NERFS OPTIQUES
Uorigine des nerfs optiques a longtemps divisé les anatomistes. Galien (1), Eastachi (2), Varole (3), Haller (4), de Blainville (5), Cruveilhier (6), etc., l'attribuent seulement aux couches optiques. Ridley (7) , Morgagni (8) , Winslow (9), Zinn (10), Gall (11), Tiedemann (12), Magendie (13), Meckel (14), Dugès (15), Blandin (16), Sap pey (17), etc., font naître les nerfs optiques non seulement des couches optiques, mais encore des tubercules quadrijumeaux.
Les récherches d'anatomie normale faites dans ces derniers temps sur les centres nerveux, et les faits d'anatomie pathologique, montrant l'atrophie des tubercules quadrijumeaux, des corps genoutllés et peut-être aussi de cer-
taines régions de l'écorce cérébrale, survenue à la suite de l'atrophie directe ou croisée d'un nerf optique ont complètement donné raison à ces derniers auteurs. (*)
Les nerfs optiques naissent du centre encéphalique par trois racines : deux blanches et une grise.
Racines blanches. — Il suffit d'examiner avec un peu d'attention le profil du pédoncule cérébral, en ce point où il est croisé par le nerf optique, pour voir celui-ci se partager en deux branches ou racines. La plus grosse, qui est l'externe, va au corps genouillé externe, en relation luimême avec le tubercule quadrijumeau supérieur [nates); tandis que la plus mince est interne et gagne ^e corps
(*) a). Gall. Loc, cit., p. 82, a toujours trouvé les tubercules antérieurs atrophiés, dans les cas d'atrophie du nerf optique.
b) . Vrolick. Mém. d'anat. et de physiol,, Amsterdam, 1822, in-4°, cite l'autopsie d'un enfant aveugle, chez lequel on trouva une atrophie des nerfs optiques, des couches optiques et des tubercules quadrijumeaux.
c) . Magendie. Fonctions du système nerveux, t. II, p. 141, Paris, 1836. Atrophie considérable des nerfs optiques chez un aveugle, soit en avant, soit au niveau du chiasma. En arrière de celui-ci, les nerfs ne sont plus formés que d'une lame de substance cornée, brillante et transparente ; tubercules quadrijumeaux (surtout à droite) atrophiés et un peu ramollis.
d) . Lélut. Journal hebd., t. XIII, p. 168, cite 4 cas de cécité complète où il y avait atrophie et ramollissement des nerfs optiques et des corps genouillés externes.
e) . Cruveilhier., Anat. descript., t. IV, p. 888. Paris, 1836, rapporte que l'atrophie avait gagné le corps genouillé externe, dans beaucoup de cas où elle siégeait sur les nerfs optiques,
/). Paul Bert. Comptes rendus de la Société de biologie, 1871, p. 171, rappelle, à l'occasion d'une communication de Brown-Séquard, qu'il a souvent arraché les yeux à des rats nouveau-nés, et cela pendant plusieurs générations, afin d'obtenir des modifications héréditaires. Quand les animaux étaient devenus adultes, on voyait facilement que les nerfs optiques étaient atrophiés ; les tubercules et les lobes optiques paraissaient aussi moins volumineux que d'habitude.
grenouillé interne qui est relié au tubercule quadrijumeau
inférieur (testes). Les corps genouillés sont donc intermédiaires entre les racines des nerfs optiques et les tubercules quadrijuraeaux; ils servent à unir les premiers aux seconds : aussi, chez le fœtus, jusqu'à l'âge de 6 mois de la vie intra-utérine, ils font complètement défaut. Tiedemann (18) a plusieurs fois suivi les racines optiques, se rendant directement aux tubercules quadrijumaux; les corps genouillés n'avaient pas encore paru.
D'après Meynert(19) et Huguenin (20), auxquels sont empruntés les détails qui vont suivre, la racine externe semble se perdre dans le corps genouillé externe : en y regardant de plus près, on constate que ses fibres passent au-dessous de celui-ci pour aller, en définitive, se perdre autant dans la profondeur qu'à la surface du pulvinar (partie postérieure de la couche optique). Quant à la racine interne, elle gagne directement le corps genouillé interne et se termine, en réalité, dans le tubercule quadrijumeau antérieur.
Les tubercules quadrijumeaux sont reliés extérieuremen aux corps genouillés correspondants pardesfaisceaux de la couronne radiée, désignés sous le nom de bras. Pour voir ces derniers, il est utile d'enlever la couche optique et ses annexes. On ne sait au juste où ils aboutissent, dans l'intérieur des tubercules quadrijumeaux. Tout ce qu'on a appris, c'est que le bras antérieur et le postérieur se comportent de la même façon à l'égard des masses ganglionaires, qui constituent les tubercules quadrijumeaux. Le feuillet de substance blanche qui enveloppe ceux-ci est, en grande partie, constitué par des fibres issues des bras. Quelques fibres, formant le stratum zonale sont sans connexions avec les tubercules quadrijumeaux. D'autres, beaucoup plus nombreuses, entrent dans la substance
même du ganglion, en ressortent par le côté opposé, se réunissent aux fibres superficielles, et traversent, avec elles, la ligne médiane, pour aller former obliquement en bas et en dehors les deux feuillets du ruban de Reil. Ceux-ci passent ensuite sous le pédoncule cérébelleux supérieur et s'enfoncent dans la moelle allongée. Plus loin, leurs fibres ont gagné les cordons antéro-latéraux : ils sont donc moteurs tous les deux, bien que le feuillet profond (prolongement du bras du tubercule quadrijumeau postérieur) ait été considéré comme sensitif.
La racine blanche externe du nerf optique, arrivée au pulvinar, se partage en trois directions : 1° un petit faisceau passe au-dessus, en haut et à côté du corps genouillé externe, mêlant ses fibres au stratum zonale de la couche optique; 2° un autre faisceau plus fort pénètre dans le pulvinar, après avoir passé sous le corps genouillé externe; 3° enfin, le dernier pénètre dans le corps genouillé externe, vis-à-vis du nerf optique. Le corps genouillé externe et la couche optique sont donc analogues. Il n'en est plus de même vis-à-vis des centres nerveux, car le corps genouillé externe n'a pas de prolongement allant à la moelle. En outre, il n'y a pas de fibres réunissant la couche optique au corps genouillé externe.
La racine blanche interne du nerf optique, plus petite que la précédente, pénètre dans le corps genouillé interne, puis en ressort au pôle opposé et aboutit au tubercule quadrijumeau antérieur. Si la racine externe de la bandelette optique ne se termine pas complètement, comme elle semble le faire, dans le tubercule quadrijumeau antérieur, du moins, elle est très atténuée quand elle en sort, si bien qu'elle peut passer inaperçue. Il y a lieu de penser que le tubercule postérieur est un centre ganglionnaire, de même que l'antérieur, à moins que les fibres optiques, ne faisant
que le traverser, aillent finalement aboutir à la calotte. S'il en est ainsi, le corps genouillé interne, bien qu'il soit relié à l'écorce cérébrale, tout comme l'externe, ne peut donc avoir la même signification que lui, car il ne conserve pas les fibres que lui envoie le nerf optique. Il se laisse traverser par elles, sans les retenir, et les renvoie au tubercule quadrijumeau antérieur.
Le pulvinar et le corps genouillé externe sont mis en relation avec l'écorce cérébrale, par le feuillet profond des faisceaux optiques de Gratiolet, situé au-dessous du tapetum et de l'épendyme de la paroi externe de la corne occipitale du ventricule latéral ; les fibres aboutissent probablement à l'écorce des circonvolutions fusiformes et linguales (les deux circonvolutions occipito-temporales), ou bien â l'écorce des circonvolutions voisines du sillon de l'hippocampe. M. le professeur Vulpian (21), dans son cours de la Faculté de Médecine, a démontré de la manière la plus positive, par des expériences, l'influence des lobes occipitaux sur la vision. Gratiolet décrit exactement un éventail de fibres, partant du corps genouillé iaterne et se dirigeant en dehors et en arrière, pour gagner l'écorce du lobe occipital. Ces fibres font partie de la couronne rayonnante de Reil, dont elles occupent la région postérieure.
Elles sont séparées de la cavité de la corne postérieure du ventricule latéral par l'épendyme et le tapetum, et sont placées presque immédiatement au-dessus des fibres sensitives, qui vont directement du pédoncule cérébral au lobe occipital, et dont la lésion produit les phénomènes d'hémianesthésie générale, si bien étudiée par M. Charcot (22). k, k, (Voir fig. 1).
Les masses grises, d'où émergent ces fibres, peuvent être considérées comme des centres où viennent se terminer les fibres du nerf optique, et d'où partent de nou-
velles libres, qui les relient à certaines régions de l'écorce. En raison de la convergence de ces faisceaux vers une même région corticale, celle de l'hippocampe, il est infi-
FiG. 1. — Tirée des leçons de M. Charcot sur les Localisalioiis, p. 13 " Radiations de la couche optique. (Schéma emprunté à l'ouvrage de M. Huguenin, p. 93, fig, 69). — «, couche optique. — b, corps strié. — c, voûte à 3 piliers. — d, tubercules quadrijumeaux. — — f, corne postérieure du ventricule latéral. — g, corne d'Ammon. h, h, racine antérieure du Thalamus. — i, i, radiations latérales.— k, k, radiations optiques de Grafiolet.
niment probable que celle-ci est un centre pour les fonctions visuelles.
Huguenin (23), dans un article intitulé : Contribution à la ■physiologie de Vécorce cérébrale, rapporte deux autopsies d'aveugles, favorables à l'opinion que la terminaison centrale des nerfs optiques se trouve dans la substance corticale, au niveau de la portion occipitale des hémisphères.
