‹ De l'explication dans les sciencesChapitre 8 sur 123 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

BieD que la langue soit remplie de tropes assez lointains et que les mots soient arrivés dans certains cas à signifier tout autre chose que ce qu'ils devaient indiquer à l'origine, il n'est pas inutile, quand on entend fixer le conienu d'un terme, de rechercher tout d'abord son étymologie. Celle du mot explication est d'une clarté parfaite. Le mot latin plica, qui a fait en français pli, a la même signification c[ue le terme qui en dérive, et expliquer équivaut donc à peu près à déplier, avec cette nuance (qne le suffixe ex, en tant que comparé à de, accentue suffisamment) qu'il s'agit moins de rendre l'étoffe plane et lisse, que de faire sortir, de montrer ce qu'elle cachait dans ses plis. Bossuet emploie le terme dans ce sens littéral : « Nous serons forcés d'avouer qu'il y a dans la graine un principe secret d'ordre et d'arrangement puisqu'on voit les branches, les feuilles, les fleurs et les fruits s'expliquer et se développer de là avec une telle régularité... » et c'est dans un sens déjà dérivé, mais encore très voisin que Boileau dit d'une tragédie qu'elle « agit, marche et s'explique' ». Cette acception est, du reste, conforme à la tradition de la philosophie médiévale, comme on le voit par Nicolas de Cusa, qui définit la ligne comme « l'explication du point S>.

Des philosophes étrangers, en empruntant le terme au latin, lui ont également conservé parfois ce sens primi-

1. Nous empruntons ces deux citations au Dictionnaire de Littré, à l'article Expliquer, t. II, p. 1570.

2. Cf. R. EucKES, Geschichte der philosophisehen Terminologie im Grundrisse, Leipzig, 1879, pp. 82, 187.

tif. Ainsi Hegel, en parlant de « l'esprit du monde » dont « la nature demeure toujours la même et qui néanmoins, dans le cours du monde, développe cette sienne unique nature », se sert du terme explicirt '. Et de même M. Ward, en commentant le philosophe allemand, traite du « processus d'explication » de l'Un absolu ' et Will. Wallace, à propos des théories de la préformation, parle de r « explication d'un organisme microscopique ' ».

Mais, nous le savons tous, ce sens du terme, s'il se rapproche du sens primitif, étymologique, n'est pas son sens habituel, celui notamment dans lequel il est employé dans le langage scientifique. Expliquer signifie pour nous « rendre inlelligil)le ce qui est obscur » ; c'est la définition de Littré, et les deux excellents Vocabulaires philosophiques, que la langue française, par un privilège que nous croyons unique, a le bonheur de posséder, sont à ce sujet d'accord avec lui. La définition de M. Goblot est presque identique ' et M. André Lalande écrit que « expliquer, dans tous les sens, c'est faire comprendre ».

Quel est le lien entre cette acception et l'acception étymologique? M. Goblot, très justement, indique en quelque sorte comme sens intermédiaire celui de « rendre manifeste ce qui était enveloppé et caché, explicite ce qui était implicite ». Ainsi donc, quand nous aurons bien scruté, pénétré un phénomène, que nous en aurons rendu apparents les détails les plus ténus, le plus cachés dans ses « plis », nous l'aurons expliqué, c'est-à-dire que notre compréhension dudit phénomène se trouvera être parfaite et que notre intelligence devra dès lors se déclarer entièrement satisfaite.

1. Hegel, Philosophie der Geschichte, Werhe, Berlin, 1837, vol. IX, p. 13.

2. This is an immanent and self-determining process of explication of the Absolule One. James Ward, The Realm of Ends, Cambridge, 1911, p. 101.

3. Growth is thus not accretion, but explication and enlargement of a microscopic organism siibsisting in thegerm. Will. W ai,i.\cb, Prolegomena to the Stiidy of Hegel's Philosophy and especially of his Loijic, 2" éd., O.vford, 1894, p. 152.

