Cf. à ce sujet plus bas chap. IV, p
LA SCIENCli EXIGE LE CONCEPT DE CHOSE t)
doute que la nalurc résout ce problème inslantanément et que, comme l'a dit Fresnel, elle n'est pas embarrassée des diiïicultés d'analyse. Dam Deus calculai^ fil mundus. Gela se peut. Mais très certainement alors, il ne calcule point à l'aide de tables de loji^ariihmos, et sa malbématique ne peut en rien ressembler à la nôtre, dont les formules portent forcément l'empreinte de notre esprit.
Pourrait-on sauver la valeur objective des lois en abandonnant leur forme matliémaliquc? On a, en effet, tenté d'établir que les lois que l'on a désignées comme qualitatives étaient revêtues d'une dignité particulière. Il semble qu'en cherchant à introduire cette distinction, on se heurterait à une forte résistance de la part du physicien pour qui (à bon droit certes) l'expression véritable de la loi ne peut être qu'une expression mathématique. Mais, en ce qui concerne la question qui nous occupe, nous pouvons directement établir que le sacritîce serait stérile. Considérons un énoncé déterminant les propriétés du soufre. Qu'est-ce que le chimiste a entendu désigner par ce dernier terme ? Il n'a certainement pas pensé à tel ou tel morceau particulier de la matière jaune bien connue. Tantôt ce qu'il affirme s'applique à la moyenne des morceaux que l'on est susceptible de rencontrer dans le commerce et tantôt même (quand il dit « le soufre pur ») à une matière quasi idéale,[dont nous ne pourrons nous rapprocher qu'à la suite d'opérations multiples ; les propriétés d'un morceau de soufre pris au hasard peuAcnt s'écarter considérablement de celles de la matière en question. On connaît l'ensemble formidable de travaux auxquels Stas a dû se livrer pour obtenir de l'argent à peu près chimiquement pur ; on sait d'ailleurs qu'il avait choisi ce corps comme point de départ de ses déterminations parce qu'il lui paraissait offrir des facilités particulières, et l'on sait aussi que l'argent obtenu par lui n'était pas réellement pur, de sorte qu'il a fallu depuis rectifier ses données. On pourrait sans doute faire valoir que, l'argent ou le soufre étant des éléments définis, la matière pure doit, nécessairement, exister dans le morceau du corps que je détiens.
que je désigne du même nom, mais que je sais impur. Mais l'existence d'une matière-élément n'est qu'une hypothèse à laquelle on parvient à l'aide de déductions multiples, et l'argent ou le soufre purs ne sont que des êtres créés par des théories. Ce sont des genres, dans le sens que donnait à ce terme la doctrine de l'Ecole, et le fait que nous attribuons à ce genre une existence substantielle ne modifie en rien cette situation. Ainsi, un coup d'œil sur l'histoire des sciences nous permet de nous assurer que l'humanité entière, pendant de longs siècles, a cru fermement à l'existence de substances, considérées même comme élémentaires, qui, depuis, se sont pour ainsi dire évanouies. C'est le cas des quatre éléments d'Empédocle et d'Aristote.En effet, ce qu'un savant du moyen âge considérait comme étant de l'eau, c'est un ensemble de liquides qui, pour nous, n'ont de commun avec cette combinaison de l'oxygène et de l'hydrogène que son état d'agrégation, et le cas est évidemment le même pour la terre et l'air. On pourrait, en vérité, faire valoir que ces trois éléments n'étaient que les représentants, les symboles de ce que nous qualifions à l'heure actuelle de ce terme d'état cV agrégation et qu'à ce point de vue donc la conception n'est pas périmée. Mais c'est que précisément elle n'a pu persister qu'en se transformant, en renonçant à toute prétention à une existence substantielle : les corps solides, liquides ou gazeux sont pour nous des genres, nous ne croyons pas qu'il y ait, au fond de chacun d'eux, un solide, un liquide ou un gaz unique et primordial (ce (fui était le sens de la théorie des éléments péripatéti- <[ues). Mais le cas est encore plus clair en ce qui concerne le quatrième élément, le feu. Car ici, le genre même s'est dissous, les phénomènes que la science classait sous ce chef appartiennent pour nous à des chapitres très divers de la physique et de la chimie, ce sont tantôt des phénomènes de la combustion et tantôt ceux du rayonnement, la substance du feu élémentaire semble quelquefois rappeler vaguement l'éther du physicien moderne, d'autres fois nous serions au contraire tentés de rappro-
LA SCIKNCE E.VKJl!: LE CONCEI'T DE CHOSE 11
cher ce concept de ce que nous qualifions d'énergie, ou bien encore c'est tout autre chose, parfois même (comme quand, chez les alchimistes, le feu entre dans la composition des substances) quelque choses que la science actuelle aurait beaucoup de mal à définir.