(H. Munk (24) dit avoir produit une hémiopie, chez un singe, en lui enlevant l'écorce tout entière d'un lobe occipital. Il enlève à des chiens, la partie supérieure des lobes occipitaux et constate ce qu'il appelle une « cécité psychique. » D'après lui, ces animaux recouvrent la vue et rapprennent à voir. L'extirpation de l'œil sur un jeune chien détermine au bout de quelques mois, l'atrophie de la sphère visuelle dans l'hémisphère cérébral opposé. A. Muschold (25) a entrepris, sous l'inspiration de Leyden, des expériences qui consistent en des extirpations partielles du cerveau, par l'action d'un jet d'eau (méthode de Goltz), ou au moyen d'une curette, ce qui vaut beaucoup mieux. Les tentatives faites sur les régions antérieures du cerveau restent sans elîet; les lésions, plus ou moins restreintes, delà moitié postérieure des hémisphères cérébraux produisent constamment des troubles visuels du côté opposé. Cela s'explique, car les animaux en expérience sontdes pigeons dont les nerfs optiques s'entre-croisent complètement. L'animal manifeste, de différentes façons, des signes qui font juger de la perte de la vue du côté opposé à la lésion. Les troubles visuels ne sont jamais persistants; il est vrai que l'auteur n'a jamais enlevé tout un hémisphère occipital. Quand, après le rétablissement de la fonction visuelle, on extirpe une portion de la moitié postérieure de l'hémisphère opposé, on ne constate pas un trouble visuel bilatéral, comme on pourrait s'y attendre, si l'hémisphère lésé, en
dernier lien, avait suppléé le premier ; mais la vue est abolie du côté opposé à la dernière lésion. On est donc autorisé à penser que, dans la réapparition du sens troublé par la première opération, ce sont les parties voisines de la lésion qui ont suppléé la portion extirpée.
« Ferrier (26) avait localisé la fonction visuelle dans le pli courbe, dit M. Charles Richet (27), dans sa thèse d'agrégation ; mais je trouve dans les expériences mêmes de cet éminent observateur la preuve que cette localisation n'est guère possible. En effet, il note que la destruction des lobes occipitaux, ou des extrémités postérieures deshémisphères, produit des troubles de la vision. Ferrier pense que cette cécité est due à une inflammation consécutive, ayant consécutivement atteint le pli courbe; mais il a peut-être attribué trop d'importance à cette complication.
« Le fait que des singes ou des chiens ont pu, sans éprouver de trouble fonctionnel, subir l'ablation complète des régions postérieures de l'encéphale, ne prouve pas que ces régions sont sans influence sur la vision, attendu que des suppléances sont possibles, et que la preuve de ces suppléances, quelles que soient les difficultés que soulève leur interprétation, a été faite d'une manière positive. »
« La racine grise, dit M. Sappey (28), a été entrevue en 1780 par Vicq d'Azyr (29), qui l'a signalée à l'Académie des Sciences, sous le nom de lame grise de la jonction des nerfs optiques, et qui en a vaguement représenté, dans ses planches, quelques linéaments ; mais c'est à Foville (30) qu'appartient le mérite d'en avoir donné, le premier, une description et un dessin exacts. »
Cette racine dépend de la substance grise du troisième ventricule, qui tapisse la face interne des couches optiques. Elle se présente sous une forme quadrilEvtère, on l'aperçoit en écartant le chiasma, sur la face supérieure du-
quel elle se jette obliquement, de haut en bas et d'arrière en avant. Quelques auteurs ont désigné cette lame par la dénomination de sus-optique. Elle est constituée par deux couches : l'une, superficielle, fibro-vascuiaire, est une expansion de la pie mère et forme un plan continu ; l'autre, profonde, est faite de deux petits triangles de substance grise, adhérents par leur base à la substance du plancher du troisième ventricule, et par leurs sommets aux angles latéraux antérieurs du chiasma. Ils interceptent entre eux, sur la ligne médiane, un petit orifice vertical, par lequel le regard pénètre dans la cavité du troisième ventricule, et aperçoit la commissure blanche antérieure du cerveau.
Si, maintenant, nous jetons un coup d'oeil d'ensemble sur les régions des centres nerveux, qui reçoivent des fibres du nerf optique, et sur leurs connexions, nous arrivons à l'exposé suivant : stratum zonale de la couche optique, en connexion avec Vécorce par les radiations optiques de la couronne rayonnante et par la racine inférieure du thalamus. — Pulvinar, en connexion avec Vécorce des lohes occipitaux par les radiations optiques et avec la moelle par les fibres de la calotte du pédoncule cérébral. — Corps genouillé externe, en connexion avec Vécorce occipitale par des radiations postérieures de la couronne rayonnante. — Corpsgenouillé externe, en connexion avec l'écorce occipitale par les radiations postérieures de la couronne rayonnante, et a\ec\e tubercule quadrijumeau antérieur par le prolongement delà racine optique. — Ganglion du tubercule quadriju meau antérieur, en communication avec un point encore indéterminé de Vécorce, par le bras du tubercule, et avec la moelle par le feuillet superficiel du ruban de Reïl.
Chez les animaux, on remarque, au point de vue du volume réciproque des couches optiques et des corps genouillés externes, une grande différence avec ce qui se passe chez
l'homme. En effet, chez eux la couche optique diminue de volume, à mesure que le corps genouillé externe aug-
mente.
FiG. 2. — Tirée des leçons de M.Charcot, sur les Localisations, p. 140 Cette figure est empruntée à l'ouvrage de M. Meynert. (Stricker's Handbuch, t. II, p. 721, fig. 243). Elle représente une coupe longitudinale et horizontale de la moitié gauche du cerveau du Cercocebus cinomolgus.
F, extrémité frontale. — O, région occipitale. — FS, entrée de la scissure de Sylvius. — /, insula. — Cl, avant-mur. — 7',corps calleux. ~ S, septum. — Ca, commissure antérieure.
A, corue d'Ammon. — V, corne antérieure du ventricule latéral. — Vp. corne postérieure. — Tm, Vm, ventricule moyen. — Cm, commissure moyenne. — Aq, aqueduc.
V, L", Z."*, les [segments du noyau lenticulaire, — iVa, tète, et iVc, queue du noyau caudé.
Th, partie de la couche optique située en avant des corps genouillés. — Th.', couche optique ; pulvinar.
Qit, tubercules quadrijumeaux. — Gi, corps genouillé interne, — Ge, corps genouillé exteine. — P, pied du pédoncule cérébral.
Om, faisceaux médullaires qui, du lobe occipital, vont au pulvinar; aux US, bras des tubercules quadrijumeaux antérieurs; aux BI, bras des tubercules quadrijumeaux postérieurs; aux deux corps genouillés; au pied du pédoncule cérébral,
Auguste Forel (31), étudiant les couches optiques et les parties avoisinantes, dans les préparations de Meynert, faites sur des cerveaux de mammifères divers (singes, chats, cobayes, chauves-souris, taupes, kanguroos , cheval, mouton, cochon, phoques, chiens, etc.), arrive à cette conclusion : que le pulvinar (centre postérieur de la couche optique) atteint son maximum de développement chez l'homme, tandis qu'il décroit graduellement chez les mammifères; par ce fait, les corps genouillés externes se portent en haut et en avant, les corps genouillés internes s'élèvent ainsi que l'ont décrit Gratiolet (32) et Longet (33). D'où il résulte que ces corps genouillés, changeant de place, doivent être désignés chez les animaux sous les noms d'antérieur et de postérieur, et non plus d'interne et d'externe.
Les connexions des centres optiques avec l'écorce cérébrale (prolongements du thalamus et des tubercules quadrijumeaux vers l'écorce) représentent ce qu'on appelle^
dans la classification de Meynert, le système de projection du premier ordre.
Le système de iprojection du deuxième ordre sera représenté par la bandelette et le nerf optique, que nous allons étudier.
Bandelette optique. — Immédiatement après leur sortie des corps genouillés, les deux racines blanches du nerf optique se réunissent en formant un « faisceau aplati, la bandelette optique, dit Cruveilhier, qui continue, pendant 2 1/2 à 3 centimètres, à contourner le pédoncule cérébral, puis se dirige presque en ligne droite en bas, en avant et en dedans, pour constituer le chiasma, par son union avec l'autre, sur la ligne médiane. Parallèle, dans sa portion postérieure, à la partie latérale de la grande fente cérébrale, dont elle contribue à former la lèvre interne, la bandelette optique est d'abord appliquée contre le pédoncule cérébral, auquel elle adhère, mais dont on peut la séparer sans déchirure, excepté toutefois à son bord externe, où les adhérences sont tellement intimes, qu'on a supposé que ce pédoncule lui fournissait plusieurs radicules. » Quelques auteurs, Santorini (34), Sœmmering (35), Gall (36) ont signalé, les premiers, des cas où les pédoncules et le tuber cinereum envoyaient des filets originels aux bandelettes optiques. Tout récemment à la Société Anatomique de Paris (nov. 1879), mon collègue Brissaud (37) a signalé un cas, dans lequel on voyait que la bandelette optique paraissait recevoir des fibres venant de la superficie du pédoncule cérébral. M. le professeur Broca a fait une remarque semblable, pour certains animaux (des singes, je crois). Aimé Mathei (38) va même jusqu'à dire qu'il a vu deux fois les bandelettes optiques communiquer avec la bandelette demi-circulaire, dans l'étage inférieur des ventricules latéraux.
Nous voici enfin arrivé à l'étude de la commissure ou du chiasma des nerfs optiques. Au point de vue de la question qui m'intéresse, et du phénomène morbide que j'aurai à exposer tout à l'heure, rien n'est plus important à élucider que la structure du chiasma, ou la direclion des fibres nerveuses qui le composent.
« Y a-t-il, dit J. Cruveilhier (30), entre-croisement total ou partiel des nerfs optiques dans le chiasma? Y a-t-il entrelacement sans entre-croisement, ou bien mélange intime des deux nerfs? Y a-t-il simple juxtaposition des nerfs optiques qui seraient unis par une bandelette transverale ? Enfin, le chiasma constitue-t-il une commissure à laquelle aboutiraient les deux nerfs optiques, ou qui serait le point d'origine de ces deux nerfs ? Ces diverses opinions ont trouvé des partisans, et des faits ont été invoqués à l'appui de chacune d'elles, ce qui indique, non point des variétés anatomiques dans la disposition des fibres du chiasma, mais hien une disposition complexe. »
Les discussions, sur ce sujet, ont été longues et nombreuses; elles le sont actuellement plus que jamais, et menacent de durer longtemps encore. C'est ce qui ressortira, je l'espère, d'un coup d'oeil rapide que nous allons jeter sur l'historique de la question.
