CHAPITRE II
DES RAPPORTS DE LA PSYCHOLOGIE ET DE î/hISTOIRE
L'homme général est donné par la psychologie. Rapports de l'histoire et de la psychologie. La psychologie fournit à l'histoire les explications, au sens scientifique du mot. Elle fournit encore un critérium pour la véracité des témoignages historiques. L'histoire à son tour livre à la psychologie des faits qui la précisent et qui l'enrichissent. Les relations de la psychologie et de l'histoire ont été souvent ignorées des érudils, et méconnues par beaucoup de sociologistes. Erreurs de Vico, de Krause, de Spencer à ce sujet.
Je dois rappeler des choses déjà dites : l'homme général n'est pas une réalité, il est une vérité. De quoi traitent les ouvrages d'anatomie et de physiologie? est-ce d'individus particuliers, Pierre ou Paul ? est-ce même d'individualités nationales, de l'Anglais ou de l'Espagnol? d'individualités temporaires telles que le Français du xvm e siècle ou du xix°? La science biologique ne connaît que l'homme général. Si l'homme général existe, s'il existe même seul, biologiquement parlant, il faut convenir que l'homme général, psychologiquement parlant, a la même solidité d'existence, car le premier nécessite le second; tous deux sont liés ensemble, comme l'endroit et l'envers d'une étoffe.
La connaissance de l'homme général est l'objet particulier d'une science que le lecteur sans doute a déjà nommée, la psychologie. Je ne dis pas que ce soit une science faite; mais quelle est la science dont on pourrait dire qu'elle est faite?
L'existence de la psychologie, comme science distincte, a été niée par Comte. De trop dociles disciples ou des biologistes, trop ambitieux pour la science qu'ils cultivent, suivent encore l'opinion de Comte. Mais après la réfutation de Stuart Mill 1 , après les travaux dogmatiques de Bain, de Spencer, de Taine, de Ribot et de beaucoup d'autres, cette erreur devient insoutenable.
Par cela même que la psychologie livre l'homme général à l'histoire, nous concevons déjà l'idée essentielle des rapports qui lient l'une à l'autre ces deux sciences. Nous concevons que la psychologie, science plus abstraite et logiquement antécédente, doit être pour l'histoire un secours permanent, et qu'il y a lieu pour l'historien d'en faire un emploi systématique et constant. Les vérités psychologiques apportent à l'histoire un double secours.
1° Une large similitude historique, constatée, ne sera expliquée, dans l'acception scientifique du mot, et ne deviendra une vérité, ou si l'on veut une loi de l'histoire, qu'après qu'on l'aura rattachée à l'une des vérités toujours plus larges de la psychologie. En un mot, la psychologie renferme d'abord l'explication de l'histoire.
2° La psychologie fournit à l'histoire un critérium, une pierre de touche. Les constantes de l'homme, relevées par la psychologie, permettent de vérifier la possibilité ou la probabilité des assertions que les annalistes nous apportent.
Faute de connaître assez l'universalité de la nature humaine, nos érudits ont parfois des crédulités qui nous rappellent les historiens antiques acceptant sans difficulté l'existence de choses impossibles. Le merveilleux admis par nos érudits n'est pas du même genre, mais il est équivalent : il consiste à attribuer à des peuples entiers des qualités ou des facultés que Phomme en masse n'a jamais connues, du moins au degré indiqué. — C'est ainsi que tel croit aux vertus
1. Logique, liv. VI, chap. iv et v; — Bain, les Sens el l'Intelligence, les Émotions et la Volonté; — Spencer, la Psychologie.
des vieux Romains; — d'autres à celles des Germains (respect des femmes, etc.); — d'autres au sentiment artistique commun à tout le peuple d'Athènes; — d'autres à l'universelle charité du moyen âge. — D'autres croient à la sagesse des Chinois, d'autres à la métaphysique des Druides.
