CHAPITRE TROISIEME
De l'influence de l'hérédité dans le pronostic qu'on doit porter des maladies.
5 1 1 . En général , le pronostic des maladies héréditaires est grave, au moins sous le rapport de la persistance du mal et de la manière dont il résiste aux agents thérapeutiques. Nous ne pouvons mieux faire pour établir ce qu'on peut espérer et ce qu'on doit craindre dans les maladies héréditaires elles-mêmes, que d'extraire de l'ouvrage de Pujol une partie de ce qu'il a écrit sur ce sujet.
3 1 2. Les aptitudes aux maladies héréditaires sont dif. ficile sa surmonter, et lorsque cette aptitude a persisté long-temps après la naissance , il est presque impossible de la détruire. A plus forte raison en sera-t-il ainsi pour la maladie une fois déterminée ; alors elles sont en effet toujours difficiles à guérir.
3i3. « Hippocrate avait prononcé sans restriction, qu'en général, toutes les affections, lorsqu'elles sontune possession de parenté, ne guérissent qu'avec beaucoup
de peine Hoffmann a parlé en bon observateur, eti
en homme qui avait beaucoup vu et beaucoup réfléch lorsqu'il a dit que les maladies héréditaires non-seulement résistent plus que les autres affections analogues aux moyens que l'art met en usage pour les guérir ; mais encore , il arrive trop souvent qu'elles
— ll\1 — reparaissent à la moindre occasion quand elles semblent le mieux guéries : JEgrms semper curationem admittunt , Jacile recurrunt et medentibus multum negotiï facessunt. »
3 14. «Toutefois, ajoute plus loin Pujol, dire crûment, comme Pafait Pasta , qui met au rang des incurables toutes les maladies héréditaires sans distinction et sans exception, que toutes ces affections sont au-dessus des ressources de l'art, c'est avancer une proposition exorbitante et démentie par les faits les plus certains. »
3 1 5. «On peut guérir, dit encore le même auteur, certaines maladies aiguës dont les parents semblaient porterie germe héréditaire; le rachitisme , les scrofules mêmes , bien que provenus d'influence de famille, sont parfois susceptibles de guérison. Il est bien vrai qu'on ne remédie pas complètement aux aptitudes de ceux qui en sont atteints; qu'on ne fait pas entièrement dissiper le vice de la constitution primitive, mais enfin les symptômes cessent et le malade revient à un état qui pour lui est la santé. Si plus que d'autres, il reste disposé à certaines maladies , c'est une triste communauté qu'il partage avec certains hommes robustes qui ne sont pas placés sous l'influence de l'hérédité. Parfois on obtient les guéri-sons les plus extraordinaires. « Louis Cornaro', après bien des tentatives inutiles pour se délivrer d'une goutte cruelle et prématurée , qui sans doute était héréditaire , se guérit de sa maladie en se soumettant seulement aux rigueurs de la plus stricte sobriété. Quel médecin n'eût pas désespéré de la guérison dont ZacutusLusitanus nous a laissé l'histoire? Un père était mort d'une ancienne épilepsie, et huit
— i43 — enfantsqui formaient toute la famiileavaient succombé les uns après les autres à la même maladie. Le frère de ce père infortuné avait aussi trois enfants, tous épileptiques comme leur oncle. Deux de ces misérables enfants étaient déjà morts dans les convulsions, et l'on n'attendait pour le troisième que l'heure fatale, lorsque Zacutusosa entreprendre de le traiter, et fut assez heureux pour le guérir au moyen d'un cautère et des autres secours indiqués par les circonstances. Peut être, avec un courage pareil à celui qu'eut en cette occasion ce praticien portugais , eût-on pu sauver quelqu'un de ces malheureux enfants dont parle Boerhaave , lesquels, nés ausi d'un père épi— leptique, moururent tous après l'auteur de leurs jours, victimes de l'épilepsie. »
3 1 6. Pujol ajoute encore que cesonl-là des exceptions, mais qu'enfin elles doivent porter à être prudent dans le pronostic des maladies héréditaires; et il propose, d'après une idée qu'il attribue à Hippocrate, d'établir une sorte d'échelle d'hérédité et de curabilité des affections qui se communiquent par la parenté. Au sommet de cette échelle seraient les maladies aiguës; vers le plus bas échelon les affections chroniques trouveraient place : les degrés intermédiaires se rapporteraient aux diverses maladies héréditaires classées par leur ancienneté, leur nature , la qualité des sujets chez qui elles viennent à se développer, et par l'âge plus ou moins avancé où ce développement s'opère. Les maladies des solides occuperaient aussi le haut de l'échelle ; les vices de conformation seraient à sa partie inférieure. Le rachitisme, le vice scrofuleux, la syphilis, la goutte héréditaire, etc., seraient placées à diverses hauteurs dans la gradation proposée par
Pujol , qui, dans la fixation du degré de curabilité des maladies, a plutôt obéi à des idées préconçues qu'à l'observation rigoureuse.
317. Lenter, cité par le même auteur, fait une remarque importante sur l'influence de l'âge relativement à la curabilité ou àl'incurabilité des maladies héréditaires. «C'est que, lorsque ces maladies se développent avant le temps fixé par la nature, elles ne manquent guère de s'annoncer avec plus de violence que de coutume, de précipiter leur marche et d'abréger notablement les jours de ceux en qui se fait cette évolution prématurée ; c'est ainsi que la goutte et l'asthme qui se déclarent dans l'enfance, offrent peu d'espérance au médecin chargé de leur traitement, et que laphthisie tue si rapidement les enfants. »
3 18. Dans toutes les maladies susceptibles de se transmettre par l'hérédité , le pronostic , d'après les considérations établies dans le chapitre précédent, doit varier suivant que le sujet de l'observation aura eu ou non , des parents atteints de maladies héréditaires; mais ici, il faut tenir compte, avec le plus grand soin, des autres circonstances qui peuvent avoir agi, ou qui agissent encore sur le malade, de l'influence que la manière de vivre et l'habitation peuvent exercer sur lui ; car , en médecine , et surtout en pronostic, c'est rarement sous un seul point de vue qu'il faut examiner un fait.
3ig. Le pronostic des maladies autres que les affections héréditaires qui se déclareront chez des individus issus de parents atteints de maladies de famille, et affectant gravement la constitution , devra en général être plus grave que celui qui serait porté sur des sujets nés de parents sains, Gela est vrai pour plu-
sieurs raisons : d'abord, dans Un cas semblable , la constitution du sujet est en général moins bonne que celle d'un autre individu, et par conséquent les chances malheureuses sont pour lui plus nombreuses, ensuite l'affection accidentelle qui survient peut revêtir le cachet de l'aptitude héréditaire léguée par les parents. C'est ainsi qu'une arthrite traumatique sur un jeune homme dont les parents sont scrofuleux pourra prendre la forme strumeuse; ailleurs enfin, comme nous l'avons vu plus haut, l'affection accidentelle pourra être actuellement suivie de l'invasion évidente ou obscure de la maladie héréditaire, et lui servir en quelque sorte de phénomènes précurseurs. 320. De quelque manière que la chose soit considérée, il faut dire avec Fernel que c'est un heureux privilège d'être né d'une famille dont la santé était robuste (2).