Une première opinion, antérieure à Galien, admet un entre-croisement des nerfs optiques, tel que le nerf du côté droit passe à gauche et réciproquement. Au siècle dernier, Cheselden (40), Petit (41), Sœmmering (42), Edel (43), Nôthig (44), Collins (44), etc., se font les défenseurs de l'entrecroisement complet.
Au commencement du xix"^ siècle, Magendie (46) trouve insuffisante l'explication fournie par Wollaston (47); il juge que l'anatomie n'a rien décidé ; quant à la pathologie, les cas qu'elle fournit s'appliquent avec autant de facilité à Bellouard. 2
l'une qu'à l'autre des trois théories en présence. A lors il s'adresse à l'expérimentatinn, pour lever tous ses doutes. « J'ai coupé, sur un lapin, dit-il, le nerf optique droit, derrière l'entre-croisement; la vue a été perdue à l'œil gauche, totalement. J'ai séparé, en deux portions égales, l'entrecroisement sur la ligne médiane. L'animal a immédiatement perdu la vue . ce qui prouve non seulement l'entrecroisement, mais encore l'entre-croisement total et non partiel, comme veut Wollaston. J'ai prouvé, sur des oiseaux, le fait de l'entrecroisement, d'une autre manière : j'ai vidé l'œil d'un pigeon ; quinze jours après, j'ai exam.iné l'appareil optique, et j'ai trouvé la matière nerveuse disparue et le nerf atrophié, en avant de l'entre-croisement du côté de l'œil vidé, et, du côté opposé, derrière l'entre-croisement. »
Mais déjà l'entre-croisement complet est battu en brèche, et bientôt complètement abandonné, jusqu'à ces dernières années, où il est remis en faveur, grâce aux travaux de Biesiadecki (48), Michel (49), Mandelstamm (50), Maklakofî(51), Scheel (52), Brown-Séquard (53), Schwalbe (54) et Leuckart (55).
A cette première opinion, Galien (56) e?z substitue une seconde , que soutiennent Vésale (57) , Santorini (58), Briggs (59j, Alph. Monro (60), Zinn (61), Vicq d'Azyr (62), et d'après laquelle le chiasma n'est plus qu'un simple rapprochement, ou peut-être un mélange des fibres des nerfs optiques, mais sans entre-croisement.
Cette théorie a été également soutenue par les auteurs (C. Valverda (63) , Riolan (d'après Césalpin) (64) , Rolfinck (65), J.-F. Meckel (66), Burns (67),) qui ont eu l'occasion d'observer sur le cadavre des cas d'atrophie d'un nerf optique, propagée en arrière du chiasma, dans le môme côté.
Cette théorie, abandonnée depuis longtemps, vient de
trouver, il y a quelques années, un défenseur inattendu, ou plutôt retardataire, M. Arcoleo (de Palerme) (68), qui a envoyé, au Congrès de Paris 1867, une note concernant un cas de tumeur gommeuse du chiasma, à l'occasion de laquelle l'auteur se prononce pour la théorie du simple accollement.
La troisième opinion sur la structure du chiasma est la plus rnoderne. Newton (69), qui n'était nullement anatomiste, et qui ne connaissait la description du nerf optique que par ouï-dire, s'occupa, au sujet de son ouvrage sur l'Optique, de la sensation lumineuse ; et il conclut de ses recherches que chaque fibre du nerf optique, arrivée au niveau du chiasma, doit se partager en deux filets.
Chacun de ceux-ci gagne la moitié correspondante de chaque rétine ; la moitié gauche, si la fibre primitive ap partient à la bandelette gauche, et inversemeni, de même, pour le côté droit. Il suit de là qu'une impression luminmeuse, agissant sur chacune des deux moitiés de fibres, ne doit transporter au cerveau qu'une sensation unique.
Telle est l'origine de la théorie de la. semi-décussation. Mais cette théorie n'est pas encore, ainsi, absolument parfaite ; elle n'est, pour ainsi dire, qu'ébauchée.
En 1723 parut, à Wittemberg, une dissertation, dans laquelle Abraham Vater et Ch. Heinicke (70) exposent trois cas d'hémiopie, qu'ils expliquent, au point de vue physiologique, par une distribution des fibres dans le chiasma, absolument inédite. Après avoir indiqué comment Galien et d'autres anciens expliquaient la vue simple avec les deux yeux, par le fait de l'union des nerfs optiques derrière la selle turcique; comment cette opinion fut combattue par Lœsel(71), Vésale (72) , Riolan (73) et Césalpin (73 bis), qui rencontrèrent des cadavres de sujets abso-
lument dépourvus de chiasma, ils présentent i'hypotbèse de H. Faber (74) et de Sturm l'aîné (75), d'après laquelle le jugement intervient pour confondre les deux images; et celle de Descartes, exposée par Rohault (77). Ceux-ci supposent l'arrivée, en un même point du cerveau, de filets nerveux correspondants. Ils rappellent également l'hypothèse de Briggs (77j, qui compare les fibres simultanément impressionnées des nerfs optiques aux cordes de .deux harpes parfaitement accordées, et donnant l'unisson.
Vater etHeinicke avouent que cette dernière hypothèse leur paraît la plus acceptable, et qu'il ne serait pas besoin, avec elle, de la décussation, ni du mélange des fibres optiques, derrière la selle turcique, pour expliquer la vision simple avec les deux yeux, dans l'état normal, si les cas pathologiques, dont ils font le récit ne réclamaient absolument le contraire. Plus loin, en faveur de la théorie qu'ils vont proposer, ils établissent une comparaison entre les nerfs optiques et ceux du reste du corps. « Si tous ces derniers ne subissent pas de croisement, il y en a du moins beaucoup, comme on peut s'en convaincre par les faits de paralysies croisées. Cette décussation est rejetée par la plupart des savants, parce qu'on ne peut anatomiquement la démontrer, et parce qu'à la suite d'une blessure du cerveau, par exemple, la lésion principale peut se renconter sur le côté opposé à celui qui a été blessé, de même que dans les fractures du crâne, il peut se produire des fissures dans la partie diamétralement opposée.»
Cependant CoUins (78) et d'autres ont vu chez certains animaux, en particulier le loup de mer, les nerfs optiques s'entre-croiser complètement. Et mes auteurs ajoutent (p. 313, Th. VI) : « Aliter tamen se res habet cum inter- « sectione fibrarum, in conjunctione nervorum opticorum, € quee, nostro judicio, ad illustrationem visus dimidiati,
« necessario supponenda erit. » Ils ne se dissimulent pas, cependant, que leur hypothèse peut avoir contre elle de graves arguments ; par exemple, les cas où l'on a vu le chiasma manquer chez l'homme; et ce fait que chez certains animaux (tels que le caméléon), il n'y a pas de chiasma à l'état normal, comme le rapporte Briggs(79). Après avoir réfuté ces arguments, ils ont le soin de distinguer de ces hémiopies les faits, dans lesquels la vision peut offrir des troubles analogues, par lésions des membranes ou des milieux de l'œil. Il est dès lors évident que l'affection doit avoir son siège dans la rétine et dans les nerfs optiques. Puis ils continuent (p. 316, Th. XIII) : « His « prsemissis, quilibet facile videt, nervos opticos e dis- « tinctis hemisphœriis, principiis separatis oriundos, ante « eorum combinationem, nuUam interse communicatio- « nem habere, multoque minus divisionem in duas partes « œquales admittere, sed, uti dexter dextro, ita sinistrum « sinistrolateri dicatum esse. Quod si tamen nervustotus « dexterindextram, et sinister in sinistrum oculum abiret, «■ non videmus, quo pacto utriusque nervi optici, unum « idemque dimidium latus ita affici potuisset, ut influxus « succi nervei in dimidiam tunicœ retinae partem, impedi- « retur. At enim vero, per rationes antea adductas, evic- « tum est, visus dimidiati fundamentum, niillibi alias, « quam in tunica retina utriusque oculi, quod partem « dimidiam paralysi temporaria hemiplegia laborante, « querendum esse. » « Quamohrem et his recte concludimus nèrvos opticos non super ficialiter tantum coire, sed in illo coalitu fihras suas ita decussare et unire, ut hoc ipso nervi, postea a se iterum recedentes, in duo segmenta œqualia, hemispheriis cerebri correspondantia, dividantur, atque sic dextrum retinœ tunicœ latus, in utroque oculo, fihras e dextro, sinistrum vero e sinistro hemisphœrio acci-
piat, octilique adeo, ob fibrarum, et nervis opticis accedentium, œqualemih retifiis termine distrihutioriém, in tisionis actu inter se consentiani. Hoc eo magis veritàti nôbis videtur conveniens, quoniam alias^ superficialis nervorum opticorum conjunctionis, nullam insignem ésse judicamus utilitatem, ac imprimis, quia, uti hactenus demonstravimus, sirie fibra~ rtim in his nervis decussatione^ visus dimidiati ratio nulle pacto explicari potest. »
Voilà maintenant la théorie de la semi-décussation exposée dans sa clarté. Il n'y a rien à retrancher, ni à ajouter. On peut donc attribuer à ces auteurs, sur ce sujet, un mérite d'autant plus grand, qu'ils ne paraissent pas avoir connu l'hypothèse de Newton, bien que celle-ci ait été écrite vingt ans auparavant, '(la première édition des Opticks remoiite, en effet, à 1703).
FiG. 3, — D'après Th. Leber, ia Handbuch der Gresammten Augenheilkunde von Grœfe und Sœmisch. T.V, 2" partie, p. 933.