Réciproquement, l'histoire a beaucoup servi à fonder la psychologie. Elle a été largement consultée, quand on a voulu dégager les grands traits généraux de l'humanité. Elle continue journellement ses bons offices. Ils consistent surtout à vérifier et à préciser les vérités psychologiques. A l'égard de celles-ci, l'histoire est pierre de touche à son tour; car la psychologie, pas plus que la philosophie des sciences physiques, pas plus que toute autre science, n'est absolument faite; tout est en voie de devenir, tout est sujet à un perpétuel travail d'accroissement ou de correction.
Les rapports de la psychologie avec l'histoire, le parti à tirer de celle-là pour celle-ci, reconnus souvent en principe par des historiens et des moralistes clairvoyants, restent pourtant déniés ou méconnus par beaucoup d'esprits.
Il y a d'abord les érudits. Quand ces érudits bornent de parti pris leur ambition à la tâche méritoire et difficile d'établir les faits, nous n'avons rien à dire; la psychologie leur est inutile. Mais ceux d'entre eux qui, sous les faits, cherchent les motifs de leurs auteurs, ont besoin de celte science. S'ils ne sont pas munis des notions générales que la psychologie renferme et que leur tâche exige, ils sont aussi mal préparés et aussi blâmables que l'érudit, voué aux faits, peut l'être quand il néglige d'apprendre une langue ou de lire des documents indispensables. Il n'y a cependant dans le monde de l'érudition que cette dernière faute qui soit sentie et qui soit reprise. On peut commettre l'autre complètement sans que personne y prenne garde.
Une méconnaissance , d'une espèce plus profonde , est propre aux historiens philosophes et aux sociologistes.
Après avoir constaté des uniformités de conduite, — telles
par exemple que la sorcellerie pratiquée chez tant de peuples, ou l'autocratie du père dans la famille, pratiquée également à Rome et en Chine, — les sociologistes ont eu à se demander s'ils avaient fini leur tâche et acquis déjà des généralisations méritant le titre de lois sociologiques. Instruits dans les sciences naturelles, ils ont compris qu'une uniformité n'est pas encore une loi, mais seulement ce qu'on nomme, en science physique, une généralisation empirique, et que celle-ci ne devient loi qu'à la condition d'être rattachée, par le lien d'effet à cause, à une vérité supérieure, qui l'explique au sens scientifique du mot, c'est-à-dire la domine, lui assigne son étendue, lui marque ses limites. — Exemple illustre : la chute des corps à la surface de la terre, généralisation empirique, passe à l'état de loi, quand on prouve qu'elle est un cas de la gravitation universelle. — Les sociologistes se sont donc demandé à quels phénomènes supérieurs il fallait rattacher les uniformités constatées en sociologie. Ils savaient que ces phénomènes supérieurs devaient se trouver dans une autre science plus générale, de même que, par exemple, la chimie et la physique contiennent les phénomènes explicatifs de la biologie. La question pour eux se posait donc en ces termes : quelle est la science antécédente qui explique les phénomènes sociologiques?
Ce problème a reçu des solutions assez différentes. Je n'écris pas une histoire détaillée de la sociologie, n'ayant besoin pour mon dessein que d'une brève esquisse. Je vais noter les principales solutions, et je le ferai non dans Tordre de leur succession historique, mais d'après leur progrès théorique vers la fin qui me semble marquée. Je vois d'abord Vico énoncer la théorie du corso et du ricorso; et je reconnais aisément que, raisonnant par simple analogie, Vico va chercher l'explication des phénomènes sociologiques et historiques (pêle-mêle naturellement) dans une science antécédente qui est l'astronomie. Auprès de Vico, je place Saint- Simon ; celui-ci en effet admet expressément une sorte de loi
30 DE l'histoire considérée gomme science.
d'attraction régissant l'histoire, parallèlement à l'attraction constatée dans le inonde physique. Cependant d'autres chercheurs ne remontent pas si haut dans l'échelle des sciences naturelles, et se tiennent plus près de l'homme. Ceux-ci produisent des suppositions, comme celle de M. Huxley, qui voit un rapport sérieux entre la constitution des sociétés humaines et les combinaisons chimiques des corps.