4. E. Goblot, Vocabulaire philosophique, Paris, 1901, p. 227.

5. A. Lalande, Vocabulaire philosophique. BuUelin de la Société française de'philosophie, juillet 1905, p. 244.

LA SCIENCE EXIGE LE CONCEPT DE CHOSE o

Il est à remarquer, à ce propos, que le sens étymoloiîiqut* des vocables servant à exprimer, dans les autres lani2:ues européennes, le concept de l'explication ne contredit pas cette interprétation. L'italien spiegare est étymologifpiement identique au verbe français et l'anglais to explain est tributaire de la même image. L'allemand erklaeren, rendre clair, éclaircir, mettre en liunière, procède d'une image physique différente, mais revient tinalement à une conception très analogue, puisque l'accroissement de la lumière est évidemment destiné à faire apercevoir des détails qui ont pu échapper à un examen plus superficiel. C'est à la même ligure de l'éclairage accru qu'ont recours les termes russe et polonais obiasnit' et objasnic, alors que deux autres verbes qii'emploient ces langues slaves [rastolkovaV et wjytlomaczxc) expriment plutôt l'idée d'une traduction, signification que prend d'ailleurs aussi le verbe expliquer en français, quand on parle par exemple d' « expliquer un texte ».

Le sens que nous venons de déterminer peut-il nous suffire ? Oui, si l'on admet que la tâche de la science consiste uniquement à décrire les phénomènes. C'est à peu près, on le sait, la conception d'Auguste Comte, reprise par Kirchhoff et surtout par M. Mach, qui en a fait la base d'une théorie complète de la science. Il est manifeste, en effet, que tout, dans la science, doit dépendre de là, que sa forme et son contenu devront se moditier selon ce que l'on concevra comme étant sa tâche fondamentale.

La conception à laquelle nous venons de faire allusion porte, on le sait, le nom de positivisme, et ce terme, du moins en tant qu'appliqué à la théorie de la science, a un sens tout à fait précis. C'est là, remarquons-le en passant, un très grand mérite d'Auguste Comte que d'avoir su créer, au milieu de conceptions philosophiques, qui sont plutôt, par leur nature, fluides, floues, une doctrine nette, à angles arrêtés, quelque chose de rigide que l'on peut véritablement étreindre et que l'on peut sans doute briser, mais qui se prête bien moins à être déformé, ou du moins où toute déformation, toute surcharge se découvrent aisément.

Positivisme signifie (en nous en tenant au contenu épistémologique du terme, le côté social de la doctrine ne nous intéressant pas ici) : « abstention de toute métaphysique ». On affirme donc que la science n'a pas à pénétrer le véritable être des choses, qu'elle peut faire abstraction de cet être. La science, ajoute-t-on, ne recherche et n'a à connaître que des rapports, elle est un ensemble de rapports, et sa seule partie essentielle, ce sont les règles, les lois qui formulent les rapports en question. Même si nous sommes appelés à formuler des suppositions, des hypothèses, elles doivent avoir pour unique objet une règle empirique encore inconnue : « Toute hypothèse physicjue, afin d'être réellement jugeable, doit exclusivement porter sur les lois des phénomènes et jamais sur leur mode de production ». » Nous espérons pouvoir montrer, comme une conclusion de l'étude à laquelle nous allons nous livrer présentement, que l'affirmation positiviste contient une part de vérité. Mais, prise à la lettre, elle ne résiste pas à l'examen.

Il convient, tout d'abord, de bien se mettre en garde contre une conception qui constitue précisément une de ces surcharges de la doctrine dont nous avons parlé tout I à l'heure. L'homme fait de la métaphysique comme il res- [ pire, sans le vouloir et surtout sans s'en douter la plupart /^ j du temps. On trouvera dans le présent exposé plus d'une preuve à l'appui de cette affirmation. Mais il serait difficile, semble-t-il, de mieux mettre en lumière cette tendance de l'esprit, qu'en constatant que la formule même par laquelle on prétend exclure toute métaphysique sert bien souvent de fondement à l'édification d'une sorte de métaphysique sui generis. Si l'on examine en effet d'un peu plus près la manière dont, le plus souvent, on parle de ces lois, on s'aperçoit qu'elles se trouvent érigées en véritables entités, existant en soi, indépendamment de l'esprit qui les a conçues ou qui les applique. Ce sont des lois de la nature. Les rapports auxquels elles servent

I. Aug. Comte, Cours de philosophie positive, 4" éd., Paris, 1887, vol. II, p. 312. Cf. plus bas les citations de la p. 44.

d'expression sont les rapports véritables des choses entre elles, rapports rpie nous pouvons donc connaîlre, en nous abstenant de toute tentative de connaître les choses en elles-mêmes.