Michaelis (80), Ackermann (81), les frères Wenzel (82), Caldani (83), Wollaston (84), etc., sont venus seulement apporter à cette théorie l'appui de leur autorité; J. et Ch. Wenzel surtout, qui ont donné, dans leur ouvragé sur l'anatomie fine du cerveau, une description et une planche très exactes de la semi-décussation des fibres dans le chiasma. C'est donc sans raison qu'on en a attribué l'hon-
neur à Wollaston; ce derniei- auteur a lé mérité de l'avoir vulgarisée, et de l'avoir miéUx fait Connaître, èii lâ perfectionnaUt. Il combat, en partleuliei*, lacompai-aison, que les partisans de l'entre-croisement complet ont fait des animaux à Thomme, pour justifier lèUrs prétentions. Chez certains poissons osseUx, en effet, et chez les oiseaux (comme cela a été constaté dans ces derniers temps par M. Beauregard (86)), Pentre-croisoment est total. Il en est de même, au dire de nombréux auteurs, chez les animaux, qui ne jouissent pas de la vision binoculaire.
Pravaz (87) né trouva pàà suffisante la probabilité de la semi-décussation, établie seulement sur le fait pathologique de l'hémiopie. Il vint encore la confirmer, par l'examen d'autres aberrations de la vue, dont, seule, elle rend l'interprétation plus facile. D'après lui, les faits d'anatomié pathologii^Ue sont autant en favëur du non Croisement que du croisement partiel. Il cite Portai, au dire duquel on aurait vu l'atrophie d'un œil correspondre à l'atrophie de la couche optique du côté opposé. Inversement, on lui a communiqué (Bernard) une observation, où l'atrophie portait sur le nerf et la bandelette du même côté.
Pravaz imagine alors Une variété toute nouvelle d'entre-croisement .• il n'y aurait de croisement que pour les fibres nerveuses fournies parles deux racines blanches J tandis que celles de la racine grise ne subiraient pas l'entre^^croisement. L'auteur cherche ensuite à expliquer par cette hypothèse la vision simple avec les deux yeux, la diplopie, la polyopie et la semi-vision.
En 1826, Jean Mûller (87) commence la série des étudès anatomiques sur la structure du chiasma, et donne la démonstration d'une commissure postérieure, qui n'est en somme qu'un lien entre le cerveau droit et le cerveau gauche, et de la commissure antérieure, qui relie les deux ré-
tines. Ainsi confirmée, la semi-décussation des nerfs optiques est acceptée, après J. Mûller, par Longet (88), dans son Traité sur V anatomie et la physiologie du système nerveux, où il fait remarqner qu'il a rencontré, principalement chez les grands mammifères (cheval et bœuf), le même mode d'entre-croisement que chez l'homme ; par Ph. Bérard (89), dans son remarquable article Œil du Dictionnaire en 30; et par J. Cruveilhier (90), qui motive son jugement par les faits pathologiques d'atrophie des nerfs optiques, assez souvent observés par lui.
Hannover (91), l'un des partisans les plus autorisés et les plus convaincus de la semi-décussation, a donné une description de la structure du chiasma et des nerfs optiques, que tous les ophthalmologistes, anatomistes et physiologistes ont acceptée jusqu'à ces dernières années.
Selon lui, le nerf optique se compose, d'une extrémité à l'autre, de trois faisceaux : externe, moyen, interne. Le faisceau moyen, le plus petit des trois, s'entrecroise seul dans le chiasma, avec son congénère, et consl-itue la commissura cruciata. Les faisceaux externes, de chaque côté se rendent directement à la moitié externe de chaque rétine (de même que les faisceaux croisés vont à la moitié interne de cette membrane) ; il les appelle fasciculus dexter, fasciculus sinister. Quant aux faisceaux internes, ceux qui appartiennent aux bandelettes optiques s'inclinent vers le chiasma, derrière les faisceaux croisés et forment la commissura arcuata posterior, tandis que ceux appartenant au nerf optique, proprement dit, se rapprochent, en avant du chiasma, et se confondent pour former la commissura arcuata anterior. Ces éléments principaux du chiasma sont enveloppés et embrassés par une couche de fibres nerveuses, qui, issues de la lamina cinerea terminalis, cheminent sur la face antérieure, puis inférieure du chiasma, et se
terminent dans le tuber cinereum et l'infundibulum. C'est ce qu'Hannover appelle la commissura ansata.
Mayo (92) fait observer que les faisceaux moyens, qui forment la commissura cruciata, peuvent être supposés comme se distribuant surtout à la moitié interne de la rétine, c'est-à-dire, à celle qui correspond au côté nasal. L'étendue de cette partie représente environ les 4/9 de l'étendue totale. Les faisceaux directs (non entre-croisés) situés latéralement, et fournissant le côté temporal de la rétine, forment à peu près les 5/9 de l'étendue de celle-ci. Le sommet de l'arc optique est compris dans cette région.
Sahmen (93) et Henle (94) ont accepté la description telle qu'elle a été donnée par Hannover, sauf pour la commissura ansata, qui fournirait, d'après eux, la partie la plus considérable du chiasma ; tandis qu'ils amoindrissent beaucoup l'importance du fasciculus dexter et du fasciculus sinister.
Dans les démonstrations que donne Hannover, le faisceau interne des bandelettes optiques, qui relie celles-ci l'une à l'autre, n'est en somme qu'une sorte de commissure céiébrale, tandis que les deux faisceaux internes du nerf optique, formant la commissura arcuata anterior, sont destinés à réunir et à rendre solidaires les deux rétines. J'avoue ne pas bien comprendre la façon d'être de cette commissure antérieure, car ces fibres, qui vont d'un oeil à l'autre, n'ont pas d'origine centrale, à moins qu'on ne considère la rétine comme un centre. Or, à cette époque, une idée semblable n'était encore venue à l'esprit de personne. D'ailleurs, physiologiquement, à quoi pourrait servir ce lien entre les deux yeux? Est-ce que Ja solidarité n'est pas suffisamment assurée dans le chiasma ou dans les hémisphères?
Longet (95) rapporte, dans son Traité d'Anatomie et de
Physiologie dU système nerveux, des cas où l'atrophie du nerf optique s'est prolongée, au delà du chiasina, soit dans la bandelette du côté opposé, Boit daUs les deux bandelettes. Les faits observés par Soeltimering (96), Edel (97) , Clossius (98), Michàelis (99), Caldaiii (100), Walter (101), Wen-zel (102), Cuviéf (103), Meckel (104), Cruveilhier (105), Morgagni (106), Ackermann (107), etc., peuvent être interprétés en faveur de la description d'Hannovef . Il en est de même des cas, où l'atrophie s'est propagée du nerf à la bandelette du même côté, en suivant la voie du faisceau latéral, ribn entre-croisé, ainsi qUe l'ont constaté Vésale (108), Valverda 109), Riolan (110) d'ajirès Césalpin, Rolfinck (111), Santoriûi (112), J. Meckel (113), Caldani (114), Burns (115), etc.
Cette théorie d'Hannover avait été généralement acceptée; les faits pathologiques plaidaietit en Sa faveur, surtout depuis que le grand Albert de Grœfe (116) avait rendu la démonstration encore plus évidente, paf ses recherches sur le champ visuel, lorsque, tout d'un coup, au milieu de cettë entente universelle, de ce concert, comme le dit pittoresquement le professeur Hirschberg (il7), uiie note discordante éclate violemment, Biesiadecki (118) publie, dans les Annales de l'Académie impériale de Vienné, un mémoire sur le chiasma des nerfs optiques chez l'homme et chez les animaux, où il conclut à la décussation totale, à la suite de recherches sur des coupes microscopiques, après durcissement du chiasma dans l'acide osmique, et d'expérimentation sur des animaux (pigeons et lapins), chez lesquels l'énucléation ou la section du nerf optique produisait l'atrophie du tractus opposé.
Mais Biesiadecki n'a pas trouvé d'écho à ce moment. La voix puissante de de Graefe dominait la scène. A son travail, que je citais tout à l'heure, l'illustre ophthalmolo-
giste enjoignait un second, où il faisait ressortir tous les avantages que la physiologie du nerf optique, et particulièremerit la théorie de la semi-décussation, pouvait tirer des modifications du champ visuel^ dans les rétrécissements hémiopiques d'origine cérébrale. Mais bientôt, de nouveaux partisans de l'entre-croisement complet surgissent, et produisent, coup sur coup, des travaux considérables, qui semblent, un instant, sur le point de faire changer, dans leur sens, le courant des opinions scentifiques. De Grœfe n'est plus lâ pour soutenir l'entre-croisement partiel ; tnais ses élèves et ses successeurs ripostent énergiquement. Les travaux de ceux-ci succèdent à ceux des premiers; les mémoires s'entassent, volumineux et variéSj et iious arrivons ainsi jusqu'à ces jours derniers, sans que la question soit plus résolue dans un sens que dans l'autre.
Paulowski (119), Un an déjà avant la mort de A. de Greefe, confirme de tous points, Tdans sa thèse inaugurale (Moscou 1869), les recherches de Biesiadecki sur la structure du chiasma.
Brown-Séquard (120), 1872, trouve, en expérimentant, que la section d'une bandelette optique produit l'amaurose du côté opposé, que la section antéro-postérieure et verticale du chiasma, sur la ligne médiane, produit l'amaurose des deUi côtés^ ce qui est contraire à la théorie de la semidédussation.
Pour le dire en passant, il y a longtemps que Magendie (121) avait fait la même chose, et conclu de la même façon.
En outre, la blessure de plusieurs points du cerveau, chez des lapins et des cochons de mer, produit, entre les mains de Brown-Séquard, l'amaurose du côté opposé, tandis que la blessure de la moelle allongée et spinale détermine l'amaurose du même côté.
De ces expériences, et de l'observation clinique, Brown- Séquard tire les conclusions suivantes :
1° La bandelette optique met le côté correspondant du cerveau en relation avec les deux moitiés des deux rétines ;
2° L'amaurose consécutive aux lésions unilatérales d'une bandelette optique, ou d'un hémisphère cérébral n'est pas la conséquence de l'interruption des fibres conductrices, mais de troubles dans la nutrition de l'œil, et de l'appareil nerveux optique.