Assurément, l'existence de nos substances nous paraît, actuellement, beaucoup mieux assurée. Est-elle cependant à l'abri de l)ouleversements luturs ? Il convient de rappeler que les chimistes ont éprouvé parfois, dans cet ordre d'idées, de belles surprises. Ainsi le corps que, depuis longtemps, la chimie des matières colorantes maniait de préférence, le benzène, s'est révélé tout d'un coup comme contenant des quantités notables d'une substance (lethiophène) qui, par diverses de ses propriétés, lui resseml)le étonnamment, tout en ayant une composition très différente, puisqu'elle contient même un élément étranger au benzène, à savoir le soufre. De même les sucreries produisaient (ou du moins isolaient), depuis des générations, des quantités prodigieuses de saccharose prétendument presque pure et V analysaient à tour de bras — il n'est pas exagéré d'affirmer que, depuis de longues années, des milliers de ces analyses étaient exécutées journellement dans l'ensemble de ces usines — sans s'apercevoir qu'elle contenait des quantités notables d'un sucre différent, la raffinose.
INIais l'exemple le plus frappant, sans doute, est celui offert par l'eau. Sans parler de Thaïes, qui y voyait la substance première dont devaient dériver toutes les autres, on sait qiie l'eau, pendant de longs siècles, a passé pour un élément. La découverte de sa composition a constitué le point tournant dans la lutte de Lavoisier contre les phlogisticiens, mais en dépit de preuves expérimentales auxquelles le génie de cet homme incomparable prêtait une force démonstrative qu'on serait enclin à qualifier d'irrésistible, on avait tant de peine à renoncer à cette idée que l'eau devait être un corps simple, que Baume, chimiste notable, en 1798 encore, quinze ans après ces expériences, a pu parler de la « prétendue décomposition
cl recomposition de l'eau * ». Cependant, l'eau, tout en étant un composé, restait, bien entendu, une substance une et parfaitement déterminée et même, sans doute, la mieux déterminée de toutes, par les innombrables expériences auxquelles elle était soumise sans cesse. La théorie de Laurent et Gerhardt considérait la formule de l'eau comme un des tj-pes fondamentaux de la composition des substances en général et personne, certes, ne se fût avisé de douter à l'époque, ni bien des lustres plus tard, (jue la molécule de l'eau ne fût réellement du H*0. Or, ce n'est plus l'avis des physico-chimistes de nos jours ^ Pour eux, le liquide que nous connaissons si bien est une solution, et le dissolvant, déjà, qu'on appelle hydrol, n'est pas du H*0, mais un polymère (H'O)' ou (H'O)' — on n'est pas tout à fait tixé à cet égard. Quant à ce qui s'y trouve dissous, ce sont des cristaux de glace, plus fortement polymérisés que l'hydrol : les suppositions vont de (H^ O)' à (H* O)^*. Ainsi le genre eau, cpii paraissait si assuré, disparait en se scindant.
Le cas n'est pas différent pour les substances que nous qualifions d'éléments : ce qu'on a défini comme de l'azote n'était généralement, jusqu'à la découverte de Lord Rayleigh, qu'un mélange contenant des quantités variables, mais point négligeables d'argon (pour ne pas parler des autres « gaz rares »). Mais beaucoup de chimistes paraissent à l'heure qu'il est assez encliDs à croire qu'un certain nombre au moins d'entre nos « éléments » pourraient n'être en réalité que des mélanges de substances fort analogues et pourtant distinctes : la difficulté de préciser certaines constantes, et notamment de déterminer celle qui, au point de ^ue de la chimie, apparaît comme la plus importante de toutes, à savoir le poids atomique, proviendrait de là, et M. Soddy, par exemple, croit que ce que nous appelons le plomb (et qui serait d'après lui le stade final de la transmutation des corps radioactifs)