CHAPITRE PREMIER
Délimitation du sujet.
« Qui nocturna cæcitudine laborant, nyctalopes dicuntur ». Ainsi s'exprime Hippocrate dans son De morbis vulgaris, en parlant de cette espèce de malades que les Romains désignaient par l’épithète de lusciosi. Pour Celse, c’est l’imbecillitas oculorum et c’est Galien qui. le premier, semble avoir parlé d'héméralopie. Celle-ci est donc connue de vieille date, mais à cette époque, nyctalopie et héméralopie sont synonymes.
Aux temps modernes, Roussille-Chamseru (1790) relate la nyctalopie, ou aveuglement de nuit, et entrevoit les relations de cette affection avec l'état gnéral, « puisque, dit-il, je n'ai pas trouvé une race d'hommes bien robustes..: les habitants vivent dans l’indigence et se nourrissent mal ».Depuis cette époque, l’héméralopie devient un champ d’études où les travaux se sont multipliés, mais on ne
DT D en s'entend pas encore sur la signification exacte des deux termes, héméralopie et nyctalopie. Ce n’est, en réalité, qu’au XIXe siècle seulement que les auteurs apportent un peu de précision dans leurs descriptions de cette cécité particulière. Cullerier constate ce symptôme chez un peintreen bâtiments. Doumic note sa coïncidence fréquente avec l'embarras gastrique, Fontan avec le paludisme, Vaucel avec le scorbut. Mais ces cas sont isolés et parfois assez contradictoires. Il nous faut arriver très près de nous pour trouver des observations complètes, détaillées, concernantles rapports de l’héméralopie avec les affections hépatiques. Cornillon, Parinaud,
Charpentier, Mouly, basant leur hypothèse sur des
faits cliniques, affirment la relation de cause à effet existant entre la cécité nocturne et les troubles de la cellule hépatique, sans pouvoir se mettre d'accord sur la nature intime de ce processus pathologique. En ce qui concerne plus spécialement l'Ecole lyonnaise, nous assistons à une discussion sur la nature de l'héméralopie entre Bédié et Fritsch, dit Lang, à ia Société des Sciences Médicales en 1873; dès. cette époque, le professeur Gayet considère l’héméralopie comme un symptôme, à l’encontre des auteurs qui la tenaient pour une entité morbide et, en 1888, il écrit, dans le Dictionnaire Dechambre, son remarquable article de l’héméralopie. Pour être complet, nous devons ajouter à cela les travaux lyonnais de MM. Dor, visant la nature de ce trouble oculaire, Grandclément ayant trait à sa thérapeutique. Enfin, en 1899, Vincent, dans sa thèse, faite
he
sous les auspices du professeur Gayet, résume les
rapports existantentre l’œil et le foie.
Nous n'avons point la prétention de présenter une étude historique complète ; cependant aux noms que nous venons de citer, il conviendrait d’en ajouter bien d'autres : Macé et Nicati, Raymond, Panas, Galezowski, Baizeau, Despont, de Wecker, dont le tribut n’est pas moindre etqui, tour à tour, ont étudié la pathogénie ou le traitement de cette affection ; à leurs travaux nous avons fait de fréquents emprunts.
À l'étranger, l'étude de l’héméralopie marche de pair avec les travaux de l'Ecole française : Quaglino et son école, Aguilar Blanchi, Foersteréclairent d’un singulier jour la pathogénie si obscure de ce symptôme, pendant que Snell, Guaita, Hennig, Adamuck et Metaxas apportent à l'appui de leur dire des observations certaines et absolument probantes. Il semble que, éclairée par des travaux aussi nombreux et dignes de foi, l’héméralopie soit une affection parfaitement connue cependant, il n’en est rien. Sa définition elle-même a donné lieu à diverses discussions. Depuis la définition si concise de Quaglino, « nyctamblyopie », jusqu'à celle de Jourdan, dans le vieux Dictionnaire des Sciences Médicales de 1817, il y a loin. « L’héméralopie, cecitas crepuscularis, dit Jourdan, est une névrose de la rétine dans laquelle le malade ne voit que confusément le matin, distingue très bien lorsque le jour est dans sa plus grande vivacité et perd ensuite la faculté de voir à mesure que le soleil
s'abaisse sur l'horizon, pour devenir tout à fait aveugle pendant la nuit ». C’est une définition bien complexe à laquelle nous préférons celle du professeur Gayet: «l’héméralopie est un état pathologique de la vision caractérisé par l'impossibilité plus ou moins complète de voir la nuit, alors que, pendant le jour, le sujet qui en est atteint ne s’aperçoit d’aucun trouble spécial » (Dictionnaire Dechambre). Elle a le mérite de n'être pas longue et surtout de ne préjuger en rien de la nature de cette affection.
Est-ce une entité morbide ? C'est l'avis de la majorité des auteurs. C’est un symptôme, dit le professeur Gayet, en 1873 (Lyon Médical); contrairement à Fritsch, dit Lang, qui soutenait l'opinion première.
Nous-même nous définirions volontiers l’héméralopie : un syndrome clinique survenant au cours des affections générales ou dans certaines maladies oculaires, caractérisé par la perte plus ou moins complète de la vue au moment où le soleil a quitté l'horizon.
Eliminons l'héméralopie, symptôme d’une lésion oculaire proprement dite, pour n’envisager ce syndrome que dans les affections générales, c’est-à-dire l'affection dénommée jusqu’à ce jour « héméralopie essentielle ».