Par des procédés différents, et dans le même temps, Mandelstamm (122) et Michel (123) (1873) arrivent, chacun de leur côté, à cette conclusion que : l'entre-croissement des nerfs optiques est complet dans toute la série des vertébrés.
Mandelstamm se sert de la dissociation après macération dans une forte solution de potasse, et durcissement dans l'acide chromique, dissous au centième, dans l'alcool absolu. Toutes les fibres s'entre-croisent, à commencer par les plus voisines de l'angle antérieur du chiasma.
Arrivées sur le bord antérieur du chiasma, les fibres les plus internes le contournent, et subissent l'entrecroisement, à sa face inférieure ; au-dessous des fibres superficielles, parmi les sous-jacentes, les plus internes vont à l'angle antérieur, les plus externes à l'angle postérieur.
Superficielles ou profondes, toutes ces fibres, à cause de leurs changements de direction, semblent en imposer pour des commissures. La dissociation leur rend leur signification.
A ses études anatomiques Mandelstamm, joignant des recherches de physiologie, pratique sur un lapin la section de la bandelette optique dans le crâne, suivant le procédé de Gûdden (124). Après quatre semaines iln'y a plus dans l'œil
opposé d e fibres à double contour ; quand on examine à l'ophtlialmoscope, on constate de l'atrophie rétinienne, et la papille est entourée d'nne auréole d'un gris sale.
L'œil du côté opéré est normal. Celui-ci est encore dans le même état sept semaines après l'opération ; mais dans l'autre, toutes les fibres rétiniennes ont disparu, sauf une petite zone. Cette dernière circonstance trouve son explication dans une section incomplète de la bandelette.
FiG. 4. — Schéma de l'entrecroisement complet d'après Th. Leber.
(Loco cit., p. 93j.)
Alors qu'il était assez heureux pour obtenir ces résultats par la dissociation, Mandelstamm n'arrivait à rien par les coupes horizontales ; aussi les considère-t-il comme impropres à amener au but. Et cependant, au moment où. il écrivait ces choses, Michel, se servant des coupes horizontales, à travers toute la série des vertébrés, concluait, lui aussi, à l'entre-croisement total. Il indique trois modes d'entre-croisement.
1° Le plus simple consiste dans le passage des deux nerfs l'un au-dessus de l'autre (poissons).
2° Les fibres sont réunies en feuillets qui s'entre-croisent d'un côté à l'autre (forme foliacée ; oiseaux efamphibiesj.
3° Entre-croisement parpetits faisceaux(mammifères).
Michel signale, à la face supérieure du chiasma des mammifères et de l'homme, un mince feuillet de substance grise, recouvrant une vacuole en communication avec la
cavité du troisième ventricule et av«c celle de l'infundibulum et tapissée par l'épendyme.
Il l'a vue s'étendre jusqu'au bord antérieur du chiasma, et se laisser distendre par une injection prudemment poussée dans le troisième ventricule. ïl dit avoir vu cette vacuole s'emplir de liquide chez un enfant mort d'hydrocéphalie.
Je me demande si Michel, en décrivant cette vacuole, ne s'en est pas laissé imposer p^r le Riince feuillet fibro-vasculaire, recouvrant les deux laiïieg de substance grise, qu' forment la troisième racine du nerf optique, et que M. Sap pey (125) a décrite avec tftlit (le soin.
Travaillant sous l'ip^piration de Merkel, et trouvant comme Mandelstamm que les coupes horizontales ne pouvaient l'arnener au but, Sçhule (126) a recours aux coupes obliques, inclinées de 45° par rapport au plan médian du chiasma, et constate en outre des fibres optiques qui lui paraissent toutes croisées, des fibres venuçs du tuber çinercurn, et de la lamina çinerea terminalis, passant à la façe supérieure du çhiasma, pour aller gagner en partie le nçrf optique du çôtç correspondant,
D'après Michel et Mandelstamm, il n'y a pagde commisrsure latérale, Ils désignent, .sous le nom de cçimnissure postérieure, un faisceau de fibres médullaires, blanches, complètement séparé du chiasma par de la substance grise.
tJne série de recherches faites par Gûdden (127), au moyen de coupes sur les bandelettes optiques, chez des lar pins nouveauTrnés et chez des lapins adultes, l'ont conduit au même résultat.
Il admet les conclusions de Michel et de Mandelstamm, pour les poissons, les reptiles, les oiseaUx (128); mais il
conteste leurs affirmatÏPns, pour les aRiynaux qui p>nt(ies champs visuels superposfthles, ou communs.
Pour lui, l'exaïnen (ies coupes minces i^'a ar^çune valeur réelle, car il l'a conduit à fidmettre l'entre-croisement incomplet, en lui faisant voiries faisceaux latéraux directs admis par Henje et ^annover, aussi bien qu'il a conduit Michel à l'entrercroisement complet.
Gûdden place les faisceaux directs à la partie supérieure et les croisés à la face inférieure du chiasma.
Ses expériences physiologiques (destruction d'un œil) déterminent, chez le lapin, l'atrophie du nerf du même côté, et de la bandelette du côté opposé. Il y a donc chez cet animal entra-rcroiseroent complet. Chez les chiens, c'est l'in-: "\ferse, Ici l'atrophie consécutive à la perte d'un œil porte sur les deux bandelettes, mais principalement sur celle du côté opposé, sans doute parce qu'elle contient le faisceau croisé du côté blessé, plus volumioeiix que l'autre (le direct).
Schwalbe (129), admettant l'opinion de Biesiadecki, Paulowski, JVlandelstamm et Michel, expose l'anatomie du nerf optique et du chiasma d'après leurs données. Selon lui, les inflexions que décrivent les fibres optiques, dans, le chiasma, pour se gendre du nerf à la bandelette, les font se rencontrer sous un augle obtus ; si l'on fait une coupe, à ce niveau, on voit les faisceaux s'infléchir en anse, l'un vers l'autre ; ç'.est cette disposition qu'Hannover a désigné sous le nom de commissura arcuata, formées par les fasciculi. Quant à la commissura arcuata posterior d'Hannover, c'est simplement le faisceau de fibres médullaires blanches, séparé du bord postérieur du chiasma par une couche de substance grise, et qui n'a rien à voir avec les nerfs optiques, ainsi que l'ont montré Michel et Mandelstamm, chez le chien.
Schwalbe invoque encore les recherches de Brown- Séquard, que j'ai indiquées plus haut.
Cependant, il avoue que les dégénérescences consécutives à l'atrophie d'un œil ne sont pas aussi concluantes, en général. Chez les animaux, elles ont toujours un effet croisé ; mais il en est autrement chez l'homme, où la dégénérescence occupe tantôt le même côté, tantôt le côté opposé, tantôt les deux côtés à la fois ; souvent encore elle s'arrête en avant du chiasma (130).
L'entre-croisement total explique bien la dégénérescence du côté opposé. Les données relatives à l'atrophie de la bandelette du même côté, ou des deux côtés à la fois, reposent surtout sur des études macroscopiques ; il faut attendre les résultats fournis par l'histologie, qui viendront probablement apporter un nouveau jour sur la question.
Reich (131) reprend les dernières expériences de Gûdden ; chez le lapin, l'effet atrophique est absolument croisé, du nerf à la bandelette opposée. La commissure inférieure (Gûdden), dite postérieure par Michel et Mandelstamm, faisceau blanc, recourbé en arrière, médiocrement large, et qui se dirige, en partie, vers les corps genouillés, ne s'atrophie pas, quand on arrache les deux yeux à un animal. Au contraire, ce que Gûdden appelle le tractus pédonculaire transverse (bandelette étroite, qui passe au-dessus du pédoncule cérébral, perpendiculairement aux fibres de celui-ci), reste intact d'un côté et disparaît presque complètement du côté opposé, dans les lésions unilatérales. U entre-croisement du lapin est donc total.
Chez un jeune chien de deux jours, Reich enlève les deux yeux'; plus tard, il trouve les deux nerfs optiques, les deux tractus pédonculaires transverses (qui sont vraisemblablement en rapport avec l'organe de la vision), atrophiés, tandis que la [commissure inférieure est normale. Chez un
autre petit chien de la même portée, il creva l'œil droit : quand il en fit l'autopsie, plus tard, le nerf optique droit était complètement atrophié, Je tractus gauche un peu plus mince que le droit, mais presque aussi large que la commissure inférieure de celui à qui on avait crevé les deux yeux. Cette commissure était d'ailleurs intacte. Il faut conclure de là que le tractus gauche reçoit des fibres du nerf optique gauche. Quant aux tractus pédonculaires transverses, ils étaient normaux ; le gauche cependant un peu plus gros que le droit. Cette présence de fibres intactes dans le tractus proprement dit, du côté opposé au nerf atrophié, démontre chez le chien un entre-croisement partiel. Concluant du chien à l'homme, l'auteur admet que chez celui-ci l'existence de la semi-décussation est très vraisemblable.
Scheel (132) (1874) se prononce pour l'entre-croisement complet, chez tous les vertébrés. Il n'apprend rien de nouveau. Il n'admet la commissure postérieure que chez les poissons et les oiseaux : cette commissure n'appartient déjà plus aux bandelettes optiques.
Maklakoff (133) (1874) cite trois cas d'hémiopie droite avec aphasie, qu'il donne comme une preuve d'entre-croisement complet. "Woinow, qui analyse cette thèse, dans la publication de Nagel (13i), remarque que ces observations ne sont pas moins probantes pour la semi-décussation.
Mandelstamm (135) (1874) cherche à démontrer, contre Schôn (136), que l'entre-croisement complet explique aussi bien l'hémiopie que la semi-décussation ; il rapporte trois cas à l'appui de son.dire. Et Schôn (137) (1876) lui riposte par un long article où, passant en revue les différentes formes d'hémiopie, il rejette complètement la théorie de la décussation totale.