Emprunter à la chimie, c'est déjà mieux que d'emprunter à la physique. Mais, avant la supposition de M. Huxley, en Allemagne on était arrivé à s'adresser à une science encore plus proche, à la biologie.
Les Allemands imaginèrent que l'humanité, considérée dans son ensemble, pourrait bien se développer par la vertu d'une force intime, comparable à celle qui oblige un arbre, ou un animal, à atteindre une certaine taille, à remplir certaines formes, à réaliser son type. Une sorte de profondeur apparente a rendu cette idée chère à beaucoup de penseurs de l'autre côté du Rhin. Parmi eux Krause s'est distingué en exposant l'idée avec une ampleur supérieure. Transportée en Angleterre, la conception de Krause a trouvé, pour l'adopter, un homme de génie, Spencer, et grâce à lui elle a fait dans le monde une très belle fortune. Mais, en l'adoptant, Spencer Ta sensiblement modifiée. Ce n'est plus l'humanité entière qui ressemble essentiellement à un organisme, c'est chaque société en particulier. Sous cette nouvelle forme, l'idée a certainement plus d'apparence; mais, selon nous, elle n'a pas plus de vérité. Je caractériserai d'abord l'erreur qui en, fait le fond. Cette erreur est du même genre que celle de Saint-Simon, que celle de Huxley, quoiqu'elle soit moins éloignée de la vérité d'un ou de deux degrés. M. Spencer est allé demander à la biologie les lois explicatives de l'histoire qui ne peuvent se rencontrer que dans la psychologie. Sans doute la psychologie repose sur la biologie, comme celle-ci repose sur la chimie et la physique. Mais relativement à l'histoire qu'il s'agit d'expliquer, la psychologie, science de
l'homme abstrait, de l'homme général, est la science immédiate, tandis que la biologie n'est que médiate. Or c'est dans l'étage immédiatement supérieur qu'en bonne méthode, ce me semble, il faut chercher la loi des phénomènes de l'étage inférieur. A passer par-dessus la psychologie on commet un écart moins grand, je le répète, mais du même genre que lorsqu'on va s'adresser à la chimie en passant par-dessus la psychologie et la biologie, comme M. Huxley, ou à l'astronomie, en passant encore par-dessus la biologie et la physique, comme Vico.
Les sociologistes conviendront aisément, je crois, que les besoins fondamentaux de l'homme ont produit la plus grande part des phénomènes, et en outre les phénomènes les plus importants, les plus larges, qui soient dans le tissu de l'histoire universelle. Je vais examiner deux de ces besoins seulement, et montrer sous quel aspect il faut les considérer pour en tirer une valeur explicative au profit de l'histoire.
Les deux besoins en question seront le besoin alimentaire et le besoin génésique.
Qu'est-ce biologiquement que le premier? Une altération des tissus. Il est excellent de savoir cela; et c'est affaire à la biologie de nous l'apprendre, la psychologie s'y tromperait. Mais je ne vois pas que la description la plus minutieuse et la plus exacte des phénomènes biologiques serve à la sociologie et la conduise à s'expliquer une portion quelque peu notable de l'histoire. Le même besoin, psychologiquement senti, c'est la faim. Une étude détaillée de la faim est très profitable au sociologiste. Par exemple, elle lui apprend que les souffrances physiques du besoin non satisfait s'accompagnent de souffrances mentales. Ces souffrances mentales donnent au souvenir de la faim éprouvée un pouvoir de reviviscence qu'il n'aurait pas sans cela. Or la prudence pour l'avenir est en raison de la reviviscence du souvenir des souffrances à éviter. On comprend ainsi que la crainte de la
faim a dû être l'aiguillon universel, journalier, sous la pointe duquel l'homme a trouvé tant d'arts, et tant d'inventions pratiques.
