ce divers que par un processus d'identification. Nous avons demandé tout à l'heure : pourquoi y a-t-il du changement dans le temps ? Et la réponse, l'explication, a consisté à aftirmer que le changement est purement apparent, qu'il n'existe pas en réalité, le conséquent étant, au fond, identique à l'antécédent. Nous demandons à présent : pourquoi ce que nous percevons comme existant dans l'espace nous apparaît-il comme divers ? Et nous ne pouvons, si nous devons expliquer cette diversité, suivre d'autre voie que celle qui consiste à la nier, en prétendant que l'étonnante variété que nous croyons remarquer n'est qu'apparente, qu'elle dissimule une identité foncière, toutes les matières qui remplissent l'espace étant au fond une seule et même matière.
G'es^le concept de l'unité de la matière, et il suffit d'un coup d'œil rapide sur la science et son histoire pour se convaincre que ce concept a constamment fait sentir son influence dans toutes les théories de la réalité physique. Les anciens, aussi bien atomistes que péripatéticiens, considèrent qu'il y a là une vérité qui n'a pas besoin de démonstration et le moyen âge leur emboîte le pas. Pour Descartes égalemsnt « il n'y a qu'une matière en tout l'Univers » S et après lui tout le monde semble d'accord sur ce point. Quand, par suite de la profonde transformation que subissent les théories chimiques dans la seconde