A la suite de recherches entreprises sur l'hémianesthésie d'origine cérébrale (en foyers), et hystérique, M. le pro- Bellouard. a
fesseur Charcot (138) établit que les lésions portant sur la région postérieure, lenticulo-optique, de la capsule interne ont pour conséquence obligatoire l'hémianesthésie cérébrale, dans laquelle les sens, auxquels président les nerfs cérébraux proprement dits (nerf olfactif et nerf optique), sont intéressés, de façon à reproduire les caractères de l'hémianesthésie hystérique, qui n'en diffère que par sa mobilité.
Cette ressemblance parfaite entre les deux sortes d'hémianesthésie a été démontrée par M. Charcot (139) pour la sensibilité commune; par M. Magnan, pour les sens de l'ouïe, de l'odorat et du goût; et enfin par MM. Charcot et Landolt (140) pour le sens de la vue. Il résulte de ces diverses recherches qu'il y a diminution, ou, plus rarement, perte de la vue du même côté que l'hémianesthésie.
« Cette amblyopie croisée, dit M. Charcot (141), conséquence d'une lésion en foyer produisant l'hémianesthésie croisée, est très importante au point de vue des localisations. Ce fait est en contradiction avec les idées courantes, dues à la théorie de A. de Graefe (142), que les lésions en foyer produisent l'hémiopie homologue latérale. »
M, Charcot proteste, et remplace l'hémiopie par l'amblyopie croisée. Pour lui, il n'y a pas de cas authentique d'hémiopie par lésion en foyer ; tous céux qu'on a cités indiquent, en même temps qu'une lésion de l'hémisphère, une autre ou la même lésion agissant sur la bandelette optique du même côté. Pour expliquer son amaurose croisée et du même côté que l'hémianesthésie, M. Charcot est obligé de modifier la théorie de la semi-décussation. Il suppose que « seuls, les faisceaux de la bandelette optique, qui se sont croisés dans le chiasma, affecteraient un trajet central, sans nouvel entre-croisement, tandis que les faisceaux directs (dextef et sinister) subiraient un ntree-croisement au
delà des corps genouillés, et sur la ligne médiane, dans les tubercules qurdrijumeaux, par exemple. Cet entre-croisement supérieur compléterait l'autre, en ramenant à
FiG. 5. — Empruntée à M. Cbarcot. Leçons sur les localisations, p. 124. Schéma destiné à faire comprendre les phénomènes de l'hémiopie latérale et de l'amblyopie croisée. — T, semi-décussation dans le chiasma. — TQ, Décussation en arrière des corps genouillés — CG, corps genouillés. — a', b, fibres non entrecroisées dans le chiasma. — b', a, fibres entrecroisées dans le chiasma. — b'a', fibres provenant de l'œil droit, rapprochées en un point de l'hémisphère gauche LOG. — LOD, hémisphère droit. — K, lésion de la bandelette optique gauche produisant l'hémiopie latérale droite. — LOG, une lésion en ce point produirait l'amblyopie croisée droite. — T, lésions produisant l'hémiopie temporale. — 2V2V, lésion produisant l'hémiopie nasale.
droite toutes les fibres venues de l'œil droit, et celles de l'œil gauche, à gauche. Grâce à cette hypothèse, la lésion delà bandelette produit, comme avant, l'hémiopie latérale homonyme, mais la lésion centrale produit l'amblyopie croisée. »
M. Charcot « livre son explication pour ce qu'elle vaut, car elle n'a aucune base anatoraique. » Cette opinion se rapproche tout à fait de l'entre-croisement complet.
L'hypothèse anatomique de M. Charcot ne peut guère s'appuyer que sur un fait isolé et brièvement exposé de M. Bastian (143) : une lésion unilatérale des tubercules quadrijumeaux d'un côté aurait produit l'amblyopie croisée.
D'ailleurs, cette hypothèse a déjà été exprimée, en partie, par M. Lancereaux (144), dans un mémoire publié en 1864, combattant les idées de A. de Grsefe, sur l'amaurose par névrite descendante, et névro-rétinite par compression veineuse ou compression directe sur les nerfs optiques, dans certains cas de tumeurs de la base du cerveau. L'auteur cite quatre observations (dont trois de tumeurs), où des lésions primitives de l'hémisphère ont secondairement atrophié les corps genouillés, les tubercules quadrijumeaux, les bandelettes et les nerfs optiques d'un côté, le faisceau antéro-latéral de la moelle, le pédoncule et la pyramide du côté opposé. De ces faits, M. Lancereaux conclut que toutes les fibres optiques ne finissent pas aux corps genouillés ou aux tubercules quadrijumeaux; une partie gagne l'écorce cérébrale (Gratiolet), où aboutissent les impressions lumineuses. Deux fois, sur quatre faits, il a vu la lésion de l'hémisphère, unilatérale, provoquer une amaurose double, et des lésions sur les deux conducteurs optiques. Ordinairement le nerf opposé au côté lésé est pris le premier, et l'atrophie envahit l'autre plus tard. Ce fait^ en opposition avec la semi-décussation, tend à faire
admettre Ventre-croisement complet. M. Lancereaux pense que c'est par communication, au niveau des tubercules qiiadrijumeaux, des éléments nerveux optiquts, que se produit la double amaurose. Il repousse l'opinion de de Graefe, qui veut qu'un foyer apoplectique ou inflammatoire, dans un hémisphère, n'explique jamais par lui-même une amaurose double, mais seulement une hémiopie.
La plupart des auteurs qui admettent l'entre-croisement partiel soutiennent, comme Henle (145), que, chez l'homme, les faisceaux directs (fasciculus dexter et sinister) sont plus minces que les faisceaux croisés. Ceux-ci occupent principalement la partie inférieure du chiasma, ceux-là la partie supérieure (?).
Schmidt Rimpler (146) a aussi soutenu cette opinion, et, comparant le volume du faisceau direct à celui du faisceau croisé, il considère le premier « comme un grain de sel » par rapport à l'autre. « Cette disposition explique comment la moitié nasale de la rétine est d'un meilleur fonctionnement que la moitié externe, » dit Hirschberg(147). Je me demande s'il ne vaut pas mieux dire que la plus grande partie de chaque rétine (y compris la région nasale) est fournie par le faisceau croisé. C'est, du moins, ce qui ressort absolument des expériences récentes de flermann Munk (148). Je regrette infiniment de ne pouvoir, à cause de leur longueur, reproduire complètement ces expériences; on les. trouvera dans le n** 49 du Progrès médical, 7 décembre 1879 ; je me borne à en donner les conclusions. « La plus grande partie de chaque rétine est réunie à la sphère visuelle du côté opposé, tandis que la plus petite partie seulement, et spécialement la partie latérale externe, est réunie à la sphère visuelle correspondante. »
Variable suivant les animaux (chien), cette partie latérale externe ne comprend jamais plus d'un quart de la
surface rétinienne. Les troubles visuels varient, suivant qu'on a enlevé ou non toute la sphère visuelle, ou bien suivant qu'on a enlevé telle ou telle portion de cette sphère. Le résultat des recherches faites par Munk, dans ce sens, est que chaque rétine se trouve, par sa partie latérale externe, en rapport avec la partie latérale externe de la sphère visuelle correspondante. La partie, beaucoup plus considérable, qui reste de chaque rétine, appartient à la partie beaucoup plus considérable qui reste de la sphère visuelle du côté opposé. Quant à la portion latérale externe restante, dans ces cas, elle est très insuffisante comme vision ; l'animal est obligé de se détourner pour la mettre au centre de son champ visuel restant ; son acuité visuelle, dans ces conditions, est moins bonne, surtout pendant les premiers jours après l'expérience; pendant les semaines suivantes, le chien apprend à se mouvoir plus facilement et à mieux se servir de ce qui lui reste de sa vision, puis cet état demeure stationnaire des semaines et des mois.
Tout me porte à croire que c'est aussi là ce qui se passe dans les cas d'hémianesthésie générale et sensorielle. La lésion, sans doute, occupe au point de vue fonctionnel, sinon matériellement, la sphère visuelle de Munk, et les malades ne voient plus par la portion du champ rétinien, qui correspond à celle-ci; je ne considère ici qu'un seul œil. Le même raisonnement est applicable pour les deux, pris simultanément ; mais les malades voient encore un peu par la portion latérale externe de la rétine, que fournit le tractus direct venu de l'hémisphère opposé; voilà pourquoi ils sont amblyopes et non point amaurotiques, et pourquoi la perte du sens est croisée, comme celle de la sensibilité générale.
Telle est, je pense, l'explication que l'on peut substituer, dès lors, à l'hypothèse si ingénieuse de M. le professeur
Charcot, sur l'entre-croisement supplémentaire du faisceau direct, dans les tubercules quadrijumeaux. Grâce à elle, nous sommes ramené au type de la semi-décussation, vers laquelle j'avoue un penchant plus grand que vers l'entre-croisement total.
La recherche attentive du siège de la lésion, dans les autopsies d'hémianesthésies cérébrales, montrera peutêtre sa localisation dans la. sphère visuelle, tandis que dans tous les cas d'hémianesthésie (hystérique ou cérébrale), la périmétrie et la campimétrie feront, pendant la vie, localiser la perte de la vue dans la moitié interne de la rétine (animée par le faisceau croisé).
On trouve, dans le grand Traité de Grœfe et Saemisch, un article de Leuckart (149) sur le développement du nerf optique, où sont reproduites les idées de Michel, et où l'auteur conclut à l'entre-croisement complet dans toute la série des vertébrés : l'enveloppe que la pie-mère fournit au nerf optique se compose de deux couches. La plus superficielle est d'une épaisseur très variable, quelquefois elle est énorme. La plus profonde est plus mince ; elle offre des plissements qui ne sont pas formés par des trabécules, partant de la face profonde d'une gaine générale, mais qui s'enfoncent entre les fibres nerveuses, absolument comme la plèvre viscérale s'enfonce entre deux lobes pulmonaires. Les plissements, parallèles à la longueur du nerf optique, forment des cannelures qui deviennent de plus en plus nombreuses, à mesure qu'on observe sur des animaux d'un ordre plus élevé. Les vaisseaux se placent dans ces cannelures. Les replis ainsi formés par le reploieraent de l'enveloppe du nerf optique sont plus ou moins développés. Chez le saumon, par exemple, les faisceaux nerveux sont tout à fait séparés les uns des autres. Sur la coupe verticale du chiasma de la buse, on voit une
ligne sinueuse de droite à gauche et de gauche à droite, formée par les réflexions de la gaine sur les fascicules du nerf, qui représente la superposition des faisceaux, arrivant alternativement d'un côté et de l'autre. On voit aussi, sur une coupe horizontale, l'entre-croiseonent s'effectuer sur la ligne médiane. Ces faisceaux deviennent de plus en plus petits, quand on les étudie sur des sujets plus élevés dans l'échelle animale. Michel [150) dit que chez les mammifères, l'entrecroisement est rendu tout à fait complexe par la petitesse des faisceaux. 11 le compare à une tresse de paille. On ne peut plus poursuivre les réflexions delà pie-mère ; il n'y a plus que du tissu cellulaire en réseaux, et comme l'entrecroisement se fait aussi dans le sens vertical, la difficulté dg reconstituer cette disposition augmente encore.