Ce n'est pas là une affirmation contradictoire en soi. Ainsi, pour nous servir d'un exemple mathématique, des expressions aiFcctées d'un l'acteur imaginaire peuvent fournir entre elles des rapports entièrement réels, et la transcendance de ::, comme le fait remarquer Cournot S disparaît dans le rapport de la surface de la sphère à celle de son grand cercle. Il ne serait donc pas impossible a priori qu'en mettant en rapport des entités inconnaissables parce que liées indissolublement à un élément subjectif, nous aboutissions à une donnée entièrement objective, le subjectif se trouvant éliminé par l'opération. Et de fait c'est ainsi, sans doute, que raisonnent, plus ou moins consciemment, ceux qui croient à l'objectivité, à la réalité en soi, des lois de la nature.

Ils sont nombreux et cela s'explique, car, à première vue, l'opinion semble assez conforme à l'esprit de la science moderne. « Les lois mathématiques du mouvement des astres, dit Ampère, réglaient ce mouvement depuis que le monde existe et bien avant que Kepler les eût démontrées ^ » De même un physicien contemporain d'une haute compétence déclare que « les lois étaient en vigueur avant que les hommes les aient formulées et le seront quand il n'y aura plus d'hommes ^ » et un philosophe de l'histoire contemporain affirme que « le principe d'Archimède existait dans l'essence des choses avant que les solides aient flotté sur des liquides ' ». Mais si Ton saisit les véritables implications de la théorie, celle-ci ne tarde pas à apparaître comme quelque peu choquante. Sans doute, la nature nous paraît ordonnée ; chaque obser-

1. Cournot, Essai sur les fondements, Paris, vol. II, p. 21 (§ 215).

2. Cf. GoBLOT, Essai sur la classification des sciences, Paris, 1898, p. 17.

3. M. Planck, Die Einheit des physikalischen Weltbildes, Leipzig, 1909, p. 32.

4. A. D. XÉNOPOL, L'j'dée de loi scientifique et l'histoire, Scientia,Xll, 19i2, p. 40.

vation conlirme en nous la conviction de cette ordonnance et chacun de nos actes, chacun de nos gestes, en tant que visant un but, témoignent éloquemment de la confiance que nous avons en son existence. Ils témoignent aussi que nous sommes convaincus de ce que cette ordonnance générale de la nature est faite de telle façon qu'il nous est possible de la pénétrer '. Mais il est clair que ces propositions générales épuisent tout ce que nous pouvons connaître dans cet ordre d'idées. Dès que nous énoncerons une formule particulière, elle contiendra des éléments qui, manifestement, appartiennent non pas à la nature, mais à nous-mêmes, éléments dont il sera tout <i fait impossible de la débarrasser.

Songeons, par exemple, à la forme mathématique que revêtent les règles dans les chapitres de la science les plus avancés et qui nous apparaît comme la forme la plus parfaite de la loi, celle vers laquelle elle doit tendre et semble tendre en effet. Il est sans doute parfaitement plausible de supposer que la nature elle-même, dans son tréfonds, est mathématique par essence et nous aurons, dans un de nos chapitres ultérieurs, à nous occuper de cette métaphysique du panmathématisme. Mais, de toute évidence, les procédés mathématiques concrets, ceux dont nous nous servons réellement, sont le produit d'un développement historique où le hasard a dû avoir sa part. Ainsi, en formulant la loi de la réfraction, nous nous servons de la fonction du sinus, qui nous paraît toute simple, parce qu'elle nous est familière et que nous possédons même des tables nous permettant d'en déterminer rapidement la valeur. Mais si nous devions l'exprimer à l'aide de séries, elle nous apparaîtrait au contraire comme assez compliquée et nous donnerions au rapport en question une expression tout autre. Quand un astronome, à l'aide d'opérations successives et pénibles, calcule, par approximation, les « perturbations » que les corps célestes apportent mutuellement dans leurs mouvements, il n'a aucun

Page 1