Il arrive assez souvent qu'une personne qui aurait, biologiquement parlant, le plus grand besoin de manger ne sent pas la faim; la conscience psychologique du besoin lui fait défaut. Cela va même à ce point qu'elle éprouve le dégoût des aliments. Elle se conduit en conséquence. De ce qui est une exception faisons une situation universelle : supposons que l'homme, ayant biologiquement besoin de manger, ait été dépourvu de la conscience psychologique de ce besoin; que serait-il arrivé? L'homme n'aurait pas vécu d'abord; mais supposez que, par un miracle quelconque, il eût subsisté, il n'aurait pas agi comme il Ta fait; il apparaît clairement que l'histoire eût été tout autre.
Passons au besoin génésique. Pour la biologie, c'est un besoin de sécrétion. Pour la psychologie, c'est la poursuite d'une émotion très courte mais très vive. Etudiez biologiquement ce besoin de sécrétion et tâchez d'en tirer une lumière quelconque pour les faits historiques, vous n'y arrivez pas. Ce que l'étude minutieuse du phénomène, vu par son aspect psychologique, peut donner à l'histoire, à la sociologie, nous le verrons plus tard, au chapitre de la multiplication.
Il advient ici également que le besoin biologique manque parfois de sa conscience psychologique. Des perturbations non seulement dans les inclinations, les goûts, mais même dans les fonctions organiques, sont, disent les médecins, produites assez souvent par le besoin génésique chez des jeunes filles qui ne s'en doutent pas. Faites la même supposition que devant : l'humanité, avec le besoin génésique réel, ne s'en doute pas. Ne croyez-vous pas que l'histoire, par là encore, serait bien changée ?
Bref, les besoins agissent dans l'histoire, non comme biologiquement réels, mais comme sollicitations senties. Pour
la conduite humaine, un besoin qui n'est pas senti est comme s'il n'existait pas. 11 en résulte nécessairement une vérité capitale : ce ne sont pas les traits du besoin biologique qui se retrouvent dans la conduite humaine, ce sont ceux du besoin psychologique.
L'erreur de M. Spencer a eu les conséquences qu'elle devait avoir. Au lieu de découvrir les causes réelles, qui sont les bases vraies des grands groupes de phénomènes historiques, il n'a rencontré souvent que de séduisantes analogies. Des vérités importantes cependant, en assez grand nombre, se trouvent mêlées à ces analogies; mais c'est l'effet de la puissance intellectuelle du penseur, non de sa méthode; ces vérités, il est impossible précisément de les rattacher à l'idée maltresse qui est censée les avoir produites.
Dès le xvm' siècle déjà, le vrai chemin vers les lois de l'histoire a été découvert, et même on s'y est avancé. Quand Turgot, par exemple, formulait à peu près la loi des trois états successifs de l'esprit, que Comte développa et précisa plus tard sous cette forme : état religieux, état métaphysique, état scientifique, et que Turgot considérait cette loi comme propre à expliquer une vaste portion de l'histoire, que faisait-il, sinon déclarer implicitement la vraie méthode, le recours nécessaire à la psychologie? Au reste, Montesquieu, Voltaire, Turgot, Condorcet, Comte même (qui, chose singulière, ne reconnaissait pas la psychologie), toute l'école historique française a suivi la même voie, qui est la bonne. Comparée à la philosophie allemande, la française a pourtant un air de recherche superficielle, auquel bien des gens se sont trompés. Les Allemands paraissent plus profonds, parce qu'ils sont allés chercher plus loin, trop loin, ce que les autres cherchent à la hauteur voulue.
Les phénomènes objets de l'histoire science sont sans doute conditionnés médiatement et de loin par ceux des sciences primordiales, physique, chimie, biologie. Sans ceuxlà ils n'existeraient pas; mais quand on veut les expliquer, il
faut passer par l'intermédiaire obligatoire de la psychologie. Les phénomènes sociologiques doivent être traduits d'abord en termes psychologiques, quitte plus tard, si on peut, à traduire les phénomènes psychologiques eux-mêmes en langage biologique. Ce processus méthodique doit être observé, je pense, avec la plus stricte rigueur.