I.,e congrès ophthalmologique d'Heildelberg s'est, à plusieurs reprises, occupé de la question de l' entre-croisement des nerfs optiques. Woinow (15:!), en J875, y exposait les résultats contradictoires fournis par les recherches sur les animaux, et montrait des préparations provenant d'une femme morte à cinquante ans qui, depuis quarante ans, avait perdu l'œil gauche. Le nerf optique gauche et les deux bandelettes optiques (surtout la gauche) étaient atrophiés. Examen favorable à la semi-décussation. Hirschberg (152) fait remarquer que l'entre-croisement total doit avoir lieu, chez la plupart des animaux, parce que ceux-ci n'ont pas la vision binoculaire. Dès qu'il y a un champ visuel commun, il doit y avoir, nécessairement, des faisceaux latéraux, correspondant à la partie commune du champ de la vision. Il ne faut donc pas conclure des animaux à l'homme.
Donders (153) trouve que l'entre-croisement partiel est loin d'être démontré, chez l'homme. C'est seulement une théorie commode pour l'interprétation de certains faits cli-
niques. Il dit avoir vu à la suite de la destruction de l'œil droit, longtemps après, l'atrophie du nerf optique droit, et des deux tractus, plaidant en faveur de la semi-décussation. D'après Woinow (154), Adamûck (155), qui a répété les expériences de Gûdden (156), sur des chiens et des chats, a vu l'atrophie gagner les deux tractus, surtout celui du côté du nerf atrophié.
Donders (157) fait la remarque suivante : il semble constaté que, chez l'homme, la décussation est partielle et qu'elle se fait d'une façon égale pour chaque moitié de rétine.
Dans la dixième session du même congrès (1877), le professeur Schmidt Rimpler (158) donne une démonstration par le fait de laquelle les fibres entre-croisées dans le chiasma sont en plus grand nombre que les fibres directes, de sorte que la semi-décussation doit être considérée : cum grano salis, suivant son expression. Schôn (159) explique par des différences individuelles ces divergences, quel'on remarque dans les quantités réciproques des fibres directes et croisées; n'en est-il pas de même pour l'entre croisement des pyramides d'après Blessig? Samelsohn (160) croit que le doute provoqué sur ces différences tient à ce que, dans l'hémiopie qui a servi de base au travail de Schmidt Rimpler, on ne considère que le chiasma, tandisqu'il faudrait, comme le veulent Schwigger et Fôrster, chercher la cause de ce symptôme dans les centres nerveux, où les fibres nerveuses se trouvaient réunies en faisceaux. Kônigshôffer (161) rappelle que Michel s'est prononcé pour la décussation totale.
L'étude de la dégénération secondaire, dans un cas où le sujet avait subi, sept ans avant sa mort, l'énucléation de l'oeil droit, a démontré à Paul Baumgarten (162) de Kônigsberg, la réalité de la semi-décussation. Le nerf optique
droit avait subi la dégénérescence grise complète. A l'œil nu, celle-ci ne paraissait pas arriver jusqu'à la partie postérieure du chiasma; mais, au microscope, on voyait sur les deux bandelettes une zone de plusieurs millimètres manquant de myéline ; cette zone occupait, à droite, le segment inféro-interne.
Nicati (163) pratique, sur des chats, la section antéropostérieure, verticale et médiane du chiasma, et ses animaux ne sont pas aveuglés. Ils ont donc la semi-décussation. Nous verrons, plus loin, le même auteur établir la possibilité de la comparaison entre l'homme et le chat, et tirer de là un argument en faveur de l'entre-croisement partiel, dans l'espèce humaine. Ces résultats sont l'inverse de ceux obtenus par Magendie (164), Brown-Séquard (165) et Beauregard (166) sur les lapins, les cochons d'Inde, les oiseaux et les lézards verts. Nicati établit cet autre rapport entre le chiasma de l'homme et celui du chat, que, dans les deux, il y a un grand développement en largeur à cause de l'ouverture d'angle considérable, sous laquelle se rencontrent le nerf et la bandelette du même côté; tandis que, chez les autres animaux, cet angle est très aigu.
Jusqu'ici, les auteurs ont demandé seulement aux moyens ordinaires que l'anatomie macroscopique, l'histologie et la physiologie expérimentale mettent entre leurs mains, la solution du problème que nous poursuivons avec eux. Nous allons voir maintenant Gûdden (167) s'adresser à une nouvelle méthode d'investigation, et trouver des imitateurs nombreux.
Revenant à son dernier travail, où il soutenait que, chez les animaux supérieurs, jouissant de la vision binoculaire, l'entre-croisement est incomplet, tandis qu'il est total, chez les animaux dont les champs visuels ne se touchent pas, cet infatigable chercheur raconte qu'il a eu l'oc-
casion d'examiner le cerveau d'un chien adulte, chez le-quel on avait détruit, dans le jeune âge, plusieurs circonvolutions frontales, à droite. C'est alors qu'examinant attentivement les nerfs optiques et les bandelettes, il eut l'idée de se rendre exactement compte des lésions atro-phiques, en procédant à la mensuration des coupes faites en des régions déterminées. Il obtient le résultat suivant :
1 liiillim. 4
Après avoir attiré l'attention sur l'importance de ces mensurations, et les avantages qu'on en pourra retirer, il ajoute, en faisant allusion aux critiques de Mandelstamra : « On ne se refusera pas à admettre la semi-décussation chez le chien. » Quant à l'homme, on peut, en procédant de la même façon, se convaincre de la semi-décussation, sur une série de coupes minces du chiasma. Ce dernier travail de Gùdden est d'une importance manifeste, car Michel constate (168) que, depuis son apparition, les partisans de l'entre-croisement partiel pour les animaux supérieurs (chiens, singe, homme) sont devenus plus nombreux. Cette opinion semblait, en outre, fortement accréditée par les faits d'hémiopie.
Michel (169) attaque violemment les conclusions du mémoire de Reich (170) et cherche à renverser celles de Gûdden. « La méthode de cet auteur, dit-il, doit donner lieu à des erreurs; et je n'attache pas d'importance à une seule mensuration, mais beaucoup à plusieurs. » Aussi, il s'empresse d'énucléer un œil ou les deux yeux à dix chiens nouveau-nés. Puis, au bout d'un temps plus ou moins long, il examine le nerf optique, le chiasma et les bande-
Largeur de la bandelette optique gauche.
— — — droite .
— du nerf optique gauche.
— — droit.
lettes et fait des mensurations. Pour l'énucléation unilatérale, il trouve que le degré d'atrophie de la bandelette du côté non opéré est plus fort que celui du côté opéré. Or, avec la semi-décussation, les deux bandelettes devraient offrir une atrophie partielle. Il conclut de là qu'il y a entre-croisement total.
Le procédé des mensurations fournit à Nicati (171) le moyen de venir confirmer les conclusions de Gûdden : « Etant données, dit-il, plusieurs sections, perpendiculaires à l'axe d'un faisceau de fibres d'égal diamètre, le nombre de fibres contenues dans chaque section sera proportionnel à sa surface. » Les surfaces qu'il se propose d'étudier sont les suivantes : section des bandelettes, section des nerfs optiques, section longitudinale médiane, section transverse. En prenant des moyennes, il cherche à arriver à la formule : ir Ses mensurations sont prises au compas, sur un micromètre objectif, et au diplomètrede Landolt. Les piècès à examiner sont durcies dans leliquide de Mûller ou dans le bichromate d'ammoniaque à 2 0/0. Il résulte de ses recherches que le croisement ne saurait être complet, même chez le lapin, parce que la surface de la coupe médiane verticale n'esl pas supérieure à celle de la coupe transverse. Les chiasmas du chien et du chat ont la même forme que celui de l'homme, et sont avec lui dans le rapport de 1 à 3. La distribution doit être la même dans lechiasmadu chat et dans celui de l'homme, d'où il est permis de conclure de l'un à l'autre.
En faisant, sur des animaux vivants, la section médiane, antéro-postérieure, verticale du chiasma, Nicati constate que les lapins et les cobayes sont tous aveuglés, et qu'il n'en est pas de même pour le chat. Il a opéré ainsi, par un procédé qui lui est propre, et avec succès, six jeunes chats. La vue persistant après section, il faut admettre que l'entre-
croisement n'est pas complet dans le chiasma du chat; il en découle aussi qu'il doit en être de même pour l'homme, puisque la structure de son chiasma est semblable.
L'existence des faisceaux latéraux, directs (fasciculus dexter et siuister), est ainsi démontrée chez le chat et chez l'homme. Si l'on s'en rapporte aux résultats des mensurations de surface de la coupe, la conclusion doit être la même pour le lapin. D'autres auteurs Meyerhausen et Grossman (172) sont arrivés au même résultat. D'après eux, le lapin a un petit champ visuel commun, de 20" environ.
Gûdden(173) a, tout récemment, donné le jour à un nouvel article, où il se défend très énergiquement des reproches que lui a adressés Michel (174). Il continue ses mensurations, mais, cette fois, il opère sur de plus grands animaux, pour avoir des surfaces plus considérables, et fait des coupes au moyen du micromètre à vis, et de la loupe. Et comme Michel l'accuse de ne pas tenir compte, dans ses mensurations, de la commissure postérieure, Gûdden lui observe qu'il ne connaît pas sa commissure ; celle-ci ne devenant apparente que par l'atrophie des bandelettes. Puis il décrit la commissure de Meynert, faisceau de fibres contenu dans le tuber cinereum, se recourbant en arrière dans le gris du ventricule moyen, sans qu'on connaisse encore sa terminaison. « Cette commissure, dit Forel (175), ne doit pas être confondue avec celle de Gûdden, qui fait partie du tractus optique ; elle descend des deux côtés, et l'on constate qu'elle ne se perd pas dans le tuber cinereum, mais bien, latéralement, entre les tractus optiques et le noyau lenticulaire, dans la substance innominée. » Chez les lapins, ce faisceau de Meynert est toujours recouvert de substance grise; on le voit sur la ligne médiane de la face dorsale du chiasma. En dehors, on le
voit sur la face latérale du pied du pédoncule cérébral, où il disparaît subitement, à l'œil nu. Plus le cerveau est développé, plus le faisceau de Meynert est placé bas. Chez l'homme, vers la base, il disparaît sous le tractus optique. Burdach (176) voudrait que ces faisceaux rejoignent le locus niger de Sœmmering. Il n'en est rien selon Meynert. Une bande de substance grise sépare la commissure de Meynert du tractus et du chiasma.
Gûdden signale les fibres vagues, qui vont du tuber cinereum, transversalement sur le dos du chiasma et qui n a boutissent à aucun groupe ganglionnaire.
Puis il passe à ce qu'il appelle ma commissure. Celle-ci est entièrement confondue avec le tractus, et ne peut en être distinguée qu'après l'énucléation des deux yeux: on la trouve à la face inférieure du tractus et du chiasma, où un petit sillon la révèle quelquefois, surtout chez le lapin. Dans les préparations histologiques, on la reconnaît à ce qu'elle se colore facilement par le carmin.
Gûdden (177), dans ses précédents travaux, avait adopté l'entre-croisement complet pour le lapin, et cependant aujourd'hui, il est démontré qu'il y a un tout petit faisceau non croisé.
L'auteur extirpe le tubercule quadrijumeau supérieur, le corps genouillé externe et le thalamus d'un côté. Six mois après, on tue le lapin, et l'on trouve le tractus complètement réduit à sa névroglie. Dans le nerf opposé, on voit un faisceau non croisé, comme un fil blanc, presque transparent, dans la névroglie.
Chez d'autres lapins, section du chiasma, et ablation du nerf et du tractus du même côté, qui déterminent la disparition des faisceaux croisés, dans lenerf du côté opposé ; et, dans la bandelette de ce même côté opposé, disparition de
commissure de Gûdden et de celle de Meynert. Il ne
reste plus que le faisceau non croisé du côté opposé. Gûdden a répété les expériences deHermann Munk (178), mais sans succès, chez le chien.
Il établit que tout nerf coupé perd ses tubes nerveux, mais conserve tous ses éléments accessoires. Le nerf optique, malgré Luys (179), Mejnert (180) etKôlliker (181), ne diffère des autres nerfs, à ce point de vue, qu'au niveau du chiasma, où sa charpente denévroglie ressemble à celle du cerveau.
Michel veut que, chez un de ses chiens énucléé d'un œil, il y ait eu atrophie partielle de la bandelette du côté opposé, et pas de celle du même côté : Mais Gùdden met cela sur le compte de l'âge avancé de l'animal (six semaines), au moment de l'opération. Si Michel connaissait la commissure de Gûdden, il ne ferait pas toutes ces erreurs, que lui facilite encor l'emploi de la chambre claire.
En général, l'atrophie ne retentit jusqu'au centre nerveux, que si la rétine est détruite dès le jeune âge. Cette proposition est trop absolue ; mais, en dehors de ces conditions, l'atrophie exige beaucoup plus de temps pour se produire.
Quant aux mensurations des surfaces de section transversale des nerfs optiques, et des bandelettes, bien qu'elles ne soient pas exemptes de toute source d'erreur, elles donnent les résultats suivants : chien, croisement partiel, faisceau croisé plus grand que le direct ; chat, idem; homme, semi-décussation, faisceau croisé plus considérable.
Mohr (182) cite à l'appui de la semi-décussation un fait personnel d'hémiopie, avec autopsie ; coupe de la base du cerveau; kyste étendu vers la couche optique gauche ; sous celle-ci, autre kyste moitié moindrej en avant et au-dessous de la couche optique, tumeur du volume d'une noi-
sette sur la selle turcique, et aplatissant fortement le chiasmaet le nerf optique gauche.
Ce dernier travail de Gûdden est un article de polémique vive et parfois amusante, où le principal défenseur de la décussation totale, noyé dans un déluge d'arguments et de faits, percé de traits aigus, quoique parfois assez lourdement lancés, semble définitivement condamné. Mais s'en tiendra-t-il là, et laissera-t-il son adversaire établir tranquillement l'existence de l'entre-croisement partiel ? Je ne le pense pas ; l'accord ne se fera pas encore, avec la tournure qu'ont prise les choses, il y a tout lieu de croire que Michel répondra et que la question sera rpmise encore en litige.
En présence des longues et pénibles recherches, des travaux consciencieux, publiés par les partisans des deux théories, il est peut-être un peu difficile de se décider à faire son choix, pour ou contre la semi-décussation. Cependant, je me sens beaucoup plus touché par les résultats anatomiques et expérimentaux de ceux qui ont accepté l'entre-çroissement partiel. Les faits cliniques, que nous allons étudier tout à l'heure, s'accommodent mieux de cette théorie. Les conclusions à déduire des faits m'y paraissent plus nettement, et plus rigoureusement posées. Somme toute, en tenant compte plutôt de la valeur que du nombre des opinions, comme le dit très bien Hirschberg (183} je me range du côté de la semi-décussation,
Plusieurs faits me frappent vivement au cours de cette histoire anatomique et physiologique de la question qui m'occupe. D'abord, c'est de voir des auteurs faire leurs recherches sur des animaux d'un ordre relativement inférieur, et conclure de ceux-ci à d'autres plus élevés et même à l'homme.
Je demande pardon aux plus anciens partisans de l'en-
tre-croisement complet, à ceux que Galien (184) a réfutés, à Cheselden, Petit, Sœmmering, Edel, Nôthig, Collins, et d'autres leurs contemporains, de ne pas compter avec eux. Privés des moyens d'exploration, dont ont disposé ceux qui sont venus après eux, ils n'ont guère pu s'en rapporter qu'à des examens trop superficiels, ou simplement qu'à leur sentiment personnel (ce qui est toujours une mauvaise façon de juger dans les sciences), pour qu'on puisse attribuer à leur opinion une valeur réelle.
Mais à une époque plus rapprochée de nous, je vois Magendie (185) adopter l'entre-croisement complet chez l'homme, parce qu'il l'a constaté chez le lapin. Je fais le même reproche à ceux qui ont admis la semi-décussation, par le même raisonnement.
Il aurait fallu ne se décider pour l'une ou l'autre théorie, dans chaque espèce animale, qu'après en avoir constaté l'existence positive. Michel (185) dans ces conditions n'aurait pas dit : « Il serait vraiment étrange, alors que chez des mammifères un entre-croisement complet existe, qu'il n'en soit pas de même chez l'homme. »
Les résultats ultérieurs ont prouvé que cette façon de raisonner était fausse, puisqu'il est démontré aujourd'hui, que les mammifères supérieurs (chat, chien, singe, etc.. et probablement même lapin), qui ont un champ visuel commun, offrent des exemples de semi-décussation. Il eût été d'autant plus prudent de se tenir sur uue sage réserve que ceux, par exemple, qui ont admis la décussation totale, d'après leurs études histologiques (Michel, Mandelstamm, Leuckart, etc.), ont insisté beaucoup pour faire remarquer combien il devenait difficile, chez les animaux tout à fait supérieurs et chez l'homme, de constater la disposition finement fasciculée des fibres nerveuses dans le chiasma. Je suppose encore, et j'admets que tout le monde soit Bellouard. 4
d'accord sur la structure du chiasma, dans toute la série animale, ce n'est pas une raison suffisante pour admettre que chez l'homme la disposition soit la même. Or, comme les réponses de l'expérimentation physiologique, qui sont d'un plus grand secours que tout autre moyen, pour juger la question, ne peuvent être appliquées à l'espèce humaine, il faudra attendre que l'expérimentation créée fatalement par les cas pathologiques vienne élucider la question.
C'est donc, à mon avis, sur les autopsies bien faites, et, en second lieu, sur les travaux d'histologie normale ou pathologique, que devront se baser toutes les recherches 'sur le chiasma humain ; sauf à admettre comme confirmation les résultats de l'anatomie comparée, fournis par les animaux qui se rapprochent le plus de nous.
Je ne veux pas terminer sans jeter un coup d'oeil en arrière, sur ce travail de revue anatomique queje suis étonné d'avoir fait si long, et sans rechercher ce que nous avons appris de nouveau, grâce aux efforts de tous ceux que j'ai cités. Les bénéfices ne me paraissent pas en rapport avec la peine prise. Si nous partons du moment où l'entente était générale sur la structure du chiasma, c'est-à-dire de l'époque où Hannover a déjà écrit son mémoire et où A. de Graefe a donné à la semi-décussation l'appui de son autorité, nous assistons à -une lutte acharnée entre les défenseurs de l'ancietine théorie et ceux qui veulent la renverser. Mais que sort-il de tout cela ?
Nous revenons à peu près exactement à notre point de départ. Si la semi-décussation obtient définitivement le triomphe, la description de Hannover restera toujours bonne. Il n'y a presque rien à y changer : il est vrai qu'on lui a supprimé sa commissure antérieure ; mais on l'en a dédommagée, en lui accordant deux commissures posté-
Heures : celles de Meynert, et celle de Gûdden. Et c'est tout !
Ce serait presque le cas de terminer par le vers trop connu du fabuliste.